CHAPITRE XXXIII
. Le 1" août 1674, sur les sept heures du soir un magnifique carrosse, entoure d'un grand nombre de pages, d'eslatiers el de gentilshommes superbement vêtus, aux couleurs de la maison d'Estrées, stationnait devant la porte du couvent de Sanla-Maiia, situe proche le palais Farnèze. et les oisifs admiraient la splendeur de l'équipage de Son Emiuence M. le cardinal César d'Estrées, qui visitait alors madame la princesse de Chalais, veuve, depuis 1670. d'Adrien-Biaise de Talleyrand, dit prince de Chalais (H. de Chalais ne prétendant pour ce titre à aucun rang ni distinction).
Atteint par l edit contre les duels, M. de Chalais avait été obligé de quitter la France en 1663 lui et ses seconds, MM. de Flamarens et de Noirmouticrs. en raison de leur rencontre avec MM. de In Frelle, de Saint-Aignan et d'Argenlieu
On doit consacrer quelques lignes au cardinal d'Estrées et à madame de Chalais r plus tard princesse des Ursins. qui jouèrent un rô.e si important et si considérable dans bien des affaires de ces temps- là.
Ce fut Gabrielle d'Estrées. la belle maltresse de Henri IV, qui porta au comble la prodigieuse et singulière illustration de c ette famille d'Estrées nui, chose rare, (ut souvent par son mérite assez à la hauteur de cette fortune inespérée.
« Les d'Estrées, dit M. de Saint-Simon, étaient de nouveaux ••l obscurs gentilshommes du pays Boulonnais ; et le cardinal avouait franchement qu'il connaissait ses pères jusqu'à un qui avait été page de la reine Anne, duchesse de Bretagne, mais que par delà il n'en savait rien, el qu'il ne fallait pas chercher. »
Le cardinal César d'Estrées, dont on va parler ici, était fils du vieux maréchal d'Estrées, qui fut toute sa vie mêlé aux plus grandes affaires par le nombre el la distinction de ses emplois.
Frère du duc et du comte d'Fstrées, le premier, ambassadeur de France à Home, et le second vice-amiral des armées navales du roi. on a vu dans son temps et â propos de l'expédition de Candie, que César d'Estrées, cvêque de Laon, bien que fort appuyé par le Portugal et la maison de Vendôme, fut, malgré la perte de M. de Keaufort. sârriliè au duc d'Albret (cardinal de Bouillon! lors de la nomination aux chapeaux vacants en 166».
Fait cardinal in petto, en 1671, grftce, dit-on. à l'influence que donnait a sa maison le mariage récent de M. d'Estrées, marquis de Cœuvres, son neveu, avec mademoiselle de Lionne, fille du ministre des affaires étrangères, il ne fut déclare que l'année d'après (1672), sous le pontifical de Clément X.
Né en 1628. César d'Estrées, presque au sortir des bancs de la Sorbonne. où il avait fort brille, lui cvêque et duc de Laon qu'il n'avait pas vingt cinq ans : d'un esprit vil, bouillant, décidé, avec beaucoup d'érudition, de belles-lettres et de savante et profonde théologie, ce fut un des hommes les plus influents de l'assemblée du clergé qui se tint en 1660; aussi de Lionne le chargea-t-il d'accommoder les différends des quatre èvéques qui, malgré la décision du pape, avaient refu>è de souscrire à la condamnation de Jansenius , et qui menaçaient de commencer un schisme dangereux pour le repos de l'Eglise. César d Esirées mit tant de prudence el d'adresse dans cette négociation . il apporta dans ces questions irritantes des tempéraments si habilement ménagés, et inspira aux dissidents une telle sympathie par le charme irrésistible de son esprit, que, sans vouloir toul a fait se soumettre, les quatre évêques adhérèrent, » presque f uniquement pour lui plaire, n disent les mémoires contemporains, à une apparente réconciliation que l'on appela la /»ni.r i/e f Enlise, et qui assoupit, pendant quelque temps rlu moins, ces disputes religieuses soulevées par les jésuites contre les jansenisies.
Fort attaché d'ailleurs aux libertés de l'Eglise gallirane. et connaissant mieux que pas un la cour de Borne, ses intrigues secrètes et ses machines souterraines, le cardinal réussissait singulièrement aussi dans des missions beaucoup plus mon-
daines, et, par une vocation toute spéciale, il se plaisait extrêmement à Faire de la politique matrimoniale, si cela peut se dire, ne s'entremetlant jamais de faire réussir quelque union sans parvenir à la conclure, qu'il s'agit de celle de sa maîtresse ou d'alliances royales, peu lui importait. Ainsi, pour son début, c'est d'abord, en 1665, le mariage de mademoiselle de Nemours avec M. le duc de Savoie ; en 1666, celui d'Alphonse, roi de Portugal, avec la sœur cadette de cette princesse ; en 1673, celui de M. le duc d'York avec madame la princesse de Modène ; en 1075, celui de madame de Chalais, sa maîtresse, avec le duc de Bracciano, prince des Ursins ; en 1677, celui de madame la princesse électorale de Bavière avec monseigneur le dauphin ; enfin ce serait à ne pas tarir sur l'ardeur conjunganlc de ce grand prélat, qui, ne pouvaut se marier lui-même, éprouvait sans doute un véritable plaisir a tant marier les autres.
Bien que son frère aine, M. le duc d'Estrées. chef de cette maison, fût ambassadeur de France a Home et y résidât, par une disposition presque singulière dans l'ordre diplomatique, le cardinal y avait, pour ainsi dire, la même mission, et son frère, avec lequel il vécut toujours d'ailleurs dans la plus intime et la plus étroite union, ne faisant jamais rien sans le consulter, n'agissait que d'après son inspiration, el ce. fort a raison, car le cardinal était (l'une autre étoffe que le duc : initié fort jeune par son père, qu'il n'avait jamais quitté, au secret des plus importantes négociations, il en acquit bientôt le tourelle manège, et dut suriout à cette expérience précoce des choses et des hommes une surprenante faculté de décisiou prompte el nette, basée sur un admirable discernement de ses véritables inlérêts, qu'il savait démêler a travers le dédale des propositions les plus détournées el les plus insidieuses. Aussi, habitué jeune au succès, il n'avait pas cette indécision, celte méfiance de soi qui nuit extrêmement ; sachant par preuve tout l'indicible attrait de son esprit, aussi fin. aussi souple, aussi gracieux, qu'il était réservé, profond et imposant quand il le fallait, jamais il n'entreprenait rien qu'avec cette espèce d'arrière-pensée de réussite qui est presque la garantie du succès.
Joignez à cela que César d'Estrées était un de ces hommes harmonieux au dehors, chet lesquels toul séduil, parce que tout est d'accord : beauté, naissance, esprit de mille sortes, richesse, élégance, gout sûr et parfait, convenances et tact exquis ; le cardinal réalisait enfin presque l'idéal d'une de ces organisations impératives nées pour manier les hauts intérêts et influencer puissamment les hommes, parce que, depuis les gens les plus futiles jusqu'aux esprits les plus sérieux, chacun se trouve, à son grand orgueil, pour ainsi dire, représenté, grandi, réfléchi dans une des faces de ces natures si merveilleusement complètes el multiples.
Fort magnifique et fort grand seigneur en toutes choses, César d'Estrées était encore extrêmement aumônier et pitoyable, adoré de ses gentilshommes et de ses premiers domestiques, dont il désarmait, pour ainsi dire, la cupidité par l'opiniâtre et confiante incurie de ses affaires, dans laquelle il vécut toujours, el dont ils ne purent jamais le tirer, lemoin celle délicieuse el si comique scène de la visite du cardinal Bronzi, racontée si spirituellement par M. de Saint-Simon.
Ami sûr et solide, mais implacable ennemi, le ressentiment de la haine ou de l'affection de César d'Estrées était également out é ; singulièrement distrait, il lui arrivait de ce côle les plus plaisantes aventures du monde, el, entre autres, celle de ce grand dîner qu'il donnait à Fontainebleau pour M. le prince de Toscane, qui fut le seul convive qu'il oublia de prirr. Extrêmement et autant courtisan que courtisé, ce fut lui qni repondit effrontément .i Louis XIV, qui se plaignait de n'avoir plus de dents : * Eh ! sire, qui est-ce qui a des dents? »
Mais le rare de cette réponse, dit un contemporain, c'est que le cardinal, lui, avait des dents admirablement blanches el bien rangées, et que. ouvrant fort la bouche en parlant, il ne pouvait s'empêcher de les montrer.
Aimant beaucoup les lettres el les cultivant, intimement lié avec les beaux esprits du U-mns, Ménage, Chapelain, Valioeourl. très-bel esprit lui-même, de la meilleure, de la plus instructive et de la plus agréable compagnie, le cardinal avait été et elait
encore forl galant et forl recherché ; mais ses liaisons furent hahituellemcnl conduites avec une extrême mesure et décence: ses goûts étaient peu italiens, et il n'avait jamais guère qu'une maltresse à la fois, et encore toujours très-choisie et très-considérable.
Telle était madame de Chalais, dont le cardinal s'occupait alors, et qui fut depuis, on l'a dit, si célèbre sous le nom de la princesse des Ursins.
Anne-Marie de la Tremouillc, fille de Louis de la Trémonille, duc de Noirmouliers. avait en ce temps-là trente deux ans: elle avait épousé, eu 1659. M. de Chalais, qui mourut à Venise en 1670, et la laissa veuve, saus enfants et sans aucun bien. Lorsque son mari mourut, madame de Chalais, retirée dans un petit couvent, habita Rome et l'habita longtemps après : c'était une femme d'un esprit surprenant, délié, plein de subtilités et de ressources, glorieuse, altière, ardente, étrangement ambitieuse, et dévorée du désir de se mêler aux grands intérêts de l'Etat, dont elle se croyait fermement le génie, mais cachant au vulgaire celte ambition, au-dessus de sa force et de son sexe, sous une* apparente et complète indifférence de toute visée jjolitique, et, en secret, poursuivant opiniâtrement son rêve
Aussi, du fond de ce modeste couvent de Sanla-Maria, où elle était demeurée depuis son veuvage, elle influençait souvent les décisions du cabinet de Saint-Pierre, par la tendre autorité qu'elle avait su conserver sur le cœur d'un assez grand nomlire tfe cardinaux des plus comptes qui depuis la mort de M. de Chalais, et sans doute pour se compenser un peu de la vénérable mule du saint-père, agenouillant la pourpre romaine devant la belle veuve, avaient amoureusement baise les plus jolis pieds de la chrétienté ; car l'amie de César d'Estrces, toujours d'une scrupuleuse et entière fidélité dans sa liaison intime avec le sacré collège, semblait l'être absolument consacn e a celle espèce de communion cardinale.
Parmi les plus fervents et les plus heureux des adoiateuis de madame de Chalais. on avait surtout envié les cardinaux de llouillon, Porlo-Carrero et Rospigliosi : aussi verra t-on bienuM que ces tendres et nombreuses avances ne furent pas perdues pour la charmante veuve, el avec quelle ardeur unanime, avecquel ensemble entraînant, le sacré collège, reconnaissant de Util de doux souvenirs, s'unissaiit presque tout entier a S. H. le cardinal d'Estrées, finit par enlacer fort et ferme, dans l'inextricable lien du mariage, le duc de Uraceiatio, prince des Ursins, avec madame de Chalais.
Rien n'est plus curieux que toute celle négociation de mariage, conduite avec un art et une adresse infinis par le cardinal et madame de Chalais. Malaeiirc usent- ni le cadre et les bornes de cet ouvrage obligent d'être succinct; mais on va donner une idée sommaire de l'exposition de celte délicieuse comédie.
Flavio, duc de Rracciano, prince des Ursins, un des plus grands seigneurs de Rome, alors âgé de soixante ans. d'une santé faible et maladive, devint veuf, le 29 avril 1674. de Lndovisia, nièce de Grégoire XV. N'ayant point d'enfants, il voulut se remarier Entre autres, deux partis considérables se présentaient : d'abord, la princesse de Venaffro, sa cousine, veuve du prince Savclli, âgée de vingt-cinq ans, forl belle, d'une vertu et d une pieté exemplaires, el ayant plus de 200.000 ceus de bien; puis l.m ixia l olonna, veuve du duc de Hassanello, sœur du connétable Colonne, âgée de trente ans, rare beauté, les délices et l'admiration de Rome, et avanl près de 1 ,600.000 écus, une forlune royale.
Or, le duc de Rracciano flottait indécis enire ces deux propositions, qui lui agréaient extrêmement, lorsque le cardinal résolut de lui faire épouser, au contraire, madame de Chalais. qui était étrangère, sans aucun bien, el avait seulement plus d'années et moins de charmes que ses rivales. Comment le cardinal parvint à conclure une union aussi extraordinaire, comment et pomquoi il lit intervenir dans ce mariage-là le pape, Louis XIV, Pomponne, le sacré collège, les jésuites, on le verra plus b is ; seulement on peut dire d avance que le bonhomme liracciano, aveuglé, étourdi, fasciné, vint donner létc baissée, el de toutes