‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 45 sur 120 · HAUT · texte numérisé non relu

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ses forces, dans le piège qui lui était si habilement el si gracieusement tendu, cl où il demeura.

D'ailleurs, les mariages Bassanello el Venaffro une fois ruinés, il ne restait plus qu'à séduire le vieux duc, et madame de Chalais n'y pouvait faillir. Véritablement douée d'un charme inouï, voulant plaire pour plaire, elle était assurée de séduire quand elle le voulait bien; causant et racontant à ravir, trèsgrande dame en tout, mais seulement entêtée, jusqu'à la folie, de sa personne et de sa beauté, qui, sans être précisément remarquable, avail beaucoup de race el de montant; elle était aussi d'une superbe à confondre, et devenait emportée, intraitable, cruelle même, quand on la blessait dans cet orgueil épouvantable.

Ce fut elle qui. longtemps après et au fort de son crédit et de sa faveur auprès du roi d'Espagne Philippe Y, el de la reine qu'elle gouvernait 1 sa guise, osa faire arrêter, aux portes de Madrid, un courrier de l'ambassadeur de Louis XIV, saisir les dépêches que ce ministre écrivait au roi, sûre d'y trouver une dénonciation suscitée contre elle, par ce même cardinal d'Estrées qui lui Tut aussi hostile, à celle époque (1703), qu'il s'était montré dévoué eu la voulant marier si avantageusement en 1674

Ouant à cette dépêche, adressée directement à Louis XIV en 1705, l'ambassadeur y appuyait surtout sur les rapports intimes qui existaient entre la princesse des Ursins et son premier'écuyer. nommé d'Aubigny, qui la gouvernail, disait-on, et eonst-quemment aussi la monarchie espagnole. Celte intimité, ajoutait la dépêche, était tellement familière et évidente, qu'on était obligé de croire la princesse des Ursins mariée secrètement avec ce domestique, pour s'éviter une supposition outrageante pour une femme de son rang. Dans son imperieu e fierté, la princesse, au contraire, bien plus outrée de ce soupçon de mariage avec son écuyer que du scandale qu'on faisait de sa liaison avec lui, écrivit seulement ces trois mots en mar(.e de la dépêche : « Pour mariée... Non ; » les signa, recachcia le paquet, el envoya le tout en cet élal a Louis XIV, qui fut, o i le pense bien, dans une furieuse colère.

liais n'anticipons pas sur les événements, et revenons à ce qui se passait le 2 août dans l'oratoire de madame de Chalais. situé au premier étage du couvent de Santa-Maria.

Rien n'était de meilleur goût et le plus élégant que l'intérieur de celle pièce, dont les deux fenêtres s'ouvraient sur le jardin du couvent.

L'était une de ces demeures à la fois mystiques et amoureuses dont le caractère ne peut plus guère se rencontrer encore qu'en Italie ou en Espagne, un de ces gracieux mélanges de profane et de sacré, qui frappent et plaisent comme tous les contrastes. Ainsi, auprès d'un charmant prie-Pieu en ivoire sculpté garni de coussins de velours nacarat, et placé au-dessous d'une madone qui resplendissait de broderies, dans sa niche d'azur semée d'étoiles d'or, on voyait, spécialement destinée à madame de Chalais, une voluptueuse chaise longue, élevée sur une espèce d'estrade couverte d'un riche tapis de Turquie, dont les deux degrés supportaient plusieurs grands vases de porcelaine remplis de (leurs, sorte de barrière tralehc et parfum e qui séparait la divinité de ses adorateurs. Plus loin, une riche bibliothèque d'ébène. incrustée d'étain et de cuivre, renfermait les livres de prédilection de la jolie veuve ; le cristal des vitres supérieures laissait lire le litre d'un assez grand nombre de ces ouvrages, presque tous de théologie et de piété ; mais le corps inférieur de la bibliothèque cachait, sous ses panneaux d écaille, le nom de plusieurs écrivains moins ortho- <k>xes : Machiavel, Giolius, les écrits passionnés de l'Isola, enlin tous ces ouvrages ou pamphlets politiques imprimés en lloll.uidc pour el contre la France, l'Empire et l'Espagne, et qui représentaient pour ainsi dire le journalisme du temps ; puis enfin, sur les derniers rayons, les Amonts îles Gaules de Russyllabulin. et certains recueils de chansons manuscrites un peu libertines, que les amis de madame de Chalais lui envoyaient de Paris; somme toute, celle bibliothèque était comme le résumé de la vie, des goûts ou des semblants de la belle veuve. Quelques bronzes et marbres antiques du plus pur dessin étaient

épais fi el là sur de petites consoles (le bois doré ; el la tenture de demi-deuil de taffetas gris, attachée aux murailles par de gros clous à tète d'argent, étaient cachée en quelques endroits par de fort beaux tableaux de l'école italienne ; entin, dans un coin de cette pièce, on voyait un téorbe et un clavecin ouvert avec son pupitre chargé de musique.

Assise, ou plutôt à demi couchée sur sa chaise longue, madame de Chalais, âgée de trente-deux ans, on l'a dit, était vêtue de noir, couleur qu'elle n'avait pas quittée depuis la mort de M. de Chalais, peut-être parce que le noir lui allaita ravir, peut-élre aussi parce que ce semblant de deuil éternel pouvait affriander le vulgaire des prétendants à sa main, les flatter d'un obstacle de plus à vaincre, et leur donner d'autant plus de confiance dans l'avenir qu'une douleur, apparemment si continuée, devait leur répondre du passé.

Madame de Chalais était une femme de taille moyenne, mais parfaite : ses sourcils de jais se dessinaient vigoureusement audessus de ses deux grands yeux bleus, bordes de loug* cils noirs et frises, qui promettaient beaucoup et tenaient, dit-on, de reste ; sa peau, d'uu velouté presque doré, était d'un poli et d'une finesse remarquables, et, lorsqu'en souriant ses lèvres rouges et minces s'eiilr'ouvraieut, sa figure brune semblait comme éclairée par l'éblouissante blancheur de l'émail de ses dents; son front haut et large était couronné par de magnifiques cheveux de ce beau noir-bleu à reflets brillants : faite à pondit, avec une gorge, des bras, des mains et des pieds surtout à désespérer Phydias. dit un ecclésiastique contemporain, madame de Chalais avait surtout alors, si cela se peut dire, celte pratique de poses gracieuses, cette expérience de ce qui séduit et de ce qui sied, cette merveilleuse science de l à-propos que les femmes de cet âge et de cet esprit peuvent seules posséder, et qui les rend d'un commerce si charmant el si irrésistible. Joignez à cela que madame de Chalais avait beaucoup vu, beaucoup lu, beaucoup observé, beaucoup retenu ; el qu'avec infiniment de savoir el d'esprit elle avait encore le secret de faire extrêmement ressortir et vâloir l'esprit el la science des autres ; enfin, bien que profondément secrète cl dissimulée, quand elle le voulait ou qu'il le fallait, elle avait l'air du monde le plus ouvert, le plus noble et le plus imposant.

Le cardinal d'Estrees, assis tout auprès de la chaise longue, sortait du saint siège, et était encore en costume de cérémonie ; sa longue robe rouge dessiuail à merveille sa haute et belle taille ; ses cheveux, par une faveur de l'art ou de la nature, bien qu'il eût alors quarante-six ans, paraissaient aussi bruns que sa moustache, et tombaient en longues boucles sur son merveilleux point de Venise, dont les broderies délicates se détachaient a ravir sur le pourpre de sa robe : sa figure fraîche et fleurie, sans être grasse, était pleine de charme et de noblesse ; ses yeux noirs pétillaient d'esprit et de feu, et son aimable sourire* laissait presque toujours voir ces dents magnifiques, qui vingt ans après contredisaient encore si malicieusement l'inconcevable réponse du cardinal sexagénaire à Louis XIV, se plaignant alors d'être édenté.

El de fait, en voyant ce beau cardinal et celte jolie veuve, il était impossible de ne pas demeurer frappé de la parfaite et extrême conveuauee de leur union : mêmes rapports d'âge, d'esprit, de finesse, de savoir et d'expérience ; se sachant trop bien, et depuis trop longtemps, l'un Vautre, pour ruser ou mentir ; tous les semblants réservés au monde et aux dupes disparaissaient entre eux devant la solidité d'une affection qui datait de leur première jeunesse ; car, bien avant sou mariage avec M. de Chalais, et lorsque César d'Eslrèes était au fort de tous ses agréments, mademoiselle de la Trémouille. ainsi que madame sa tante, ne bougeaient à Taris de l'hôtel d'Eslrèes, tandis qu'en province le voisinage des terres de ( œuvres el de Noirmouliers les rapprochaient encore. Aussi eu faisait-on cent coules, el des plus graveleux.

llien que Leurs Kminences messeigneurs de Bouillon. Porto- Carrero, Rospiglio.si. eussent ça et là effleuré le cœur de madame de Chalais, César d'Kstrees, beaucoup trot» du monde pour lui savoir mauvais gré de ces prétextes qu'elle se donnait pour connaître et influencer les résolutions delà cour de Rome,

César d'Kstrees, dis-je, conserva fort longtemps sur elle cet ascendant inaltérable qui survit toujours au premier amour.

Ainsi donc on ue s'étonnera pas de trouver, dans la conversation qfli va se lier entre deux amis si sûrs el si anciens, une précision et une netteté de termes et de pensées auxquels plusieurs dépêches citées plus bas serviront pour ainsi dire de corollaires.

— Encore une fois, c'est une chimère à laquelle il ne faut pas songer. César, disait madame de Chalais au cardinal.

— Et moi, par ma baratte, je vous dis, Marie, que vous senz duchesse de Bracciano, princesse des Ursins.

— Vous verrez bien.

— Je l'espère fort que je le verrai ; car sans cela, grâce à mon serment de tout à l'heure, je demeurerais décardinalisé.

— Mais vous savez mieux que personne, mon ami, que M. de Bracciano n'a jamais eu de vues sur moi.

— Non, sans doute; mais son âme damnée, le réwrend P. Ripa, que j'ai gagné par quelque régal, sans pressentir le duc en quoique ce soit, a fort habilement fait votre éloge, juste au moment où je venais de traverser les deux mariages que Bracciano voulait conclure : le premier (que nous fîmes manquer au palais par le refus de dispense), avec madame de Venaf- Iro, sa parente, et le second (que nous ruinâmes par le connétable Colonne lui-même), avec la duchesse de Bassanello. Or, maintenant, les unions Bassanello el Veoaffro manquêes, sur quel parti Bracciano peui-il convenablement jeter les yeux â Home'* Sur aucun, avouez-le, Marie.

— Oh I je vous avouerai cela de toul mon cœur, parce que je suis un peu comprise dans cet aucMiilà... En un mot, si vous êtes le moins du monde de mes amis, avant même que celte visée de demander ma main ne vienne â M. de Bracciano, vous devez le faire prévenir d'une chose bien positive, c'est qu'il ue doit ni ne peut penser à une telle union.

— El pourquoi cela ?

— Parce que je refuserais ses offres, oui. Vous voila tout stupéfait. . Certainement, oui, je les refuserais, préférant l'éta de veuve, ce modeste cl tranquille couvent, le souvenir de M. de Chalais, ma vie obscure et retirée, à de nouvelles chaînes, telles dorées qu'elles fussent, dit madame de Chalais dwton le plus naturel et le plus résolu.

A ces mois, les traits du cardinal exprimèrent d'abord l'étonnement le plus complet : d'un mouvement brusque, il se redressa sur son siège, et regarda fixement madame de Chalais sans dire une parole ; puis, laissant tomber ses deux mains sur les bras de son fauteuil, il répéta lentement, en attachant sur elle un coop d'oeil perçant et profond :

— Vous refuseriez le duc de Bracciano... le plus grand seigneur de Rome?... Vous le refuseriez?

— Je le refuserai assurément, à moins que le roi mon maître el le vôtre ne m'imposât ce graud sacrifice, comme utile à ses plus chers intérêts : alors mes regrets, mou amour d'obscurité, mon souvenir de M. de Chalais, céderaient peut-être, je le crois, à de pareilles raisons, et non pas â l'espérance d'une position brillante, je l'avoue, mais queje rougirais de paraître solliciter... ,

— Le roi ? .. dit le cardinal de l'air du monde le plus surpris ; le roi intervenir?...

Madame de Chalais regarda un moment César d'Estrécs en silence, attacha sur lui ses yeux brillants, comme s'ils eussent dû lui dévoiler sa pensée tout entière... puis, voyant le cardinal toujours étonné, elle ajouta d'un ton d'impatience et de dépit : — Puisque vous ne m'entendez pas, brisons là sur ce sujet.

— Ah I je comprends I s'écria César d'Estrées en se frappant

tout à coup le front ; puis , se renversant dans son fauteuil , il s'écria en riant d'un air un je comprends tout..

peu confus : — Oui, j'étais un sot,

— Enfin... dit «madame de Chalais d'un ton impérieux et presque moqueur.

Alors, César d'Estrées, quittant son fauteuil, vint se mettre à genoux sur le degré oui supportait la chaise longue, et, baisant la belle main que madame de Chalais lui donnait en souriant, il lui dit :

— Pourrez-vous jamais me pardonner? Et je ne vous avais pas devinée ! Quoi je n'avais pas d'abord pénétré que le seul moyen d'assurer presque certainement votre mariage avec un homme tel que Bracciano, c'était d'abord de le lui faite représenter pour ainsi dire comme impossible, et d'y intéresser f inlomparable maître, comme disait ce pauvre de Lionne.

— Votre Eminencc remarquera que je n'ai pas dit un mol de cela, répondit Marie en souriant de la façon la plus spirituelle et la plus maligne.

— Hais c'est que c'est le moyen le plus sûr de mener cette affaire à bonne fia, dit le cardinal en faisant un signe qui prouvait assez à madame de Chalais le peu de cas qu'il faisait de sa dénégation; oui, sans doute, vous l'avez merveilleusement pénéiré, tout le nœud de l'affaire est h ; rien n'est plus clair; Bracciano, ou plutôt le rang et l'état qu'il vous donne, vous convient a merveille. On vient de lui rompre deux mariages qu'il désirait ; venir aussitôt après lui faire votre éloge et lui proposer votre main, un enfant n'y serait pas pris ; il faut, au contraire, avec art, lui proposer un troisième parti qui ne soit pas vous, et qui lui déplaise, en lui faisant adroitement entendre que c'est un grand dommage que vous soyez aussi décidément résolue a ne vous jamais marier, puis passer outre et parler de ce déplaisant troisième parti... Or, ou je me trompe fort, ou votre refus anticipé doit ôter tout soupçon à Bracmno que ses mariages aient été traversés pour le jeter après à vos pieds ; puis l'étonner extrêmement, et irriter sa vanité en se voyant d'avance éconduitpar vous, tandis que les Venaffro et Ilassancllo, qui avaient tant de biens, se trouvaient trop heureuses de cette union.

— Je vous admire, César.

— Sans nulle doute, alors Bracciano veut au moins tenter l'aventure ; son orgueil (n'est il pas Ursins?j n'y tient pas; il vous fait pressentir : nouveau, formidable et formel refus... De mon côté, pendant que la vanité de Bracciano se monte et se désole, je fais entendre au roi qu'il est extrêmement de sa grandeur, de son intérêt, de sa politique, que le mariage se fasse; et aussitôt Sa Majesté écrit a mon frère et a moi sous ce point de vue. Mais, en vérité, dit le cardinal en s'interrompant, Marie ! Marie!... je ne suis qu'une pécore... et vous êtes admirable !

— Nuis, encore une fois, César, c'est vous qui êtes admirable d'orgueil de trouver autant de poids et de solidité à vos propres imaginations , car je n'ai dit un mot de toutes ces belles choses , reprit madame de Chalais avec une grande affectation de naïveté.

— De grâce, ne raillez pas, dit le cardinal avec impatience; car, avec son habitude de pénétration rapide , il voyait toute cette négociation se dérouler devant lui ; aussi continua-t il avec feu : — Une fois les intérêts du roi et la vanité du bonhomme Bracciano bien engages la. cela va de soi-même, il devient facile de tout obtenir... Le duc ne peut pas croire a vos refus, on vous le présente : vous êtes là, Marie, belle comme aujourd'hui, l'air triste et pensif, douce, bonne, et faisant à ravir vos beaux yeux humides quand vous parlerez de ce pauvre Chalais que vous regrettez tant... une véritable Andromaque... que vous dirai-je? Bracciano demeure stupéfait de tant de charmes, de tant de fidélité à un défunt, de Uni de résignation... En un mot, je vous connais, vous le fascinez, vous l'ensorcelez, vous le rendez ivre.^. fou ; puis un bon refus, du reste, le plus gracieux, mais le plus absolu, le vient écraser... Alors il se désole, se lamente, et déclare qu'il ne se mariera de ws jours, si ce n'est avec vous... C'est la que je l'attends : aussfiôt j'expédie courrier sur courrier pour démontrer évidemment* l'incomparable maître que le veuvage de Bracciano peut devenir une question de la plus haute politique... une affaire d'Etal.

— Une affaire d'Etat?... voyez un peu I... le veuvage du pauvre duc une affaire d'Etat !

— Mais, sans doute ; s'il reste veuf, sa fortune ne rctournet-elle pas aux Gravina ?

— Eh bien?

— Les Gravina ne doivent-ils pas être extrêmement Espagnols, ou plutôt ne sont-ils pas extrêmement Espagnols ? Or, une pareille fortune, ou plutôt l'influence qu'elle donne ne peut-

elle pas devenir ainsi une arme des plus dangereuses entre les mains de celle branche si évidemment ennemie de notre maître? Or, au fait , quel est a cette heure le but unique , universel de noire politique? De nuire à l'Espagne, à Naples, par les brigands que l'on soudoie ; à Messine, par les soulèvements que Von y excite... Eh bien! on poursuivra, on atteindra, on blessera l'a monarchie espagnole jusque par le mariage du bonhomme Bracciano.

Madame de Chalais ne put s'empêcher de rire, et le cardinal

continua.

— En un mot, plus j'exagère la question, plus je lui donne d'importance, plus le maître incomparable redouble d'instances pour vous décider... Pomponne est fort de vos amis et des miens, il donne a cette affaire la même couleur que nous; et le bonhomme Bracciano, voyant le plus grand roi du monde tacher de vous fléchir, en perd la tète : sa cervelle italienne bouillonne d'orgueil et de vanité; aussi je ne puis prévoir quels sacrifices il est prêt ù faire, surtout si on lui laisse entrevoir que s'il peut

{"amais parvenir a obtenir de vous de sécher vos larmes, et d'ouilier Chalais... il serait possible que, pour le récompenser, ainsi qu'il le mérite, du très-émiuent service qu'il vient de rendre a notre maître, a l'Etal... que dis -je, à l'Etat? à l'Europe... en vous épousant, il serait possible, dis-je, qu'on lui accordai l'ordre. :'t lui... Bracciano. Vous concevez alors, Marie, qu'il n'y aurait, dans ce cas, plus qu'une chose a craindre, a savoir que la raison du pauvre duc ne s'égarât et que vous n'eussiez a conduire un fou à l'autel ..Ah! Marie !... Marie ! je ne vous dis plus maintenant par mabarette, mais par votre incomparable esprit, que vous serez princesse des Ursins.

— De la sorte, je le croirais assez, César; mais dans toutes ces choses, il faut faire, vous le savez mieux que moi, la part des mauvaises chances... et, dans cette affare, que vous vous exagérez en bien, il en est quelques-unes... Entre nous, César, les malveillants (ici madame de Chalais souritj peuvent fort noircir notre commerce amical : songez que je vous vois presque tous les jours et fort longuement.

— Mais heureusement, Marie, répondit le cardinal en souriant, heureusement qu'avec une adresse infinie vous savez rendre mes fréquentes visites moins remarquables en recevant presque tous les jours et fort longuement aussi Bospigliosi, Porto-^arrero, Bouillon, quand il vient a Borne, enfin presque tout le collège, en un mot... Or, parfaitement accueillir tous les élus du sacre collège, cela serait si compromettant, que cela ne peul compromettre le moins du monde ; et en cela, Marie, je vous sais un gre que je ne saurais vous.dire de celle résolution que vous avez prise de supporter toutes ces ennuyeuses éminences, de sembler même les traiter en toute choses avec autant el quelquefois plus de bienveillance que moi même, a cette seule lin d'effacer tout ce qui pourrait paraître de peu orthodoxe dans notre amitié.

Madame de Chalais ne put réprimer un léger mouvement de depil en entendant cette malice du cardinal, et puis elle a outa en souriant : — Ne dites donc pas de pareilles méchancetés, César... parlons plutôt de ce qui vous intéresse, puisque voilà la question de ce mariage chimérique a peu près épuisée... Ou en étes-vousde Messine?

— Avant de vous parler de Messine. Marie, laissez-moi vous dire encore une des raisons qui nous doivent engager ;ï agir de la sorte que je vous propose... c'est-i-dire d'intéresser beaucoup le loi à votre mariage... c'est que ce sera là une merveilleuse occasion de forcer un peu la main a madame votre tante pour lui faire rendre ce qu'elle vous retient. Enfin, laissez moi ce soin, ce soir même je joindrai a ce sujet une longue note à nos dépêches sur Messine, et à notre prochain courrier, vous enverrez les effets . . vous verrez que ce mariage.. .

— Mais, en vérité, César, ne parlons plus de cela, je vous prie ; songez donc que c'est vous qui me parlez de mariage, que c'est moi qui vous t< ponds... tesar!... César!... avec nos souvenirs, aux termes où nous en sommes... cela est bien cruel ! oh! bien cruel dil madame de Chalai- avec nu soupir.

En entendant la jolie veuve expr imer celte un peu tardive répugnance, le cardinal ne put s'empêcher de sourire el de lu:

dire : — Allons. Marie, à merveille, tous répète» un p*u avec moi le rôle que vous devez jouer avec le bonhomme Bracciano... j'y consens, et...

— Puisque nous parlons de Messine, César; et vos envoyés, les avez-vous vus? dit madame de Chalais en feiguant de n'avoir pas entendu.

César d'Eslrées regarda un instant Marie, la menaça en riant, et répondit : — Non certes, ce n'est seulement qu'à la nuit, ce soir, que nous devons les mystérieusement introduire dans notre immunité, grâce au casino du palais Farnèze qui y communique par un degré souterrain.

— Kl comment M. de Pomponne conduit-il cette affaire-là?

— Faiblement ; on temporise trop, à mon avis. C'est comme l'affaire de Naples ; on ne laisse pas afrir mes pauvres chers bandits qui nous coûtent si peu et qui ravagent si bien les Abruzz«'s et font uni de mal a I Espagne en faisant leurs affaires particulières. Il y aurait la, si on le voulait, toutes les chances d'une merveilleuse sédition; mais encore une fois, âmon sens, on regarde ces affaires en France comme de trop peu de chose; tandis qu'au contraire, en appuyant ces soulèvements, et surtout celui de Messine et de la Sicile contre l'Espagne, ou peut peut-être entraiuer le royaume de Naples dans le même abîme et faire une utile diversion à la Catalogne ; car on s'émeut fort dans le Koussilloo- J'ai reçu des lettres de Vivonne, qui depuis trois mois croise avec ses vaisseaux et ses galères sur ces côteslà pour tacher d'y débarquer les troupes du maréchal de Schom-

— Mais ce gros crevé est impayable ; il bataille tant sur terre et sur mer que c'est tout une héroîde que sa vie...

— Sans (foule, seulement au passage du Rhin, qu'il a intrépidement passé d'ailleurs, le pauvre Jean Leblanc, son cheval favori, ployant sous le faix des nouveaux lauriers de son maître, a bien manqué de le laisser dans le fleuve; aussi le gros crevé s'ècria-t-il, dit-on : « 'Holà I Jean Leblanc, ne va pas noyer en ■ eau douce un général des galères. »

— C'est bien lui... toujours le même... une plaisanterie au moment du péril. Mais il est des mieux en cour à cette heure ; il a pour proume beaux-frères les deux maîtres... aussi, avec les droits de la Montespan et de la Thiange sur le roi et sur Seignelay, Vivonne peut tout espérer à cette heure.

— Et "je pense bien que celte croisière n'est qu'un pas pour lui donner mieux; son poste est des plus importait A. . . et l'on ne peut trop l'en divertir... Pourtant, si le roi envoyait des secours considérables à Messine, nul doute que Vivonne n'y fût pour quelque chose... Mon Dieu I qu'il vienne donc, ou plutôt que Pomponne comprenne davantage les suites probables de ce soulèvement. Il peut en dériver des rrsultats d un bonheur incalculable pour les intérêts de notre mahre; car Naples et la Sicile échappant à l'Espagne, il devient presque impossib e a cette puissance de conserver l'Etal de Milan ; la Flandre se voit privée de ses meilleures troupes; l'autorité des ministres d'Espagne à la cour de Rome est anéantie, et eu même temps aussi tous ces petits princes d'Italie, qui ne demandent que faiblesse pour insulter, n'y manqueront pas, et secoueront sans doute la dépendance dans laquelle Madrid les a tenus si longtemps.

— Entre nous, mon ami, ces raisons m'avaient déjà frappée; car voyez que le roi peut porter un coup mortel à la monarchie espagnole par le hasard qui le sert, et qu'enfin ce que de grandes armées n'ont jamais pu accomplir est fais ible aujourd'hui par le chemin que Messine vient de frayer.

— Sans doule ; et, combiné avec les troubles de Naples que mes chers bandits des Abruzzes nous mûrissent, il n'est pas à douter que toul n'arrive à bonne lin.

— Et ce chef dont vous m'avez parlé?

— Pablo Baglio?

— Lui-même.

— Oh! le drôle est reparti, et je l'attends un jour ou l'autre... Quel compagnon ( il est le digne lils de Giuseppe Baglio, qui surprit et ravagea Cambly pour donner au feu le cardinal Mazarin un échantillon de son savoir-faire, sans lequel échantillon le bon

ne le voulait pas e

— El ce digne fils de son père n a-t-il pas fait quelque preuve aussi?

— Des plus magnifiques. Ayant su, le 12 juillet, que le président dcl'Aquila avait ramassé près de mille cinq cents hommes de sbires ou de milice pour aller attaquer les brigands daus la montagne oû ils étaient retournés avec leur butin, le digne l'ablo n'attendit pas le président; il marcha droit à sa rencontre, el le poussa si vigoureusement, que, après avoir couru risque de sa vie et essuyé beaucoup d'arquebusades, le président s'enfuit avec tous les gens qui l'accompagnaient, et ainsi porta lui-même à Naples la nouvelle de sa défaite. Ainsi voyez combien tout est favorable ; car Naples et Messine seront toujours les deux points les plus vulnérables de la monarchie espagnole. Encore une fois, je suis à m'étonner comment M. de Pomponne met autant de mollesse à profiter de ce soulèvement.

— Mais, César, ceci est tout simple : Louvois ne veut pas. Cette guerre se trouverait dans les attributions de Colbert. puis-

3 ue c'est une guerre maritime ; et, par son iufluence sur l'esprit u maître, il entrave tout.

— Et c'est grand dommage ; mais, hélas ! Louvois est Louvois... Allons, ajouta le cardinal, la nuit est toul à fait venue... Adieu. Marie. Il me faut aller à l'ambassade pour recevoir et entretenir ces mystérieux envoyés messinois, que l'abbé Scarlaii nous doit amener. Je voudrais pouvoir expédier cette nuit même moR courrier au roi. Me permettez-vous donc de me charger de vos intérêts, Marie, et d'engager le mariage Bracciano comme je l'entends?

— Son Excellence n'est-elle pas sûre d'avance de toute ma reconnaissance! dit madame de Chalais en entendant gratter à la porte de l'oratoire.

Sur un ordre de sa maltresse, une femme de chambre entra, donna des lumières; et le cardinal, ayant cérémonieusement baisé la main de la belle veuve, regagna le palais de l'ambassade de France.

Le lendemain, 2 août, le courrier de Rome à Paris portail au roi les dépêches suivantes.

Cette première lettre de M. le cardinal d Entrées à M. de Pomponne est relative à ses vues sur le mariage de madame de

« Rome. 18 «wH 1(17-1.

n Quand je vous informai, il y a quinze jours, monsieur, de nos projets sur M. de Bracciano, je vous représentai en même temps les motifs qui devaient faire désirera Sa Majesté que le duc se remariât prnmptement, et les honnêtetés qu'il était à propos de lui faire pour l'y amener davantage. L'un el l'autre fut agréé par Sa Majesté, el les termes obligeants dont elle s'expliqua en lui répondant firent tout l'effet que j'en avais attendu : car cette marque du désir et de l'estime de Sa Majesté le fortifia contre plusieurs diligences qu'on faisait continuellement du cote du palais pour combattre celle résolution. Je pensai dès lors à quelque chose de plus; mais je ne m'en déclarai pas encore, parce que, pour y réussir, il fallait qu'il se mûrit comme de lui-même, et ne le pas précipiter. Celait de le déterminer à faire un mariage en France, dans lequel, outre l'avautage de le lier plus étroitement au service de Sa Majesté, je n'imaginais pas seulement quelque sorte d'éclat pour la nation, en ce que le premier seigneur de Rome vint choisir une femme parmi nous: mais j'y trouvais uu autre intérêt plus solide, puisque, par le moyen de cette femme, soil qu'elle eût des enfants, ou qu elle n'en eût pas, pourvu qu'elle sùl ménager l'esprit de son mari, il pouvait être porte a donner sa Mieces- — . dont il peut disposer librement, à une autre branche de

sa maison que celle de Graviua, qui ne peut être qu'espagnole, el, par là, perpétuer rattachement de la maison I rsine à cette couronne. Je me gardai bien toutefois de lui rien découvrir de cette vue; car je le voyais embarqué dans le dessein d'épouser la princesse de Venafl'ro, et dans l'espérance d'en obtenir la disi, c« que je n'estimai jamais possible, car je la traversai,

et, par cette raison, j'applaudis encore plus à la tentative qu'il faisait. Ayant été exclu de la dispense, il me communiqua qu'on voulait le faire songer à la duchesse de Bassanello, sœur du connétable Colonne. Je ne lui témoignai pas moins de complaisance sur ce second parti, que je savais, par plusieurs raisons, d'une discussion longue et difficile; mais je lui Ils insinuer cependant par le P. Ripa, de la compagnie de Jésus, qui a un grand crédit auprès de lui, et oui s'en est très-bien servi en cette rencontre, que, si ce second parti ne réussissait pas, on en voyait peu dans Rome qui lui fussent propres, et qu'il aurait plus de satisfaction d'en prendre un en France ; que cette pensée plairait à Sa Majesté, et lui donnerait lieu de redoubler sa protection vers le duc et le cardinal son frère. Il eût bien désiré que je fusse entré en matière sur cela, mais je l'ai évité. Je lui ai laissé peser ces considérations ; et, pour fui faire voir que je ne pariais que par son inlérêt.el sans aucune fin particulière, je l'ai voulu réduire à s'en expliquer. Enfin la chose a tourné comme je l'avais espéré ; car le cardinal Ursin me témoigna avant-hier fort au long, après en avoir parlé a M. l'ambassadeur plus succinctement, que le duc son frère voulait se remarier au plus tôt, selon les volontés du roi ; qu'il songeait même à épouser une Française pour donner encore à Sa Majesté une plus grande marque de sa soumission, et que, s'il osait, il prendrait la liberté de supplier le roi qu'il eût l'honneur de la recevoir de sa main ; il ajouta en même temps que madame de Chalais, dont il connaissait la naissance et la vertu, étant déjà accoutumée aux manières du pays, lui paraîtrait fort convenable si Sa Majesté l'agréait; qu'il remettait toutefois entièrement son choix entre les mains de Sa Majesté ; qu'il espérait qu'elle aurait la boulé de protéger encore plus particulièrement sa famille après ce nouveau témoignage de son dévouement. Nous louâmes extrêmement sa résolution; nous l'assurâmes que Sa Majesté l'apprendrait avec bien de la joie; qu'ayant toujours estimé le mérite de celte dame, elle .serait apparemment bien aise qu'il la préférât ù toute autre; que toutefois il ne pouvait mieux faire que de s'abandonner entièrement à Sa Majesté; que, pour elle, ce que nous avions connu, et en France et ici, de sa conduite et de son esprit, éluit digne de toute sorte d'estime ; mais qu'elle avait paru jusqu'à celte heure occupée de la perte de sou mari, el éloignée d'un second mariage; pourtant que nous nous servirions d'une proposition aussi éclatante pour ébranler sa première résolution. Le cardiual Ursin me parla de son bien ; je lui dis ce que j'en avais su dans le temps qu'elle fut mariée, et lorsqu'elle ne bougeait de l'hôtel d Eslrèes, et je reconnus qu'il lui fallait quelque argent comptant. C'est pourquoi si Sa Majesté, comme je me le persuade, veut que cette affaire soit traitée, il faudra que madame de Noirmoutiers, entre les mains de qui le mariage de madame de Chalais est demeuré, se résolve à lui en donner une partie. C'est une diligence que M. de Viiry ei ses autres parents auront à faire quand elle se sera résolue a se marier. Cela ne doit pas être difficile ; car, en quelque lieu qu'elle vive, on ne peut lui refuser son bien. Cependant, pour y donner plus de chaleur, il n'y aura pas de mal que madame de Noirmoutiers connaisse que Sa Majesté regarde cette affaire comme une chose qui importe à son service; qu'elle lui saura bon gré des facilités qu'elle apportera à sa prompte conclusion, et qu'elle aura soin de sa famille dans les occasions qui se présenteront.

* Quant au duc de Rracciano , comme il croit acquérir par celle résolution quelque mérite auprès de Sa Majesté et se rendre plus digne de ses grâces, il me semble qu'on le doit confirmer dans celle opinion ; cl j'estimerais que dans celle conjoncture Sa Majesté pourrait, en considération de son mariage, lui assigner ponctuellement une pension à l'avenir, ou bien faire connaître au cardinal Ursin, qui a demaudé il y a quelque temps quelque bénéfice, qu'elle est disposée de l'en gratifier au plus lôl ; faire espérer I ordre du Saint-Esprit au duc de Bracciano, ou, si on le lui a voulu donner autrefois, le lui accorder en cette occasion : c'est un honneur qu'il sentirait extrêmement; et enlin montrer en général un grand agrément pour le dessein qu'il a formé d'après nos visées, el l'assurer qu'il ne se trompe

pas en croyant qu'elle en redoublera sa protection pour lui ; cl, comme il est fort a propos que la personne qu'il veut épouser entre dans celle maison fort accréditée, il sera bou que, dans l'article ostensible qu'il plaira a Sa Majesté de nous écrire sur tout cela, on parle d'elle en termes très-avantageux, et de sa naissance comme de sa personne ; car les grandes alliances qu'ils ont dans leur maison les rendent fort sensibles sur ce point.

« Pour ce qui regarde madame de Chalais, je vous en écrivis l'année passée tout le bien que j'en connaissais, el il me semble que l'abbé de Saint-Martin a enchéri sur ma lettre ; ainsi je ne le répéterai pas. Elle a été jusqu'à cette heure fort touchée de la mémoire de son mari et daus le plus grand èloignement du mariage. Quand la duchesse de Bracciano mourut, beaucoup de gens lui parlèrent en l'air de cette affaire; moi-même je l'en ai retenue, et toutes les fois que ce chapitre a été traité : ingemuit, lacrumisq ne gênas implecit obort'u. Depuis quelques jours, M. de Yilry, ayant su le bruit qui d'abord s'en était répandu saus fondement aucun, lui en a écrit avec tant de force, qu'il a fait plus d'impression. D'ailleurs, comme la gloire el

I élévation la touchent, et qu'elle a le courage de ne se pas lasser d'un petit couvent ou elle est depuis deux ans, elle aura bien celui de s'ennuver quand il le faudra dans la maison d'un homme qui a peu de santé et près de soixante ans, pourvu qu'outre la distinction du rang il lui paraisse que le roi le désire, et l'estime assez pour la croire capable de le servir dans cet établissement. Tout ce oui combat dans son esprit pour la mémoire de son mari, a qui il n'en arrivera ni bien ni mal, cédera a une si forte considération, et l'ombre de la volonté du roi détruira la peine ou le scrupule qu'elle aurait de ne pas résister. Je croirais donc, monsieur, que vous me pourriez écrire un article dans lequel vous me diriez que le roi sait et loue ses regrets, et les sentiments qu'elle a pour une personne qui lui devait être si chère ; mais qu'il a trop bonne opinion d'elle pour douter que sa gloire ne la porte à "prendre un rang aussi distingué que celui qu'on peut lui offrir, el dans lequel il se promet qu'elle sera en état de In bien servir ; qu'il approuve extrêmement cette proposition, et qu'il désire qu'elle s'effectue.

II est constant qu'avec l'estime et la considération extraordinaire qu'elle s'est acquise parmi un grand nombre de cardinaux, et l'intelligence et le talent qu'elle a pour cette cour et le commerce des étrangers, elle fera la première figure dans Rome, cl sent p%pre à beaucoup de choses.

t Le cardinal Rospigliosi, qui la voit souvent, parce qu'elle est amie intime de sa belle-sœur, et qui est toujours plein de mille vues, m'en a parlé beaucoup de fois comme d'une chose nécessaire ,i ménager, et dans laquelle il imagine plusieurs avantages pour celle cour. Je lui paraissais même trop inappliqué sur cela, el peut-être vous en écrira t-il quand il saura jusqu'où la chose est engagée.

o J'ai mis cette affaire dans un mémoire séparé, et je vous prie de remarquer qu'il importe de la tenir secrète en France comme ici, jusqu'à ce qu'elle soit conclue; car il n'y a rien que le palais et les Gravina ne fassent pour la traverser. Personne jusqu'à cette heure ne l'a pénétrée. Les discours vague* qu'on en a semés d'abord, comme ils n'avaient point de subsistance dans un projet réel, ils n'ont pas laissé d'impression. »

Voici un fragment de la dépêche du cardinal, à Pomponne, au sujet des bandits de Naples dont on a parlé.

« Sur le sujet des bandits, dont j'ai compris que voulez parler quand vous vous êtes servi du terme de mutins, en lesquels la distribuliou de quelque argent pourrait être avantageuse, je vous dirai, monsieur, qu'il ne sera pas-bien difficile d'établir avec eux quelque correspondance. Les principaux chefs de l'Abruzze se retirèrent dans l'état ecclésiastique, du coté d'Ascoli, où l'on trouvera des gens qui pourront se charger des propositions ; c*ux-là onl quelques relations à l'autre troupe qui est du coté de Calabre. L'un d'eux m'a promis, dans quinze jours ou trois semaines au plus, une relation très-particulière de leurs personnes, de leurs qualités, el de l'état où ils se trouvent, sur laquelle on pourra plus aisément établir un jugement certain. Cependant, ce qui parait en gros de ces sortes de gens,

c'est qu'ils sont gens plutôt à piller les particuliers, désoler la campagne, et ramasser pendant I été de quoi vivre dans les montagnes et dans les terres où ils se retirent l'hiver, qu'a former des desseins de suite et de durée. Ils sout extrêmement odieux aux peuples, et quoique quelques-uns d'entre eux soient favorisés par des gens de qualité, dans des proviees, qui s'en servent pour exercer leurs vengeances particulières, ou qui participent à leurs rapines et a leurs brigandages, il n'y en a point qui ue déteste et ne maudisse en public ce ralliement de scélérat*, qu'ils fomente souvent en secret ; on dit même qu'il se font la guerre les uus aux autres, et que, comme les officiers du royaume leur accordent leur impunité a prix d'argent u condition d'apporter quelques télés de leurs compagnons, il arrive que la plupart obtiennent de celle manière leur abolil'on pour

t Sire,

ti»U 1674.

a M. le cardinal d'Estrée» avait informé, par l'ordinaire dernier, M, de Pomponne, de tout ce qu'il avait appris sur !e soulèvement de Messine au moment que la nouvelle en arriva, et sur les premières notions, quoique dignes de considération, nous ne jugeâmes pas a propos de dépécher un courrier exprès, ou d'envoyer l'ordinaire en extraordinaire; mais ce que nous avons su depuis nous a paru assez important pour en rendre compte 1 Votre Majesté en diligence. Nous nous servons toutefois de toute la précaution possible, afin de tenir celle expédition secrète ou pour le moins ambiguë. Deux gentilshommes siciliens de qualité et de mérite sont ici depuis plusieurs mois : l'un s'ap-

Entrelieu de madame la prince*»* de Cb*l*i* et du cardinal d'Etirée». — nos 229.

les crimes qu'ils ont commis l'été. Cependant l'audace et le nombre des bandits ayant paru plus grands que les autres années, et leur conduite plus concertée, on m a dit que depuis peu on avait révoqué le pouvoir de leur accorder l'impunité.

« Ce cliaugement les jetant dans le désespoir pourrait leur faire entreprendre quelque chose : on ne croit pas qu'il fût difficile de les engager, avec un peu de secours, a se saisir d'un posle dans les pays où ils ont jdus de forces, et a le garder quelque temps. Ils prirent, en bit ou en 54, une ville appelée Lambly. M. le cardinal Mazarin ayant voulu cette épreuve de leur savoir-faire avant que de recevoir les propositions qu'ils lui avaient fait porter. Mais je ne sais si celle exécution seule causerait aux hspagnoK l'alarme et l'inquiétude que Sa Majesté voudrait exciter par les troubles de ce royaume; ce n'est pas que si l'on travaillait d'ailleurs à quelque chose, la diversion qu'on pourrait faire par le moyen de ces gens-là ne pût être de bon usage et n'augmentât l'embarras des ministres d'Espagne. •

Ces dépêches sont relatives au soulèvement de Messine.

[telle don Philippe Cigala, igé d'environ soixante ans ; et l'autre, e baron di Cataui, qui en a environ quaraute-cinq : ayant été soupçonnés d'avoir fomenté la sédition qui arriva a Messine il y a vingt mois, et qui fut apaisée par le prince de Ligne, on leur commanda de sortir du pays, et ils se retirèrent ici. I.e premier, qui est d'une maison très-noble, dont l'origine est génoise, a connu a Gènes M. l'abbé Scarlatli, et a continu) depuis son commerce et sa liaison avec lui; il a été jurât de la ville, qui est le premier poste de ceux du pays, toujours occupé par des personnes de la première qualité. Ces deux hommes lui firent savoir qu'ils pouvaient n'être pas inutiles au service de Votre Majesté dans la conjoncture présente, et qu'il nous en avertit, M. le cardinal ci moi, afin que nous puissions nous en prévaloir en ce que nous jugerions à propos. Comme cet abbe a un très-grand attachement et un très-grand rèle pour ce qui regarde le service de Voire Majesté, il eut bien de la joie d'en pouvoir donner quelques marques en celle occasion, et ne perdit point de temps a nous venir trouver. Nous dîmes qu'il remerciai de notre pari ces deux gentilshommes, el qu'il leur fit connaître que nous ap-

JEAN BAKT

prendrions volontiers ce qu'ils eroyaieni pouvoir faire pour servir Votre Majefté, soit qu ils voulussent eux-mêmes nous parler secrètement, ou s'en ouvrir â quelque autre : ils répondirent qu'ils se retiraient chez eux toujours avant la nuit, par la crainte qu'ils avaient que les Espagnols ne les fissent assassiner; qu'une sortie extraordinaire donnerait trop do soupçon; qu'il se pourrait faire qu'ils auraient ordre de leur ville de les venir trouver, et qu'eu cas que le soulèvement durât, ils viendraient d'euxmêmes se réfugier dans mon quartier, parce qu'ils ue se croyaient pas eu sûreté ailleurs; qu'apparemment on leur aurait déjàècril, et qu'ils attendaient a toute heure des nouvelles et des commis .«•ions; mais que cependant ils nous communiqueraient toutes les lumières qu'ils avaient, par le moyen de l'abbé Scarlatli, auquel ils ont confié tout ce que contient le mémoire qu'il a adressé lui-même dans notre langue, et qui accompagne cette dépêche. Si Votre Majesté jugeait à propos que je témoignasse de sa part à cet abbé qu'elle lui sait gré de la manière dont elle a su qu'il en use dans toutes les occasions qui regardent son service et particulièrement dans celte, dernière, cette ma que de la bonté de Votre Majesté serait bien sensible et lui donnerait plus de force pour agir lorsqu'il serait nécessaire. Il a de l'esprit, du savoir-faire, beaucoup d'habitude ici, et est bien capable de sertir. Depuis hier au soir nous avons reçu trois différents extraits de lettres de Naples, par lesquels il est aisé de juger que l'affaire est considérable, puisque le peuple et la noblesse agissent de concert, et que le vice-roi est obligé d'y accourir avec toutes les forces du royaume, qu'il ne croit pas toutefois suffisantes, puisqu'il demande celles de Naples qu'on y envoie d'une manière qui ne montre que trop l'impuissance. Ces lettres du 17 sont de l'inquisiteur et d'un homme qualifié clerc de chambre, qui écrivit a leurs intimes amis. Le troisième extrait est sorti «lu palais de Nittard, au moins j'ai sujet de le croire par la manière dont il m'est venu : ilsjugenttous que c'est un dessein pré médité, et qui peut s'éleiidre au delà de la ville de Messine, si le parti des habitants est supérieur a celui du gouverneur, et se rend maître de la ville; les moyens présents de le soumettre sont si faibles, à ce qu'il parait, et du côté de Sicile, et du coté de Naples ; et les plus éloignés sont assez lents pour croire que les ordres ou les vaisseaux de Sa Majesté y pourraient arriver à temps.

i Ce qui me plaît davantage du mémoire, c'est que les choses que les Siciliens demandent sont justement dans les bornes des petits secours que M. de Pomponne proposait de donner A un parti qui s'effleurait dans le royaume ac Naples, et ne les excède pas. Ainsi, si cette révolution dure. Volie Majesté y trouvera naturellement la division qu'elle projetait, sans l'avoir attirée; et sa durée cependant faciliterait extrêmement les desseins d'exciter des mouvements dans le royaume de Naples; car, outre que cet exemple encouragerait les mécontents, les forces d'Espagne étant occupées à la réduction de Messine, laisseront le royaume plus exposé aux entreprises qu'on y pourrait faire, et dans le temps qu ils voudront éteindre le feu de Sicile, ils verront paraître un grand embrasement du côté de Naples.

« Toutes les apparences sont qu'il y a plus de pre méditation et de profondeur dans ces désordres que de hasard : l'union du peuple et de la noblesse, l'attaque réglée du palais du gouverneur, par la mort duquel ils auraient cru se rendre maîtres de tous les châteaux, la conjoncture de l'éloignement des galères, du départ du prince de Ligne, et de l'intérim du vice-roi. et, par-dessus tout, ce que les Siciliens ont dit d'abord, et l'opinion qu'ils ont qu'on leur enverra des ordres pour nous venir trouver, et que la ville aura pu disputer déjà pour Votre Majesté.

« M. le cardinal d'Estrées avait mandé que l'évéque de Païenne était vice-roi pendant l'intérim, comme on l'écrivait de Madrid; mais nous avons su depuis qu'il s'en est excusé, et qu'on a cru un homme d'esprit plus propre a cet emploi, par toutes les connaissances que nous avons ramassées de plusieurs endroits. Nous jugeonsque, pour charmer les peuples, il faillies flatter ou d'une forme de république, s'ils y veulent songer, ou d'un roi particulier et tel qu'ils le voudront choisir, et lui promettre, pour l'un et pour l'autre, l'entière protection de Notre

« Il est bien certain, sire, que, s'ils se souslrayentde la domination d'Espagne, ils deviendront toujours absolument de Votre Majesté, dans quelque sorte de gouvernement qu'ils vivent. Nous donnerions de bou cœur et nos biens et nos vies pour contribuer à une chose si avantageuse au service de Votre Majesté, et, si elle nous jugeait propre, ou quelqu'un de uous, à nous y porter, ce serait une gloire et une joie inexprimables.

• Je suis avec uu profond respect,

t Sire,

« de Votre Majesté,

« le très-humble, très obéissant, très-obligé t et très-fidèle serviteur et sujet,

« Signé: Le duc d'fimfes. «

« Sire,

< Comme nous étions sur le point de fermer nos paquets, l'abbé Scarlatli nous vint trouver hier sur le midi, de la part des deux Siciliens, pour nous dire que le fils du premier jur.it. d'une maison considérable, nommé Caffaro, et neveu de don Philippe Cigala, accompagné d'un député, et parti le 21 de Messine, était arrivé le matin premier jour d'août â Hipe, et que le sénat et le peuple les avaient envoyés vers moi pour implorer l'assistance de Votre Majesté; que. ne se tenant pas en sûreté dans une maison ordinaire, ils avaient impatience de se rendre dans mon immunité.

« J'envoyai aussitôt un carrosse les prendre au lieu où l'abbé Scarlatli les avait laissés, et je les fis conduire le plus secrètement que je pus dans le casino du palais Farnèze, sans que personne s'en aperçût; et comme cette maison communique par un degré secret avec le palais, il me fui aisé de les faire introduire la nuit dans mon appartement. Les deux gentilshommes siciliens dont j'ai parlé, l'un dans l'impatience de voir son neveu, et l'autre de savoir des nouvelles, les vinrent trouver à l'entrée de la nuit au lieu ou ils étaient, et les accompagnèrent. Nous les entretînmes tous quatre longtemps, M. le cardinal et moi ; nous leur demandâmes l'étal de la ville, de leurs forces, de leurs munitions, de celles des Espagnols, etquels étaient leurs besoins plus pressants.

* Ils nous dirent que la ville avait vingt mille hommes portant les armes, et dont elle se pouvait servir, desquels la plupart braves et fort résolus; qu'ils pouvaient avoir des vivres pour trois mois, et jpour quatre même, pourvu qu'on usât un peu d'éronomie ; qu ils étaient maîtres de la plupart des forts ou bastions, et que les EspagnoR n'en tenaient que trois; que celui de San Salvador, a l entrée du port, était le plus considérable; que la fortification n'en est pas bonne; que par cet endroit le gouverneur recevait des secours et des vivres de Reggio, sans qu'ils pussent l'en empêcher; et qu'il aurait été pris il y a longtemps s'ils n'avaient pas eu peur de manquer de poudre, dont ils étaient peu pourv us, et que c'était le plus nécessaire, comme nous le pouvions juger.

u Nous leur demandâmes combien ils estimaient qu'il en faudrait avoir, aussi bien que des balles dont ils manquaient. Ils nous dirent qu'avec ce qui leur en restait, cinquante ou soixante milliers pourraient suffire, et des balles en proportion ; que pour l'attaque du rhâleaui et pour leur défense, des ingénieurs et dis officiers d'artillerie leur seraient nécessaires, avec quelques officiers d'armée qui les pussent conduire et régler, en cas que Sa Majesté n'y débarquât pas des troupes. Nous leur représentâmes que toutes ces diligences seraient inutiles, si la vi le ne pouvait se maintenir autant de temps qu'il en faudrait pour attendre les secours de Sa Majesté, et nous calculâmes que, du jour que le courrier pourrait être dépêché, jusqu'à l'arrivée des vaisseaux, des galères ou des munitions que Sa Majesté y enverrait, il fallait faire état de cinq semaines, auxquelles ajoutant les douze jours que le fils du jurât avait employés dans son voyage, ils pouvaient considérer si les forces de Naples et de Sicile seraient en état de les réduire auparavant, pan e que tous nos plans seraient inuiiles; que peut-être les ordres de Sa Majesté seraient exécutés plus prompteme ni, parce que, sur nos premiers avis,

„ er sur le lemps'que je marquais.

« Ils répondirent qu'ils ne doutaient pas que les secours de Sa

elle aurait pu prendre ses resolutions ; mais que, pour ne se pas mécompler, il fallait se régli

< Ils répondirent qu'ils ne (f Majesté ne vinssent assez tôt s ils arrivaient eo cinq semaines, et que ce qui leur donnait plus de lieu de croire qu'on attendrait jusque-là, c'est qu'ils avaient laissé leur ville si engagée dans la rupture avec les ministres d'Espagne, qu'elle n'espérait plus de salut que par sa résistance. Ils ajoutèrent que ce qui avait rallié le sénat et le peuple contre le gouverneur n'était pas l'effet d'un emportement, ou d'un chagrin que le hasard leur aurait inspiré, mais une ferme persuasion qu'on voulait, nonseulement détruire leurs privilèges, mais faire mourir plusieurs personnes principales et suspectes qui les soutenaient, comme le gouverneur l'aurait exécuté s'il n'avait été prévenu.

« Je ne dois pas ouhlier, à ce propos, de dire à Votre Majesté que je vois d'autant plus d'apparence que les choses se porteront à l'extrémité, que j'ai su, par un endroit fort assuré, qu'on avait consulté le prince de Ligne sur la première nouvelle de ce mouvement, parce qu'il avait l'expérience de cekti qui s'éleva il y a deux ans; et qu'il avait répondu, sans hésiter, qu'on ne viendrait jamais a bout de cette ville si l'on ne la réduisait par la force ; de sorte que, les choses s'aigrissant, il est visible que ces peuples ne croiront plus pouvoir éviter leur ruine eu revenant à l'obéissance. L'offre qu'on leura faite de 1 éloignement du gouverneur ne les a pas contentés : ils ont voulu qu'une certaine faction, nommée des merle*, qui sont les satellites des ofliiiers d'Espagne et les exécuteurs de leurs volontés et violences, fût extermiuée ; ils ont lin: le canon sur le vice-roi quand il s'est approché d'eux, et semblent lui avoir donné la loi au lieu de la recevoir : tout cela les a mis dans un étrange engagement.

« Nous leur avons demandé si les villes voisines et amies de Messine, comme Syracuse, Catane, leur avaient fait savoir quelque chose, et s'étaient offertes de les assister. Il nous ont dit que sous main elles applaudissaient a leur soulèvement, qu'elles leur avaient fait savoir de leurs nouvelles ; mais qu'il semblait qu'elles attendissent l'événement avant que de se déclarer; que, du reste, leur aliénation n.èlait guère moins gran.de que celle de Messine; qu'à l'alerme même, qui est le siège du vice-roi, et qu'on lient toujours désunie de Messine, il y avait des semences de révolte ei de fanion, et des restes de celle qui excita le soulèvement de IG47, qui précéda de peu de temps celui de Naples. Sur les forces des Espagnols, et sur les préparatifs qu'ils faisaient pour les attaquer, ils ont repondu qu'ils n'avaient que deux galères et quelques barques ui porter leurs soldats ; que le marquis de Rayo .plus de mi'' en étal de

pour les attaquer, ue deux galères et quelques barques ou tartanes pour urs soldats ; que le marquis de Rayonne amassait le milice qu'il pouvait et de noblesse ; mais qu'il n'était pas aire un siège ; qu'on avait commande que le '

batail-

lon de Naples s'approchât de Keggio et s'assemblât dans la Calabre ; qu'ils ne savaient si les Napolitains passeraient volontiers la mer pour leur faire la guerre ; qu'en toul cas ils étaient, aussi bien qu'eux, assez dépourvus des choses nécessaires, et que les montagnes qui entouraient leur ville la rendent presque inaccessible du côte de terre Toul cela s'accorde avec les relalions-que nous avons eues d'ailleurs.

• Don Philippe Cigala, qui parait un homme de bon espiii et de plus grande expérience que sou neveu, s'était étendu plus longtemps que lui sur la disposition générale, lanldece royaume que de celui de Naples : il a conclu que, si Sa Majesté faisait paraître sa (lotie dans ce pays-la, et qu au même temps qu'e.le secourrait Messine elle fil publier que non-seulement elle prenait ce royaume sous sa protection, mais qu'elle lui voulait donner un prince de sa maison pour roi, ce serait uu puissant moyeu pour soutenir tout le royaume, » qui la domination espagnole était devenue insupportable, et qu en même temps cet exemple causerait des révolutions dans le royaume de Naples, ou elles n'v sont pas moins prêtes, et pour le moins dans toute la côte qui est opposée à la Sicile, qui, par le voisinage et le commerce, a des seuliments bien conformes.

• Je lui ai répondu, sans entrer dans la proposition, qu'il fallait songer présentement à garantir leur ville de la vengeance et de l'oppression des Espagnols, et qu 'ensuite on ferait d'autres projets ; ce que je lui ai répondu dans ia.peiisee que peut-être

celte ville, jalouse de sa liberté, s'engagerait plu* volontiers si on la flattait d'un établissement plus conforme a son inclination, ei parce que je n'ai pu juger si, dans la disposition des choses

irésentes. Sa Majesté vomirait s'appliquer a d'autres choses qu'à a diversion que M de Pomponne a proposée a M. le cardinal

d Estrees. et entreprendre un dessein d'un si grand éclat, au milieu des craintes et des jalousies que sa gloire et sa puissance excitent en beaucoup de pays.

« Cependant, ce qui nous a paru de plus pressé et de plus important, a été, outre l'expédition de ce courrier, d'obliger les Siciliens d'envoyer une felouque messinoise, dont le patron leur est alhdé, et que le hasard leur a fait trouver à Rome, porter des nouvelles au jurât de l'arrivée de son Ils, de son entrevue avec le ministre de Votre Majesté , des expéditions que nous faisons pour leur intérêt, des grandes espérances qu'ils doivent concevoir d'être secourus, pourvu qu'ils aient la générosité d'attendre I assistance de Votre Majesté, afin que ce premier avis donne de la vigueur au peuple, et le détourne des propositions d'un accommodement que la lassitude ou la crainte leur pourrait faire embrasser; et, dans cette pensée, nous nous sommes aussi bien entendus sur le peu d'espérance qu'ils doivent avoir dans la douceur des Espagnols, et I inévitable ruine dont ils seront accablés s'ils se remettent sous leur dépendance. Il m'a paru que nous les en avons pleinement persuades, quoique déjà ils en parlassent de la même sorte. Cette barque doit partir celte nuil ou demain matin. La troisième diligence que nous avons crue convenable, c'est d'engager le fils du jurât, et l'habitant qui l'accompagne, de s acheminer vers Livouroe, et de là ménager leur passage jusqu'à Marseille, afin que, si Votre Majesté juge à propos de les secourir, de quelque manière qu'elle veuille le faire, ils se trouvent sur les lieux pour donner toules les lumières nécessaires, tant pour l'abord de Messine que pour les autres conduits, et qu'ils se prévalent, en même temps, de cette occasion pour la sûreté de leur retour.

« Nous avons eslimé de plus qu'il était à propos de presser leur départ, afin qu'on ne pût disconvenir s'ils avaient traité avec nous, comme un plus long sé|our aurait donné lieu de le soupçonner et de le pénétrer, redoublant en même temps les précautions des Espagnols.

'i Pour les deux gentilshommes qui étaient ici , et qui ne se croient plus en sûreté dans la maison d'un particulier, nous ne pouvons moins faire que de les conserver dans le palais, avec le plus de précaution et de secret qu'il se pourra.

» lis étaient loges chez un nommé Valenti, qui a eu une grande part aux affaires de Naples, auquel ils ont une pleine confiance, il entre dans tous leurs desseins; et il faut qu'il ait une grande passion pour le service de Sa Majesté , puisqu'il s'y engage si avant, étant pourvu depuis peu d une charge de la chambre qui lui vaut 2,000 écus romains, et qu'apparemment il perdrait s'il était découvert. Il a uu frère banquier à Paris ; mais il a recommande surtout qu'on ne lui en donne aucune connaissance, et que son nom et ses services d. meureni toujours cachés Ou ne peut aussi louer assez le z le de l'abbé Scarlatti, qui, sans mesure aucune pour les Espagnols, et sans bienfait de Votre Majesté, se hasarde à toute chose.

« Je suis, ave.: un très-profond respect,

■I Sire,

* de Votre Majesté

« le tres-humblc, très-obéissaiil, trfs-obligé « et irès-tidele sujet et serviteur,

« Signé: Le duc d'EsTRÉES. * Ci-joint un mémoire dressé par M. l'abbé Scarlatti :

« La ville de Messine, qui se dit la capitale de la Sicile, dont, en effet, elle n'est que la seconde, Païenne ayant tous les droits et les prérogatives de la métropole de ce royaume, a été de tout temps très-jalouse de conserver ses droits et ses privilèges, dont elle a joui toujours, tant par les concessions des anciens rois de Sicile, que par les usurpations de ses propres

consuls el redevins, qu'on y appelle du nom de jurais, lequel est sacré et vénérable parmi eux au point qu'il n'y a pas un seul de toute la ville qui ne crût être bien heureux de sarrilier son bien et sa vie pour le service et l'avantage de ses magistrats.

a Ce corps, qu'on appelle le sénat, est composé des nobles de l'ordre séuatoire et de quelques bourgeois les plus notables. Le changement s'en fait tous les ans à la Saint-Marc, et la seule chose a laquelle les gens de Messine s'occupent, c'est la brigue de ces charges annuelles, qu'ils considèrent extrêmement, tant par la raison que les jurats sont maîtres absolus de la ville, que pour les prolits qu'ils tirent de leur administration.

« Ceux de Messine avancent, parmi leurs autres privilèges, celui de pouvoir contraindre le vice-roi de Sicile de demeurer six mois tous les ans dans leur ville, ce qui n'arrive presque jamais d'ordinaire, a cause des insultes que plusieurs d'entre eux ont souffertes par l'insolence du sénat el du peuple, qui les a forcés de sortir el de s'en aller autre part, au gré et au caprice d'une multitude, jalouse au dernier point de sa liberté cl de ses franchises.

. a II y a aussi dans Messine un gouverneur particulier de juslice, qu'on appelle stradico, dont la charge dure deux ans, el c'est alternativement à un Italien et & un Espagnol de l'exercer, et au roi catholique d'en disposer suivant cette alternative. Ce stradico, d'ordinaire, est bien embarrassé de se voir contraint de suivre partout les mouvements du sénat, qui se mêle de tout, a ce point que le stradico n'est pas absolu au fait même de juslice, laquelle est entre ses mains, et de ses juges, dont quelques-uns sont Italiens et d'autres Espagnols, faisant tous ensemble une chambre qui n'est guère différente des présidiaux de France.

« Il y a aussi un magistrat qu'on appelle le ucrel. C'est d'ordinaire un Sicilien qui achète sa charge, et qui a soin des rentes M des revenus du roi, qui se monteut â fort peu dans la ville de Messinu.

< Quant au fait des armes, les Espagnols y ont d'autres cita lelains, c'est-â-dire quatre gouverneurs des quatre châteaux que Sa Majesté Catholique a dans la ville, dont le principal et le plus important est celui de Salvador, qui est gardé, par une garnison d'environ deux cents Espagnols.

« Dans les trois autres, que tient le roi, il peut y avoir en tout autres trois cents Espagnols, de sorte qu'il n y a que cinq cents Espagnols dans celle grande ville.

< D'autre part, le sénat a seize bastions renforcés, dont neuf, qui sont les plus importants, sont garnis de grosses pièces de canon de fonte, et de couleuvrines les plus belles qu'il y ail dans toute l'Italie, principalement ce boulevard qu'on appelle Port-Royal, à l'embouchure du port, lequel bastion, par son enceinte et ses fortifications, ne cède pas à une très-bonne citadelle, soixante hommes de garnison y étant d'ordinaire, dépendant des jurats, qui commandent ta'nt aux autres garnisons des autres quinte bastions qui sont a eux, qu'à toute la milice de la ville, des faubourgs ei des environs qu on appelle des/br'tft, c'est-a-dire de quatre grandes lieues de France tout autour de la ville.

• Il y a encore un commencement d'une très-grande et belle citadelle, appelée Torre-Titloria, dans l'endroit le plus éminent de la ville, tous les fondements en étant achevés, les murailles en plusieurs endroits élevées jusqu'au cordon, de sorte qu'en peu de temps l'on pourrait la mettre en état de défense.

« La ville a dans ses seize bastions environ quatre-vingts pièces de canon de fonte, des mousquets pour armer vingt mille hommes, tous les bourgeois et paysans d'alentour ayant leurs fusils, qu'ils manient fort adroitement; mais pour des boulels, des mèches et de la poudre, ils en ont fort peu; point de piques, et moins encore de personnes capables de conduire leur milice, qui se monte à vingt mille hommes, tous déterminés, hardis et résolus; mais pour de la cavalerie, ils n'en ont point du i- ut. non plus que de chevaux, l'usage du pays étant de se servir de mulets pour les charges el 1rs carrosses, et de bœufs cl d'Anes pour la campagne. La ville est peuplée d'environ quatre-vingt-dix mille âmes avec les faubourgs, lesquels en- |

semble, avec les fories, font en tout environ cent vingt mille âmes.

« Il y a présentement du blé pour cinq mois, du vin et de l'huile en très-grande abondance, et, pour (oui le reste, il n'v manque rien de ce qui est nécessaire pour la subsistance de ré grand peuple. Celle ville est presque inaccessible du c6;e de terre, â cause des montagnes el des précipices qui l'environnent de lous coins, et ses propres bastions sont assez forts, et rangés pour empêcher les travaux et les approches des ennemis.

« D'autre part, les Espagnols, comme nous venons de le dire, n'ont que cinq cents hommes de leur nation dans Messine, en ont environ deux mille disposés dans les autres garnisons de toute la Sicile, dont ils ne se sauraient servir ailleurs, el autres deux mille, dont le nombre n'est jamais complet, près du viceroi, ;. Palerme. lequel a aussi une compagnie de ses gardes de cent cavaliers bourguignons ; et ce sont toutes les forces du roi catholique dans la Sicile, sans y comprendre ses cinq galères, qui sont â prèsénl en Espagne avec la plupart de celles de Naples.

« Le vice-roi, â présent par intérim, qu'on ne qualifie que de président, est le marquis de Rayonne, Espagnol, général des galères de Sicile, âgé d'environ vingt-six ans, qui est l'alnè du marquis de Santa-Croce. Pour la petite ville de Melasso, près l'embouchure du Faro, qui est â vingt-quaire milles de Messine par terre, el a un port capable de tenir dix galères, mais qui ■t'est pas sûr â tous les vents, les Espagnols y ont une garnison d'environ cent hommes, et le chemin de là à Messine, par terre, est, a cause des montagnes, très-dangereux et très-diflicile, ainsi que, par cette raison, de Messine à Palerme, d'où l'ou compte deux cents milles, tant par mer que panerre. «

[Archiva de» aff. itrang. — Home, 1674-1670.) CHAPITRE XXXIV.

Les avantages que devait trouver Louis XIV dans le soulèvement de Messine étaient si évidents, nu il n'hésita pas â envoyer sur-le-champ quelques secours aux Messinois, sans pourtant' se décider encore à les prendre tout à fait sous sa protection immédiate.

Le premier secours fut envoyé sous le commandement du chevalier de Yaibcllc, un des meilleurs officiers des vaisseaux du roi, el dont on a déjà pu juger l'esprit brillant et railleur dans sa relation i Colbert, lors du combat du 7 juin 1675.

On doit entrer dans quelques détails biographiques sur le chevalier de Valbelle , nou-seulemenl un des marins les plus braves et les plus comptés de ces temps-lâ . et par sa science théorique et par sa longue expérience pratique; mais qui était encore, à notre sens, un homme extrêmement remarquable sous le point de vue littéraire.

La famille de Valbelle était provençale; ù cette époque (1C74). on voyait encore â Marseille leur antique habitation : c'était une maison bàiie vers la fin du seizième siècle, ornée de quelques sculptures délicates et d'un porche à cnlonnettes qui supportait leurs armoiries taillées dans la pierre vive.

Ce qui témoignait le plus en faveur de la bravoure héréditaire de cette famille, c'est qu'on voyait, au-dessus du maître-autel de l'église paroissiale de Marseille, les flammes, étendards et pavillons des galères espagnoles, que Corne II de Valbelle, père du chevalier, avait battues devant Gènes, en 1638, combat dans lequel il fut tué sur sa galère, qui portait son nom, ainsi qu'on le verra plus bas.

Plusieurs généalogistes font remonter l'origine de la famille de Valbelle jusqu'aux anciens vicomtes de Marseille, issus des comles de Provence. Pourtant on voit, par une note manuscrite du carton de d'Ilorier, qu'un sieur de la Garcinière écrivait à M. Robin de Driançon, auteur du yohitiairr de Provence, « que la famille de Valbelle ne remontait pas plus haut qu'à Honoré 1", apothicaire de son état, qui, après s'êlre fort enrichi dans son

métier, fui du second consul de Marseille, en l'année I.V28, el que de tel Honore descend toute la famille de Valbelle. »

A cela, un autre généalogiste répond : « que ce fait même démontre la fausseté de l'assertion, puisqu'on n'a jamais vu de deuxième consul de Marseille tiré d'an art uiécanique.

Enfin, le fameux généalogiste d llozicr écrit de sa main, en marge d'une de ces lettres contradictoires : « Malgré les conseils donnés dans cette lettre, et les titres qui y sont énonces, le feu sieur Rohcrt de Briançon ne laissa pas dé faire et de dresser la fausse généalogie de celte famille (de Valbelle), comme elle le voulait, moyennant le payement de 1,000 pistolcs qu'elle donna. »

Sans rien décider parmi ces allégations si diverses, on ne parlera ici que du père el du grand-père du chevalier de Valbelle, dont les services dans la marine sont surtout constates.

Antoine de Valbelle, grand-père du chevalier, fut capitaine de cinquante hommes d'armes des ordonnances du roi, commanda une de ses galères en 1570, et se battit bravemenl, en 1 58-4 , à la léte des milices que Marseille avait levées lors de la guerre des huguenots. Il se maria, vers cette époque , avtc Anne-Félix de la Rcinarde. de laquelle il eut deux lils : Côme II de Valbelle, et François de Valbelle, qui prit les ordres, et fut sacristain de l'abbave Saint-Victor.

Côme II de Valbeflc (père du chevalier! fut capitaine de cent hommes d'armes du roi, et comraauda fort jeune une galère de Sa Majesté appelée la Valbelle. Lors du combat de 103K, entre les flottes espagnoles et françaises, ainsi qu'on l'a dit. il fut tué sur cette galère, et enterré a Gênes, où la république lui lit faire des obsèques magnifiques. Il avait épouse, l'an UHHi, Anne- Marguerite de Paule, fille de François de Paule et de Jeanne du Puget. il eu eut deux lils : Jean-l'hilippe et Jean-Baptiste de Valbelle. Jean-Philippe de Valbelle, l'aine , frère du chevalier, fut grièvement blessé dans le combat où son père fut tué, el ce fuv à la suite de ce combat qu'il eut le commandement de In Valbelle, ainsi que le prouve le brevet suivant :

UflEVET DE CAPITAISE DE GALÈllE, ACCOUDÉ AU SIEUR JEAN - PHILIPPE P-E VALBELLE, LE 15 DU.KMBIIE ICÔ8

« Aujourd'hui , quinzième du mois de décembre mil six cent irente-huit , le roi étant à Saint-Germain-en-Laie , mettant eu considération la valeur avec laquelle le sieur de Valbelle, capitaine d'une des galères de Sa Majesté , a servi au combat que ses galères ont gagné contre celles du roi d'Espagne, au mois de septembre dernier, ou il a été tué. et que le sieur de Valbelle , son fils alué et lieutenant en icelle , y a été grièvement blessé, et jusques nu danger de la mort, en défendant ladite galère avec son père contre deux autres, en sorte qu'elle n'est tombée entre les mains des ennemis qu'après la mort dudit sieur de Valbelle père, et que ledit fils a été mis hors de combat avec les autres officiers et soldats, dont même il y a eu une grande partie de tués, et ladite galère tout à fait ruinée et désarmée; et Sa Majesté voulant reconnaître les services dudit sieur «le Valbelle fils, ensemble ceux de son père, et ayant une particulière connaissance de son courage et capacité, et de sa fidélité et affection a son service , elle lui a donné el accordé la charge de capitaine de l'une de ses galères qu'avait son père, pour en jouir aux mêmes honneurs . autorité , prérogatives el prééminences qu'il a faites; et pour remplacer saclile galère, lui a accordé el fait don d'une de celles du roi d'Espagne prises audit combat, qui sera choisie par le sieur du Pont de Courlay, général des galères de France, et lieutenant général de Sa Majesté ès mers de Levant, fournie de chiourmes, et de tout l équipage nécessaire sur une galère au mieux que se pourra, et sera remise ès mains dudil sieur de Valbelle. pour être soudoyée et entretenue sous le nom dudit sieur de Valbelle, tout ainsi qu'était celle dont Sa Majesté avait ci-devant honoré son père : en témoin de quoi elle m a commandé de lui expédier le présent Iîrevel qu'elle a signé de sa main, el fait contresigner par moi, son conseiller secrétaire d'Etal et de ses commandements et nuances.

« Loi is.

« Collaiionné à l'original en parchemin, sans scea-i par moi. conseiller du roi el intendant gênerai de la marine, soussigné.

* D'IsVflFVILIE. »

Le second fils de Côme II de Valbelle fut Jean-Baptiste de Valbelle, dont on va s'occuper ici.

Entre fort jeune au service de Malte, dont il prit l'ordre, il commença de servir â bord des galères, et obtint sou brevet de capitaine dans ce corps, en 1017, après avoir passé parles grades d'enseigne el de lieutenant. En 1655, lorsque la marine du roi était fort affaiblie, il arma à ses frais deir galères pour faire la course contre les Espagnols et les Turcs, et se distingua par plusieurs beaux combats. En 1006, bien qu'il fui le troisième capitaine des galères par ancienneté, il passa dans le corps de vaisseaux. Voici comme il s'exprime au sujet de cette permutation, dans un Mémoire adressé a Cnlbert en 1000, à propos d'une difficulté de rang survenue entre lui el M. le chevalier de Heaumout.

4 Les passions sont crédules el téméraires, monseigneur; purdounez à celle que j'ai pour le commandement, je vous en supplie avec loule sorte de respect. Je n'ai garde non plus de vous parler des services que j ai rendus avec les armements particuliers que j'ai faits dix années durant. Ces commissions de courir ou sur les ennemis du roi, ou sur ceux de Dieu, ne peuvent me donner aucun rang . je le sais. Dans ces vovages, j ai appris seulement à servir Sa Majesté et a ne me laisser pas tromper aux officiers subalternes qui abusent quelquefois de la facilité ou de I ignorance des capitaines.

« Mais ce n'est pas de quoi j'ai à vous entre tenir, monseigneur, mais de vos commissions. J'ai donné les originaux du brevet de capitaine de galère de 1047 à monsieur l'intendant, et aussi l'extrait de ma commission de capitaine du vaisseau lu Sauteur, de murs 1600

h Vous vous souviendrez, monseigneur, que lorsque vous me < fîtes savoir que le roi me donnait le commandement de ce vaisseau, et que j'eus l'honneur de vous remercier de ecl honneur, je vous représentai qu'en entrant dans le corps des vaisseaux it me faudrait prendre la queue, au lieu que, demeurai)! dans celui des galères , je me trouvais à la lêle , n'ayant d'anciens que MM. de la Brossardière, de Manse et de Monlolieu. Vous me répondues, monseigneur : « Holmes commaude une escadre anglaise dans la Méditerranée, il vous faut l'aller chercher; servez bien, monsieur, el ne vous mettez en peine de rien. » Le lendemain, par votre ordre , je remerciai le roi , et lui dis la même chose que je vous avais dite. Le roi me répondit toul comme vous avez fait : i Servez bien , monsieur, et ne vous BKltei en peine de rien. » Pourtant , monseigneur, me voici fort en peine el en l'état que j'avais toujours appréhendé : deux de mes camarades qui sont , a mon grand regret, plus jeunes que moi, prétendent me commander. »

Cette contestation se termina , d'ailleurs , tout à l'avantage du chevalier de Valbelle.

Ce capitaine, bien que la navigation des vaisseaux différai beaucoup de celle des galères, s'y appliqua et y réussit singulièrement, aidé d'ailleurs des connaissances nautiques el astronomiques qu'il possédait déjà. On a vu, par sa lettre de 1075, qu'il prit une part aelive à ce combat

En 1074, le chevalier de Valbelle avait environ cinquante el un ans; c'était un homme de taille moyenne, nerveux, basane, et encore d'une adresse et d'une agilité merveilleuses: avec cela, l'air glorieux, moqueur, et la physionomie la plus spirituelle du monde. On va voir, dans sa correspondance secrète avec le roi ou les ministres, que, par le sel de ses plaisanteries el la tournure particulière el originale de sou esprit, il savait se donner mille licences, parler hardiment de tout cl de tous: et, sur de plaire, d'amuser et d'instruire, écrire à Cnlbert et à Seignelay tout a fait sur le ton de la plus parfaite et familière égalité. "

Pans sa jeunesse il avait été fort galant . et même quelque chose de plus : grâce à la facilite des mrrurs méridionale-,, sa ligure, sa bravoure, son esprit, le scandale habile de plusieurs

de ses arcntures et quelque bien, l'avaient singulièrement accrédité auprès des femmes. A ce propos, voici une lettre anonyme adressée à Colbert, et ne portant pas de date précise, mais évidemment écrite alors que le chevalier était capitaine des galères à Marseille. Cette lettre est d'une pauvre femme en Jésus- Christ, comme elle se nomme, et qui, sans doute victime de l'inconstance du chevalier, voulait ainsi se venger d'une rivale et d'un infidèle.

On donne ici cette lettre , parce qu'à travers la dénonciation dictée par une rancune toute féminine , on y trouve quelques traits caractérisés de U physionomie de Valbelle.

AVIS CONTRE LE SIECR CHEVALIER DE VALBELLB , A «OHSEIOÎIEUR COLBERT.

i Monseigneur,

« Une pauvre femme en Jésus-Christ a recours à Votre Grandeur, comme à un miroir de vertu et de dévotion, de vouloir, pour la gloire de Dieu, remédier à un scandale public causé par le fier Artaban chevalier de Valbelle, capitaine d'une des galères du roi, débauchant et causant mille désordres dans les familles, et particulièrement dans celle d'un honnête marchand, lui ayant débauché sa femme, et l'ayant obligée à mander son mari en Levant pour avoir plus de liberté dans ces commerces luxurieux et scandaleux, passant les jours et nuits avec elle, au scandale d'une ville comme Marseille; contrefaisant le faux dévot en public, et étant un véritable scélérat, n'ayant point de religion : il est vrai que ses prédécesseurs se sont trouves à crucifier le fils de Dieu ; de là vous pouvez juyer par In pièce de réchanlitlon; exerçant sur sa galère toutes les vexations pour avoir de l'argent pour subvenir à ses infâmes débauches; faisant travailler les forçats en broderie, et leur donnant pour payement des coups de bâton; changeant les bas officiers et mariniers de rames, en tirant de l'argent, et n'ayant aucun zèle de charité pour la chiourme, en ayant tué un de sa propre main à coups de bâton; passant des passevolants) 1 1 toutes les campagnes en nombre considérable; faisant servir les mariniers de rames p*our soldats de parade, et a ses officiers leur refusant les avantages que le roi leur donne d'un valet passé et d'un droit d'une once de chair, que la ville donne en suite d'un traité fait par M. de Gondy, jadis général des galères. Je vous écris toutes ces vérités avec bien de la douleur; mais, comme c'est pour un bien et pour la gloire de Dieu, je passe par-dessus tout eu m'adressant à une personne si illustre pour y remédier, et espérant que Votre Grandeur ne fera pas éclater les infâmes pratiques d'un luxurieux en public, et qu'elle y mettra ordre avec discrétion, ce que j'attends avec l'aide de Il'ieu, et suis avec respect en Jésus-Christ. »

{Cette lettre n'a ni signature ni date.) \liibl. roy.. nus.)

Ou soit facilement, par les reproches réitères de luxure, de débauche et de scandale, que la pauvre femme en Jésus-Christ regrettait, hélas! ni» (foute, de ne pouvoir plus, du moins quant à elle , accuser de telles abominations ce scélérat , dont les prédécesseurs s'étaient trouvés à crucifier le fils de [lieu. ainsi qu elle le dit naïvement.

Le reproche de sévérité adressé à Valbelle était juste, car sa dureté pour son équipage était connue, et pour ainsi dire proverbiale, et aussi la rigueur avec laquelle surtout lui. Tourville et du Quesne veillaient â ce que leurs officiers n'encombrassent pas les navires de laquais inutiles. Ilesle le reproche de faire travailler les forçats en broderie. On avouera au moins que rien n'était moins fatigant, et d ailleurs il était impose, pour ainsi dire, à chaque capitaine d'occuper la chiourme à quelques travaux mécaniques, alors que les galères étaient dans le port.

Us mémoires sc< rets adresses à Colbert, par Valbelle, lors

(15 On apprbit jinsi un certain nombre île passager» <\uc I,' ripil.iiite imbinpj.iil n khi Uk.I <«nime omi» ou dmtti>*ti<|Ui -. I.'autrur .te l,i Icllre vtul fjire enlaidir que M. de Vilbdle se fouit p.y r te p.i«.itrr

de son arrivée en Sicile, offrent le tableau le plus vivant et le plus animé de la ville de Messine et de sa population L'inépuisable raillerie du chevalier se prend à tout : usages, modes , mo>urs, superstitions, tandis que son esprit, juste et droit, developpe, avec une merveilleuse lucidité, les grands avantages politiques et commerciaux que Louis XIV pourrait retirer en occupant ces possessions

Il est impossible, je crois, de n'être pas vivement frappé de ce style nerveux, incisif, soudain, si hautain sous son apparente modestie, et d'une ironie si amère dans ses réticences, réticences tellement diaphanes , pour ainsi dire . que ce qu elles semblent vouloir cacher demeure aussi évident, et qu'on le remarque même davantage par cette suspension perfide.

Les lettres du chevalier de Valbelle m'ont paru participer à la fois de la manière de M. de Saint-Simon et de celle de madame de Sévigné C'est la raillerie mordante du premier, moins son indignation de grand seigneur honnête homme contre les vices qu'il attaque; c'est le charmant laisser-aller, la spirituelle insouciance de la seconde, qu'elle ait à parler d'une pendaison ou d'une coiffure nouvelle. Mais ce qui est une qualité toute particulière à M de Valbelle , c'est une connaissance approfondie de son art, jointe à des vin s d'une extrême justesse, qui s'appliquaient non-seulement aux choses de la guerre, mais à (administration ; car un fait entièrement ignoré jusqu'ici, je crois, c'est que le chevalier de Valbelle a eu le premier la pensée d'organiser ce qu'on appelle le classement des matelots, coutume qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours.

Voici une lettre de Valbelle, du mois de mars Kîfiy, qui fait cette proposition à Colbert. en déduisant, avec une grande logique et clarté, les raisons qui militent en faveur de cette combinaison administrative.

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