‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 6 sur 120 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Retirée dans le grand cabinet de son appartement, assise sur un large fauteuil de velours bleu, a bois sculpté et doré, dont le dossier était entouré d'une épaisse garniture do nœuds de rubans de la même couleur. Marie-Thérèse prêtait une grande attention a un jeu fort puéril , appelé vulgairement le feu du épingle*.

Là reine, portant le demi-deuil de sa tante cl belle-mère Anne d'Autriche, riait vétuc de gris; cette couleur sombre faisait paraître son teint fort blanc et avantageait assez la nuance de ses cheveux blonds ; la figure de la reine avait une expression de candeur remarquable, et ses yeux bleus assez beaux, mais trop ronds, lui donnaient un air toujours étonné et quelquo peu hagard.

Aux pieds de la reine était une négresse naine de la plus horrible ligure du monde, vêtue d'une étoffe perse damassée or cl argent . avec des colliers et des bracelets de corail au col , aux poignets et aux chevilles. Cette espèce de monstre ramassait les

JEAN ÏURT

longues épingles que la reine laissait tomber quelquefois, et les rendait à Sa Majesté.

Dans la profonde embrasure d'une fenêtre donnant sur le canal, deux jeunes filles assises à terre, selon l'usage du temps, causaient a voix basse en feuilletant un nouveau recueil de motels : c'étaient mesdemoiselles de Ludre et de Coétlogon, filles d'honneur de Marie-Thérèse.

Enfin, la personne qui partageait la singulière récréation de celle princesse était la signora Molioa, une des femmes qu'elle avait ameuées de Madrid et quelle tenait dans une singulière affection.

On sait que la reine était d'un esprit si puéril et si naïf, qu'elle ne put à bien dire jamais tenir sa cour ; aussi vivait-elle fort retirée, surtout depuis la mort d'Anne d'Autriche , la seule a qui elle confiait quelquefois les chagrins amers que lui causaient les nombreuses amours de Louis XIV.

D'ailleurs d'une bonté cl d'une patience angéliques, on ne pouvait lui reprocher qu'une sorte de timidité sauvage , et un manque si absolu des habitudes royales, que, lorsqu'on lui annonçait que la comédie allait commencer, elle partait à toutes jambes, afin d'arriver la première, craiguant, disait-elle, i qu'on ne lui prit sa place. *

A un certain bruit qu'on entendit dans l'appartement extérieur, et qui semblait annoncer l'arrivée du roi chez elle, la reine fit un signe i la négresse, oui disparut; puis, le bruit approchant davantage, mesdemoiselles de Ludre et de Coétlogon se levèrent, ainsi que la signora Molina, et presque au même instant le roi entra suivi d'un assez bon nombre de courtisans.

Après avoir baisé la main de la reine, Louis XIV lui dit : Je viens vous annoncer, madame, que mes bons et fidèles alliés, messieurs des Etals-Généraux, ont complètement battu la flotte anglaise près de la Tamise ; c'est Nointcl qui m'a apporte ce malin celte bonne nouvelle.

— Sire, croyez que je partage toute la satisfaction que cette heureuse circonstance inspire à Voire Majesté, répondit la reine.

— Je vous en sais bien gré, madame, et je vais tantôt remercier Dieu de ce qu'il a fait triompher la bonne cause, et le prier aussi de favoriser l'arrivée de mes vaisseaux commandés par mou cousin le duc de Reaufort, car je demeurerai toujours au regret de ce que ma flotte n'ait en rien participé à une telle victoire... Mais au moins la France a été dignement représentée dans cette occasion, bien que par un très-petit nombre ; M. le comte de Guiche et M. le prince de Monaco, qui servaient comme volontaires sous l'amiral Huyter, se sont conduits dans cette bataille avec le plus grand courage. M. de Guiche a même reçu deux graves blessures ; en un mot, toutes les dépêches que je reçois s'accordent a faire le plus brillant éloge de leur valeur... Voila un bel exemple à suivre, messieurs, ajouta le roi en se tournant vers sa cour.

A peine le roi avait-il dit ces mots, qu'un courtisan vétu avec la plus grande élégance, mais surtout remarquable par sa belle taille et l'air d'audace et d'arrogance qui gâtait uu peu sa jolie figure, que ce jeune seigneur, placé presque en face du roi, s'inclina profondément comme pour lui demander un mot d'audience.

— Eh bienl Cavoye, lui dit Louis XIV avec bienveillance, que voulez-vous?

— Sire, je viens supplier Votre Majesté de me donner ses ordres pour M. l'amiral de Ruyter, car je pars aujourd'hui pour le Tan, si votre Majesté a pour agréable que je me rende près de ce général afin de servir sous ses ordres en qualité de volontaire.

— Comment, Cavoye, et d'où vous vient cette idée si subite? dit Louis XIV feignant le plus complet étonnement.

— Sire, c'est que je n'avais pas encore entendu Votre Majesté donner des louanges i la conduite de MM. de Guiche et de Monaco; et puis, sire, il se peut qu'il y ait un second combat avant la jonction de la flotte de M. de Iteauforl, et je tiendrais alors a grand honneur d'être a mou tour dans cette bataille un des représentants de votre fidèle noblesse.

— Certainement, Cavoye, je vous accorde celle demande ; car nul mieux que vous ne pourrait représenter ma noblesse auprès de mes alliés et amis des Provinces-Unies.

— Sire, dit Cavoye en embrassant le genou du roi, il me reste encore une grâce a demander à Votre Majesté, et, quoique cette faveur ne me soit pas personnelle, j'ose assurer à Votre Majesté que je serais le plus hçureux de ses sujets si elle daignait me l'accorder.

— Parlez, Cavoye, c'est un jour de grâce aujourd'hui.

— Sire, deux de mes amis, MM. de Coislin et d'Harcourt, a celle heure a Paris pour le service de Votre Majesté, se considéreraient comme bien heureux si Votre Majesté leur accordait la même faveur et les mêmes encouragements qu'a moi, en leur permettant aussi d'aller servir comme volontaires sous M. l'amiral de Ruyter.

Louis \1v parut réfléchir un moment , puis il ajouta de ce ton déclamatoire et théâtral qui n'était pas sans une grande majesté : Allons, Cavoye, j'y cousens aussi, et j'espère que celte nouvelle preuve de ma bienveillance envers mes fidèles alliés des Etats-Généraux sera reçue d'eux avec toute la reconnaissance qu'elle mérite ; car, non content de les aider de mes troupes de terre et de mer, et d'engager pour eux ma parole royale, voici que je leur envoie encore trois des plus braves gentilshommes de ma cour ; mais je veux avant tout prouver au monde que les peuples qui implorent mon appui et mon alliance trouvent toujours au delà de mes promesses.

Après avoir dit ces mots d'un air extrêmement digne, et promené son haut et fier regard sur sa cour, le roi resta encore quelques instants chez la reine, puis sortit pour aller à la chasse.

A peine était-il dehors des cours du château, que MM. d'Harcourt et de Coislin arrivèrent de Paris, et furent aussitôt accueillis par une nuée de compliments sur leur adresse a prévenir les désirs du roi, cl sur la bonne fortune qu'un tel dévouement allait leur valoir.

Les deux courtisans commencèrent par prendre ces félicitalions pour une assez mauvaise plaisanterie; mais quelques hommes graves et comptés leur ayant assuré sur leur honneur qu'en effet Cavoye avait Tait celle demande au roi en leur nom, cl que le roi la leur avait accordée, el les avait loués fort, leur indignation contre Cavoye n'eut plus de bornes, et ils partirent comme des furieux pour le chercher.

On conçoit d'autant mieux cette colère, que ni M de Coislin ni M. d'Harcourt, bien qu'ils fussent de la bravoure la plus éprouvée, n'avaient aucunement manifesté a Cavoye l'iutculion d aller servir sous Ruyter.

Enfin, après avoir parcouru le parc et les appartements, nos deux gentilshommes entrèrent dans la galerie des Cerfs, aperçurent Cavoye qui. les voyant, viut à eux de l'air du monde le plus leste et le' plus satisfait; M. d'Harcourt ne pouvant maîtriser sa colère, ce fut le révérencieux M. de Coislin qui prit la parole avec un calme affecté (I).

(1) On ne tarirait pas «ut Ion civilité* oulrée* de M. de Coislin, depuis celle foi» où il Muta par une fenêtre assci élevée pour *« trouver à la portière de M. de Valence, afin de lui faire une révérence que ce prélat avait voulu éviter ru enfermant Coislin et de ce saut furieui, Coislin se démit le poignet), jusqu'à cetts autre foi» du voyage île Fontainebleau. Voici ce dernier fuit lNous le rencontrâmes à un retour de Fontainebleau , madame de Saint-Simon cl moi, à pied avec M. de MeU, «on til r le pavé de Ponthicrry. où soi carrosse avait rompu. Nous envoyâmes le prier de monter avec nous; les messages ne linUsaut pas, je fus contraiut de mettre pied i terre, malgré la boue, el d'aller le prier de monter dan» mon carrosse; M. de Meta rascail de «es compliments, et enfin le décida. Quand il eut consenti et qu'il n'y eut pins qu'à gagner mon carrosse, il se remit à capituler et à protester qu'il n'ôtrrsit pas la place à ces drmotssJf» qu'd voyait La. Je lui dis que ces drnaottrik» .'(aient des biles de chambre, bonnes de reste à attendre que son earro^e ttt raccommodé, et à revenir dedans. Non» eûmes beau faire, M. de Mil» et moi, il lui fallut promettre qu'il en resterait une avec nous; arrivés au carrosse, ces femmes descendirent, et pendant ses compliments, qui ne (tirent pas «mut», je di« au laquais de fermer la portière et au cocher de marcher une fois que je serais monté avec II. de Coislin, ce qui fut fait. Mais à l'iiistuiit voilà M. de Coislin de crier qu'il s'allait jeter si l'on n'arrêtait pas pour prendre celle demoiselle, et tout aussitôt i l'eséeutcr si étrangement . que j'eus peine à nie jeter à la ceinture de ses chausses pour le retenir à temps, cl lui, passé par le panneau de la portière, en.nl uu dehors qu'il se jetterait, cl tirait contre moi. A celte folie, je enai d'arrêter; il s» remit à peine, cl maintint qu'il se senil jeté. La dtmourUt femme de chambre fui appelée el penvi nou» écraser, M. de Mets el moi, dans ce carrosse à quatre. C'était d'ailleurs la vérité, la bravoure et l'honneur même que ce Jf. de Coislin, et partanl, il était iiitiuimcirt considéré et compté. lArim-Siuwm.)

— Sans pousser trop loin l'indiscrétion, oserai-je prier M. le marquis de Cavoye de m expliquer pourquoi je me trouve obligé de m'en aller au Texel, servir en qualité de volontaire sous les ordres de M. l'amiral de Ruyter, dont je me déclare le servitour avec passion , mais pour la profession duquel je n'ai aucun goût, bien que j'honore et compte infiniment ceux qui suivent cette noble carrière? Monsieur le marquis de Cavoye me fera- : il l'honneur de me répondre?

— Et moi, dit le bouillant chevalier d'Harronrt, je voudrais bien savoir quelle est cette vision cornue de faire les honneurs de ma personne à Sa Majesté et a ses alliés des Provincesl'nies, sans me prévenir d'un seul mot? Voila, morbleu ! un plaisant mignon que M. de Cavoye, pour disposer ainsi de moi en faveur de ces républicains de Hollande, de ces grossiers meynbeers tout gonflés de bière et de fromage; et cela, encore une fois, sans mot dire... et nous mettre dans l'impossibilité de nous dégager, maintenant que le roi est satisfait de cette résolution! Mort et furie I Cavove, j'ai été trois ans ton ami, et je ne m'attendais pas a une telle fourberie. Mais que faire maintenant? comment réparer ta sottise? Mais au moins parle... réponds-nous.... explique-toi....

Pendant ces diverses récriminations, l'insouciant Cavoye, variant son attitude et ses occupations, tantôt s'appuyait négligemment sur une magnifique canne d'ivoire semée de pierreries, peignait sa longue perruque blonde avec un petit peigne d'or, s'emplissait le nez de tabac d'Espagne, jouait avec sa tabatière chargée de devises et de médaillons, ou tortillait ses gants de Martial tout parfumés d'ambre gris et de benjoin.

Quand d'Ilarcourt eut terminé, Cavoye dit, de l'air le plus calme du monde :

— Mes chers amis, je vous avoue que, malgré le plaisir que mon voyage cause au roi, il m'eût été impossible de le faire si vous ne m'aviez pas accompagné 11 me fallait absolument votre société, et j'ai pris, ce me semble, un moyen merveilleux de m'en assurer.

Ici de nouvelles exclamations des deux t'o/onf«irc#, qui ne firent pas sourciller Cavoye ; il continua donc :

— Outre le désir que j'avais d'obtenir les bonnes grâces de Sa Majesté, en lui demandant d'aller servir en Hollande, il est un autre motif qui me fait désirer de quitter momentanément la cour, c'est le besoin de me délivrer de l'obsession impertinente et insupportable de cette Coétlogon et de ses partisans, que j'appellerais, s'il était possible d'avoir un duel avec toute la cour. Or donc, du pas dont marchent les passions de la ("of llogon, je ne lui donne pas huit jours pour mourir de chagrin, quand elle me saura exposé aux périls de l'eau, du feu, des vents et des rochers.

— Voilà qui est indigne, s'écria d'Ilarcourt, aussi indigne que ta conduite envers nous!

— Vous êtes des ingrats et des fous, continua Cavoye sans se déconcerter; — des ingats, car vous refusez de faire pour moi ce que j'ai fait cent fois pour vous, depuis que nous formons celte chère trinilé qui nous vaut le nom des trois. Vous êtes des fous... car il n'est plus temps de se dédire.

— Des fous I s'écria d'Ilarcourt.

— Des ingrats! dit Coislin.

— Des ingrats! reprit Cavoye avec une gravité comique... des ingrats! car vous ne le nierez pas, Coislin, qu'avec vons je n'aie pas vingt fois bravé l'empifrerie de la plus grosse chère. Nous avons monstrueusement rigolé de cabaret en cabaret, tant que cela vous a plu... Me suis-jc plaint?... Avec toi, d'Ilarcourt, c'a été autre chose . . Tu as eu une rage d'alambic et de nécromancie... Rien; j'ai complaisamment alambiqué et nécromancié, et plus encore, j'ai presque ruiné madame de Silcy, en cherchant avec toi la pierre pbilosophale... Et après autant de preuves de dévouement de ma part , vous me reprochez un petit voyage que je vous fais faire en si bonne compagnie, voua vitupérez comme desdiablcs, parce que je vous procure l'occasion de faire votre cour au roi... et qu'en retour je ne vous demande que de me faire un peu de société jusque vers la flotte des Etais!....

— El cela n'est rien... aller en Hollande! s'écria d'Ilarcourt.

— Au Texel ! s'écria Coislin.

— Nous engager volontaires! dil d'Ilarcourt.

— Sous Ruyter... nous faire navigateurs et mariniers! dit Coislin.

— Nous faire quitter la cour pour une lanternerie qui illumine ton cerveau fêlé, malencontreux Cavoye I

— Fâcheux Cavoye I

— Peste de Cavoye !

— Allons, allons, messieurs, quand nous serons à trois, nous ferons une croix. Vertubleu ! comptez donc sur des amis, après cela!

— Et il nous raille encore, s'écria d'Ilarcourt, quand il sait que nous ne pourrons nous démêler de celte sottise.

— Allez donc vous exposer de dire au roi : Sire, M. le marquis de Cavoye s'est moqué de Votre Majesté.

— El sur ma parole, dit d'Ilarcourt, nous devrions le faire, pour donner un lardon i ce fou.

— Mais ce fou est bien tranquille, dit Cavoye en riant, et il vous délie, messieurs, de ne pas trouver ce moyen de s'assurer d'une société des plus originaux. Ah! mon Dieu! s'écria tout à coup Cavoye avec un effroi plaisant, ne vois-je pas la Coétlogon

au bout de cette galerie?... Oui, oui, c'est elle Je me sauve

bien vile pour échapper aux phébus qu'il me faudrait entendre. Je cours saluer mademoiselle de Morlaix. Attendez-moi chez de Fleix, je vous reconduirai a Paris, dans mon carrosse, et demain, au point du jour, nous courrons sur la route de Calais... ou de la gloire... A bientôt, mes amis.

Et Cavoye quitta Coislin el d Harcourt.

— Eh bien, Coislin?

— Eh bien, d'Ilarcourt?

— Qu'en dites-vous?

— Qu'en dites- vous vous-même?

— Ma foi! il eût fallu se fâcher, l'appeler... Il est bon diable au fond.

— Je suis fort son serviteur et le votre .. Il est bon diable! Mais me faire aller au Texel. moi ! m'embarquer avec Ruyter)

— Rah ! vous n'avez jamais vu la mer.

— Soit... mais je l'aurais vue a moi* loisir.

— Après tout, nous retrouverons la de Guiche et Monaco... El puis, entre nous, le tour est bon... et vraiment Cavoye n'a eu d'autres volontés que les nôtres depuis deux ans; il a manqué se crever vingt rois en vous tenant tête chez Souvré.... Avouez-le.

— Mais moi, je ne l'ai jamais fait aller au Texel, et enrôlé sous Ruyter, encore une lois....

— Mais enfin, Coislin, le roi nous approuve fort, la campagne sera belle, et l'aventure est plaisante ; et puis enfin, vous qui aimez la bonne chère, vous mangerez des harengs tout Irais sortant de l'eau, el des bisques aux nids d'hirondelles de mer, el ces nids seront verts, au lieu d'être desséchés, ainsi qu'ils nous arrivent ici.

— Quant aux harengs, d'Ilarcourt, la saison est passée, et les nids d'hirondelles ne se trouvent que dans les mers de l'Inde... Mais, ce qu il y a de certain, c'est qu'il esl impossible maintenant de nous dédire... Vertubleu! que je sois damné si ce matin Je me suis levé avec l'idée que je serais ce soir volontaire de Ruyter... et que je partirais demain pour le Texel.

— Que voulez-vous?... les hommes proposent...

— Et Cavoye dispose, interrompit Coislin. Aussi bien, voilà un texte de philosophie qui nous va bien disposer à entendre le sermon du révérend père Mascaron.

El les deux amis rejoignirent la cour pour aller aux vêpres.

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