CHAPITRE XXXVI
Il était environ quatre heures du malin i un vent de nord frais et piquant agitait quelques palmiers, dont les tiges^èlan-
Céti se distinguaient facilement à la lueur rougeâlre d'un feu qui brûlait au pied d une muraille de marbre presque ruinée , mais encore ornée de quelques fragments de bas-reliefs antiques ; le ciel était pur et les étoiles brillaient ; deux hommes, la léte couverte d'un morion d'acier et le corps enveloppé d'un lonj? caban brun à capuchon, étaient accroupis devant le feu et y jetaient de temps à autre quelques bruyères sèches pour l'en tretenir et raviver sa flamme : alors , à la vive et tremblante clarté qui en jaillissait parfois , on pouvait distinguer une assez grande éteudue de terrain aride et crayeux, jonché çà et là de fûts et de chapiteaux de colonnes a moitié enfouies dans le sol ; car un temple avait été autrefois bâti sur le sommet de celte haute montagne.
Le plus âgé des deux hommes dont on a parlé paraissait avoir environ cinquante ans, et sa moustache grise, ses traits basanés et décharnés contrastaient assez avec la ligure jeune et imberbe de son compagnon. Mais, sur ces deux physionomies, amaigries par le besoin, on reconnaissait facilement les traces de la famine qui ravageait alors Messine Le plus vieux de ces deux personnages était prévôt ou capitaine d armes du vaisseau te Pomptux, commandé par M. de Valbelle ; l'autre marin était matelot du même bord.
— Passe-moi l'outre, petit Pierre, dit le prévôt en posant sur un morceau de marbre antique sa pipe fumante et noircie, passemoi l'outre ; le froid pince en diable, «t, si la bruyère réchauffe un peu mes dehors, j espère qu'une dernière gorgée de vio de Messine pourra réchauffer mes dedans.
— L'outre, l'outre ! ... Eh ! tenez, maître Robert, la voilà : elle est aussi flasque qu'un pavillon mouillé,... et, pour tout dire, il n'y a plus rien dedans... quoique d'abord il n'y ait pas en grandcho.se.
— Rien?
— Rien.
— Rien ! reprit maître Robert avec un profond et douloureux soupir ; rien ! c'est comme dans cette fondrière de Messine, que Lucifer confonde!... ni pain, ni vin, ni viande!... et dire . mort-Dieu! que nous sommes au 10 février, et que depuis le 1" janvier de cette année 1675, seize cent soixante-quinze fois damnée soit-elle ! nous n'avons vu, ni a bord ni a terre, la couleur d'un morceau de pain ! Ah ! si j'avais su cela quand M. de Valbelle' m'a dit a Toulon ; Viens, Robert, viens avec moi sur te l'ompevx, tu y seras capitaine d'armes, comme ils disent en Ponant, ou prévôt, comme ils disent en Levant ! Et pourtant, après tout, c'est un bon poste, je n'en veux pas a M. le chevalier ; il y a des profits assurés ;... cinq sous par chaque pair de bas de soie que j'ai a mettre.
— Vous mettez des bas de soie,... maître Robert? -Mais non, triple pécore ! par chaque paire de fers que je
mets aux pieds des mauvais sujets du bord,. . sans compter aussi que l épée de chaque mort me revient.. Enfin, de bonnes aubaines, c'est vrai... Mais quand je me suis décide à venir ici, moi, je croyais, sinon faire de continuels festins, au moins avoir la nourriture d'un chrétien ; mais, mille doubles dieux ! c'est vivre en sauvage que de vivre comme nous vivons.
— Le fait est. maître Robert, que, vivre d'ânes, de chevaux et de mulets, c'est dur.
— L'âne et le mulet,... ça se mangeait encore, petit Pierre.... et quoique les officiers se gardassent les meilleurs morceaux, une bonne téle de mulet bien cuite dans une pinte de vinaigre, avec un peu de romarin, une demi-livre de.sel et un quarteron de poivre.... ça vous éveillait la langue. .. ce n'était pas absolument mauvais.
— Oui. a la bonne heure, maître Robert ; mais q<iand le temps des mulets et des ânes a passé , et que ça est devenu la saison de manger des chiens, comme il y a quinze jours?
— Les chiens, ça allait encore, petit Pierre... Un jeune chien, pas trop gros, bien en chair vu l'eut des choses, ne se méprisait pas. Te souviens lu, petit Pierre , de ce chien du supérieur du couvent des Carmes, que je lui ni enlevé pendant qu'il passait la revue de ses frères,... qui avaient, sambieu ! quitté le capuchon pour le plumet, et le rosaire pour le mousquet ?
— lin chien turc,... sans poil, n'est-ce pas, maître Robert?
— Juste I et gros et gras comme son maître avant la famine. Ah! quel chien ! s'écria maître Robert avec un soupir de regret. Quel chien!... Nous en avons fait gogaille en compagnie des maîtres du régiment de Pommereux.
— Oui... mais, à cette heure, ce n'est plus ni mulel. ni ebi^n. ni chat... mais des rats et des souris, des vieux cuirs de fauteuil qu'où vous donne, encore n'en a pas qui veut...
— Le rat .. ça allait encore.... petit Pierre, pourvu qu'avant la famine de Messine il eût été bien nourri ; un bon rat. rôti proprement, ta léte, les pattes et la queue coupées ... peut encore ressembler à un gibier élnnger, et n'est pas répugnant. Quant aux souris, j'avoue que celles qu'on vendait un écu pièce sur la place de Malte sentaient un peu la b 'te ; mais, enfin, âne, mulel, rat, souris, vieux cuir, on mangeait quelque chose au moins, avec les deux douzaines de fèves qu'on nous distribue. Mais, depuis huit jours, n'avoir qu'une poignée de fèves ou une poignée de riz ! et, par grâce, deux gobelets de vin, sambieu ! ce serait â déserter si on savait où aller et si on avait assez de jambes pour marcher.
— Quant aux jambes, mattre Robert, j'avoue que je n'en ai plus guère, et quand M. de Valbelle nous a envoyés ici en vigie au haut de cette damnée montagne, c'est le diable ai j'arrivais au haut sans votre secours.
— Pour ça, petit Pierre, c'est vrai ; mais ce qui nous a donné assez de jambes pour monter jusqu'ici, c'est que M. de Valbelle m'a dit : Robert, monte sur la crête de Santa-Fiore, et, au petit jour, tâche de voir si les vaisseaux de france n'arrivent pas ; si lu les vois, tant mieux pour toi, parce qu'il y a vingt pistoles pour celui qui m'en apportera la première nouvelle.
— Vingt pistoles, maître Robert t.. . â quoi bon vingt pistoles, puisqu'on dit qu'un vieux chien maigre a été vendu vingt pièces d'or 7
— Oui ;... mais les vaisseaux de France apportent du blé, du vin, de la chair salée, enfin tous les délices de la vie ; et alors vingt pistoles seront bonnes â autre chose qu'à acheter des chiens maigres Que monseigneur de Vivonne arrive seulement avec son convoi, et je ne serai pas embarrassé de mes pistoles, petit Pierre !
— Monseigneur le duc de Vivonne, un gros, toujours habillé en rouge, avec une plume verte?
— Lui-même.
— Qui a tant de cuisiniers et de maîtres-queue? et que sa galère embaume si fort les ragoûts, qu'on dit qu'elle fume toujours comme une soupière remplie des meilleurs et des plus délicieux potages ?
— C'est ça.
— Et il vient ici manger des fèves? Ah çàl c'est donc un ordre du pape qui veut lui faire faire en une fois tous ses jours maigres et tous ses carêmes?
— D'abord, ne parlons pas de ragoûts ni de délicieux potages, petit Pierre, ça me tiraille l'estomac. . et puis je le dis que monseigneur de Vivonne amène des vivres t des vivres! Ah! mille dieux ! quand pourrons nous boire el manger à bouche que veuxtu ? et rire surtout ?. . . ce qui n'est guère possible, quand on se dit : A l'heure qu'il est, peut-être que je crève de faim.
— Sans compter que le Messinois est taciturne en diable .. après ça, c'est peut-être la famine qui le rend si sauvage.
— Non, non. c'est son naturel. Il est parctattoul au plus bon â crosser ; mais patieflce, une fois en pied ici, il faudra bien qu'il se déride ; et puis, qu'il se drride ou non, qu'est-ce que ça nous fait à nous, pourvu que les Messinois se dérident? et alors vive la joie ! Car, pourquoi donc qu'on soumettrait un peuple, si ce n'est dans l'idée de caresser ses femmes et de boire son vin. comme ils font en Hollande ? Si ce n'est qu'il y boivent de la bière Ah ! c'est là une guerre, en Hollande : des* incendies, des ravages, des pillages... qu'on ne peut pas y suffire ! Tout le Palalinal mis à feu et à sang! Ah! oui, c'est là une guerre ! Seulement, i| n'y a malheureusement pas de couvents de religieuses dans le pays qu'ils sont en train de soumettre par là.
— Ah çà ! mais ici, maître Robert, est-ce que nous soumetions ?
jumelions I je le crois bien que nous soumettons !
Ah çà ! Pierre, tu penses bien que ce u'est pas pour le plaisir de nous donner des airs de pélicans avec les Messinois, et de nous ôler les bouchées de la bouche pour leur en faire pari, que nous usons nos casaques ici... Nous sommes chez eux pour les soumettre, sans qu'ils s'en doutent, jusqu'à ce que nous ayons les forts ; un fois M. de Vivonne arrivé, les fort* seront a nous, et alors tu verras.
— Pour que je voie cela, que le bon Dieu fasse donc arriver les vaisseaux français ! Et qui est-ce qui est avec monseigneur de Vivonne?
— Ob! avec lui, c'est le vieux Cent-Diables.
— Monsieur du (Juesne ?
— Lui-même. Eu voilà un qui n'est ni gros ni crevé! maigre comme un Messinois d'aujourd'hui, avec une moustache blanche et la peau couleur de brique. Cesi là un capitaine ' et, mort-Dieu, il fallait voir, il y a deux an», quand nous desrendions à terre dans les tavernes de Portsmoulb. comme nous autres, de son escadre, nous uous harpaillons avec les Anglais qui nous appelaient des lâches.
— Maigre ça, il parjit que, deux fois sur trois, vous avez été plus loin que les autres pour mieux voir l 'effet des boulets.
— C'est vrai, et c'est pour ça que nous assommions ceux qui le disaient ; mais ce n'était pas h faute du vieux Cent-Diables. Il lui fallait bien obéir et virer quand son matelot d'avant virait.
— Alors, pourquoi donc que les vaisseaux du roi allaient la pour se battre... et ne pas se battre, maître Robert?
— Pourquoi?... pour tacher de gagner au jeu sans y mettre.. Comprends-tu ?
— Non I
— Kb bien, tant pia... c'est pourtant aussi clair que le jour
3ui va paraître ; car, Dieu merci, le soleil va se lever, et avant ix pater \e saurai si j'ai gagné mes vingt pistoles. En effet, bientôt après, les deux marins virent avec une joie mêlée d'anxiété que le jour venait peu à peu.
Du haut de celle montagne qui dominait Messine, le spectacle était magique : a mesure que le soleil levant montait derrière les hautes montagnes crayeuses de la Ca labre, dont les masses rougeâlres s'étendaient a la pointe septentrionale de l'Italie, leurs crêtes, bizarrement découpées, se dessinant de plus en plus nettement, se coloraient d'un reflet de pourpre. Puis bientôt ou vil s'éclairer des mêmes reflets ce canal étroit qui, courant du sud au nord, sépare l'Italie de la Sicile, compte à peine deux lieues i la hauteur de Messine, et se rétrécit encore de moitié eu remontant vers la tour du phare, située a l'extrémité d'un isthme, célèbre par ses gouffres de Charybde et Scylla. Tandis que, tout au loin, a. l'extrême horizon, vers le nord-ouest, c'étaient les cimes élevées des Iles de Lipari qui commençaient .1 sortir de l'humide vapeur qui les entourait, et 1 se colorer aussi des premiers feux du jour , enfin, au pied de la montagne où les deux marins èlaient en vigie, on apercevait le port de Messine dont le large et profond bassin circulaire s'ouvrait au nord par une passe étroite défendue à l'est par le château de Salvador, et à l'ouest par le bastion de Saiut-Ceorges.
Vue ainsi a vol d'oiseau, l'aspect de cette ville délicieuse, qui s'étendait en amphithéâtre autour de ce beau port, était admirable : les toits de ses maisons , construits en terrasses dallées de marbre blanc, semblaient autant de degrés gigantesques qui s'abaissaient vers la mer endormie, tandis que les crènelures et les ouvrages de ses forts, les dômes élevés de ses églises, et l'immense flèche dentelée du clocher de sa cathédrale, rompant ces lignes uniformes, se découpaient en une silhouette vigoureuse sur le fond transparent et doré du canal. Puis, vus de si haut, les mâts des vaisseaux amarrés dans le bassin du port eusseul disparu dans la brume du matin sans leurs longues flammes de mille couleurs qu'un vent Irais soulevait doucement Enliu. ça et la, autour des deux marins, des sycomores et des oliviers étendaient leurs troncs noueux dans une assez grande enceinte de bruyères desséchées. De ce côté, l'intérieur de la Sicile offrait à 1 '■ » • i l étonné une suile non interrompue de hautes montagnes, a peine séparées par la profondeur des vallées, et bornées au sud ouest par le sommet giganr
lesque de l'Etna, tout fumant sous sa neige éblouissante : l'Etna dont les terribles et fréquentes éruptions avaient autrefois fait donner a cette partie de la Sicile le nom de Val Demone.
A mesure que le soleil montait, les deux marins interrogeaient avec avidité tous les points de l'horizon, lorsque tout â coup le plus âgé dit à son compagnon, en lui montrant la tour du phare qui, frappée d'un rayon de soleil, éclatait de lumière.
— Sambieul je ne me trompe pas.... voila les dons fies Espagnols) qui sortent du détroit! ce sont bien des voiles de guerre... voici maintenant les antennes des galères. Qu'est-ce que cela signifie?
— Maître Robert! vos vingt pistoles, vos vingt pistoles! — s'écria impétueusement petit Pierre en sautant de joie malgré sa faiblesse, et indiquant quelques points blancs qui paraissaient à l'horizon, dans la direction de l'Ile Stromboli.
Après avoir regardé attentivement, maître Robert s'écria : — Tu as raison, mon enfant! ce sont, sambieu! bien là mes vingt pistoles : tous ces dons ne sortiraient pas si vite et si accompagnés pour aller au-devant de navires de leur connaissance... Vite, vite, et en deux sauts chez M. de Valbelle! Voyons un peu combien sont mes vingt pistoles qui viennent vent arrière... un. deux, trois, quatre, cinq, six. sept et huit gros souffleurs... Pardieu!... Et derrière sans doute, et sous bonne escorte, l'honnête convoi qui nous apporte de quoi faire chère lie. Mille dieux ! Petit Pierre, si le vieux Cent-Diables est 11, nous aurons gogaille ... Allons, prends l outre, les armes, et suis-moi.
Et les deux marins descendirent rapidement les rampes de la montagne pour aller avertir M. de Valbelle de l'arrivée des Français.
Maître Robert ne se trompait pas : c'étaient bien les vaisseaux français suivis d'un convoi de blé. M. de Vivonne commandait ces forces navales. Parti du mouillage des Iles d'Hyères le '2 février, il n'avait mis que huit jours à faire celte traversée. L'escadre du roi était ainsi divisée :
avait GARDE.
Le Saint-Etprit. Vice-amiral du Quesne Le Fidèle. Capitaine de Cogolin.
L'Aimable. Id de La barre
COUTS DE BATAILLE.
Le Sceptre. Amiral de Vivonne.
Le l'arfnit. Capitaine de Châleauneuf
Le Fortuné. Id. de Labrclesche.
ARHI*RE-GARDR.
Le Snint-Michri. Capitaine le marquis de Preully d'Humières. Le Vaillant. Id. de Septesme.
M de Vivonne était la veille, 10 février, vers les sept heures du soir, en vue de Melazzo. Aussitôt que le marquis del Viso, capitaine général des armées de terre et de mer du roi d'Espagne, eut eu connaissance de l'arrivée de l'escadre française, il lit ses préparatifs et mit à la voile le 1 1 au matin, ainsi qu'on l'a vu ; mais, en sortant du détroit, il se trouva tout à coup favorisé par la brise qui, de nord qu'elle était, tourna au sud- est après une nralmie de deux heures, ce qui donnait au général espagnol l'avantage du vent sur Vivonne, et lui permettait de fermer le passage du phare (entrée du détroit1, se trouvant à la tête d'une division de vingt vaisseaux et de dix-neuf galères.
A sept heures du malin, après l'acalmie. l'escadre française, ayant vent de bout, au lieu de s'avancer en s'étendant sur une ligne parallèle, se forma donc en colonne, et tint le plus près du veut. En tète de la ligne, on voyait le beau vaisseau le Saint- Esprit, commandé par du Quesne. le duc de Vivonne ayant sagement abandonne ce poste à ce vieux et intrépide praticien.
De la sorte, le vent vcuanl de l'est-siid-est, l'escadre française avait le cap à peu près au sud sud-ouest. 1rs terres de Sicile lui restaient à droite, et les terres d'Italie à gauche.
Par une incroyable mamruvre, dont on tâchera d'expliquer
JEAN RAUT
plus tard le motif, la flotte espagnole, forte de quarante vaisseaux et galères, ayant l'avantage du veut, au lieu d'arriver en dépendaul sur l'escadre française, composée seulement de huit vaisseaux, tenait, comme celle dernière, le plus près du vent, cl, parallèlement â elle, courait devant l'entrée du pbare une bordée qui la rapprochait des cûles d'Italie.
On a dit que le Saint-Esprit, de soixante-dix canons, ouvrait la ligne. Ce vaisseau neuf, commandé par du Quesne, était un
des plus beaux de l'armée, et brillait surtout par la perfection de sa mature, de son gréement, et aussi par l'emménagement de son artillerie ; ses ponts et ses batteries étaient nets, comparés surtout a ceux des autres navires, qui, a cette époque, étaient généralement fort sales et encombrés de. volailles et de bestiaux; mais, hormis les soins indispensables à la salubrité de l'équipage et au service du vaisseau, il n'y régnait pas ce luxe de minutieuse propreté qu'on remarquait surtout à bord des bâtiments commandes par Tourville.
Du Quesne se promenait avec calme sur le château d'arrière de son vaisseau, il était vêtu de bruu, selon sa coutume, avec un surtout fourré, et avait sur sa tétc le bonnet de feutre noir des Rocbellois, qui, enfoncé jusque sur ses épais sourcils gris, lui donnait un air dur et sauvage ; il portail avec cela de grandes bottes de basane noircie par le temps, et tenait sa lunette sous son bras.
On a dit que le Saint-Esprit, commandé par du Quesne, ouvrait la ligne. Ce beau vaisseau, presque écrasé sous les dorures de ses châteaux d'avant et d'arrière, avait l'intérieur de ses manielets de sabord peint de couleur écarlate, ce qui tranchait vivement avec la blancheur éblouissante de sa coque : l'inclinait avec grâce sous ses huniers et ses perroquets, il s'avançait fièrement sur la tète de la colonne ennemie qu'il devait bientôt prolonger, mais dont il n'avait pas encore atteint la hauteur.
A ce moment, le lieutenant du Saint-Esprit, nommé Desnoyelles, vint dire â du Quesne :
— Monsieur, les canonniers sont â leurs pièces, et prêts à faire feu. M. de Vaudricourt (capitaine du vaisseau) demande vos ordres.
Nais du Quesne ne répondit pas, occupé qu'il était à observer attentivement, â l'aide de sa longue-vue, la manœuvie et le gréement des vaisseaux ennemis. Après quelques minutes d'examen, du Quesne fit un mouvement de dépit et d'impatience, referma sa lunette, la mil sous son bras, et puis, levant les yeux au ciel, il frappa de ses doigts sur le support du couronnement où il était appuyé, pendant que sou pied répétait vivement celle espèce de cadence, assez particulière aux gens mécontent) et forcés de dévorer leur colère.
Le lieutenant fut obligé de répéter son avertissement, celte fois un peu plus haut, afin de tirer du Qucsnc de sa préoccupation : — Monsieur, les artilleurs sont à leurs pièces, et prêts a tirer, dit-il de nouveau.
En entendant ces mois du lieutenant, qu'il affectionnait pour- Uni beaucoup, du Quesne, se retournant avec un visage irrité, lui répondit d'un air brusque et grondeur : — Les canonniers sont â leurs pièces? eh bien! qu'ils y restent!... ou plutôt qu'ils les chargent à poudre...
— A poudre, monsieur? dit le lieutenant étonné.
— Eh ! cent diables, oui! à poudre, a cendre, â sable, â rien!... Car â quoi bon perdre de la poudie et des boulets à tirer sur des geus qui vont fuir sans nous donner le temps de les combattre 1
— Sans combattre, monsieur?
— Eh ! oui. Tenez .. prenez ma lunette... et regardez... Vous verrez qu'ils n'ont presque personne dans leurs batteries; leurs
ièces ne sont pas seulement sur leurs bragues ; à aucun bord e branle-bas de combat n'est fait; et les galères ? voyez s'il y a un seul bastion d'élevé de proue à poupe, et puis n oiit-cllcs pas leurs miennes? Est-ce ainsi qu'on se prépare â une action?
A mesure que le lieutenant s'assurait de la justesse des remarques de du Quesne, il faisait un signe affirmatif. Eulin, refermant la lunette, il dit à son vice-amiral de l'air le plus siu-
pétait du monde : — Alors, monsieur, quelle manœuvre supposez vous donc nue ces dons vont faire?
— Eh! cent diables! la manœuvre du lièvre devant la meute... courir preste et vite, nous envoyer une ou deux volées perdues, pour la forme, et. après cela, laissant arriver, aller se réfugier dans quelque port d'Italie. Vous verrez !
— Et pourquoi celle fuite honteuse? Pourtant leur amiral est brave, dit-on.
— Oui, il est brave et matelot, je le sais. C'est Melcbior de
la Cueva. Mais il y a en lui quelque chose de plus fort que la ission du '
bien des vilenies
bravoure.
c est la pas
jeu, et, pour y satisfaire,
t'ait
— Comment! vous croyez, monsieur, qu'il fuirait sans combattre, et qu'on l'aurait gagé pour cela?
— Que penser alors? pourquoi n'arrivet il pas sur moi?... Allez, allez. Desnoyelles, c'est encore une bataille ou plutôt une lâcheté payée d'avance. Ah ! mille fois honte sur un amiral qui ose souscrire à un si odieux marché I
— Mais, monsieur, si une volonté supérieure le forçait d'agir ainsi; si ce n'était pas sa volonté ; si son gouvernement?...
— Son gouvernement?... aucun gouvernement, monsieur, ne peut forcer un homme d'hopneur â faire une lâcheté, ou du moins ne peut l'empêcher de protester comme l'a fait, il y a deux ans, le brave Marlel contre M. d'Estrées, et ainsi que je l'ai fait moimême. Quant â M. d'Estrées, quant à ce vice-amiral de terre ferme, il faut qu'il ait bien compté sur sa bravoure passée pour s'être exposé â une telle ignominie... Ah! mort-Dieu! si le roi m'eût donné de pareils ordres! s'il m'eût dit de couvrir ainsi sa flotte de honte!
— Eh bien! monsieur?...
— Eh bien ! je lui aurais d'abord promis d'agir ainsi...
— Vous auriez promis?
— Oui... j'aurais d'abord promis d'exécuter les instructions gui m'ordonnaient celle infamie, de peur qu'un antre ne s'en fût chargé; et, une fois ces lâchetés bien au fond de ma poche, j'aurais mis â la voile; et, prenant, au contraire, pour mon escadre, le poste le plus dangereux, cent diables ! j'aurais corn-
' battu la l ennemi à feu et à sang ; et puis, si j'étais reveuu de la mêlée, je me serais rendu â la cour, et hardiment j'aurais aborde le roi en lui disant : « Sire, avant l'affaire, j'ai perdu < vos instructions. Mais, comme elles ne pouvaient contenir « autre chose que l'ordre de combattre vigoureusement vos Bail nemis et de soutenir loyalement vos alliés, j'ai fait de la a sorte ! n
Au moment où du Quesne exprimait si noblement son indignation, l'escadre française prolongeait â portée de canon la flotte espagnole.
— Envoyez toujours quelques boulets â ces traîtres, dit du Quesne ; et, s'ils en blessent quelques-uns, ça sera autant de payé sur leur infâme marché.
— Vous allez être obéi, monsieur.
— Vous, monsieur, dit du Quesne à M. de Vaudricourt, son capitaine de pavillon, faites serrer lèvent le plus que vous pourrez... Encore... encore...
El du Quesne monta sur le couronnement pour juger de la portée de son artillerie, la volée partit, et ébranla ïé Saiul- Esprit par un sourd frémissement.
A l'exemple de du Quesne, toute l'escadre envoya sa bordée â la flotte espagnole; et, lorsque la fumée eut disparu, on put voir l'effet de ces projectiles : il était peu important, quelques éclats et quelques manœuvres coupées i bord des vaisseaux ennemis.
Mais, au moment où du Quesne allait ordonner de recommencer le feu, l'amiral espagnol mit un instant en panne, puis laissa bientôt arriver en fuyant sous toutes voiles vers le nordest; tandis qu'on vil sortir du phare quatre des vaisseaux de l'escadre commandée par Valbelle, qui envoyèrent quelques boulets aux fuyards, dont les pièces de retraite répondirent faiblement â cette chasse.
Une fuite aussi incroyable ne pourrait absolument s'expliquer sans un passage d'une lettre confidentielle de Valbelle à Colbert qui en donne peut-être la clef. Dans cette lettre, une phrase,
sans doute ironique, à propos de ce combat, esl soulignée. Voici ce passage de la dépèche originale, datée du 30 mars :
« Don Melchior de la Cueva, capitaine général (d es armées t de mer), elsnn vice-amiral, don José Santini, sont prisooniers « au château de Baye. On les accuse d'avoir reçu trente mille « nistolcs du roi notre maître, a la charge de le laisser secourir t Messine, et de ne pas s'opposer a l'entrée de la flotte de N. de « Vivonne dans le phare; et on publie que j'ai eovoyé cet « argetit a don Melchior par l'officier qui fut de ma part lui « demander un passe-port pour monsieur votre frère pour al- « 1er a Malte. Bon Dieul quelle imposture et quelle calom- « nie ! »
On le répète, ces derniers mots sont soulignés dans l'original, et peut-être doit-on les considérer comme une affirmation du fait, car, sans cet expédient de corruption, il devient impossible de comprendre la retraite honteuse de la flotte espagnole devant des forces si inférieures.
Néanmoins, lorsque le vieux du Ojiesne eut vu la flotte espagnole arriver, sans attendre les ordres de M. de Vivonne, il prit sur lui de signaler a sa division l'ordre d'imiter sa manœuvre, de chasser en avant, et se mit le premier à la poursuite de l'arrière-garde ennemie, t n'étant pas censé, dit-il a son t lieutenant, connaître le marché de ces dons, et tenant a rcnl- « plir le sien, à lui, qui était de leur envoyer autant de boulets t et de leur tuer autant de monde qu'il le pourrait. >
Les vaisseaux des chevaliers de Léry et de Langeron, qui sortaient du phare, imitèrent la manœuvre de du (Juesne : attaquant les galères, ils les séparèrent du reste de la flotte et les firent arriver à rames et A antennes. Enfin, après quatre heures de chasse, du Quesnc prit et amarina un vaisseau espagnol de quarante-quatre pièces de canon, nommé la Madonna (tel Popolo, vaisseau tout nenf, qui combattit a peine faute de munitions.
Lorsque Valbelle vit l'ennemi en pleine retraite, il fit mettre en panne, et se rendit à bord du Sceptre pour saluer M. de Vivonne et prendre ses ordres.
Le combat avait été si peu acharné, que le chevalier ne s'attendait pas a trouver le spectacle sanglant qu'il rencontra sur ce vaisseau.
Le plancher de la dunette était rouge de s;ing ; deux cadavres gisaient près du bastingage, et on emportait par un panneau un blesse qui poussait des cris lamentables.
Vivonne. vêtu d écarlate, portait son bras dans une écharpe noire, ainsi qu'il le porta toujours depuis; car il avait été grièvement blessé dans la campagne de Hollande (en 7Î), lorsqu'il reprit du service sur terre. Ou a dit que, se trouvant au passage du Rhin, son fameux courtaul. Jean Leblanc, faillit le noyer au moment où il abordait à la rive gauche de ce fleuve, et que le général des galères reçut la, dans l'épaule, un furieux coup de mousquet dont il ne guérit jamais; enfin, après s'être de nouveau distingué au siège de Maastricht, il eut, en 1674, le gouvernement de Champagne.
Vivonne, alors âgé de trente-huit ans, avait tellement engraissé, que cette obésité lui était devenue presque une maladie: c'était toujours son même caractère moqueur et insouciant. Seulement, sûr du crédit de madame de Montespan sur Louis XIV, et de madame de Thianges sur M de Scigm 'ay, il poussait la paresse et l'insouciance a un point qu'on ne saurait dire, et dont on donnera plus tard des preuves en citant plusieurs lettres de Louis XIV à Vivonne, dans lesquelles ce roi se plaint d'être reste t « plus de quatre mois dans la plus complète ignorance de ce « qui se passait 1 Messine. »
Quant au goût raffiné de Vivonne pour la chère grande et délicate, quant à sa passion pour le gros jeu. quant à ses amours effrontées et faciles, toutes ces habitudes avaient, pour ainsi dire, suivi la progression de sa fortune. Sou esprit, naturellement caustique et salé, s'était d'ailleurs oulré jusqu à la méchanceté, et il ne se contraignait pas de professer les principes de la plus cynique immoralité. Aussi la conscience qu'il avait de la toute-puissance de mesdames ses sœurs, jointe a son incurable apathie, lui firent-elles prendre en grand dédain les graves intérêts dont il se trouva charge comme vice-roi de Mes-
sine, et dont il ne's'occupa jamais que pour en rire et s'en moquer extrêmement avec des familiers du plu» bas étage.
Mais revenons à ce semblant de combat et i ses suites funestes, du moins à bord du vaisseau de Vivonne.
Ce dernier paraissait prendre beaucoup d'intérêt a un blessé qu'on emportait, et lui disait —Du courage, Landry... du courage, mou enfant, ce n'est rien.
Ce malheureux était vêtu a la livrée de Mortemart Lorsqu'il fut descendu dans les batteries. Vivonne aperçut Valbelle.
— Eh ! bonjour, mon cher chevalier, que je vous embrasse ! Vous venez de nous faire la plus belle diversion du monde, et de décider, par Dieu ! la retraite de ces dons, qui courent à celte heure comme des cerfs devant nos vaisseaux chasseurs.
Et ce disant, Vivonne embrassa cordialement M. de Valbelle.
— En effet, monsieur, djt Valbelle, don Melchior de la Cueva ne s'en va pus la avec celte gravité d'allure qui sied à un noble Castillan. Mais le bon Dieu nous prouve qu'il nous garde et nous protège fort, en vous faisant arriver si à point, monsieur.
— Je suis assez glorieux pour ra'avouer que le seigneur Dieu n'en fait jamais d'autres à mon égard, mon cher chevalier. Mais vous étiez furieusement pressés, nous dit-on?
— Si pressés, monsieur, que j'eus toutes les peines du monde à contenir hier les mutins! Ces rebelles ne voulaient-ils pas parlementer avec les Espapols qui nous tenaient bloqués par terre et par mer?
— Voici du moins la mer libre, à cette heure... Et la famine?
— Horrible, monsieur, horrible! Chevaux, mulets, chiens, vermine, tout y a passé ; et, sans votre bonne arrivée, monsieur, nous en serions peut-être a cette heure au festin d'Ugolin.
— Sardanapale !... chevalier, n'est-ce pas une destinée i moi réservée par la déesse Goinfrerie, aima mater ! que de venir apporter à souper à toute une population affamée.
— Cela était sans doute écrit, monsieur, dans le livre du destin, au titre des victuailles. Mais par quel hasard possédezvous ces deux victimes ? demanda M. de Valbelle en montrant à Vivonne les deux cadavres étendus presque aux pieds du duc.
— Eh! mon Dieu!... un boulet perdu, égaré, envoyé par ces dons, sans aucune méchante intention, je 1" suppose, et qui pourtant vient de me priver de mon écuver... ce pauvre Henry . . sans compter le maréchal des logis île mes gardes, que voila blessé, et d'un pauvre gentilhomme provençal appelé Sainte- Croix, venu ici comme curieux, et que l'on a déjà descendu en bas.
— Quel singulier hasard!
— Dites plutôt quel grossier hasard ; car ce n'est pas tout : le chevalier d'Ilarcourt est blessé du même coup par un éclat au pied, et un de mes valets de chambre, ce pauvre Landry, que l'on vient d'emporter, a eu la cuisse cassée au moment oû il venait m'apporter un chaudeau pour assouvir un peu l'appétit dévorant que la pensée de votre famine m'avait sans doute donné :
Mais du cluadtau roui vi>- rx ce qu'il rate.
dit emphatiquement Vivonne, en montrant avec tristesse une écuellc de vermeil et son assiette renversées sur le pont.
— C'est un coup des plus miraculeux, dit Valbelle.
— El le plus miraculeux, c'est que m moi, ni mon ancien comite-réal, que j'ai amené ici. et qui me parlait en même temps, nous n'avons rien eu de cette curée. Tenez, regardez-le.,, il est à crayonner avec son air méprisant et étonné, qu'il conserve a plaisir depuis son embarquement sur le Sceptre. Et Vivonne montrait a Valbelle le comne-réal Talebard-Talebardon debout près du mat d'artimon.
— Ah ! mort-Dieu ! je le reconnais bien , dit le chevalier : el comment diable a-t-il fait pour s'embarquer a bord d'un vaisseau, vu son antipathie reconnue pour ces bâtiments?...
— En vérité, il m'a fallu tout mon ascendant pour l'y pouvoir décider, et Mirtonl lui promettre une prochaine arrivée des galères ; mais rien de plus amusant que de I • voir aux prises avec le maître d'équipage du Sceptre, un Normand renforcé... Ils ont déjà cent fois manqué d'en venir aux couteaux. Rien n'est plus
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divertissant; je vous en régalerai; car je suj/pose que les plaisirs ne sonl guère varié» dans ma vice-royauté.
— Jusqu'à présent du moins, monsieur, ils consistaient à ne pas tout à fait crever de faim, et à empêcher les entreprises des Espagnols qui ont voulu encore, tout dernièrement, surprendre et égorger la garnison d'un de nos forts.
— Mais à cette heure, avec ce secours de troupes et de vivres, les choses changeront de face, sans aucun doute : nos soldats tiendront la campagne, nos vaisseaux nous rendront maîtres du détroit, et nous pourrons, tout en poussant ces dons de ville en ville vers l'intérieur de la Sicile, nous parfaire un coin de Paris ou de Versailles dans cette cité marmoréenue... Mais, a propos, et le palais de cette vice-royautè-là. quel est-il?
— I>es plus magnifiques, monsieur, un peu pillé, un peu dévasté, un peu brûlé, un peu canonnè ; mais, a part cela, le plus agréable séjour du monde.
— Dieu aidant, et les deniers messinois aussi, nous rétablirons cette pauvre demeure : j'ai d'ailleurs apporté quelques meubles de France pour m'aju-lcr ici un logis un peu moins sauvage que ceux de ces gens-ci, fort ressemblants, je crois, a tous les insulaires méditerranéens . qui , avec un courant d'air dans leur masure, une natte de paille, un manteau troué et un
Joisson frit dans une huile puante, feraient, disent-ils, la nargue Lucullus.
— Vous v êtes, monsieur ; c'est ainsi qu'ils vivent ici ; vous oubliez seulement le rosaire et le poignard. Personnifiant les déesses Jalousie et Superstition, qui sont ici des plus comptées.
— Ah I ils sont jaloux! et leurs femmes le méritent-elles?
— Mais, oui, monsieur; elles sont assez belles, brunes, alertes el largement découpées ; de plus, coquettes a damner.
— l it leurs mœurs ?
— Des plus merveilleusement abandonnées, monsieur; en un mot, elles vivent comme toutes les femmes jalousées.
— El leur costume?
— Des plus simples : c'est une grande mante noire qui les enveloppe entièrement et leur cache la taille, la figure, les pieds et les mains.
. Par Vénus I elles sont coquettes avec de pareils habits !
— C'est l'observation que je faisais a un moine peu de temps après mon arrivée ici. Ce révérend me vantait les charmes des Messinoises. cl surtoul leur délicieuse façon de les mettre en évidence. Mais, mon père, lui dis-je, comment diable funt-elles pour découvrir ces charmes, puisqu'on ne peut pas même les deviner sous l'immense manleau qui les enveloppe ? — Mais, me répondit le ré>érend, n'ont-elles pas l'ornfe fralrc»? à l'église surtoul oo on en use le plus, puisque c'est à eause de cela qu'on a nommé cette coquetterie libertine Yorale fralrc». — L'orale fralrc» /lui dis-je, mais je n'y comprends rien, mon révérend!
— Vive Dieu ! ie vous dis, ainsi que vous le disiez au révérend, mon cher chevalier, que diable vienl faire ici Yorate (ratresf s'écria Vivonne fort intéressé.
— Voici donc, monsieur, ce que me dit le moine : Lorsque de jolies femmes aperçoivent a la promenade, mais surtoul à l'église, un cavalier ou un amant à qui elles veulent se faire voir telles qu'elles sont, elles saisissent les deux cotés de leur mante, el. faisant semblant de la vouloir rajuster, elles la décroisent et l'ouvrent entièrement, en écartant les bras par un mouvement a peu près semblable à celui que fait le prêtre en se tournant vers l'assistance pour dire orale fralrc».
— Ah I j'y suis ; continuez, chevalier.
— Vous concevez, monsieur, qu'en entrouvrant leur mante de la sorte, elles peuvent montrer admirablement bien leorvisage et leur corps, et le font-elles, dit-on, de la meilleure grâce du monde.
— ie le crois, vive Dieu ! c'est damner un ange que d'y penser seulement.
— Enfin, me dit le révérend, au moyen de ce manège, souvent répète, elles di couvrent chaque fois quelque chose de nouveau : la gorge, la laille. la jambe: car le rare est que, sous relie mante le* femmes sont en simple corset blanc, sans lichu, le col et les bras nus, avec une jupe des plus i mi les.
— Assez, assez, par Vénus, chevalier, assez! vous continuerez cela une fois à Messine, mais ici à bord il y a cruauté.
— Je me lais, monsieur.
— Pour correctif, parlons un peu des maris, des pères et des mères... L'époux messinois est-il habituellement fàeheux ?
— Jaloux et fâcheux A épouvanter.
— El les mères?
—Complaisantes comme toutes les femmes de ce pays, jeunes ou vieilles, de véritables Daines attendant la pluie d'or.
— A merveille ; puisque celte bienfaisante rosée peut amollir les cœurs les plus durs. Mais cet amas de maris c..., de pères, de frères et d'amants qui composent le sénat de notre vice-royauté, qu'est-ce que tout cela?
— Généralement, monsieur, une tourbe d'orgueilleux qui ne savent ce qu'ils veulent, el qui ont donné à l'Espagne mille fois plus de peine qu'ils ne valent ; des pécores qui se laisseraient ravir une a une toutes leurs libertés pour le moindre privilège qui (laltraii leur sotte vanité. Aussi l'Espagne a-t-ellc eu tort d irriter l'orgueil de ces gens-ci ; mais sa première el sa plus grande faute a été de ne pas avoir pris d'abord possession des fort* qui commandent la ville, car entre nous, monsieur, il devient impossible de gouverner quand on n'a pas sous sa main, ou plutôt sous son canon, un sénat insolent toujours enclin à contrarier les dispositions de celui qui gouverne, et un peuple turbulent toujours prêt à se rebeller; aussi, croyez-moi, monsieur, si vous voulez conserver cette position au roi notre maitre, il faut serrer la gourmette aux Messinois, mais la leur serrer rudement, plus rudement encore que du temps de l'Espagnol ; car autrefois l'Espagne n'avait qu'un parti à redouter, le Messinois, et vous avez maintenant à redouter l'Espagnol et le Messinois.
— Ceci me semble le plus juste du monde, et, pour emprunter une comparaison à la mythologie de cette île, ces marauds ne voient donc pas qu'ils vont tomber de Charybde en Scylla? Enûn que pensent-ils de nous?
— Enivrés, fous, en délire de ce que notre maître leur écrit VU» dur» ami». De vrais stupides, en un mot, qui ne demandent qu'à se museler eux-mêmes, pourvu qu'on les laisse faire.
— Et comment prennent-ils les façons de uos officiers, de nos soldats?
— Franchement, monsieur, la famine a tellement exténué tous nos braves partisans, les entreposes des Espagnols les# ont toujours mis si fort sur le qui-vive. que le naturel français n'a pu encore se faire jour, nourri qu'il était de mulets et de chiens maigres; mais j ai grand'neur qu'une fois refleuri, restaure, ravivé, les pères, maris et frères ne s'effarouchent un peu de nos libertés grandes.
— Ah çà, mais nous avons les forts?
— Sans doute, et tous sans exception ; ils nous ont renii* le dernier avant-hier; sans doute parce que M. de Vallavoire, selon ses instructions, s'était bien garde de le leur demander. Aussi est-ce l'occupation de ces forts qui rend notre position bien meilleure que celle des Espagnols, car les postes que ces honnêtes Messinois nous ont remis avaient été de temps immémorial gardés par leur non moins honnête milice messinoise; aussi ai-je fait lourde suite occuper lesdits forts par nos troupes et quelques soldats de marine, quille à dégarnir un peu nos vaisseaux.
— Et cela est à merveille : une fois les forts en notre possession, nous tenons la ville, et le Messinois tendra le dos.
— El le rare de tout cela, monsieur, c'est qu'à part quelques rigueurs méritées de la part de l'Espagne, le caractère et la domination espagnole convenaient mille fois mieux aux Messinois que les nôtres; mais aiusi va le monde.
— Que voulez-vous, chevalier, ces pécores n'ont pas lu sins doute la fable des grenouilles qui demandent un roi.
A ce moment, un homme d'environ quarante ans. vêtu de noir, maigre, basané, au regard lin el spirituel, vint saluer respectueuicment Vivonne.
— Ouest-ce, d Antiegc? lui demanda-l-il.
— Monseigneur, je viens vous soumettre la proclamation que
vous m'avez dictée pour être allirlu e dans la ville.
— Bonnet-la.
— I.e secrétaire la donna et redescendit.
— Vous voyez cela, dil Vivonne en montrant d'Antiége, cVsi un drôle fort habile, fort entendu, et sur lequel e compte nie reposer de tout. Mais descendons dans ma grande chambre, pour réparer un peu le ehaudeau que le canon m'a fait perdre, rl aussi mus lire m» proclamation ; vous qui connaissez ces gens-lâ. vous verrez si le gluau est liien prépare, et si les barreaux de la cage qu'on leur préparc sont assez caches sous les fleurs de mou éloquence.
Puis Vivonne et Valhelle descendirent après que le duc eut ordonne à son capitaine de vaisseau de faire signal aux v.iisseaux chasseurs de rallier la (lotte, qui devait croiser en dehors du phare pour y protéger l'entrée du convoi de vivres que Vivonne escortait.
Après avoir arrosé, selon son habitude, son chaudeau de quelques verres de vin de Madère, Vivonne lut à Valbclle la proclamation ainsi couçue :
■ haritasts de messine, et ciiers amis,
« Le roi mon maitre, cédant à vos instances réitérées, vous « avait déjà envoyé deux secours pour vous aidera vous defen- « dre contre la détestable tyrannie de vos oppresseurs : mais, « n'ayant rien de plus à «pur que d assurer enfin le triomphe « des" victimes sur leurs persécuteurs injustes. Sa Majesté s est « résolue de vous prendre définitivement sous sa puissante et
• amicale protection; elle m'envoie vers vous pour vous assister « encore contre vos cruels ennemis et vous aider a raffermir
• l'exercice de vos franchises et de vos libertés selon le droit « sacré de toute république. C'est assez vous dire, chers amis, « que nous sommes des frères qui viennent tendre une main « amie à leurs frères opprimés, et ce d'après le saint vœu d'une « commune religion , dont le roi mon maitre s'est toujours « montré le plus ardent défenseur «
— Eh bien I dit Vivonne en éclatant de rire, chevalier, que dites-vous du morceau? Il est curieux, je pense.
— Ou ne peut mieux : tout promettre et ne s'engager à rien.
— C'est justement mon intention ; car, s'il fallait se donner même la peine de promettre ;\ de tels bélîtres, on y perdrait le jugement rien qu'a chercher le moyen d'éluder sa pronies-e.
— Quand comptez-vous faire, monsieur, votre entrée solennelle à Messine ?
— Mais au plus tôt, je pense.
— Songez pourtant, monsieur, que tous ces malheureux sont exténues par les horreurs de la f-nnin •■ et que ee seraient de tristes acteurs pour une pareille l'été, qui doit soulever de. joie toute cette ville. Ne serait-il pas mieux d'attendre que vos tul les sujets fussent un peu rengraissès , et qu'ils aieul au moins assez de force pour crier : Vive le roi de Kranre ! et son vireroi ?
— Vous avez, samhieu ! raison, chevalier; ce serait un triste champ de fête que cette ville affamée et ce peuple de demicadavres : nous entrerons donc demain, sans aucun appareil, puis, les choses cl les hommes une fois remis en meilleur état, nous procéderons à notre pompe triomphale
En effet, le lendemain, 15 février, M. de Vivonne prit possession du gouvernement de la ville de Messine.
On doit donner ici les provisions de vice-roi accordées à Vivonne par Louis XIV.