‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 58 sur 120 · LETTRE DE TOURVILLE A COLDBLT · texte numérisé non relu

LETTRE DE TOURVILLE A COLDBLT

o Depuis la dernière lettre que je me suis donné l'honneur de *r>us écrire, il est arrivé un contre-temps bien fâcheux à la frégate de Gossonville qui m'avait accompagné dans le golfe de Venise. Comme nous entrions dans Messine a la longueur d'un câble les uns des autres, il nous prit un calme si grand, qu'il fut cause que les courants séparèrent un peu la frégate de nous, et la lit tomber du côté de Reggio; pour nous, ils nous conduisirent dans le port. Le lendemaiu au matin, â la pointe du jour, il parut dix galères d'Espagne qui la prirent a noire vue sans pouvoir lui donner aucun secours, quelque diligence qu'on pût faire; le calme était grand, et, quoique nous eussions trois galères. Léry et moi, pour nous remorquer, nous ne pûmes la secourir. Je ne songeai dans ce moment qu'à venger ce malheur par quelque action qui pût mériter votre estime. Ils allèrent amarrer la frégate sous la forteresse de Reggio, qui est la ville capitale de la Calabre ; ils menèrent la frégate et la mirent d'une manière qu'elle était défendue de tout le canon de cette plafe. Je résolus avec Léry de l'aller brûler en plein midi, à la vue de tout Messine, ce que nous exécutâmes avec assez de bonheur. J'étais à la tète, Léry après moi, cl le brûlot â la longueur d'un demi-câble. Après avoir canonné à la longueur d un demi-fusil les bastions elles forteresses, je détachai le brûlot commandé par Srrpaul, qui l'alla brûler, après que nous rûmes failjelerâ la mer tout ce qu'il y avait dans la frégate. Le brûlot lil un si grand effet qu'il bri la quatorze bâtiments qu'il y avait ; il y cul nu billion qui sauta à demi et plus de trente maisons brûlées dans la ville, sans compter plus de vingt-cinq qui étaient au bord de la mer, remplies de soie. Nous essuyâmes le feu de plus de seplanle pièces de canon ; Scrpaut fut abandonné de sa chaloupe, et, sans le chevalier des Goulies, que je commandai pour l'aller escorter, il y aurait demeuré : il eu fui quille pour un coup de mousquet ; le chevalier des Gouttes lui sauva la vie et lui servit de patron de chaloupe. Nos vaisseaux furent incommodés du Binon et de la mousqueterie ; il y eut un canon de Léry qui creva, qui lui tua quatre hommes, sans ceux qu'il perdit. Cela donna une timidité si grande à nos équipages, qu'ils n'osent faire le feu qu'on souhaiterait; il M'en crew m à BailfUe. C'est

â vous, monsieur, à y donner ordre. Serpaut mérite que vous ayez la bonté de vous souvenir de lui. Pour le chevalier des Gouttes, il mérite d'être capitaine : c'est un garçon de cirur et qui a une application extraordinaire au métier ; Léry vous aurait, monsieur, les dernières obligations de songer à lui pour le distinguer des autres capitaines, et de le mettre à deux cents francs, avec la pension de mille livres; personne dans le corps ne la mérite comme lui, c'est de ce que je vous réponds... »

(Archives de la marine, à Vcrsiûllcs.)

En vérité, on est â la fois heureux et triste en voyant Uni de courage et tant de dévouement, et en pensant aussi qu'avec de lels hommes, qu'avec Vallavoire, du Quesne, Tourville, d'Almeras, Valbelle. Cabaret, M. de Vivonne, au lieu de conquérir et de soumettre la Sicile tout entière, se soit laissé aller â son incurable paresse, et ait même entravé de toutes ses forces le peu d'expéditions glorieuses qui aient été tentées pendant sa vice-royauté.

Et puis, que penser, quand on vient â songer que chez Vivonne, tant d'incurie, de paresse, de mépris insultant pour les plus grands intérêts de la France, ont été splendidement récompensés par l'éminente dignité de maréchal de France, due, il est vrai, au coquet libertinage d'une sœur charmante ; quand on voit que, pour la première fois que la marine ait été illustrée par ce grade, elle l'a été â propos d'un tel général et dans de pareilles circonstances, tandis que des hommes comme Cabaret, d'Almeras, Vallavoire, sont morts presque oubliés, après les plus longs et les plus éclatants services ! (juo penser, enfin, après avoir lu l'anecdote suivante?

« Du Quesne fut mal récompensé parce qu'il était protestant. Louis XIV le lui lit sentir un jour. « Sire, » lui répondit du Quesne, < quand j'ai comballu pour Voire Majesté, je n'ai pas > songé si elle était d'une autre religion que moi. » Le fils de du Quesne, forcé de s'expatrier après la révocation de 1 edil de Nantes, se retira en Suisse, où il acheta la terre d'Eaubonnc. Il y porta le corps de son père, qu'il avait été oblige" de faire enterrer en secret. On lit sur le tombeau de ce grand marin :

LA IIOLLASDB A FAIT ERIGER OH MAUSOLÉE A RUTTRR, ET LA FRANCE A REFUS* OH FED DE CEHDHE A SON VAISQUEUR. »

Que penser, sinon que celle vieille, vieille vérilé cal vraie line fois de plus, a savoir, * que les récompenses sont généralement en raison inverse des mérites, et que les idées d'une juste rémunération sont singulièrement compromises ici-bas. »

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