CHAPITRE XXXIX
L'éminente faveur que Louis XIV venait d'accorder i M. de Vivonne n'eut pas le don de l'arracher A sa mollesse et â sou insouciance habituelles. Après avoir perdu l'occasion de s'emparer de Melazzo, une des positions militaires les plus importantes de la Sicile ; après s être vaniteusement proposé d aller jusque dans le port de Naplcs brûler les vaisseaux espagnols, a tentative dont tes difficultés ne lui parurent considérables que « sur le point de l'exécution, • ainsi que le dit M. de Tourville dans une dépêche qu'on citera plus bas; le vice-roi, se replongeant dans son incurable apathie, n'entreprit aucune nouvelle expédition pour étendre la domination française dans l'Ile, et se contenta de garder Messine.
Il fallut l'arrivée de Ruyter et de la flotte hollandaise, dont ou parlera d-ins le chapitre suivant, pour tirer le vice-roi de sa torpeur. Apprenant l'entrée de ce» forces navales dans la Médi-
lerranéc, le conseil de marine, dans lequel MM. de Viilbelle et Tourville étaient fort comptés, s'assembla, et, après de longues délibérations, il fut décide, par plusieurs raison», que l'occupation de la ville et du port d'Agosta, situés sur la côte orientale de la Sicile, et à quatre-vingt-dix lieues environ de Messine, vers le sud, était de la plus haute et de la dernière importance :
1° Parce que la possession d'Agosta assurait la navigation de toute la partie méridionale de la Sicile, et l'entrée de Messine par le sud du phare ;
2" Parce que celte vilie était alors, pour ainsi dire, le magasin de blé de l'armée espagnole.
Or, en supposant que la flotte hollando-cspagnolc fût de beaucoup supérieure aux forces navales françaises, il était à craindre que, resserrant Messine par un blocus étroit, Ruyter ne réduisit cette ville à une nouvelle disette, tandis que la prise d'Agosta cl des magasins qui s'y trouvaient, en assurant les vivres de Messine pendant six mois, neutraliserait cette crainte , enfin le conseil regardait surtout comme indispensable, non-seulement au succès général de l'occupation, mais au maintien particulier de la possession de Messine, qu'Agosta fût aux mains des Français avant que les Espagnols" eussent livré ce vaste et beau port a la flotte hollandaise, qui, commandant alors ces parages par cette position maritime, aurait alors fermé a la France toute navigation, et tout arrivage par le sud du détroit du Phare.
Il fallut d'aussi puissants motifs, appuyés des plus pressantes sollicitations et des instances réitérées des membres du conseil de marine, pour décider Vivonne à prendre en considération ce projet sur Agosta ; mais il est hors de doute, ainsi qu'on le verra plus bas, que, sans la conduite énergique et décidée de Tourville, qui, allant ;'* bord du vice-roi au moment du combat, lc'força. pour ainsi dire, de donner des ordrewlécisifs, Vivonne se fût encore contenté d'une vaine démonstration, et que, après avoir fait voir le pavillon du roi sur ces cotes, il s'en serait revenu à Messine comme lors de sa tentative sur Naples.
Et ce qui prouve évidemment combien peu le vice-roi prenait au sérieux ce projet sur Agosta, et combien il avait envie de se borner à un semblant d'expédition, c'est que, pour attaquer une place aussi bien défendue et pir sa position naturelle et par ses ouvrages, on partit sans que Vivonne eût donné •< ni ordre de « bataille, ni signaux de combat et de marches, ni rendez-vous c en cas de séparation. »
Ileureusemcul que la lâcheté des Espagnols rendit la tâche du vice-roi facile; car ils abandonnèrent les forts, et, hormis quelque résistance qu'ils firent à une barrière forcée par M. de Valbelle, ils se défendirent à peine, et livrèrent, presque saus combattre, un des points les plus importants de toute la côte orientale de la Sicile.
Mais, si la facilité de cette conquête ne lit pas briller les armes françaises d'un grand éclat, il y eut plusieurs faits d'armes particuliers extrêmement honorables pour quelques capitaines, tel que pour M. de Coetlogon, qui, descendu a terre, alla intrépidement couper une barrière a coups de hache, sous le feu de l'ennemi, s'exposant ainsi aux plus grands dangers, n et ce par « son peu de connaissance du métier de terre, dit Tourville. « Aussi, le voyant faire de mon bord, ajoute-l-il, j'eus peur qu'il
• n'y demeurât, et je m'embarquai dans mon canot avec tous
• les soldats que je pus trouver pour aller le secourir, mais je » le trouvai déjà à la seconde barrière. »
un
Il y eut encore le (ils du capitaine de vaisseau appelé Villetle, eîifanl de dix ans, qui ne quitta pas le pont du vaisseau de n père, et 7111 (/«irait, dit encore Tourville, d'êtr»l>tc**tl pour tire mis dans la Gazelle.
Mais n'anticipons pas sur les faits; nous laisserons Tourville et Valbelle raconter cette expédition dans leur original et spirituel langage, Tourville surtout, qui, scion la ravissante expression de Valbelle, était dune naïveté qui sentait fort lu folie île fini tus.
Agosta fut donc pris presque sans combat. Avant de donner les détails de cette affaire, voici un crayon de la ville et fie ses
défenses, emprunté à un rapport au roi, qui prouvera avec quelle faiblesse les Espagnols se conduisirent en celte occasion, puisque, possédant une place de celle importance, ils se la laissèrent aussi facilement enlever.
« Agosta est située .1 l'est de la Sicile et au sud de Catane, par 37* 35' de latitude nord, et par 13° 12' de longitude a l'est de Paris. Cette ville est assise sur une plaine éminente, environ a Ircnte-deux pieds de hauteur au-dessus de l'horizon de la mer : elle est tout isolée, de figure longue, avec un rivage bas du côté du port, d'où l'on commence A monter peu à peu jusqu'aux maisons de la ville. Le port fut anciennement appelé Seno-Megnrense, a cause que de l'autre côté était située 1 ancienne ville de Mégare. Il est de bonne lenue, bien couvert et capable de recevoir de grandes flottes, auxquelles pourtant on ne peut pas empêcher I entrée, à cause que l'embouchure du port est trop grande, ni les débarquements, pour lesquels le rivage dudit porl est fort propre du colé du Ponant, où il y a plus d'un demimille de filage sans autre obstacle qu'un petit cordon de pierre sec, en forme de retranchement dans l'eau, lequel ne peut êlre de la moindre résistance, ni empêcher les chaloupes d'avancer
fiour faire leur débarquement; et en haut, le long de la côte de a ville, il y a un parapet de terre, mais de fort peu de défense, à cause qu il n'y a que quatre pieds de hauteur, et si éloigné du bord de l'eau qu'il laisse assez de terrain entre deux à l'ennemi pour se former après avoir débarqué. A un côté de ce port, il y a deux forteresses isolées et bien fournies d'artillerie ; mais", a cause qu'elles sont tant éloignées de la place, elles ne peuvent empêcher le débarquement dans la plage. Du côté du levant, il n'y a qu'une seule place pour débarquer, qui est vis-à-vis le couvent des Carmes ; mais elle est sans aucune défense ; le reste du port est tout environné de rochers naturels, avec un parapet fait de cailloux et de terre mêlée. Du côté du midi, il y a un grand terrain qu'où appelle la Vieille-Terre, 0(1 anciennement était la ville, et de ce côté-là il y a une bonne partie de plage propre pour débarquer. De ce côté-ci, la ville est fermée, et séparée de celte Vieille-Terre seulement par une muraille antique de terre trop faible, avec un chemin couvert et glacis imparfait. Le côté du nord, qui est celui de la campagne, est fort étroit et fortifié d'un ravelin et d'un ouvrage à couronne, tous les deux avec, des fosses de l'eau de la mer; ainsi ce côlé-la reste bien fortifié.
Un peu plus au dedans desdites fortifications est situé le château, de figure carrée, avec quatre bastions et d'autres ouvrages, comme une fosse et chemin couvert; mais il est si petil, qu'il est de peu de défense; outre cela, il est commandé du côte de la ville. Pour celte raison, on ne peut pas espérer une grande résistance de ce château, et, pour cela, on doit employer tout le soin possible pour maintenir la ville, que l'on doit considérer de grande conséquence, aussi bien pour la bouté de son porl que pour sa situaliou si propre a pénétrer dans le centre de I ile, celte considération ayant obligé les vice-rois de tenir la plupart des troupes qu'ils avaient dans l'Ile sur les frontières de Cai lentin ; et en un mot on peut dire que, si celle place était fortifiée à la moderne, comme elle est capable de I être, elle serait une des plus fortes de I Europe. »
Voici la première dépêche de Tourville 1 Colberl à propos de celte expédition ; nous donnerons ensuite celle de Vivonne, puis une seconde dépêche de Tourville, qui sert, pour ainsi dire, de pièce contradictoire, et montre dans tout son jour l'incurie du vice-roi.