LRTTRI DR I. DR TOURVILLE
« 1» tout 107o.
a Vous apprendrez, monsieur, la prise d'Agosta. Je ne me chargerai point de vous en faire un détail ; on doit beaucoup au peu de vigueur de ceux qui commandaient les forts, qui n'ont l'ait aucune résistance dans des lieux où des Français auraient tenu Irois mois. J'obtins de M. de Vivonne d'entrer dans le port a la téle de l'armée, parla connaissance que j'avais du lieu ; il commande six navires pour battre le fort qui est dans la mer, à l'entrée où je fus mouiller ;'i une portée de fusil ; il distribua eo-
suite les autres vaisseaux pour ballre les autres forts. Notre grand feu fit cesser celui du fort que nous attaquions, et ceux qui y commandaient prirent le parti d'attendre qu'on les vint attaquer à coup de main ; quoiqu'on n'eût poiul d'ordre d'aller aux forts, je crus qu'il était à propos d'envoyer une chaloupe pour voir ce que voudraient dire les ennemis : je détachai le chevalierdeCoetlogon, avec quelques mousquetaires. « Lui, par « son peu de connaissance du métier de terre, » alla s'attacher a la première barrière qu'il fit couper à coups de hache, malgré une grêle de boulets de canon et de pierres et quelques coups de mousquet; ce que voyant de mon bord, j'ens peur qu'il n'y demeurât : je m embarquai dans mon cânot avec tous les soldats que je pus prendre pour le secourir; je le trouvai à la seconde barrière; ils mirent pavillon blanc, et comme nous en élious à la porte pour parler, ils commencèrent de nouveau à coups de mousquet et à coups de pierres sur nous; cela dura bien une heure; ils nous firent une seconde baudière blanche, et nous manquèrent une seconde fois de parole; ils ne se rendirent que lorsque j'allais faire brûler la porte : le gouverneur vint en bas et demanda à capituler, ce que je fis dans les formes. Celte affaire nous coûte quelques gens, mais qui aurait coûté beaucoup davantageadesgeosquilesauraicntvoulu prendre parlesformcs. Notre grande confiance fut heureuse, et ce fut le seul fort qui se défendit; il y avait quatre-vingts hommes dedans, qui sortirent avec armes et bagages. Je prends la liberté de vous dire au vrai ce qu'il en est, parce que je suis persuadé que vous en ferez ma cour au roi, et que vous n'oublierez pas de faire celle de Cnellogon qui a bonne part à tout, et à qui je donne quelquefois de rudes corvées. J'espère qu'avec voire assistance et les petits succès que j'ai en cette campagne, je pourrai sortir cet hiver de l'emploi de capitaine de vaisseau qui me devient assez insupportable. Je comple, monsieur, que vous me permettrez de vous aller voir cet hiver.
a Le chevalier de Tourvhxe. »
{Archiva de In marine, h Verut'ilta.)
On a dit dans le chapitre précédent qu'entre -outres dépêches où Louis XIV se plaignait à Vivonne de son silence au sujet des affaires de Messine depuis le G mai, il y en avait une du 20 juillet, dans laquelle le roi, revenant à plusieurs reprises sur ce grief qu'il reprochait a son vice-roi avec une certaine vivacité, lui ordonnait expressément d'envoyer tous les quinze jours, au plu? tard, une tartane en France pour y porter des nouvelles de Sicile. Croira-t-on que la lettre qu'on va lire, datée du 2 septembre, et dans laquelle Vivonne rend compte au roi de l'expédition d'Agosta ; croira t-on, dis-je, qne cette dépêche fut la première et la seule que le vice-roi écrivit à Louis XIV depuis le 6 mai (consèquemment depuis quatre mois), et encore, dans ce rapport, on ne trouve pas une seule ligne ni sur Melazzo. ni sur Naples, ni sur Ileggio; croira-t-on, enfin, que ce ne fut ainsi que le 2 septembre que Vivonne remercia le roi de l avoir nommé maréchal de France, bien que cette faveur lui ait été accordée le 2 juillet. Quant aux moyens employés par Vivonne pour justifier son iucroyable paresse et exprimer sa gratitude ■ Louis XIV, c'est a en demeurer confondu. En voici, au reste, un exemple ; c'est un fragment de la dépêche qu'on va citer en entier :
« Maiioc, 2 seplcmlrc 1675.
« Votre Majesté, par sa lettre du 26 juillet passé, se plaint du « peu de soin que j'ai de lui écrire, et je lui demande très-hum- « blement pardon de ce manquement ; mais elle me permettra t de lui dire, avec tout le respect que je lui dois, et sans me • vouloir justifier, que je me trouve a toute heure toucher ici « du doigt à de si grandes extrémités , à cause de la quantité de « blé qu il faut ou pour Messine, ou pour les vaisseaux, ou pour < les galères, que Votre Majesté doit un peu compatir à la fai- « blesse humaine, si je ne prends pas si diligemment qu'il serait « à souhaiter la résolution qu'il faut, élant inutiled'écnrea Votre « Majesté, si on ne lui mande pas déterminément le parti qu'on f croit bon a prendre sur ce qui arrive ; par exemple, sire, bien
BART
i qu'Agosla ait été prise le 17 du mois passé, je n'ai pu néan-
0 moins plus tût dépécher a Votre Majesté, parce que j'ai voulu « auparavant régler le plan de tout ce qu'il y a à faire pen- « danl plusieurs mois, et, pour cela, il faut y songer plus d'une • fois. Je ne pouvais donc vous dire pHis'iùt qu'aujourd'hui,
1 sire, que je me suis déterminé a garder Messine et la ville o d'Agosta. »
Ainsi, au dire de Vivonne , un fait comme la prise d'Agosta n'est pas assez important par lui-même pour mériter une dépêche immédiate! ainsi, quelques embarras momentanés, causés par l'incertitude des approvisionnements, peuvent autoriser un vice-roi à rester quatre mois entiers sans donner aucune nouvelle des possessions qu'il gouverne ! Encore une fois, c'est a ne pas croire 1 une telle justification, qui lutte d'impertinence et de puérilité.
Quant aux remerclments que Vivonneadressc au roi pour son nouveau grade, rien ne nous a paru plus ironiquement spirituel, de la part du nouveau maréchal, que cette manifestation si souvent répétée de son veritible étonnement à propos de celte grâce, étonnement si profond, si étourdissant , qu'il va jusqu'à empêcher Vivonne. durant deux mois, d'exprimer toute sa gratitude à Louis XIV I Mais heureusement, après ce temps-là, ce magique éiounement, perdant un peu de son influence , laisse assez de liberté aux facultés du vice-roi pour qu'il puisse alors dire à son maître combien son serviteur est indigne d'un bien si considérable et si peu mérité. On avouera du moins qu'il n'y avait que Vivonne au monde capable de trouver une pareille excuse a son oublieuse ingratitude. Mais, ce qui nous a paru le plus remarquable dans tout ceci, c'est l'insistance avec laquelle le frère de madame de Montespan revient et appuie tréssouvent et extrêmement, dans sa rare correspondance avec Louis XIY, sur la flagrante injustice qu'a commise ce roi envers taut de braves généraux, en leur préférant, lui, Vivonne. si pft fait pour ce grade éminenl par le peu et l'obscurité de ses services.
Tant et de si humbles ressentiments de celle faveur ne m'ont pas paru la banale expression d'une feinte modestie, mais être bien plutôt une des conséquences de ce cynisme effronté dont Vivonne faisait ouvertement état, et qui le poussait à mettre ainsi en évidence, en disant un mal si véritable de lui-même, les causes honteuses qui lui avaient seules valu cette faveur éclatante.
Et, à propos du style de Vivonne, que l'on sait facile, spirituel et quelquefois brillant et hardi, il est bon de signaler une as^ez grande singularité : c'est que Vivonne savait si peu l'orthographe, que les lettres de feu M. le duc de Reaufort, comparées à celle du joyeux général des galères, eussent passé puur des modèles de purisme. El pourtant la phrase de Vivoune e t ordinairement précise, correcte et quelquefois même élégante et d'un beau style. Cette bizarre anomalie d'un spirituel et souvent fort grand langage, écrit avec une détestable orthographe, s'explique facilement si l'on songe que la longue habitude et la fréquentation constante d'une exquise compagnie, extrêmement choisie et lettrée, polissant l'esprit naturel, pouvait donner au style cette solidité d'expression, ce tour heureux, cette grAce charmante qu'on rencontre presque toujours dans la correspondance de plusieurs grands seigneurs du dix-septième siècle, qui faisaient, à la vérité, beaucoup de fautes d'orthographe, mais fort rarement de fautes de français.
Revenons à celte délicieusement impertinente dépêche de Vivonne ; on y verra d'abord que le vice-roi s'attribue négligemment la pensée et l'exécution de la prise d'Agosta ; mais, ceci élant pour ainsi dire un tic naturel et particulier au plus gros nombre des généraux, on n'en parle que pour mémoire, et afin de donner le texte des justes récriminations de Tourville, qu'on lira plus bas :