CHAPITRE VIII
Par une belle soirée du mois de juin, alors qne le soleil est tout à fait couché el que le crépuscule commence a obscurcir le jour, trois cavaliers équipés avec luxe suivaient aa pas la
JEAN BAKT
crête de ce» hautes terres de la rôle occidentale qui formeut le cap Grinez.
Ces gentilshommes étaient MM. d'Harcourt, de Coisliu et de Cavoye.
— Parbleu. Cavoye, dit M. de Coislin, sais-tu que le vieux Charost n'a pas eu tort de nous conseiller d'aller gagner ce petit port de Saint-Paul, au lieu de nous embarquer à Calais, et qu'ainsi nous pourrons plus facilement éviter les croiseurs anglais, s'il y en a dans la Manche ?
— Mais sais-tu bieu aussi, Cavoye, que nous allons avoir affaire a un terrible pilote, vertubleu ! .. Voilà un justicier expéditif ; il vous fait un paquet d'un, mort et d'un vivant, et vous jette cela à la mer, ni pîus ni moins que deux moutons crevés... Le bonhomme Charost frémissait rien qu'a le raconter.
— Mais, dit M. de Coislin, il paraît que, bien qu'on ait ôté à ce seigneur pilote la capitainerie de son garde-côte, il a été reconnu, d'après les procédures, qu'il n'avait agi que selon son droit, non-seulement parce que le condamné était huguenot et avait blasphémé le nom de notre saint-père, mais parce que nos lois maritimes sont un peu sauvages.
— Peste... un peu sauvages!... je le crois bien... un peu sauvages, puisqu'un capitaine est d'après cela non-seulement roi, mais bourreau sur son bord I Aussi, maintenant que nous voilà presque les sujets de ce fameux pilote... s'il lui prenait la fantaisie de réçner sur nous, comme il a régné sur ce pauvre hère qu'il a fait noyer... que diriez-vous de cela, Coislin?... que dirais-tu de cela, d'Harcourt?
— Je dirais de cela que cette noyade, comme tout autre danger que nous pouvons courir maintenant, doit l'être imputé a mal, à loi seul, à toi dont l'incroyable et folle vision nous a engagés dans cette aventure aussi, par ma foi! rien ue nous regarde plus maintenant : blessures, prisons, noyades, tu réponds de tout dans ce monde et dans l'autre, beau recruteur des Provinces-Unies !
— Certes, oui, il répond de tout, ajouta M. de Coislin. aussi bien que de la pitoyable chère dont ces grossiers républicains vont nous empoisonner.
— Eh bien ! alors, de quoi vous plaignez-vous donc 1 ingrats que vous êtes, puisque je réponds de tout? Vous voyagez avec moi comme de jeunes seigneurs avec leur gouverneur : ils n'ont à penser a rien... qu'à jouir du voyage. . cl le pauvre gouverneur rend les comptes.
Avec toutes ces belles raisons-là, Cavoye, dit M. de Coislin. la nuit approche, et je crains fort que nous n'ayons à battre l'estrade jusqu'à demain malin ; car nous ne voyons pas l'apparence d'un port du haut de ces rochers.
— Et cela, reprit M. de Cavoye, et cela grâce à votre politesse enragée, Coislin .. Pourquoi diable aussi vous étes-vous opiniâtré à refuser le guide que vous offrait M. de Charost?...
— Mais c'est qu'aussi, mon cher Cavoye, le chemin paraissait si facile à trouver, que j'eusse été fâche de causer le moindre ennui ou déplacement à monsieur l'écuyer de M. le comte de Charost .. quoiqu il s'offrit de nous conduire de la meilleure grâce du monde.
— Oh ! vous voilà bien !... J'euue été fâché, monsieur l'écutfer I dit impétueusement M. de Cavoye En vérité, Coislin, vous auriez à bâtonner quelqu'un que vous lui diriez, sur ma foi Excusez, s'il vous plaît, mon cher monsieur, de la liberté grande que je prends de vous assommer. Mais telle est votre habitude, poli avec les gens de rien, et âpre et salé avec ceux du plus grand inonde. Enfin, grâce â vous, nous sommes égarés toujours ; mais Dieu nous préserve heureusement, car ce paysan qne voilà nous va tirer d'embarras, ajouta Cavoye en montrant un pâtre qui parut sur le haut d'un petit tertre, en chassant quelques chèvres devant lui.
— Laissez, laissez-moi faire, Cavoye, dit M. de Coislin, vous effaroucherez cet enfant avec votre air matamore, et vous n'en pourrez rien tirer. Ce disant, le gentilhomme pressa l'allure de son cheval, s'avança vers le pâtre, et, touchant du bout de son gant le bord du son large feutre gris â plumes rouges :
— Monsieur, excusez-nous de ce que nous prenons la liberté
de vous arrêter, mais nous désirons savoir quelle est la voie la plus directe pour nous rendre à Saint Paul, s'il vous plaît.
Le pâtre, tout ébahi de voir un cavalier, vêtu d'un beau justaucorps écarlate galonné d'argent, le saluer et lui dire, monsieur, restait comme hébété, et il ne faisait autre chose que tourner son bonnet entre ses mains.
— Le malotru croit qu'on lui parle grec, et nous n'en aurons rien si je ne m'en mêle, s'écria Cavoye. Alors, poussant son cheval à coté de M. Coislin. qui quitta la place en haussant les épaules, il dit au berger, d'une voix impérieuse et en levant sa houssine ;
— Allons, rustaud, le chemin de Saint-Paul, vite, ou je t'étrille.
A celte voix menaçante et. â ce geste significatif de Cavoye, le pâtre répondit aussitôt d'une voix nette et claire :
— Oh ! parguié, mon bon seigneur, je vous entends bien, vous, mais je n'entendais dà cet autre seigneur que voilà. Pour aller à Saint-Paul, voyez-vous, vous n'avez qu i suivre tout droit ces rochers, jusqu'à une croix du bon Dieu, et puis lâ vous tournerez et vous descendrez toujours à gaurhe, toujours à gauche ; après un boni de temps, vous entendrez la mer, et puis vous varrez bientôt l'église et puis le village de Saint-Paul avec les mâts de ses barques qui pointent dans la baie de.Keneau.
— Allons, bieo, voici pour toi, dit Cavoye en jetant au paysan une pièce de monnaie, qu'il accompagna d'un petit coup de houssine en façon d'adieu.
Puis, faisant faire une caracole à son cheval, Cavoye rejoignit ses compagnons en criant de tous ses poumons : — Eb bien ! Coislin, avais-je tort? A tous vos galants discours, â vos phèbus dignes de Scudéry. le manant ne répondait rien et ouvrait des jeux aussi grands, mais certes pas aussi brillants et aussi beaux que ceux de madame votre sœur. Au lieu que moi, il m'a compris au premier mol ... ou plutôt au premier geste... Croyez-moi donc, te sifflement d'une houssine ou le tintement d'une pistolc arracheront toujours quelque chose aux plus muets..,
— Enfin, sais-tu le chemin, au moins ? dit M. d'Harcourt.
— Si je le sais ! toujours tout droit jusqu'à ce que nous rencontrions une croix du bon Dieu, et alors toujours à gauche en
descendant...
A ce moment, comme pour certifier de l'exactitude de ces renseignements, M. d'Harcourt s'ecria qu'il voyait une croix de pierre sur la gauche du chemin.
En effet, les trois amis reconnurent cet indice ; mais alors la nuil était tout à fait venue, cl la lune se leva brillante et radieuse dans tout son plein ; les trois cavaliers remirent alors leurs chevaux à leurs écuyers, et descendirent avec précaution les longs et rapides détours de cette rampe de rorhers, qu'ils maudirent souventes fois, car ses pierres aigués n'accommodaient pas leurs bottines blanches et leurs éperons dorés.
Enfin, après une demi heure de celle marche pénible, ils entendirent le bruit sourd du ressac delà mer, et l'inclinaison de la rampe devenant plus douce, les trois gentilshommes purent remonter à cheval, et, précédés et conduits par un de leurs écuyers, ils arrivèrent bientôt à la porte d une hôtellerie de la
Plus chélive apparence, siluèe à 1 entrée dn village de Safotaul.
— Ah çàl notre hôte, dit Cavoye à l'aubergiste respectueusement courbé sur le degré de sa porte, il s'agit de souper d'abord, puis de nous trouver un maître... Valbo... Valban... Val...
— Monseigneur veut peut-être dire maître Valbué. le pilote royal?
— Tu parles d'or, notre hôte ; c'est justement au pilote Valbué que nous avons affaire... Il doit nous attendre et avoir reçu un avis de M. le gouverneur de Calais... Allons, dépëchc-loi.. . qu'il vienne vite, et fais-nous souper, car nos gens, arrivés hier avec nos chevaux de bât, ont dû tout préparer...
— Oui, monseigneur, le maître d'hôtel de messrigneiirs a tout préparé dans la chambre verte, les autres salles étant remplies de l'équipage de nosseigneurs, qui est lout prèi à être embarqué.
— Allons donc souper dans la chambre verte en attendant maître Yalbuè, dit Cavoye.
On uupa.
On riait au fruit, lorsque 1 hôte lit demander par un laquais pouvait enlrer.
— Qu'il entre, dit Cavoye; puis :
Eh bien, et le mallre pilote royal, que fait-il en bas? est ce qu'il ciraSM vos servantes au lieu de monter?...
— ! plût an eiel, messeigneurs, rar cela serait au moins îigiic que maître Valbué serait a Saint-Paul.
— Comment! s'écrièrent les trois gentilshommes, il u'est pas ici?...
— Uèlisl non ; il est parti depuis cinq heures du soir .. eu haute mer .. dans un petit bateau, une véritable roque d'œuf,
piloter une ramherge hollandaise dans la passe de Calais.
Par le ciel ! voila une ramberge terriblement fâcheuse,
s'écria Cavoye...
— Mais qui a dit cela encore? dit d'Harcourt, qui a donné diabolique nouvelle?...
— Son coulre-makre,
— Quel contre maître?
— In jeune garçon qui navigue avec lui depuis tantôt quatre
Va le chercher ... et à l'instant, s'écria d'Harcourt.
— Non, non, dit Cavoye en prenant précipitamment son chapeau, ta canne el son èpèe... cela sera plus prompt, et nous y comprendrons quelque chose; et vous, l'hôle, guidez nous..'. Coislin, vous, restei.
— Certes, oui, je reste... j'en suis au fruit... dt-mélez-vous de tonte relie piloterie, monsieur... noire gnnrernenr. .. quand tout sera prêt pour notre départ, faites-moi seulement quérir...
Cavove et d'ilarcourl, précédés de l'hôtelier, arrivèrent bientôt près d'une maison assez bien bâtie el élevée sur un quartier de roche qui dominait la mer; au pied de celle roche était une petite anse formée par un côté du banc de Keneau.
L'hôtelier frappait modeslement a la poiie ; mais Cavoye, le repoussant, heurta à coups redoublés.
Après quelques minutes d'allenle. un gnichet s'ouvrit, et on vit une main qui tenait une lampe de cuivre, et une autre main nui défenda it de cette vive lumière une ligure a demi cachée dans l'ombre.
— Qui heurte donc au logis d'une si furieuse force? dit une voix rude.
— C'est quelqu'un qui te heurtera les épaules bien davantage si tu n'ouvres pas, et sur l'heure, manant! dit Cavove.
four toule réponse, la lampe disparut, et le gtn'rhrt se referma.
Cavoye, ne se possédant plus, trépignait de colère, et parlait d'attacher le mineur a celte porte d minée.
— Mon Dieu! monseigneur, je vais faire le tour, el tâcher de passer par le petit mur, dit l'hôte El il disparut.
— Conçois-lu celle insolence, d'Harcourl? Oh ! je lui romprai les os! ..
— Ainsi que veux lu, Cavoye ... lu commences a vitupérer .. a lempèler... Lt pauvre diable a en peur... Si lu t'y étais pris révérenciensement comme Coislin...
— Ah ! tète-bleo ! il n'est pas temps de railler . . mais de châtier ce drôle...
— Allons, j'entends notre hôte... calme-loi, Cavoye. .. pour Dieu, calme-loi... ou lu nous fais encore fermer celle" porte qui s'ouvre enfin.
— En effet, la porte s'ouvrit, et Sauret, car c'était lui, s'avança avec sa lampe, et faisant force excuses de n'avoir pas su d'abord la qualité de messieurs les gentilshommes.
D'Harcourt et Cavoye, conduits par Sanrrt, entrèrent alors dans nne petite chambre qui conduisait il une terrasse assez élevée dont la mrr baignait le pied. Accoudé sur h parapel de cette lerrasse était Jean Bart; il fumait et paraissait tellement absorbé dans ses pensées en regardant la mer qui se déroulait au loin dans toute son immensité, qu'il n'entendit pas enlrer les étrangers, el qnc Sauret fut obligé de le frapper légèrement sur
l'épaule eu lui disant y — Notre jeune monsieur, voici des gentilshommes qui demandent maître Yalbuè.
Jean H. ut se retourna, el s'adressani à Cavoye :
— Vous demandez le pilote Valbué, messieurs, il n'y est pas.
— Kl pourquoi cela n y esi-il pas, méchant drôle? s'écria le bouillant Cavoye.
— Plaît-il, monsieur? demanda Jean Bart avec sang-froid.
— Ah ! tu railles, je crois. Et Cavoye leva si canne d on air menaçant.
— Sainie-croix, monsieur! prenez bien garde au moins, dit Jean Bart toujours calme, mais en se reculant et portant la main à sa largr ceinture de cuir, pendant que le vieux- Sauret sautait sur un esponlon pendu 1 la muraille.
D'Harcourl s'interposa, el parvint a grand'peine à calmer Ca voye, el a lui faire comprendre qu'il ne tirerait rien de ces genslà par la violence.
— Mon ami. dii-il nu jeune marinier, monsieur le gouverneur de Calais avait ordonné au pilote royal d'attendre monsieur le marquis de Cavoye, que voici, et mot. Sa caravelle devait être à nos ordres pour nous conduire sur les bancs d'Harwich, où nous devons rencontrer l'escadre hollandaise; pourquoi donc ce pilole n'est-il pas demeuré ici à nous attendre? savez-vous qu'il court de grands risques en ayant ainsi manqué à son devoir?
— Mallre Valbué, reprit Jean Bart avec nn imperturbable sing-froid, mallre Valbué est pilote royal, et il a fait d'abord son devoir en entrant dans le havre de Calais un vaisseau de gnerre désemparé; il nn vous a pas attendus, parce qu'un pilote est comme un prélre. voyez-vous; et que si en danger on lui dit : Venez .. il tant qu'il vienne, par la nuit, l'orage ou la tempête ; pour sa caravelle, elle est mouillée la, dans l'anse ; car, sainte-croix ' mallre Valbué a mieux aimé risquer ses os, en allant en bateau sans pont piloter ces Hollandais, que d'emmener sa caravelle.
— Et que nous fait sa caravelle? qui nous conduira?
— Moi ! dii Jean Bart avec un calme el une assurance qui stu-
péfièrent Cavoye el d'Harcourl — Vous ! Allons.
cet enfant déraisonne, reprit d'Harcourt; viens, Cavoye, le mienx est de dépécher nn de nos gens à M. de Charost pour lui apprendre celle mésaventure.
— Chacun sa guise, dit Jean Bart avec insouciance, et en rallumant sa pipe éteinte a la flamme de la chandelle, j'en dormirai ma nuitée bonne et franche. Allons, Saurel, va éclairer dans le passage, car il y fait nn noir que le diable s'y marcherait sur la queue.
Cavoye et d'Harcourl se regardèrent.
Jean Ban, voyant ce mouvement d'indécision, leur dit entre deux bouffées Je tabac : Tenez, quoique le monsieur aux rubans verts ait l'air assez chaud des poings, je vas vous donner un conseil d'ami : voyez-vous, si vous mauquez la marée, la pleine lune et la brise de ce soir pour sortir de ces bancs... vous attendrez neut-étre longtemps sans trouver nn temps pareil; au lieu qu avec le vent qui souffle du sud, cl celte clarté aussi claire que celle du jour, dans deux heures nous aurions doublé le cap Blanet, el dans douze nous serions en vne dn nord Koreland . une fois là, les Tails et le Jalopper seraient nos bonneanx(l) jusqu'aux west rocks (2); el là. Dieu aidant, nous irouverions la (lotie des Provinces, puisqu'elle y est, disaient avant-hier les pilot-s. ancrée aux bancs d'Harwich ; j'irais là comme un âne an marché, car j'ai cent fois traversé ces ancrages en allant sur la côte de Siiffolk.
— Sans doute, vous paraissez avoir quelques connaissances en l'art de naviguer, du d'Harcourt un peu énranlé; mais vous êtes si jeune, mon ami... que vous confier le salut de nos personnes!
— Ah. ah! sainte-croix, nous y voilà... vous autres gen* de. ta terre, vous toiseï les mariniers comme les maîtres màtcurs leurs soliveaux... à voir que les jeunes coulent à fond : à voire
II) Balise*.
]-? I.e» l'rik JnKippcr, wrM-rork», lunes cl émois du TiiMlc-Ciiki» cl des
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JEAN BAHT
guise doue... reslez... après tout mes dents n'en tomberont pas ; et là-dessus je vas me toucher...
Celle insouciance, cette fermeté, l'air de conviction qui régnait dans chaque parole de Jean Bart, confondirent les deux cavaliers et les embarrassèrent beaucoup.
— Vertubleul s'écria Cavoye, voilà un jeune mignon qui ne manque pas d'assurance, et je m'en veux de l'avoir maltraité. Mon ami, dit-il i Jean Bart en lui tendant la maiu avec cordialité, j'ai été vif, j'ai été chaud des poings, comme vous dites, et j'en suis fâché.
— Du, monsieur, dit Jean Bart en secouant non moins cordialement celle main blanche dans ses grosses mains noires de goudron, dà, monsieur, je n'y pensais plus; car si vous aviez été trop dans les chauds, moi je me serais* mis dans les brûlants, et je vous aurais rendu de reste ce que vous m'auriez prêté... et, sainte-croix, nous n'en aurions pas moins été bons compagnons pour ce après la râtelée... Pardieu ! on a des Hottes... on s'harpaille... c'est bon... mais ça n'empêche pas après de fumer dans la même pipe... a la marinière donc, monsieur, à la marinière... c'est la bonne mode, allez...
C'est toul au plus si celte péroraison fut du goût de Cavoye, qui dit toul bas a d'Harcourl en le conduisant dans la chambre qui précédait la terrasse :
— Enfin, que décidons-nous? ce sauvage me paratt si certaiu de ce qu'il avance, que nous ferons aussi bien de l'écouter... ce qu'il a dit aussi de la pleine lune et de la marée m'a beaucoup frappé... s'il nous faut perdre autant de temps, M. de Ruyter aura le loisir de donner vingt batailles sans que nous y puissions assister, et nous perdrons ainsi tout l'avantage que celle campagne peut nous faire dans l'esprit du roi ; qu en dis-tu. d'Harcourl?
— Morbteu! je ne sais qu'en dire, sinon que la peste soit de toi; avec tes rages de mer et de navigation, vois où ta folie nous mène.
— Elle nous a menés jusqu'à Saint-Paul, et c'est déjà beaucoup; et, sur Dieu, elle nous mènera jusqu'à la flotte, car je. prends sur moi de nous confier à ce drôle.
— Oh, pardieu! nous avons déjà fait tant de sottises, qu'il faut que la tin soit digne du commencement, et je rirais bien si tout cela aboutissait à uue noyade.
— Et moi doncl s'écria Cavoye d'un air si singulier que d'Harcourl ne put s'empêcher d'éclater.
— Allons, soit, ajoula-l-il ; interrogeons encore une fois ce Marinier, et après cela, ma foi!... advienne que pourra... je me fie à ton étoile, Cavoye.
Et tous deux rentrèrent sur la terrasse, où ils trouvèrent Jean Bart causant avec Sauret.
— Mon ami, dit gravement d'Harcourl à Jean Bart, savez-vous bien que vous prenez une grande responsabilité sur vous en nous proposant de nous conduire à la flotte des Provinces, et que, si nous acceptions, ce serait un engagement grave, mais très-grave, et qui doit vous donner fort à penser... savez-vous cela?
— Eh, sainte-croix I qu'est-ce qu'il y a donc là-dedans qui doive me brouiller tant la vue, dit Jean Bart avec impatience, c'est-y donc si grave, comme vous dites, de mener une paire et demie d'hommes aux bancs d'Harwich avec un vent de sud, pleine lune et marée !... quand un gourmette de dix ans irait lit, la télé sous son épaule!... ou bien, est-ce que vous vous défiez de moi? Tenez, alors, le vieux Sauret va vous montrer quelque chose qui vous rassurera peut-être; puis, s'adressant à Sauret: Voyons, donne l'èpée et le papier qui est après le baudrier, et que ça finisse...
Un instant après, Sauret apporta tout triomphant une épée à garde argentée, ornée d'un baudrier bleu bordé d'argent ; a ce baudrier était attaché un papier scellé aux armes de France.
— Eh bien! dit d'Harcourl après. avoir lu, c'est un certificat attestant que le nomme Jean I apprenti lamaneur, a gagné le prix comme le meilleur pointeur d'artillerie du porl de Calais.
— l'.h bien! dit Jean Bart avec une certaine fierté, aurez-vous confiance en un marinier qui snit aussi bien le pilotage et l'arlillerie pour vous mener aux baucs d'Harwich?
D'Harcourl lui dit :
— Ainsi, c'est vous qui vous appeler...
— Vous êtes Français?
— Oui, car ma famille est originaire de Dieppe.. . mais je suis né à Dunkerque.
— Et y a-t-il lougtemps que vous êtes marin?
— Depuis sept ans.
— Et savez-vous assez bien votre métier pour...
— Ah, sainte-croix! ça serait pour vous aller faire pendre ue vous ne rechigneriez pas autant au moins ! s'écria Jean art avec impatience ; tenez, assez comme cela ; le temps se
passe, il est onze heures, et si vous n'êtes pas embarqués à minuit, (oui est dit, et bonsoir... voyons, est-ce oui, est-ce non?
— Mais où est votre équipage?
— Mon équipage, c'est moi, ce vieux marinier que vous voyez là, cl deux marins couchés dans la caravelle : si vous dites oui, dans une heure je suis prêt... sinon, bonne nuitée, et je vais me coucher.
— Allons, dit Cavoye après un regard échangé avec d'Harcourt, allons, soit... préparez votre monde, nous revenons à l'instant avec nos gens...
— Ah çà. n'en amenez pas trop, dit Jean Bart, ce bétail-là ène la manœuvre; s'il y a place pour trois ou quatre, c'est eaucoup.
— Nous amènerons chacun un valet, et pas plus, dirent les gentilshommes en sortant conduits par Sauret.
— - Ce sera trois fainéants qui ne seront bons qu'à faire lest... mais, après tout, la traversée ne sera pas longue, si Dieu nous est en aide ; car le vent est au sud, ajouta Jean Bart en se parlant à lui-même, et rentrant sur la terrasse pour chercher dans l'examen du ciel et de la mer ces symptômes qui ne trompent jamais un maiin.
Pendant toute la scène que nous avons décrite, la figure de Jean Bart n'avait pas un instant perdu l'expression singulière de calme el d'assurance qui la caractérisait; sa manière de parler, malgré un accent flamand très-prononcé, était nette, brève, et annonçait une grande confiance en lui-même, qui, chez de tels hommes, n'est pas vanité, mais conscience involontaire de ce qu'ils sont et de ce qu'ils peuvent.^
Car Jean Bart était une de ces natures rares et privilégiées qui naissent pour leur spécialité, qui ne s'étonnent jamais, qui prennent les parlis les plus extrêmes, les résolutions les plus violentes, avec un calme el une bonhomie incroyables, parce que cela est chez eux comme inné, et qu'ils agissent sans se rendre compte de l'instinct qui les guide; aussi chez de tels hommes l'instinct fait plus que le savoir, ils devinent bien plus qu'ils n'apprennent, et ils out plutôt l'air de se souvenir que de s'instruire par l'expérience.
Enfin, si les façons d'agir et de parler de Jean Bart en s'adressant à des seigneurs paraissent fort étranges à une époque ou la hiérarchie el le respect des classes étaient si scrupuleusement observés, je répondrai que tous les documents recueillis sur Jtan Bart ne le montrent pas une fois intimidé ou gêné dans sa naïveté de matelot par l'influence du rang quelque élevé qu'il soit, depuis la scène qui vient d'être retracée jusqu'à ses entrevues avec le roi et la reine de France, devant qui on le retrouvera tout aussi naïf el tout aussi à son aise qu'avec MM. Cavoye el d'Harcourl.
Cela est encore uo de ces traits typiques, saillants, arrêtés, qui donnent à la ligure de Jean Bart un caractère si original, et si contrastant avec les habitudes cl les mœurs de ce siècle grave et imposant d'ailleurs.
Le jeune marin était encore occupé à observer l'aspect du ciel et de la mer, lorsque Sauret revint sur la terrasse.
— Pouah de ces rais musqués! dit-il en entrant, pouah de pareilles senteurs! le grand surtout, la plume verte, est pirn qu'une civette... Comment des chrétiens peuvent-ils s'empuaudr à ce point de bonnes odeurs... Par saint Orner, je le déleste, ce grand là... aussi, niiu Dieu, quand il a dit méchant drôle, il fallait voir comme j'ai sauté sur mon esponton.
— Es-tu sot, vieux Sauret! est-ce que je n'avais pas moo
poignard à portée?... Hais, vois-tu... les gentilshommes ont de ces façons de dire... aussi, moi, je dis tarare, tant qu'ils t'en viennent pas a des façons de faire... mais une fois la... alors ... obi alors, comme dit le Noël. Et Jean Bart entonna d'une voix aussi retentissante que peu harmonieuse ce couplet du temps :
Du pied au poing
N'y * pas loin :
Si on s'harpaillc,
Si on s'dcbradle, '
Bon mirinier
N'y en pat le dernier.
— Don marinier n'y est pas le dernier, répéta Sauret à toute voix, en faisant chorus avec Jean Bart. Min Dieu, notre jeune
tait avec une furieuse grâce des noêls que je suppose océaniques, sans l'aflirmer, car il faut être véridique, et même qu'elle s'accompagnait d'une manière de trompette naturelle faite d'une prodigieuse conque marine toute resplendissante d'or et de diamants dans laquelle elle souillait et...
— Oh I s'écria Jean Bart en l'interrompant et éclatant de rire, ohl le fameux animal a mettre dans le bestiaire merveilleux... Cette sirène chantait, tandis qu'elle soufflait en même temps dans sa conque, véridique Siurt t!
— Oui, oui, notre jeune monsieur, répondit intrépidement Sauret, elle chantait et soufflait a la fois; ce qui est bien naturel et véridique, puisque, comme sirène, elle tenait à la fois de la femme et du poisson ; or, elle soufflait qui pour le poisson, i preuve la geru baleinière naturellement souillante-, et elle
Da, moniteur, je n'y pensais plus ; car si tous avici été trop dans les chauds, moi je me serais mis dans les brûlants. — v\ci 40.
monsieur, ajouta-t-il, quelle superbe voix vous avez! ça me donne des frissons de plaisir, et ça me rappelle, révérence parler, qu'étant une fois a six-vingts lieues de cette côte qui borne a l'ouest les Etats du grand-duc de Moscovie, nous entendîmes et nous vîmes une des plus galantes sirènes qu'on peut imaginer.
— Eh bien I vieux Sauret, dit Jean Bart avec un sourire dubitatif, eh bien, alors, il fallait la marier à ton homme marin qui avait la figure d'un êvéque.
— Je ne sais, notre jeune monsieur, si ces évéques-marinsla font aussi vœu de chasteté; je l'espère, du moins, pour le salut de leur Ame. Mais, pour en revenir » celle toute galante sirène, dussé-je de ma vie ne toucher ni pain, ni chair, ni poisson, notre jeune monsieur, si je ne vis pas, ou si nous ne vîmes pas si bien cette sirène, qu'il m'est resté dans la mémoire qu'elle nageait à l'aide d'une longue queue écaillée d'azur, et que, révérence parler, le chapelain du navire rougit terriblement, et se sauva par vergogne a fond de cale, pour cause de nudités de cette impudique, qui, le corps a moitié hors de la mer, ckan-
chanlait qui pour la femme, à preuve la gent féminine, naturellement chantante!
— Et en quel patois est-ce que cette galante sirène chantait ces nocls océaniques, toujours irès-véridique Sauret?
— Mais en patois sirèuique, je suppose, répondit le marinier avec une effronterie imperturbable.
— Sauret, mon imi, je te dirai comme feu mon père, tu iras au grand diable d'enfer, par tous les damnés mensonges que lu fais.
— Je vous jure, notre jeune monsieur...
— C'est bon, c'est bon, donne-moi mes armes, qui sont là dans le bahut; prends aussi l'arbalète , le nocturlabe (1), et
(1 ) Le nocturlabe était un instrument dont on se servait .ilor- pour trouver, dans toutes loi heures do la nuit, combien l'étoile du nord est plus haute ou plus hanse que le pote. On le nommait aussi (faudrait aux rïoisri, parce qu'il montrait de nuit les heures par le moyen des étoiles qui ne se couchent pat. Ou se servait, dans lhéitii«phcre septentrional, des étoiles de ta Crandc-Oursc pour celle opération, parce qu'elles sont plus remarquables que tes autrei qui sont plus pré* du pôle nord ; mais au delà de la licnc on PC terrait de k CroUadi, constellation de quatre étoiles qu'on distingue facilement.
va prévenir Jacques et Honain qui dorment à cette heure dans la caravelle, car nous allons saillir dehors; lu lèveras l'aloigne (1 1 de l'ancre, tu feras pousser au virehnt (2) jusqu'à ce que l'ancre sou bossée, on mouillera seulement un barpeau (3; sur les roches.
— Oui, notre jeune monsieur, dit Satire!. Eh ! eh ! voici dès aujourd'hui votre capitainerie qui commence, en attendant les chausses de maître... A dix-sept ans, commander une caravelle, c'est ça qui est un régal ! à part que nous soyons pris ou coulés par les Anglais avant d'arriver aux banrs d'Harwich ; mais a part cela. Seigneur Dieu! qnel malheur que maître Cornille ne .«oit plus de ce monde pour être fier de vous !
— Hélas! oui. Saurel; mais le bon Dieu n'a pas voulu: aussi, sainte-croix! je la garde bonne aux Anglais... cl que je ne m'appelle pas Darl, si un jour je ne venge pas sur eux la mort de mou père, comme dans les temps je me suis vengé de ses blessures sur ce galopin de John Brish, et pour ne pas attendre trop .. sainte-croix! j'ai bien envie...
— De quoi, notre jeune monsieur?
— Bah ! je puis te dire cela, a loi... c'est le fameux Ruvler qui commande les Hollandais, que ces plumets vont rejoindre, il est-ce pas?
— Oui, oui, Michel Ruyter. Ah! min Dieu! c'est là un capitaine... et doux aux mariniers comme la mer aux poissons, a ce qu'en rapportent les Zélandais.
— Eh bien ! Sauret... on va faire bataille 11... bataille contre les Anglais! si j'en pouvais être... hem, Sauret.
— \ pensez vous, min Dieu I c'est tout au plus si on vous y recevrait gourmette ou novice.
— Qu'est ce que cela me fait, pourvu que je tire du canon sur les Anglais, ou que j'en voie tirer, .mais là... de bien près?
— Je sais bieu que la fortune est belle, et qu'il faudrait être plus que madame Eve pour résister a la tentation de celte pomme
d'artillerie.
— Allons, dil Jean Barl d'un air résolu, après avoir réfléchi un moment, allons, c'est dit, je resterai a bord des Hollandais, s'ils veulent de moi.
— Et la caravelle de mai te Vatbué?
— Tu la ramèneras.
— Et je vous laisserais seul au milieu de celte flolte, comme un pauvre hareng dans un banc de marsouins ! Vous avez cru cela du vieux Sauret, qui a mangé le pain de maître CorniHc pendant dix-sept ans?
— Ah ça, voyons! écout-*, Sauret, si je m'embarque la comme matelot, il faudra que lu l'embarques de même, et je ne veux pas ça, non . je ne veux pas; lu es vieux et fatigué déjà... car voilà sept ans que tu ne me quires pas; non, encore une fois non, çn ne se peut pas
— Mais, notre jeune monsieur, est-ce que je quittais maître Cornille, donc?
— Mais, vieil entêté, tu étais plutôt comme maître que comme matelot à bord des navires de mon père , et depuis sept ans tu fais le métier de haie-bouline, et le tout pour me protéger ni plus ni moins que si j'avais été ton fils.
— En cela, notre jeune monsieur, vous faites trop d'honneur au vieux Sauret, en disant que j'étais comme votre père... Ah! min Dieu! min Dieu! je vous aimais bien déjà... mais voilà une parole qui fait que je ne saurai plus comment vous aimer asset.
En disant cela, le digne matelot essuyait ses yeux du revers de sa manche.
— Es-tu béte, va, vieux Saurel! dit Jean Bart aussi fort ému, en se tournant du côté de la muraille pour cacher une larme qui voilait son regard.
Mais Sauret, ayant vite réprimé son accès de sensibilité, ajouta d'un air gai :
— Qu'esi-ce que vous dites donc, que je vous protégeais, notre jeune monsieur? ab, bieu oui!. . min Dieu, vous n'avez
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pas besoin de moi pour cela... vous gavez bien vous protéger vous-même; car le bon Dieu vous i fait la faveur de vous distribuer une paire de poings et une paire d'épaules qui, grâce à lui. ne vous ont jamais fail faute; aussi je vous ai vu souvent vous démêler au Texel, au Helder ou à Calais, dans les riolte* des matelots; et sur la cote d'Irlande donc! avec les casaques jaunes! Ainsi ce n'est pas comme protecteur, notre jeune monsieur, que je vru* rester près de vous, c'est comme spectateur d'une prodigieuse flolte de guerre; ainsi, si vous restez avec Ruyter. comptez bien que j'y resterai.
— Mais la caravelle, vieux fou, la caravelle!
— La caravelle! eh bien! noire jeune monsieur, esl-ce que ces trois garçons qui y resteront ne peuvent pas la ramener ? ils sont honnêtes, on peut s'y fier. Aussi bien, depuis le jour où ce diable de Yalbué a fait le prévôt et le bourreau à bord du Cochon grtu, il me cause une manière de dégoût et d'horreur, et pour cela encore je préfère ftuyler.
— Tu le veux, Sauret, va comme il est dit ; aussi bien j'en suis aise ; cours vile à la caravelle , car ces enrubanés vont arriver, et il faut de bons yenx pour sortir du Keneau. ma'gré la pleine lune... nue foi* hors de ce banc, le sud Foreland, le nord Foreland, et le Galoppcr seront nos enseignes jusqu'aux wesl-rocks... allons, va !
A peine Sauret était-il parti que MM. de Coislin, d'Harcourl cl de Cavoye arrivèrent suivis de leurs laquais qui portaient quelque peu de bagage.
— Allons, allons messieurs, dit Jean Bart, voici la minuit qui sonne à la paroisse ; dépéchons, dépêchons.
Puis, précédant les trois gentilshommes, il descendit lestement les degrés taillés dans le roc qui aboutissaient'à la baie où était mouillée la caravelle (I).
Un quart d'heure après, le léger bâtiment, doublant la pointe de Keneau. courait au nord-esl favorisé par la brise et le jusant.