‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 62 sur 120 · LETTRE DE M. DE TOUHVII.IB · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. DE TOUHVII.IB

< Agotla, 2 septembre 1675.

« Bien que je ne me sois pas fort étendu sur les circonstances du voyage que j'ai fait au golfe de Venise, je craindrais que ma lettre ne vous ennuie si je ne savais pas que M. de Vivonne a pris toutes les précautions possibles pour empêcher que vous ne sovez importuné des lettres de l'armée navale, et s'il n'avait pas jugé a propos d'envoyer en France à l'insu de tout le monde, afin que vous ne sussiez que par lui tout ce que nous faisons et tout ce que nous ne faisons pas ; mais, comme il est important que vous sachiez exactement les choses que j'ai a. vous écrire aujourd'hui, je prendrai à mon tour mes précautions, afin que ma lettre parvienne jusqu'à vous, et peu s'en est fallu que je n'aie frété une barque à mes dépens, afin de la charger de mon paquet. Cette pensée qui m'est venue n'est pas sans quelques difficultés, et, tout bien considéré, je crois qu'il vaut mieux tenir ceci prêt en attendant une occasion favorable et assurée. Ainsi vous serez avrrli tôt ou tard de la manière dont les choses se passent, étant persuadé que je ne cours aucun risque a vous parler à cœur ouvert, comme j'ai toujours fait, et que vous aurez la bonté de brûler ma lettre. Il serait fâcheux à toule la marine que les officiers généraux ne fussent en droit de rejeter sur M. deNivonne le ridicule de la retraite de Melazzo, et il était de notre honneur à tous qu'on ne tint pas plus longtemps les vaisseaux dans le port Cestpour cela que l'on me détacha du coté

du golfe, et qu'ensuite M. d'Almeras étant arrivé avec six gros navires, l'on forma l'entreprise d'aller brûler les vaisseaux espagnols jusque dans le port de Naples. M. de Vivonne alla a ce grand dessein avec une confiance admirable, et les difficultés ne lui parurent considérables que sur le point de l'exécution. Il exclut torts les capitaines du conseil, où l'on prit la résolution de ne pas exposer les vaisseaux du roi. et de retourner à Mes sine comme on en était venu. Je crois qu'il vous aura fait savoir le bonheur qu'il cul de trouver pendant un calme plusieurs barques chargées de blé, sans quoi les murmures des Messinois auraient été grands. M. de Terron, qui est plein de zèle, était malade, et sa -maladie fut cause qu'on demeura plus de quinze jours sans rien faire, et qu'on n'eut guère d'égards aux plaintes que tout le monde faisait de ce que nos vivres et le temps se consumaient pour rien. Enfin ce que j'avais fait a Barletle et û Regge étant suffisant pour convaincre que les propositions d'aller chercher du blé sous le canon des places ennemies n'étaient pas des propositions extravagantes, et la nouvelle du passage des Hollandais en cette mer étant venue, et la crainte de retomber dans la disette des vivres se renouvelant â l'entrée de l'hiver, le conseil de M. de Vivonne conclut, d'après l'avis du conseil, qu'il fallait tenter le pillage d'Agosta, et l'on partit exprès pour cela, sans ordres, sans signaux et sans rendes-cous, le jeudi 15 août, avec vingt-neuf vaisseaux, vingt quatre galères et douze brûlots, et l'on crut qu'avec cela nous pourrions entrer dans ce port, malgré les cinq forteresses qui en font la sûreté. C'était la tout le dessein, et même on laissait entrevoir qu'une aventure comme celle du retour de Naples satisferait 1 ambition de ceux qui nous conduisent, cl que deux ou trois barques chargées de blé, si on les pouvait trouver, était tout ce qu'il fallait, selon eux, pour ôler le ridicule de ce petit voyage. Nous arrivâmes le 17 a la vue d'Agosta. Comme je vis qu'on ne nous avait donné aucun ordre, j'allai a bord de M. do Vivonne pour savoir de quoi il était question, et je m'offris d'entrer le premier daus ce port, comme en ayant plus de connaissance que personne : voilà ce qui fut cause que j'eus la tête de tout le détachement. Je ne vous conterai point les particularités d'une aventure dont la fortune mérite toute la gloire. J'aurais intérêt que cela ne fût pas ainsi, puisque personne ne partage avec moi l'honneur d'avoir pris Te fort Davolas, qui est la première, la plus fut te et la plus importante des cinq forteresses, et que c'est cette prise qui a donné le branle â tout le reste ; mais les Espagnols y ont plus contribué ni que moi ni que personne, et, sans leur négligence et leur lâcheté, ils seraient encore les maîtres de ce poste, qui est plus important qu'on ne saurait se l'imaginer. J avoue que la manière brusque dont on les attaqua mérite des louanges, et que ce fut en partie ce qui étonna les ennemis ; mais enfin, si des Français avaient fait la même chose, ils seraient déshonorés, et ils mériteraient d'être punis. La plupart des capitaines montrèrent de la bonne volonté, et il n y a pas jusqu'au petit Villetlc qui eût voulu que la canonnade eût duré plus longtemps; je vous le cite, parce que c'est une chose extraordinaire â un enfant de dix ans que d'avoir souhaité d'être blessé pour être mis dans la Gazelle. Son père n'était pas du détachement; cependant il reçut et tira les premiers coups. Monsieur le général lui envoya un ordre pour carguer ses voiles, afin de laisser passer le détachement. Mais, pour revenir â des choses plus importantes, je crois que ce ne sera pas un mal pour les affaires du roi que ce soit M. du Quesne qui nous mène chercher les ennemis; il me parait aussi bien intentionné qu'il est habile et capable. Je vous demande en grâce, monsieur, si on désarme quelque vaisseau, que j'en sois du nombre, afin d'aller à Paris pour vous faire ma cour, et de me tirer avec votre protection de l'état de capitaine de vaisseau à un plus grand. Je ferai toujours mon devoir, et je vous regarderai uniquement comme la personne du monde pour qui j'ai plus de respect.

* Le chevalier de Tourville . u (Archives de la marine, à Versailles.)

On voit, par celle Irllre de Tourville, toutes les fautes graves

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