LETTRE DIT CHEVALIER DR VALUELLE AU MARQUIS DE SE1GSELAV
t De Toulon, S novembro 1675.
« Monseigneur,
« A mon retour de Marseille, où j'étais allé par ordre, el pour hâter la levée des soldats et des matelots dont nous avons besoin pour remplacer les racrts et les invalides de nos équipages, M. du Quesne m'a communiqué la lettre qu'il a plu i Sa Majesté lui écrire, el demande mon avis sur la jonction des vingl vaisseaux qu'il a ramenés à Toulon avec les dix qui sont demeurés a Messine.
« En vérité, monseigneur, je n'ai pas été médiocrement surpris d'apprendre de sa propre bouche qu'il n'a point pria de mesures avec M. de Vivonne pour une affaire si importante au bien du service, et suis aussi fort étonné de ce qu'il n'a amené avec lui ni pilote du Phare ni felouque du pays pour envoyer des nouvelles quand nous serons dans ce voisinage ; cependant il veut entrer par le nord, cl il vous l a écrit.
« Si j'en étais cru, nous passerions parle sud, à cause qu'il n'y a rien i craindre par la que les ennemis : et, ayant à les voir, il vaut, à mon avis, beaucoup mieux les rencontrer en un lieu propre a chicaner et a se ménager, que dans un où il faut tout donner a ta fortune, et où nous ne pouvons combattre qu'avec désavantage. Je l'ai dit a M. du Quesne, et je ne puis m'empécher de vous l'écrire.
■ Si les Espagnols sont mailres de la tour du Phare, comme il y a apparence, puisque, avant noire départ d'Agosta, mi di-
sait que M. de Vallavoire n'y avait laissé que dix hommes de garnison, les ennemis occuperont |e poste de la madone de la Grotte et de Sainte-Agathe, el, cela étant, ils auront le vent sur nous, si nous entrons avec lo nord-ouest, qui est celui que nous devons souhaiter.
« Cet avantage est Irês-considérable dans un canal étroit, et dans lequel on doit compter pour perdus tous les vaisseaux qui seront dégréés ou démâtés, à cause du calme et de l'inégalité rapide du flux et de marée de ce phare. Les ennemis ne les craignent pas, parce qu'ils ont des galères pour les remorquer, et de plus la terre pour amie.
< On dit que nous mouillerons ; mais, en ce cas, on se séparera, et on ne posera les ancres qu'à soixante brasses d'eau du côté de la Ca labre, et à une portée de pistolet de terre, sans espoir de se secourir et sans pouvoir se réparer, à cause du feu continuel que les ennemis feront sur les vaisseaux nui se trouveront en cet état. Nous y avons vu F Agréable; le chevalier d'Ailly, qui le monte, fut obligé de faire couper le câble et d'appareiller.
• Ce n'est pas tout, monseigneur : cette passe est si étroite, qu'on n'y donne que les uns après les autres, et si le vent mollit ou manque, Scylla et Charybbe sont a craindre, et assurément l'arrière -garde n'entrera pas et ne suivra pas le pavillon. C'est ce qui m'arriva lorsque M. de Cogolin se sépara de moi ; c'est ce qui arriva i M. de Preully le lendemain du combat donné le i 1 février, car il lui fut impossible, et a plusieurs autres, d'entrer dans le Phare avec M. le duc de Vivonne.
« M. du Quesne devrait s'en souvenir, et il ne peut nier que. sans un peu de vent de nord-est qui souftl.i, sa capacité el son expérience n'auraient peut-être pas sauvé le Saint-Esprit, qu'il commande, et il futjnéme réduit û mouiller à grande eau ; il lui en coûta une ancre et deux cibles, et trois au Sceptre. Ce que je vous dis, monseigneur, est si vrai, qu'à son retour de Toulon & Messine il n'osa venir par le nord, quoique ce passage fût libre; et aujourd'hui, saus savoir si la flotte ennemie ou quelque escadre l'occupe, il veut faire cette route, estimant que le chemin est plus court, la jonction plus aisée, et que M. d'Almeras viendra plus facilement a nous si l'occasion se présente.
« Il est vrai, monseigneur, que le chemin est plus court, tout le monde le sait; mais il est si mauvais pour une grande flotte, et si dangereux quand on peut y rencontrer une armée ennemie, que, pour en sortir et le faire, il faut que la fortune ne nous abandonne point, et pouvoir dire de M. du Quesne ce mot de Tacite : et omnium loco fortuna; car, â moins qu'elle nous fasse trouver i l'embouchure du Phare au commencement de la marée, qui ne dure que six heures, l'arrière-garde pourrait bien n'entrer pas, et être réduite i revirer ou à mouiller, parce qu'il faut uo vent très-frais et favorable pour refouler la marée contraire, et se loger avant la nuit : c'est le bonheur que j'eus avec ma petile escadre, el que je regoùte souvent par le souvenir ; mais il ne faut pas tirer celle action en exemple. D'ailleurs, on ne hasarde que forcé d'entrer par le nord sans pilote ; nous n'en avons point, el nous n'en aurons poini si les Espagnols ont repris la tour qui est i l'entrée.
« Je sais bien qu'on dit que nous attendrons un veut frais et favorable sur les Iles, et que, s'il souffle, nous entrerons malgré les ennemis et sans appréhender le calme II est certain que cela n'est pas impossible; mais il faut tant de choses pour y réussir, que, si une vient à manquer, comme celle de voir tomber le vent, i.ous ne saurions dire ce que deviendront les vaisseaux qui n'entreront pas; et c'est à quoi M. du Quesne doit songer sérieusement, ahu que tous les capitaines sachent à quoi s en tenir. II faut pour cela qu'il donne des ordres possibles cl sans ambiguïté.
« On dit encore que M. d'Almeras; averli que nous sommes |j, pourra sortir el nous joindre s'il vente du sud ou du sudsud-esl, et qu'il pourra même suivre M. de Ituyter, en cas qu'il soit en ces mers et qu'il se détermine i venir à nous; et que,
1>ar celle manœuvre, nous mettrons la flotte ennemie entre deux eux, comme j'eus le bonheur de faire lorsque je sortis du port
de Messine pour aller avec ma petite escadre où m'appelait le bruit du canon.
a Mais on doit dire en même temps que nous n'avions affaire qu aux Espagnols, qui ne sont pas trop habiles en fait de mer, et qu'aujourd'hui nous aurons en tête un général d'expérience consommée, laquelle est fortifiée de la connaissance que les matelots du pays ont des marées II faut croire qu'il ne viendra pas û nous avec toute sa flotte, et qu'il laissera une escadre entre le cap de Rose-Corme et Melazzo, avec ordre d'amuser et combattre H. d'Almeras, pendant que lui avec le reste marchera vers nous ; et si alors un vent d'ouest-sud -ouest venait a souffler rudement, nous ne pourrions relâcher que dans le golfe de Naples, ce qui nous embarrasserait fort.
i Mais, en passant par le sud, nous avons le large, nous n'avons pas besoin de pilote, 1rs marées ne sont pas si fortes; on peut se mettre en bataille, on peut louvoyer entre le cap d'Armes et le cap Sparlitente ; on prend mieux son parti : les commandants mesureront leurs capacités. Par cette passe, nous enverrons aux nouvelles à Agosta ; et si nous apprenons que les ennemis sont mouillés à la fosse Saint- Jean, a Pendimèle, et le long de la cote de Calabre, nous attendrons un vent d'ouestsud-ouest, et, s'il souffle, nous passerons en leur dépit et conduirons bien plus sûrement les vaisseaux de charge que par le nord, si nous en menons; car ils seront entre la terre de Sicile et nous, et uous, entre eux et les ennemis ; et parce qu'il est dangereux de mouiller de ce vent aux rades qui sont proches de Messine, a cause que le fond est en pente, et que les ancres ne tienoent point. M. d'Almeras, informé par la voie d'Agosta de notre dessein, commandera les chaloupes des vaisseaux de son escadre, pour porter a bord des premiers qui arriveront au mouillage le bout des haussiéres et des grelins frappés à terre.
« S'il vente sud ou sud-sud-esl, et que ce vent soit accompagné de pluie et de brume, comme il arrive souvent, nous passerons à la faveur de ces brouillards ; et s'il est forcé, mon sentiment serait de sortir par la passe du nord, et que M. d'Almeras nous suivit, ou qu'il prit l' avant-garde dès qu il nous verrait
{aral tre ; car nous nous joindrions avec plus de facilité, et les âtimenls de charge pourraient mouiller. 11 est vrai que les ennemis, de ce vent, peuvent nous suivre, occuper le passage, et que pour nous l'ouvrir il faut les percer; mais aussi nous pouvons différer notre entrée dans le Phare, et attendre le \enl qui nous donne plus d'avantage, plus tranquillement et avec plus de sûreté que par le nord ; car nous avons du terrain, c'est-àdire de la mer devant nous. Nous ne donnons pas tout à la fortuoe : la bonne conduite et la bonne manœuvre auront part au succès de nos actions; nous prendrons conseil de M . de liuyter. nous nous réglerons sur sa mine, sur sa contenance.
« Par la passe du nord, comme vous voyez, mrHe dangers à essuyer, mille difficultés à vaincre : il faut parement de la fortune et du courage ; on peut se disculper sur cette bizarre, sur le veut qui manque, sur les calmes qui sont décevants, sur le transport des marées; parle sud, quasi point d'excuse
« C'est mon avis, monseigneur, que ju soumets à celui de mes supérieurs, et que je vous supplie d'examiner, et de considérer de plus que les vaisseaux qui seront maltraités, en cas d'un combat, ont une retraite à Agosta, et qu'il n'y en a pas pour eux au nord. Tout ce que je vous dis est purement pour monseigneur votre père et pour vous ; s'il y a quelque chose de bon et qui vous plaise, je me saura.i gré de vous l'avoir mandé, cl je desavoue tout ce qui ne vous paraîtra pas tel : le zèle que j'ai pour le service exerce continuellement mon esprit. Celte affaire est très-délicate; les avis sont partagés.
• Ce serait un coup d'importance, s'il était possible de persuader à M. de Yivonne de laisser sortir M. d'Almeras par la passe qui sera libre dès que les ennemis seront en ces mers, pourvu que nous eussions un rendez-vous assuré; il uous en reviendrait (le grands avantages : mais nous n'avons pas de temps poureela; et, a moins d'un ordre exprès du roi, jamais M. le duc de VIvonne ne consentira i son départ. Nous en parlerons incessamment avec M. du Quesne. Ne lui en déplaise, je soutiendrai toujours que nous ne ferons rien de glorieux ni d'utile pour le service, si nous allons à Messine par le nord, » moins que le
ciel s'en mêle et qu'il s'en mêle fortement : le contraire peut arriver par le sud ; ce que j'y trouve de pis, c'en la longueur, et qu'un coup de vent nous peut séparer; les ennemis sont exposés au même accident. Nous sommes en hiver, les jours sont courts, nous avons de bons vaisseaux, de braves capitaines : meltez-les en des mers où ils ne soient pas resserrés par les terres ni retenus par les calmes, et où ils puissent se manier.
t J'espère, monseigneur, que nous ferons bien notre devoir, et qne les ennemis ne feront pas tout ce qu'ils peuvent et tout ce qu'ils doivent; ils sont forts assurément, mais M. de Ruyter est sage, et il n'est pas dans ses bancs; il aura de la peine a conserver ensemble sa flotte. Au reste, je ne vous garantis que mon intention, qui est bonne, et ce qui dépend purement de moi, qui suis prêt de partir il y a plus de huit jours. Je me donnai l'honneur de vous écrire qu'en douze je n'aurai rien à faire, et je n'y ai pas manqué. Faites-moi celui de croire que je suis avec plus de reconnaissance et de respect que personne du monde,
« Votre très-humble, très-obéissant et très-obligé i
« Le chevalier de Vu.bei.le. »
(Archives de la marine, h Versailles .
Enfin, celte lettre de du Quesne, annotée de la main de Colberl, résume les différentes propositions des officiers généraux consultés a ce sujet, et prouve que, contre l'avis de Valbelle, il a été résolu que la jonction s'opérerait par le passage du nord.
* LBTTKB DB DU QCESRB A COLDERT.
1 19 novembre 167t.
cur,
<i Je reçois la dépêche que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser, du 8 de ce mois, où je vois que Sa Majesté approuve assez nos avis sur la jonction par le nord du passage du Phare, pour, en cas que nous trouvassions les ennemis et le vent contraire pour entrer, il serve en ce cas & nos dix vaisseaux pour nous joindre ; et comme, depuis les premiers jours de ce mois, nous recevons avis de Livournc et de Gênes de l'arrivée de Ruyter à Cadix, et par un vaisseau anglais qui a navigué avec lui de Cadix a Alican, que ce Hollandais allait aux Alfages et à Barcelone, côtes de la Catalogne qui sont les endroits où la tartane que j'ai envoyée pourapprendre de leurs nouvelles doit passer, laquelle apparemment les trouvera a ladite cote. Ainsi l'on attend dans peu de jours des avis certains, ladite tartane n'ayant pas passé outre jnsqu'en Alger.
« Comme il vous plaira le remarquer par la copie de l'instruction que j'ai baillée a celui qui la commande, que je vous envoie ci-jointe, et, en cas qu'elle ne retourne pas avant noire partance, je laisserai ordre à Toulon pour que ladite tartane nous suive par la route que nous résoudrons de faire lors de notre partance, suivant ce que iscus apprendrons de plus certain du lieu où seront les ennemis, toujours daus le dessein de les combattre, s'il se peut, avant notre jonction, ou de joindre nos dix vaisseaux à Messine : l'un des deux pourra bien arriver si les Hollandais attendent en Catalogne les quatre vaisseaux des leurs qui ont entré a Cadix avec un grand vaisseau espagnol qu'ils étaient allés prendre en Biscaye, ou même si don Juan d'Autriche s'embarque, ce qui n'est pas une affaire si facile par la grande suite qu'il mène avec lui.
E<\ marge, Ht h « Mais, monseigneur, en cas que nous joimam de Cilbtri gnions nos jjx vaisseaux avaut que ceux des « Cet y irii-im- ennemis le soient, il est très-nécessaire nue portai. Il f»ui Sa Majesté ordonne précisément à M. le duc en prl«riu ruy ,je Vivonne de prendre résolution sur-le-champ prompt- (lc fairc ressortir l'armée pour aller chercher ment .' Ruyter en quelque lieu que l'on apprendra qu'il
soit, ou au moins de s'opposer a sa jonclioD avec les Napolitains.
« Il sera aussi besoin, monseigneur, que j'aie M ordre du roi, pour, en tas que notre jonction se fasse avec lesdils vaisseaux hors de la vue de M. le duc de Vivoune, de pouvoir prendre le p;irti le plus expédient pour prendre avantage sur les ennemis. Je vous demande ceci nar prévoyance, afin que nous ne perdions pas Je temps à Messine inutilement,' ui ailleurs, dans le temps où les moments sont précieux. in d$ la mam Jt m Par exemple, si présentement nous étions coibrrt en état de faire voile, les venus étant comme ils c II a raison: prm- le son' au nord-est, je serais d'avis de partir et ilrcl'avimlu my d'aller droit à Barcelone, si nous étions cern ruptttar. . ,ains j v ,rouver |es Hollandais. J espère, monseigneur, que par le premier courrier vous aurez été informé si les Hollandais sont encore en Barcelone , et s'il est vrai que don Juan s'embarque pour la Sicile, où, en te cas, les deux mille soldats dont je vous ai parlé seraient bien utiles, notamment à Auurusla.
« Croyez, monseigneur, que je fais mon devoir par la diligence et l'ordre requis pour cela. La décision pour le vaisseau de M. de Langeron et de celui du chevalier de Lafayette m'embarrasse ; le service voulait que l'on se servît du sieur de Montreuil qui est un bon sujet. Au-
tant que le temps l'a pu permettre, j ai fait voir aux capitaines que j'ai pu voir la faute qu'ils ont faite d'avoir, contre mon avis, écrit la lettre
'coiZT" * 1u ''s onl. ,ous s'e0^'- vt qu "e leur arrive plus pareille affaire. Le trésorier d'ici ne de-* a Examiner Ij dif- meure pas d'aecord de ce que vous me faites HMtwr. » l'honneur de me dire sur les appointements et table.
« Je suis avec respect et obligation, « Monseigneur, « Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« DO QutSNE. »
[Archive» de lu nt,arine, à Vertailles.)
On n'a attaché autant d'importance à tous les précédents et préparatifs de cette expédition que parte qu'elle fut d'abord une des plus importantes de celte époque, et puis parce qu'elle amena les fameux combats de janvier et d'avril 1676, celui d'avril surtout, qui coûta la vie à Ruyter.
Et, d'ailleurs, duQuesue et Ruyteraux prises, c'était un beau et noble spectacle. Aussi avons-nous voulu donner ces grands détails, qui servent, pour ainsi dire, d'exposition à ce sombre et magnilique drame, à ce grand combat digue des héros d'Homère, pour lequel Ruylcr partit, ainsi qu'on va le voir, avec un secret pressentiment de sa mort en disant a ses amis : « Je ne « reviendrai pas de cette campagne. »