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CHAPITRE XL

Pour expliquer la cause du pressentiment de Ruyter, il faut remonter un peu vers les temps antérieurs, puis exposer aussi les motifs qui obligèrent les Sept-Provinces à envoyer des forces navales au roi d'Espagne; ensuite on {«'occupera des particularités du départ et de la navigation de Ruyter lorsqu'ils' agit de conduire ces vaisseaux dans la Méditerranée.

Vers le mois d'août 1673, la république des Sept-Provinces avait envoyé à Madrid M. Adrianz l'aats, conseiller de la ville de Rotterdam, afin d'engager Sa Majesté Catholique à s unir plus étroitement avec la république, et à déclarer la guerre à la France. Le comte de Monlerey, persuadé que la perle des Scpll'rovinces entraînerait infailliblement celle des Pays-Bas, appuyait de tout son pouvoir les propositions de M. Paals; aussi

ce traité d'alliance fut-il conclu à Madrid le 50 août de cette même année 1675.

Ce traité portail en substance : « Que, pour assurer le rétablis- < sèment de la république el la conservation dus Pays-Bas, me- « nacés d'une ruiue prochaine par le progrès des armes enne- « mies, Sa Majesté Catholique consentait à contracter, avec les « Sept-Provinces, une nouvelle alliauce; —qu'on se garantirait « réciproquement les traités déjà faits, et ceux qu'on ferait à « l'avenir avec d'autres souverains; — que, lorsqu'un des deux « alliés serait attaqué et obligé d'en venir à une guerre ouverte, « l'autre allié joindrait ses forces à celles de l'attaqué, afin de « contraindre l'attaquant à la paix ; — qu'on n'accorderait pas « de suspension d'armes, et qu'on ne ferait ni paix ui trêve sans « un consentement mutuel ; — qu'on ne conclurait pas de paix « que Sa Majesté Catholique ne fûl remise en possession de tou- « tes les villes, places et pays oui lui avaient été enlevés par le « roi de France depuis la paix des Py rénées. — Sa Majesté Ca- « tholique s'engageait non-seulement a entrer dans une guerre « ouverte avec le roi de France s'il refusait la paix à des rondi- « lioDs raisonnables, mais ù faire agir les armées du gouverne- « ment des Pays-Bas à la première réquisition des Etats, même « avant que la ratification fûl venue à Madrid ; enfin, Sa Majesté « Catholique, par un article séparé, promettait de rompre avec « l'Angleterre si l'on ne pouvait conclure au plus tôt un bon « accord avec cette Couronne. »

D'après la teneur de ce traité, le roi d'Espagne réclama l'intervention des forces navales de la république lors du soulèvement de Messine ; et, après plusieurs délais, I eurs hautes puissances se résolurent d'envoyer une escadre dans la Méditerranée pour se joindre à la flotte espagnole.

Michel Buyter, en prenant par ordre commandement de ces vaisseaux, devait, trouver la mort d'un marin dans cette éclatante' et glorieuse campagne, la dernière où il putdéployercette longue expérience, ce calme, cette sûreté de jugement, si victorieusement prouvés déjà dans quarante combats, dont quinze batailles rangées : car Ruyter fut, sans aucun doute, un des plus grands hommes de guerre qui aient jamais vécu.

Général, capitaine, matelot, il devait à l'espèce mênfe de sa longue et laborieuse carrière une foule de connaissances pratiques presque toujours négligées des meill eurs amiraux. Ainsi, pas de pilote ne possédait mieux que lui l'atterrisscment des ports, le gisement des écueils, des bancs, des bas ou hautsfonds de tous les parages où il avait navigué. Toujours la sonde a la main, doué d une mémoire locale merveilleuse, notant chaque jour ses observations nautiques ou astronomiques sur son journal, Ruyter, fort de cette rare expérience, pouvait alors d'un seul et rapide coup d'œil démêler sa route ou choisir sa position de combat parmi un labyrinthe de dangers, et imprimer ainsi à la marche ou aux évolutions de ses escadres je ne sais quelle allure prompte, facile et décidée qui lenail du prodige.

J'oubliais encore la connaissance approfondie de la direction des courants, étude importante, alors fort négligée, et qui pourtant aida tant de fois el si puissamment Ruvler a gagner ou tenir le vent sur des adversaires mieux postés,' mais moins instruits que lui.

D une vigilance et d'une activité merveilleuses, hormis quel-

de la république le ainsi qu'on l'a dit.

ques courtes heures de sommeil, toujours sur le pont de son vaisseau, surveillant avec dignité, mais incessamment, l'exécution des ordres qu'il avait donnés comme amiral, Ruyter savait entretenir et stimuler par sa seule présence le zèle de ses lieutenants et de son équipage, et cela parce qu'à tant d'autres moyens d action l'amiral joignait encore une indicible puissance d'attraction qu'il exerçait sur les matelots ; car. on le sait, ils l'appelaient le bon Père, et éprouvaient pour lui celle affection profonde, et, pour ainsi dire, fraternelle, irrésistible, que le peuple a presque toujours pour ceux qu'une éclatante fortune a lires de son sein, et qu'il n'accorde jamais, même i mérite égal, à uu chef de l'aristocratie, qui ne peut tenir aux masses par ces racines profondes el indestructibles, par ces liens mystérieux et sympathiques que l'homme du peuple y laisse toujours. Aussi

généralement le peuple se dévoucra-t-il pour le premier, el ne fera-l-il qu'obéir au second.

Kl puis, il faut le dire, cette extrême simplicité, celte bonhomie naïve qui rayonnait si placidement sur le front de Ruytrr parmi tant de gloires, et qui portail jusqu'à IcnlhousiasmeTadoration de ses matelots pour lui; cette admirable modestie, en un mot, était non-seulement un des traits les plus fortement accusés du caractère de Ruyter, comme expression d'une vertu morale et religieuse, mais avait encore été un des plus sûrs et des plus merveilleux expédients de sa fortune militaire.

Je m'explique, L'homme intimement convaincu de cette hypothèse, qu'il ne peut y avoir de victoire certaine sans f a.uistance île Dieu ; l'homme qui disait : Je ne suis dant toutes chose*, victoire ou défaite, que Finstrument de la volonté de Dieu, devait conclure de ceci qu'il ne fallait ni abuser d'uu succès octroyé par Dieu, ni désespérer d'une défaite voulue par lui. Eh bien f cette sage modération dans la victoire, qui fait en cueillir sûrement tous les fruits, au lieu de la compromettre par une ardeur insatiable ; ce courageux espoir, malgré le désastre, qui fait trouver, an milieu d'une défaite, tant de ressources inespérées : ces deux vertus stratégiques, morales ou religieuses, ces deux qualités des plus indispensables à un grand homme de guerre, Ruyter les posséda toujours à un haut degré. Ses attaques promptes, vigoureuses, mais sagement ménagées; ses retraites calmes, mais menaçantes, en donneraient mille preuves, tant il est vrai qu'une nature forte et supérieure peut s assimiler heureusement l'esprit de certaines théories, de certaines croyances qui seraient mortelles pour tout autre.

Eu un mot, et à part de cette dernière question, ce fut doue le savoir de cet amiral dans toutes les parties de la navigation, depuis le pilotage jusqu'aux combinaisons de la plus savante lactique navale ; ce furent, dis-ie. ces éléments si multiples qui. concentres, fondus en une seule mais immense faculté, formèrent le rare et vaste génie de Ru v 1er.

Mais revenons à la flotte que les Scpt-Provinces devaient envoyer au secours de Messine, et qui devait être commandée par Ruyter, habitant alors la ville d'Amsterdam, dont il était bourgeois.

A l'angle gauche de la place de la cathédrale de cette ville, on voyait une maison d une modeste apparence : son toit, assez élevé, mais très-inclinè, s'abaissait rapidement vers les cinq frontons, hauts et contournés, des fenêtres de la façade; un perron de grès, soigneusement lavé, conduisait à une porte de chêne, garnie de larges clous de cuivre qui reluisaient comme de l'or.

Otte maison était « elle de Ruyter.

Or, le 25 juillet de celte même année 1675,1e vieil amiral était retenu chez lui par les souffrances d'une nouvelle et violente attaque de gravelle. maladie dont Ruyter ressentit souvent le* cruelles atteintes.

Il était environ sept heures du soir; le ciel était pur el bleu; le temps calme; l'air chaud. La scène suivante se passait dans le jardin de la maison de l'amiral.

Selon la mode du temps, les allées decejardiu, droites, larges, régulières, et couvertes d'une poussière de grès line et blanche, étaient entourées de bordures de buis d'un vert sombre, taillé de mille sortes, ici se découpant en festons, la se dessinant en groupes de figures d'hommes et d animaux d'un aspect étrange; ailleurs se creusant en niche pour recevoir la statue d'un marin de renom, assez grossièrement travaillée, peinte de couleurs tranchantes, mais puissamment équarrie, dans le chêne, par quelque mattre sculpteur du porl d'Amsterdam.

Vers le centre de ce jardin, il y avait un grand bassin rempli d'une eau limpide ; ses bords étaient revêtus de carreaux de faïence du Japon, bleus et blancs, et, en son milieu, s'élevait un robuste Neptune de marbre, ça et la bruni par le temps, et que soutenait un rocherfaclice, dont les pierres couvertes démolisse paraissaient l'ècueil ordinaire de plusieurs petits vaisseaux de Lois, jouets dignes d'ailleurs de la petite-fille de Ruyter. J'oubliais encore qu'autour de ce bassin on voyait en assez grand nombre de magniliques poules flamandes jaunes <•! noires, ainsi qu'on l'a déjà dit. extrêmement favorites du vieil amiral, et

pensée qui rend tout a coup si grandiose cette

parmi lesquelles étaient admises quelques pintades grises à tète écarlate, ainsi qu'un paon nui faisait royalement miroiter au soleil l'or et l'azur de son plumage diapré. Enfin, au bout de la longue allée, que ce bassin coupait par la moitié, on voyait un cabinet de verdure entouré de massifs de rosiers de toutes espèces et de toutes couleurs, que l'amiral aima toujours avec passion. Quelques tiges de ces jolis arbustes ayant enlacé le tronc lisse et argenté de deux grands frênes placés à l'entrée du berceau, en retombaient mollement, et s'y balançaient eu souples guirlandes, dont les feuilles vertes el les fleurs roses se dessinaient a merveille sur le fond obscur de l'intérieur de ce frais réduit, où se tenaient alors Ruyter et sa famille.

Il faudrait le pinceau suave, naifet puissant de Gérard Dow, d llolbein ou de Van Dyck pour retracer dignement l'admirable tableau que présentait l'intérieur de ce berceau ; encore que de choses échappent à la peinture et qui donnaient pourtant un charme indicible, un caractère imposant a cette scène qu'on va dire! I,a profonde solitude de ce jardin, la senteur douce et fraîche de ces rosiers, le faible cri des oiseaux cachés sous les feuilles, enfin cette sublime harmonie de couleurs, de bruit et de parfums qui transporte, qui pénètre d'admiration, mais qu'où ne saurait peindr

Et puis cette

nature riante et sereine; cette pensée, enfin, que ce modeste séjour est celui de Ruyter, est celui d'un homme qui a toujours fièrement porté sur toutes les mers le noble pavillon que la république a confié à son honneur ; d'un homme qui, fort de son savoir, et calme au milieu des éclats de la foudre, a bien souvent maîtrisé les efforts de la tempête, pendant ces nuits terribles où les vagues noires et monstrueuses semblent bondir à l'horizon sur un ciel de feu; d'un homme qui a bien souvent ordonné d'un signe a des flottes de cent vaisseaux de guerre d'aller combattre d'autres flottes de cent vaisseaux de guerre! d'un homme, enfin, qui a tant de fois commandé ces sanglantes batailles qui commençaient dès l'aube et n'étaient pas finies le soir!

Et puis aussi, cette autre pensée trisie et amère que, dans six mois a peine, de tant de gloire il ne resterait qu un nom ! que, dans six mois, cette demeure si heureuse serait froide et déserte; car le cercueil du vieux Ruyter, couvert du manteau ducal, en devait sortir alors entouré d une pompe majestueuse

Ce sont, en un mot, ces sublimes contrastes, ces souvenirs, ces prévisions que le pinceau ne saurait traduire, et qui donnaient, on l'a dit, un si beau caractère de grandeur a celle habitation de Ruyter, si simple d'aillenrs.

L'amiral ayant voulu passer une partie de la soirée dans le cabinet de verdure du jardin, Anne Van Gelder, troisième femme de Ruyter, y avait fait transporter un large fauteuil nV tapisserie, où Ruyter était alors assis, enveloppé d'une longue rooe de chambre grise, retenue par une ceinture rouge. Quelques éclaircies dans le feuillage épais et sombre laissaient parvenir çà et la les chauds rayons du soleil couchant, qni éclairaient merveilleusement le vieux marin, dont la tête blanche et vénérable s'appuyait sur le baut dossier de ce fauteuil.

Ruyter avait alors soixante-dix ans. L'expression de sa figure était toujours simple, naïve et bonne ; seulement la souffrance avait pâfi et creusé son visage, ordinairement plein et coloré; tandis que ses yeux gris et perçants, animés par l'ardeur de la fièvre, brillaient d'un éclat inusité. '

Debout, le coude appuyé sur le dossier du fauteuil de Ruyter, et considérant l'amiral avec un profond sentiment de tristesse et d'intérêt, se tenait un jeune homme de vingt-quatre ans environ, d'une taille moyenne et robuste, simplement vêtu de brun, avec une écharpe et des bas orange. Son visage coloré, ses longs cheveux châtains, ses yeux gris rappelaient trait pour trait la physionomie de Ruyter dans sa jeunesse; car ce jeune homme, Engel de Ruyter, fils de 1 amiral, lui ressemblait extrêmement.

La femme de Ruyter, vêtue de noir, avec un bonnet blanc à barbe el une large fraise à la flamande, se tenait assise à côté de l'amiral sur une chaise de bois, et tournait son rouet, pendant que madame Somers, sa fille, placée près d'elle, démêlait quel-

ques brins de sa quenouille. Enfin, le gendre de Ruyter, le pasteur Bernard Somers, homme de trente-six ans, et vêtu de noir, • ainsi qu'il convenait i un ministre, assis en face de Ruyter, . avait sur ses genoux une Bible d'un grand format, tandis que sa fille Anne, âgée de huit ans, pctite-ulle de Ruyter, baissant sa jolie tête blonde, considérait avec admiration line belle gravure sur bois représentant Tobie rendant la vue à son père.

La lecture de ce saint livre, à laquelle Ruyter prenait un si religieux plaisir, que, chaque jour, a terre ou a bord, il se le faisait lire, était pour un moment suspendue, et toute la famille du vieil amiral paraissait l'écouter avec une profonde attention.

— Ce saint nom de Jonas, disait Ruyter, me rappelle que, lors de l'expédition de Chatam, j'étais sur le vaisseau le Jonas avec mou pauvre Corneille de Witt... qu'ils ont si abominablement massacré.... — Et Ruyter poussa un long soupir au souvenir de ce meurtre affreux; puis il ajouta : — Et ie me souviens aussi que ce fut a bord du Jonas que je donnai I ordre de faire avancer davantage les brûlots dans la Tamise pour y aller incendier quatre grands vaisseaux défendus par le château d'Upnor; et, bien qu'il fallût passer sous le canon de ce fort pour aller à ces vaisseaux, mes brûlots passèrent et réussirent.

— Et qui commandait ces brûlots, mon père? demanda Engel de Ruvter.

— Autant que je m'en souviens, mon fils, il y avait là le vieux Keuvenowben, puis Guillaume Willcmz,... et qui encore? ahl...

pin£&, je crois, . •■ oui, oui, Popinga. qui commandait le brûlot la Pomme d'Or.

— Et vous avez oublié le nom de ces autres braves capitaines, mon père? demanda le pasteur Somers avec un vif intérêt.

— Hélas!... oui, Bernard,... quoiqu'il n'y ait que neuf ans de cela;... mais je le sens, ma mémoire s'efface, et c'est sans doute la volonté du bon Dieu, qui veut qu'au lieu de vivre en

sè, on vive en pensant à I avenir et a la vie éter-

— Mais ces brûlots firent bravement leur devoir, n'est-ce pas, mon père? dit Engel.

— Oh I bien bravement, dit Ruyter en s'animant un peu, bien bravement. Je me souviens encore qu'ils mirent a la voile sur le midi, après que nous eûmes entendu l'exhortation du ministre; puis ce pauvre Corneille de Witt et moi nous les encourageâmes à bien faire, afin de venger la république des outrages et des pilleries des Anglais. Alors ces pauvres enfants mirent à la voile par une petite brise d'est-nord-est, et allèrent en bon ordre à cette expédition, où il y avait, en vérité, beaucoup de dangers.

— Et vous ne vous rappelez pas absolument le nom des autres capitaines des brûlots que vous avez employés dans cette entreprise, mon père? demanda de nouveau le "pasteur, avec une insistance que l'on comprendra quand on saura qu'il amassait tous les documents possibles dans le but d'écrire un jour la vie glorieuse du père de sa femme. Hais il lui fallait soigneusement cacher le vif intérêt qu'il prenait aux récits de l'amiral sous le semblant d'une curiosité sans but; car, dès que Ruvter venait a soupçonner qu'on lui faisait raconter quelque partiallarilé de ses combats afin d'y puiser des matériaux destinés à l'histoire de sa vie, par une incroyable modestie il se taisait aussitôt, devenait inquiet et chagrin," parce qu il croyait, ainsi qu'il le dit naïvement lui-même, faire péché d'orgueil en laissant écrire pour ravenir et en son nom des choses (jiie ta volonté et la pnitsamx du bon Dieu seul avaient faites.

Ainsi donc ce fut sans paraître attacher une très-grande importance à sa question que le pasteur Somrrs interrogea de nouveau Ruyter sur le nom des capitaines de brûlots qui prirent part à cet épisode de l'affaire de Chatam, l'un des faits d'armes les plus glorieux de la vie militaire de Ruyter, et dont les conséquences furent si fatales a l'Angleterre.

Ne se doutant pas le moins du monde des projets historiographiques de son beau-fils qu'il n'avait jamais soupçonné a ce sujet, le bon amiral réfléchit un moment, et dit après quelques minutes de silence: — Non, non... je ne me rappelle plus les autres noms; mais qui ai-j<' donc nommé?...

— Le vieux Kcuvenowhen-... Guillaume W illemi.. et Popinga,

qui commandait la Pomme-d'Or... dit le pasteur avec une imprudente sûreté de mémoire, dont heureusement Buyter ne se délia pas, étant absorbé par ses souvenirs; aussi l'amiral reprit-il aussitôt :

— Cela ne fait que trois capitaines... cl ils étaient six... Attendez, attendez... Ah! il y avait Vander... Hoc von... Oui, Vander Hoëvcn... et aussi llcyndcrt Senties.

— En voilà déjà cinq, mon" père, dit le pasteur... encore un effort, et vous nous direz le sixième.

— Cinq, vous en êtes sûr, Bernard? demauda l'iKuiral d'un air surpris et interrogatif.

— Sans doute, dit ètourdiment le pasteur, nous avons déjà Keuvenowhen, Guillaume Willemz, Popinga, Meyndert Senties et Vandtr llocven... cela nous fait bien cinq; maintenant, mon père, il nous faut le sixième...

Ruyter, stupéfait de la mémoire de «on gendre, le regarda avec ètonnement, et commença dès lors d'être en délianrc avec lui et de soupçonner sa curiosité qui lui sembla fort intéressée; aussi, sans toutefois laisser découvrir cette découverte, l'amiral lui répondit-il simplement: — Quant au nom du sixième... je l'ignore.

— Et les brûlots incendièrent les vaisseaux malgré le feu du canon, mon père? demanda Engel.

— Oui... dit laconiquement Ruyter.

— Mais est-il vrai, mon père, reprit Engel, que ceux de nos vaisseaux qui protégeaient les brûlots allèrent fièrement sembosser sous le feu du château d'Upnor, afin de faciliter l'entrée de nos brûlots en se mettant entre eux et le canon du fort?

— Oui... cela fut ainsi, mon fils.

A cette réserve subite de Ruyter, le pasteur vit facilement que son beau-père avait pénétré le motif de ses questions; alors par une ruse assez habile, et au risque de chagriner momentanément l'amiral, il dit avec une indifférence affectée :

— Mais est-il vrai, mon père, que M. Corneille de Witt, d'ordinaire si brave, se soit montré timide dans celte occasion, et que pourtant l'honneur de l expédition lui ait été attribué au moins autant qu'a vous?

Ce piège elait adroit ; car Ruyter. soupçonnant son gendre d'écrire l'histoire, devait trop tenir à la justice et a la vérité pour laisser par son silence flétrir peut-être la mémoire de son ami, de Corneille de Witt, qui avait, au contraire, montré une rare intrépidité dans cette action. Aussi, partagé de la sorte entre la voix de sa conscience et l'exigence de sa modestie, il n'était pas douteux que, au risque de compromettre un peu cette dernière, l'amiral ne donnât tous les renseignements, tous les détails nécessaires à la réhabilitation de Corneille de Witt.

Aussi la femme de Ruyter et ses enfants, connaissant l'amitié sincère qui avait toujours existé entre Ruyter et le ruart, firent un signe suppliant au pasteur, en voyant'l'emotion vive et pénible que celle question avait fait éprouver à l'amiral, qui s'écria en rougissant :

— Lui timide!... lui! lui! Corneille de Witt! qui a osé avancer une pareille calomnie?... Sa mort affreuse ne suftit-elle donc pas encore aux implacables ennemis de cette malheureuse famille! Lui timide! mon Dieu! lui timide! quand, an contraire, ce jour-là même des brûlots de Chatam, me voyant descendre dans mon canot pour aller prendre moi-même le commandement du brûlot le Dragon, il me demanda où j'allais, et qu alors, moi lui répondant que j'allais pour voir ce que feraient mes enfants, il me dit avec sa simplicité ordinaire : Je vous accompagnerai donc; et il m'accompagna en effet sur le brûlot, cl, malgré le feu d'un vaisseau de quatre-vingts que flous voulions détruire, il resta avec moi sur le pont du brûlot jusqu'à ce que nous l'eussions accroché à ce navire; ce fut alors seulement qu'il quitta le brûlot avec moi, et il n'y avait pas deux minutes que nous l'avions abandonné, qu'il éclata, et de ses débris tua cinq hommes de notre chaloupe. Est-ce là donc un homme limiile? Allez, allez, Bernard, cela est bien mal et bien peu chrétien d'attaquer ainsi la mémoire d'un homme qui n'est plus, et que sa mort affreuse et inique devrait faire adorer comme un martyr.

Mais le pasteur, tout au récit de Ruyter, lit peu d'attention

au reproche qui le termina, et s'écria enjoignant les mains avec admiration :

— Nais cela est sublime, mon père! Et qu'il y a de grandeur dans ces mots échangés entre tous et le ruait : entre vous, amiral, allant vous exposer aux aiïreux périls d'un brûlot, pour aller voir ce que feraient vos enfants! vos matelots! et lui, ruart, député des États sur la flotte, vous répondant ces seuls mots si beaux de simplicité : je vota accompagnerai donc, et allant avec vous braver les plus affreux dangers ! Ah ! mon père 1 mon père ! voila une belle page de plus dans votre histoire et dans celle de Corneille de Witt.

A ces mots imprudents, la figure de Ruyter prit une expression de chagrin et de mauvaise humeur, et il dit d'un ton I la fois triste et fâché : .

— Bernard... je ne m'étais donc pas trompé... cela est mal... d'épier ainsi mes paroles quand vous savez que rien ne me déplaît autant. Puis, levant les yeux au ciel, il dit avec amertume : Et ne pouvoir vivre en paix et confiance au milieu de ses enfants, être obligé de mesurer ses mots, de crainte de les voir reproduits par une vanité impie; ah! cela est bien cruel en vérité!...

Mon ami, dit madame H 115 ter, ne vous affectez pas ainsi... elle pensée.

qu'il n'agit pas dans cette pensée, et

Bernard n'agit pas dans celte pensée

— Alors, qu il me dise je le croirai.

Le pasteur, n'osant mentir, baissa la tète et ne répondit rien.

— Vous voyez bien, dit Ruyter.

A ce moment un domestique Agé parut a rentrée du cabinet de verdure, et vint demander à Ruyler si M. de Weldt, conseiller du collège de l'amirauté d'Amsterdam, pouvait entretenir un instant l'amiral de la part de messieurs du collège.

— Faites entrer H. de Weldt dans la salle, et dites que je vais le joindre, dit Ruyter.

Alors sa femme et ses enfants se disposèrent à l'accompagner; et lui, se levant avec peine, s'appuya sur le bras de son (ils, et regagna sa maison a pas lents.

La nuit était a peu près venue, et Ruyter entra dans une assez vaste salle, tendue d'une tapisserie verte a feuillage d'un vert plus clair, et éclairée par six bougies de cire jaune, qui brûlaient dans un lustre de cuivre rouge à crémaillère et aux branches extrêmement contournées; de grandes chaises de pareille tapisserie, à hauts dossiers et à pieds torses, un riche cabinet d'ébène supportant de grands vases du Japon rouge et or, et un beau portrait de Luther en ronde bosse d'ivoire qui resplendissait sur un fond de velours noir, entoure d'un cadre de buis sculpté avec une merveilleuse habileté; une grande table couverte d'un tapis de Turquie dont les plis lourds et carrés traînaient sur le sol : tel était l'ameublement simple et sévère de celte pièce où Ruyter trouva M. de Weldt, homme de moyen âge, à cheveux gris, et vétu de velours noir.

— Bonjour monsieur de Weldt, lui dit affectueusement Ruyter en s'asseyant dans un grand fauteuil avec l'aide de son fils, qui sortit bientôt.

— Et comment allez-vous, monsieur l'amiral? cette gravelle maudite vous fait-elle au moins trêve?

— Je souffre toujours, monsieur de Weldt, je souffre toujours; mais que la volonté de Uieu soit faite ainsi. Ah ci, ditesmoi, que décide le collège au sujet de l'expédition dans la Méditerranée?

— Mais le collège, monsieur, est toujours dans les mêmes intentions.

— A-t-on des nouvelles récentes de Messine?

— Les dernières sont du commencement de juin; les Espagnols paraissaient alors redouter une entreprise qu'on allait tenter sur Melazzo, place forte importante, qui devait être attaquée par terre et par mer. Et la dépêche du prince de Montcsarchio à S. A. le prince d Orange annonçait même le départ des troupes françaises pour Melazzo.

— Le vice-roi sort donc enfin de son sommeil?

— Oui, monsieur l'amiral; il y parait, du moins, puisqu'il doit aller, disaient les gens bien informés, seconder l'attaque

— Tenez, monsieur, s'ils prennent Melazzo, toute la cote nord de Sicile leur demeure, libre jusqu'à Palerme, et leur subsistance est assurée par les plaines de l'intérieur. C'est la un noble et beau projet, et, après tout, ce vice-roi n'est pas si dormeur qu'il le veut paraître. Mais sait-on au juste les forces françaises en Levant?

— Dix-huit vaisseaux et douze galères. Ainsi vous vovez, monsieur l'amiral, que les intentions de messieurs du rolfège sont des plus raisonnables en vous donnant dix-huit vaisseaux et quatre brûlots, qui, joints aux forces espagnoles, vous assurent un avantage numérique bien marqué sur les Français, qui sont d'ailleurs de tristes marins.

Sans répondre à M. de Weldt, Ruyter réitéra sa question, et dit :

— Ainsi messieurs des Étals ne veulent m'accorder que dixhuit navires de guerre?

— Oui, monsieur l'amiral.

— Eh bien, monsieur, messieurs des États font là une faute dont ils se repentiront un jour.

— Comment?

— Ces forces sont trop inférieures, monsieur, comparées aux forces françaises.

— Trop inférieures, monsieur l'amiral? ne comptefrvous doncpas la flotte espagnole?

— Non, monsieur, je ne la compte pas.

— Mais elle est forte de quarante vaisseaux ou galères, monsieur.

— Mais les marins espagnols, à celte heure, monsieur, «ont les plus mauvais marins du monde; avec des forces six fois plus considérables que leurs ennemis, ils n'ont pu garder l'entrée du détroit, et si je prends le commandement de la flotte, monsieur, la première chose que je ferai sera de prier messieurs des Etals de me donner libre manœuvre et de me permettre de ne pas me mêler a ces dont, qui, loin de me servir, m'embarrasseraient fort. C'est pour cela, monsieur, que je trouve que messieurs des États ne mettent pas assez de vaisseaux en mer pour cette expédition.

— Mais, monsieur l'amiral, les dépenses ont été si grandes pendant ces deux malheureuses années, qu'il faut même toutes les exigences de la politique pour accorder un pareil secours à S. M. le roi d'Espagne dans un tel moment.

— Pardonnez-moi, monsieur, si je ne comprends pas l'économie à propos d'une pareille expédition. L'économie, monsieur, auand il s'agit de l'honneur du pavillon de la république, quand

il s'agit de la vie des hommes! cela me parait plus qu une faute, monsieur, c'est un crime. L'économie ! mais, monsieur, songez donc que, pour épargner peut-être trois ou quatre cent mille écus, vous compromettez le salut de votre flotte entière.

— Mais, monsieur l'amiral, vous n'aurez qu'a paraître pour faire fuir ces Français. Vous les avez vus à Southwold en 72, et dans les combats de 73.

— C'est parce que je les ai vus, mousieur, que je sais le cas qu'il faut en faire. Si dans deux combats, par une lâcheté inouïe, leur amiral s'est éloigné du lieu de l'action, lors de la première bataille de 73, une fois livrés a eux-mêmes, ils se sont battus bien intrépidement. Et puis, voyez-vous, monsieur, ils sont rom-. mandés là par un homme qu'on n'estime pas assez en France, et qui devrait être prince, si prinoe signifiait quelque chose; c'est du Quesne. Ils l'oublient; ils lui donnent pour supérieurs d'Estrées. Vivonne. des gens de cour; mais s'il vient une occasion sérieuse, ils le trouveront, et je ne voudrais pas, je l'avoue, me trouver, moi, opposé à du Quesne avec des forces inférieures aux siennes; car la présence de ce brave homme à bord d'une flotte vaut déjà dix vaisseaux.

M. de Weldt ne put retenir un geste d'élonnemenl, et dit à Buy ter :

— Comment! monsieur l'amiral, vous craindriez de combattre M. du Quesne avec des forces inférieures?

— Oui, monsieur, dit Ruyter avec une bonhomie sublime.

— Ah! monsieur l'amiral' après avoir jusqu'ici donné tant de preuves d'une invincible intrépidité, devi» ndriez-vous timide?

Cette exclamation, du reste assez niaise, ne pouvait absolu.

JEAN BAHT

menl blesser Ruyter, qui, ainsi que tous les hommes d'un eourage'éprouvé, ne pouvait mettre en doute qu'on pût le soupçonner de lâcheté. Aussi reprit-il avec son habituelle simplicité :

— Je ne deviens pas timide, monsieur; nais je regrette sincèrement que ceux qui gouvernent la république hasardent aussi imprudemment l'honneur de son pavillon.

— Pourtant, monsieur l'amiral, messieurs du collège de l'amirauté ne peuvent pas agir follement, et croient au contraire fairé preuve de haute sagesse en composant cette flotte de la sorte, et surtout en vous priant d'eu prendre le commandement.

■ — La rrpublitpte, Moniteur, ne doit pas me prier, mais me commaniler; et, lors mtme qu'elle m'ordonnerait <F aller coinbattre une flotte avec un seul vaisseau, j'irai*.

— Vous iriez, monsieur l'amiral?

vant lui; puis ses domestiques, presque tous anciens matelots, vinrent lui baiser respectueusement fa main. Alors, appuyé sur le bras de son fils, et suivant sa femme qui ('éclairait, Ruyter gagna sa chambre a courber, et bientôt tonte celte famille, si calme et si patriarcale, fut ensevelie dans le sommeil.

Le lendemain, 26 juillet, Ruyter se rendit a l'assemblée des États, où, selon la coutume, il prit séance sur une chaise sans bras. Après avoir représenté fermement aux États qu'il regardait comme trop faible le nombre de vaisseaux qu'ils envoyaient en Levant, il leur assura qu'il était prêt d'ailleurs d'exécuter aveuglément leurs ordres.

Le 29 juillet Ruyter partit, et embrassa sa femme et ses filles pour la dernière fois. Par une anomalie singulière, cet homme,

Ruy 1er et u famille. — mcc 285.

.— Oui, UMMtficur. j'iraix, parce que je terni toujours prêt h exposer ma vie partout oh (a république vomira exposer sa bannière.

Cette admirable réponse, faite du ton le plus calme et le plus naif, stupéfia tellement le conseiller, qu'il ne trouva pas un mol à répondre. Aussi, ayant demandé à Ruyter s'il irait le lendemain ii la séance des États, malgré ses douleurs, et ce dernier l'en ayant assuré, il quitta l'amiral pour se rendre au collège de l'amirauté.

La nuit était tout à fait venue; après un souper frugal, la famille du vieil amiral se réunit de nouveau dans la grande chambre dont on a parlé; puis les domestiques entrèrent; et, lorsque neuf heures du soir sonnèrent, Ruyter se mit a genoux; tous l'imitèrent, et écoutèrent avec uu profond et religieux recueillement la prière du soir, dite par le vieil amiral d'une voix grave et sonore.

Puis la prière dite, selon l'antique usage, auquel durant sa longue carrière Ruyter ne faillit jamais, il donna une touchante bénédiction à ses enfants et a ses petits-enfants agenouillés de-

ui avait toujours montré un sang-froid et un courage exlraorinaires, ne put résister a de tristes pressentiments. Il partit, en un mot, avec l'intime conviction que cette campagne lui serait fatale, et les dernières paroles qu'il dil à sou gendre Bernard Somers en le tirant à part, furent celles-ci :

— Mon cher fils, je vous dis adieu, et non pas simplement adieu, mais adieu pour jamais, puisque je ne crois pas revenir. Cette ea-pédition ne s'achèvera pas que je n'y demeure, je le sent bien.

Ruyter attendit jusqu'au 16 août que les vents fussent favorables pour sortir de Kellevoetsuie, où était mouillé le vaisseau amiral. Alors il mit au large, scion les nouveaux ordres des États, vers Dunkerque et Blakembourg. Ce fui à la hauteur de cette dernière ville qu'il apprit, le 20 août, la déclaralien de guerre de la république contre la Suède; enfin il reçut l'ordre de poursuivre sa roule, et arriva près de Douvres le 7 septembre. Le 23 du même mois il arriva, a la tétc de son armée, à la hauteur du Tagc; et le 26 il mouilla dans la baie de Cadix, avec douze vaisseaux, six senaus, deux brûlots et deux bâti-

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