CHAPITRE XLI
Ainsi qu on vient de le voir, le plan de jonction proposé par du Ouesne ayant été adopté par Louis XIV, cet officier gênerai partit de Toulon le 17 décembre à la tèle de vingt vaisseaux ol de six brûlots, afiu d'entrer à Messine par le nord du Phare, au risque d'avoir à forcer ce passage, s'il était défendu par l'escadre hollando-espaguole,
Pour la première fois. Abraham du Quesne allait donc, libre et sans entraves, commander t u chef une flotte do guerre, et te rencontrer bord à bord avec uu ennemi digne de lui, avec le vieux Ruyter. qui. à la hauteur do Melazzo, interrogé par un capitaine" anglais sur h bul de sa mission, lui repondit: — J'attends le brave du Queme.
Or, sans vouloir établir de parallèle entre ces deux grands marins. »u no peut s'empêcher de leur trouver plusieurs points do ressemblance fort particuliers. Ainsi tons deux hommes du peuple, tous deux de la religion reformée, avaient commencé l'apprentissage de leur rude carrière par l'état de matelot; tous deux, possédant une science approfondie de toutes les branches de la navigation, pouvaient ordonner en amiraux cl se battre en capitaines; enfin, depuis près de ciuquaule ans qu'ils parcouraient les mers, tous deux étaient vaillamment éprouves par les hasards et les périls sans nombre de cette vie guerrière el aventureuse ; seulement Ruyter possédait sur du Ouesne l'immense avantage d'avoir bien souvent commandé eu chef; tandis que du Ouesne, toujours en sons-ordre, comme capitaine ou simple du f d'escadre, n'avait pas encore pu, pour ainsi dire, se livrer à toutes ses inspirations stratégiques.
.Nous disons que du Ouesne n'avait jamais commandé en chef, du moins en Franco et à part son expédition de Bordeaux; car, sous la régence de la reine Anne d'Autriche, avant été autorise par M. le caidinal Mazurin à s'en aller servir le roi de Suède, ce dernier lui confia aussitôt le commandement do ses forces iiavalrs. Alors du Quesne, à la tète de cotte llolle, attaqua les Danois devant Golhomhourg avec tant de vigueur, qu'ils prirent la fuite, et qu'ensuite de cet échec sur mor formée de terre fut obligée de lever le siège de cette ville.
11 fallait d'ailleurs que le nom de du Quesne eût déjà un bien glorieux retentissement on Europe, puisque Christian IV, roi de Danemark, apprenant que cet intrépide marin commandait les escadres suédoises, vint lui-même à bord de l'amiral danois pour assister à l'action. Le combat fut sanglant, el si Christian, blesse â l'œil au commencement de I affaire, n'eùl pas ele force de se faire conduire à terre, il était pris »urle vaisseau pavillon, que du Quesne amarina api es deux heures et demie du feu le plus vif.
Qu.tnl à cette expédition de Rouleaux dont on a parle, et oit
du Quesne commandait cri chef, ce fut en 1650, lorsque les Espagnols tentèrent d'envoyer par mer un secours aux hordelais, qui s'étaient rebellés coutre le roi de France. La position était critique. Mazarin n'avait pas de marine à opposer aux Espagnols. Que fuit du Quesne? Profilant de son influence sur un grand nombre de capitaines marchands et corsaires du Ponant , il les décide a s'armer en guerre, et s'avance a la rem ontre des Espagnols à la léte de cette escadre, que lui, du Quesne, simple capitaine, avait improvisée, par la seule autorité de son nom, tandis que ni la reine de France, ni sou premier ministre, n'avaient pu mettre en meruu seul vaisseau! Ce fui aussi dans ce même temps-la qu'il croisait sur le golfe de Gascogne pour fermer aux Espagnols l'entrée de la Gironde, que du Quesne lit cette belle réponse, soutenue par un non moins beau combat, au comroandaut d'une escadre anglaise, qui le sommait d'amener sou pavillou pour rendre hommage a cette prétendue souveraineté de la mer que s'arrogeait l'Angleterre : — Dites à celui qui vous envoie, moniteur, répondit du Quesne à l'officier qui était venu lui signifier les intentions de l'amiral anglais, que le salut du pavillon est une matière si délicate et si épineuse que
En effet, le canon en décida, le pavillon de France resta fièrement hissé sur le navire de du Quesne; et, après une heure d engagement, l'escadre anglaise, prenant chasse devant notre flotte de corsaires et de marchands, ces derniers, arrivant à l'embouchure de la Gironde, purent rendre inutiles les, tentatives de l'Espagne pour secourir Cordeaux, de sorte que cette ville, perdant tout espoir de ce côté, rentra bientôt dans l'obeissance.
Il faut dire aussi que le désir d'être utile à la France, lors de la révolte des Bordelais, ne fut pas le seul mobile qui poussa du Quesne à son action généreuse, ce fut aussi la haine profonde et vivace qu'il portail aux Espagnols depuis que son père, Louis du Quesne, capitaine armateur de Dieppe, avait été tué par eux en défendant un convoi qu'il escortait de Hambourg à la Rochelle ; bien que ce malheur fût une chance de guerre, et que, dans ce combat, l'attaque et la défense eussent élé loyales, de ce moment, Abraham du Quesne ne put vaincre son animnsité contre ceux de celte nation; aussi, lors des affaires de Gattari, de la Corogne, eu 1(539, de Tarragone, en 1(541, de Selta, en 1(513, bieD qu'il ne fut que capitaine, il anima tellement les autres officiers par l'exemple entraînant de son intrépidité, qu'il contribua, plus que pas un, aux pertes que fil l'Espagne dans ces différentes batailles, où du Quesne reçut d'ailleurs trois blessures, dont une fort grave au genou.
On trouvait encore, chez ce grand marin, une qualité extrêmement précieuse et rare, en cela qu'elle se rencontre peu souvent chez les hommes d'action : c'était uu admirable esprit d'ordre, puissamment aidé par une telle faculté île perception, qu'il embrassait d'un coup d'n'il tous les détails du matériel et de l'administration de la marine : constructions, approvisionnements, foute des canons et des ancres, fabrication des cordages et des agrès, intérêts commerciaux, droit et législation marilime, du Quesne avait tout étudie, tout approfondi, tout comparé, parce qu'il avait élé à la fois constructeur, marchand, armateur et capitaine, cl qu'appliquant ensuite à h marine du roi les connaissances pratiques et spéculatives qu'il avait amassées dans l'exercice de ces branches variées de la même carrière, il pouvait mieux que pas un solliciter les réformes et les améliorations que voulait l'intérêt du service.
On a pu avoir un crayon de cet esprit pénétrant, régulier, sagaee et singulièrement organisateur, par la lecture de quelques-unes de ses dépêches; mais, ce qui peut seulement en donner une juste idée, c'est sa nombreuse correspondance avec Colbert de Terrou. intendant de la marine du Ponant, lrav.,illeur infatigable, grand administrateur, l'un des hommes les plus capables et les plus inconnus du dix-septième siècle*, qui enseigna Colbert, son cousin, sur tout ce qui coiineruail la marine lorsque ce demie: fut pourvu de ce ministère, i l qui. à pari sa grande faute de !a construction du port de lloeheforl, faute à laquelle il fut conduit par la superbe de son caractère, glorieux et opiniâtre, rendit de Irès-veritablcs services à la
France, sans compter encore qu'il fut le père de Pclil-ltcnau, uu des premiers ingénieurs de ce siècle, et dont on parlera bientôt.
Malheureusement pour du Quesne, et plus encore poîr'la France, le préjugé religieux de Louis XIV contre les protestants, qui allait s'augmentant chaque jour et devait amener la révocation del'edit de Nantes; ce préjugé, dis-je. fut un mur d'airain au pied duquel vint se briser et mourir le génie de du Quesne ; car, hormis ses deux combats contre Ruyter et ses missions dans la Méditerranée, qui se réduisirent aux bombardements de Gênes et d'Alger, ce vieux praticien, pour cause de sa religion, n'eui jamais de ces commandements considérables Où le grand homme de mer peut se révéler tout entier.
Mais revenons a ce combat du 8 janvier, dans lequel on va voir du Quesne et Iluvler lutter, rivaliser d'adresse, de prudence, de courage et de sang-froid ; le premier ayant à asseoir bien haut sa réputatiou de général, et emportant de prime-saut un avantage sur Hiivter ; le second, ayant a conserver, a augmenter sa renommée en battant un homme tel que du Quesne, un homme sur lequel la France fondait autant d espoir.
A la fin de 167.'), on a laissé Ruyter à Melarzo, attendant avec impatience le retour du contre-amiral de Haan ; ce dernier arriva enfla en vue de Nebzzo le 31 décembre, et mouilla le même jour dans ce port,
Le ("janvier 1(576, sans attendre M. le prince de Montesarchio, ni les vaisseaux espagnols qui n'étaient pas encore pourvus de leurs agrès, llnyler fit à sa flotte le signal de partance, et mil a la voile a la léie de dix-huit vaisseaux, huit brûlots, une flûte et deux pataches d'avis. On voit que les forces élaient assez partagées, puisque du Quesne avait vingt vaisseaux et Ravier dix-neuf.
Repuis le 1" janvier jusqu'au 5, Ruyter croisa entre le Phare et les îles Stromboli, afin de fermer ce" passage à la flotte française dont il avait appris l'arrivée par un avis venu de Gorgone,
Du Quesne, lui. était en vue des terres de Sicile depuis le 1" janvie r, et, le 5, se trouvait près de Stromboli, sans avoir encore aperçu l'armée hollandaise, ainsi que le prouve ce billet écrit à Yivouiic par du Quesne.
DU QUKSMi A VIVONM.
« Monseigneur,
« Nous sommes en vue des Iles de Sicile dés le premier jour de l'an. Stromboli nous demeure présentement à l'est, le vont est au sud-sud-esl, très-pelil et la mer calme; nous sommes toujours dans le dessein de faire notre route, ainsi que je vous en ai informé.
« C'est ce dont le temps me permet de vous donner avis, cl aussi que depuis un moment le capitaine d'un vaisseau anglais, a qui M. de Lafavelle a parlé, et qui a passé par le Phare cl par Melazzo, lui a dit" qu'il avait été a bord de l amiral Kuytcr. qui était a l'ancre proche dudit lieu avec son armée.
« Je suis,
« Monsieur,
« Votre très-humble el très- obéissant serviteur, « Du QuRSMi. »
c |,o 3 de ï«n 101» »
(Ribl. «y., mu.)
D'après cet avis, que lui avait apporté M. de Lafayetle, du Quesne lit aussitôt ses dernières dispositions de combat, el donna l'ordre île bataille.
Les deux tluties restèrent, pour ainsi dire, en présence depuis le ,'i jusqu'au S janvier.
Ce jour-la, vers les six heures du malin, la brise ayant tout i coup tourné du nord-est à l'ouest-sud-ouest. donna l'avantage du vent à du Quesne, qui en profila ans>ilôl pour arriver sur Iluvler. cl, à onze heures du matin l'action s'engagea vigoureu* sèment entre le> deux vieux amiraux.
JEAN HAUT
Voici une relation de ce combat, elle est de du Quesne à Vivonue, et fort brève; car ce marin avait à parler de lui, et sa modestie égalait son courage. Heureusement qu'une dépêche de Ruvter, qui suit la relation de du Quesne, entre dans les plus minutieux détail* d'un combat si glorieux pour ce dernier.
DU QUESNE à VrvOMHE.
« Monseigneur,
« Le lendemain de ma dernière lettre, qui était le 8, ayant porté bonne voile toute la nuit d'un vent Irais, le matin je fis revirer et nous gagnâmes le vent des ennemis ; alors nos vaisseaux étaient écartés ; un peu d'impatience me prit pour employer la journée et profiler de l'avantage du vent. Ainsi, nous armâmes sur les ennemis qui nous tirèrent à grande portée; je me mis par le travers de la division de Ruyter qui, peu à peu, arrivait. Cependant la canonnade s'échauffa, qui nous attira le calme. Je n'ai pas le temps de vous faire un détail des démarches des ennemis ni de nos vaisseaux ; mais je vous assure qu'attendu les coups que nous avons reçus il faut absolument qu'ils aient pris le temps de se réparer; une partie de leurs galères ont remorqué de leurs vaisseaux battus et incommodés, et nous, sur le soir, nous avions peine à nous gouverner, toutes nos manœuvres étant coupées pour la seconde fois.
« Toute cette nuit-là et le jour de hier furent employés à nous réparer pour pouvoir faire route au Phare, où nous croyions que l'ennemi nous voudrait disputer encore une fois le passage, ce qu'il n'a point fait, ni paru que de loin. Enfin, nous avons combattu les Hollandais, qui n'ont eu avec eux qu'un galion qui faisait les vingt-six vaisseaux de guerre, plus gros que nous le pensions; si le vent frais avait continué, deux de nos brûlots auraient fait leur effet ; mais les calmes ont donné le temps de jeter leurs mats bas et de couler à fond celui de la Calissonnière.
« De Beauvoisis vient de mourir de sa blessure; le sieur de Villencwrc-Ferrières est fort blessé et hors du combat ; j'ai mis le sieur de Montreuil pour commander son vaisseau jusqu'à sa guérison ou à nouvel ordre. Cette ouverture de passage nous a coûté la perte de nombre d'officiers mariniers, notamment dans ce bord.
« Etant ce matin dépassé Stromboli, sur la route du Phare, nous avons vu dans la brume un nombre de vaisseaux à l'ouest de nous, que nous avons crus être les Espagnols qui venaient joindre Ruyter. Lors M. de Preully était demeuré assez éloigné de nous, car une pluie nous le cachait; enfin, il s'est trouvé que c'était M. d' Aimeras qui nous a joints sur les trois heures ; et le vent ayant changé et fait un temps clair, les ennemis ont paru, ce qui nous a fait résoudre d'aller ;ï eux ; ce que je fais dans le dessein de ne les pas quitter si nous les pouvons joindre. C'est le sujet qui m'oblige de vous dépécher cette felouque pour vous assurer de notre jonction, et aussi que l'on prépare à Toulon un secours de blé et des forces dont vous apprendrez le détail par les dépêches de la cour que je garderai encore, parce que je ne trouve pas trop de sûreté dans une felouque, attendu même que Coriton ne nous a pas eucore rejoints. J'espère que vous nous renverrez ce porteur, le sieur de Puchese, oui s'est risqué avec joie, pour la seconde fois, pour vous porter d« nos nouvelles; bien entendu que vous nous le renverrez lorsque nous paraîtrons entre le Phare et Stromboli.
« il y avait déjà des bâtiments en charge de blé ; mais je n'ai pu, ni même voulu en attendre aucun, dans l'empressement que j avais d'être en ces mers pour les libérer de ces importuns croiseurs. C'est là ce que je peux vous dire pour éviter la perte du temps et envoyer le porteur.
« Je suis,
« Monseigneur,
« Votre très-humble et très-obeissant serviteur,
« Du Qibhv. »
< D« l'srmee sou; Siron.Mi, le tOjtOM* MM, .
{DM. roi/., nui.)
Voici la lettre de Ruyter aux Etats-Généraux à propos de ce combat. On va voir avec quelle noble et digne impartialité il rend hommage à la valeur de du Quesne.
« Hauts et puissants seigneurs,
« Depuis celle que j'eus l'honneur d'écrire à vos Hautes Puissances, datée de Cagliari, le 10 du passé, elles sauront que nous arrivâmes dans la baie de Melazzo le 20 du même mois, et dont à l'instant je fis donner avis à M. le marquis de Villafranca, vice-roi de Sicile, par mon secrétaire, qui lui fit mes compliments. Son Excellence me fit l'honneur de me les venir rendre à bord, l'après-diner. Quelques jours après, je la fus voir, et elle me reçut avec beaucoup de civilités, ayant fait tirer le canon de la ville et du château à mon arrivée et à ma sortie, en considération de vos Hautes Puissances. Comme il ne fallait point perdre de temps, je fis le capitaine Verschoor contreamiral de votre flotte, et je l'envoyai, avec le capitaine Berkhoul, le comte de Stirum et mon secrétaire, vers le marquis de VilUfranca pour résoudre avec lui ce qu'il fallait entreprendre contre les Français avec la flotte de vos Hautes Puissances, cl combien il y joindrait de navires et de galères, afin de nous rendre les plus forts si nous les rencontrions. Après plusieurs raisonnements et contestations, il lut arrêté que nous irions vers le phare de Messine avec nos vaisseaux, afin qu'y croisant nous puissions couper tout le secours que les Français auraient envie de jeter dans Messine; et que, cependant, Son Excellence donnerait ordre aux navires de guerre espagnols qui étaient à Païenne, sous le commandement du prince Montesarchio, de s'apprêter en diligence pour nous joindre, n'y ayant que le navire de no.?/ ta t'ignora dcl Itosario, monté de cinquante pièces de canon et de trois cents hommes d'équipage, sous le capitaine Mathieu de Lave, qui le pût faire alors, et les neuf galères commandées par don Bertrand de Guevarra, lieutenant général des galères de Naplcs.
« La nuit du 51 du mois passé, au 1" de celui-ci, le viceamiral de Haan, que la tempête avait séparé de nous dès le 8 novembre dernier, arriva heureusement dans la même baie de Melazzo avec ses neuf navires ; et, à l'heure même, nous voyant assez forts par ce secours, nous fîmes voile ensemble le long de la côte du détroit de Messine, afin de le passer et nous joindre aux Espaguols au rendez-vous susdit, entre le cap de la Molina et celui de l'Arme; mais la nuit devint trop calme, et, le matin, nous eûmes le vent contraire. Le 2, à la pointe jour, les Espagnols, appuyés de notre flotte, attaquèrent une petite place nommée Ibisso, où il y avait quelques Messinois et peu de Français. Elle se défendit courageusement pendant une forte attaque gui dura trois heures ; mais, comme il y avait peu de monde, elle fut obligée de se rendre.
« Cependant, le vice-roi m'envoya donner avis, devant le Phare ou nous croisâmes jusqu'au 5' qu'il était sorti de Toulon une flotte considérable, qu'on l'avait vue passer devant Livourne et devant les tles de Sicile, et qu'on l'apercevait de l'Ile de Lipari. Celte nouvelle, à cause du vent qui nous était toujours contraire, et qui nous empêchait d'entrer dans le détroit, me fil résoudre, le (5 au matin, de retourner et d'aller à notre rendezvous, afin de chercher les Français. Nous avançâmes ce jour-là jusque sous l'ile de Lipari sans les pouvoir découvrir de nos nuncs, quoique de tous côtés il vint des felouques et des barques nous dire qu'on les voyait des lieux les plus élevés du pays. Je fis alors tout mon possible pour savoir de combien ils étaient éloignés de nous et de quel côté ils faisaient voile, afin de les joindre au plus tôt. Lespremiers avis s'accordaient assez; mais les seconds furent si différents, que, pour m'en assurer mieux, je fus obligé d'envoyer un de mes lieutenants avec une felouque dans l'Ile de Salines, où les montagnes sont extrêmement hautes, pour les découvrir, s'il était possible, et avoir des nouvelles certaines du cours qu'ils tenaient.
« Après celles qu'il me donna à son retour, nous nous t innies toute la nuit au nord pour aller vers eux, et le matin du 7, a la
Iiointe du jour, s'étant levé un vent sud-sud-esl et un petit air tais, nous les découvrîmes à trois milles de nous, forts de
trente voiles, y compris les brûlots, une polacre et un senau, le reste étant de petits bâtiments de suite.
« Pour les engager davantage d'en venir aux mains des ce jour-la, nous mîmes tout autant de voiles que nous pûmes; mais quelques-uns de nos navires ne pouvaut yas suivre , nous ne fîmes pas toute la diligence que nous espérions. Les Français firent aussi de leur rote tout ce qu'ils purent pour se conserver l'avantage du vent qu'ils avaient et pour nous joindre.
f Sur les trois henres après midi, suivant l'instruction générale et particulière que j'avais donnée, je fis le signal, afin que tous les hauts officiers, capitaines et commandants, avec leurs adjoints, vinssent à bord, ce qui s'exécuta incontinent ; mais, comme il commençait a faire brun, je jugeai que l'attaque devait se différer jusqu'au lendemain.
< Cependant j'exhortai chacun des officiers de se tenir prêts pour le combat du lendemain, 8, leur recommandant surtout qu'ils fissent bien leur devoir, i quoi ils étaient obligés par leur serment, par l'honneur de la patrie, et par l'espérance d'obtenir ïar lâ une paix sûre et honorable; ce qu'ils me promirent tous 'un après Pautre, en me donnant la main.
« Dans le même temps, j'envoyai un bâtiment, qui est une espèce de demi-galère avec un demi-banc, pour se poster entre la flotte française et la notre, et pour observer si nous tenions un même cours, lui donnant pour signal qu'il tirât un coup de canon a chaque tonr d horloge , et que si les Français changeaient, il revlot, tirant à la fois toute son artillerie. A l'entrée de la nuit, il s'éleva un vent d'ouest-sud-ouest si fort, que notre demi-galère fut obligée de quitter son poste, ainsi que les neuf galères , qui se virent contraintes de se retirer à couvert sous l'Ile de Lipari, et, comme nous aperçûmes que les Français faisaient signal de se retirer, j'en fis un pareil. Néanmoins, à la pointe du jour du 8, nous les vîmes encore qui nous côtoyaient, et le vent nous étant contraire de six lignes, ils l'eurent sur nous. Ainsi, au lieu que nous les cherchions, et que nous croyions qu'ils éviteraient le combat, ils donnèrent sur nous vers les neuf heures du matin; mais en si bon ordre et si bien rangés, qu'ils urent autant de braves qu'ils étaient d'officiers. Sous pas moins en bon état, et nous les attendîmes; de sorte qu'une heure après les premiers vaisseaux des deux flottes commencèrent à se canonner. Après trois heures de combat aussi opiniâtre qu'aucun où je me sois trouvé de ma vie, il vint un brûlot ennemi à mon bord â la faveur de la fumée et du canon de son vice-amiral; uous l'aperçûmes par bonheur; nous lui abattîmes son hunier, et, ne pouvant plus se retirer, celui qui le commandait le brûla lui-même; une demi-heure après, il en vint un autre, qui fut parèillement démâté et brûlé. Ce rude combat , qui avait commencé par le contre-amiral Verschoor, commandant l'avant-garde, puis avec nous, et enfin avec le viceamiral de llaan, conduisant l'arrièrc-garde, et qui ne put combattre que vers le soir, a duré plus de dix heures, toujours d'une pareille vigueur. Vers le soleil couchant, on rapporta avoir vu couler â fond un navire de guerre ennemi; d'autres disent en avoir vu encore un autre ; mais ce n'est aucun des nôtres qui fasse ce rapport : ainsi nous y ajoutons peu de foi. Sur la lin de la bataille, les neuf galères d'Espagne revinrent uous joindre, et nous rendirent de grands services, ayant passé toute la nuit avec nous.
« Tous les officiers de la flotte de vos Hautes Puissances ont combattu vaillamment depuis le commencement jusqu'à la fin de l'action, â l'imitation des Français, qui ont fait des merveilles. Tous les navires, et particulièrement les miens, ont beaucoup souffert, tant â la manœuvre que dans les flancs. Nous avons été occupés toute la nuit â raccommoder nos vergues avec des traverses, à boucher nos trous, â mettre de nouvelles voiles, â rcclouer et ù cheviller nos éclats : ainsi nous croyons pouvoir être en eut de faire tête une seconde fois à nos ennemis, qui, autant que nous le pouvons voir de nos hunes, sont â cote de nous pour nous attaquer de nouveau ; toutefois, le temps fut si calme qu'il ne fut pas possible de les pouvoir rejoindre.
« Le capitaine Ciilles Schey, qui monte le navire te t'ràie, vint dire, la même nuit, qu'ayant eu plusieurs coups sous l'eau, qu'il ne pouvait découvrir; son vaisseau avait tant pris deju
que sa poudre était mouillée, et qu'il me priait de lui donner un charpentier expérimenté pour l'aider. Je lui en ai donné un, et j'y ai joint les capitaines Berkhout et Van Klmonde, qui ont bien ouï entrer l'eau, mais qui n'y ont pu remédier; ce qui m'a obligé de prier don Bertrand de Guevarra de détacher deux galères, afin de le remorquer â Palerme, ou dans un autre havre plus proche, ce qu'il m a accordé; mais je crains qu'il ne coule bas en chemin; et, pour cet effet, j'ai donné ordre au commandant Wibiam Barents, qui monte un senau, et au sieur Jacob Stadtlander, qni monte une flûte de provision, de l'accompagner afin de l'alléger et de l'aider en cas de besoin.
« J'ai convoqué le lendemain tous les hauts officiers, capitaines et commandants pour savoir le dommage qu'ils avaient reçu. Il s'est trouvé fort grand, et ils me doivent donner le nombre de leurs morts et de leurs blessés, que j'enverrai à vos Hautes Puissances. Le contre-amiral Verschoor a été trouvé parmi les morts avec plusieurs autres qui ont fini leurs jours dans le lieu d'honneur.
« Nous pouvons voir facilement de notre flotte le prince de Montesarchio, qui a neuf vaisseaux . et ainsi nous pouvons nous joindre dès aujourd'hui. Sur quoi, Hauts et Puissants Seigneurs, je suis, etc
« Michel-Adriani Rbttea
« A bord du |M*iM la Concorit, tout h Toile i l'ouest de nie d'Alicur, le 9 jaiwier 1GW »
Rien ne nous semble plus digne et plus grand que celte lettre de Ruyter, où il rend un si noble hommage à la valeur française; et puis n'est-ce pas une scène d'une belle et antique simplicité que celle où tous les officiers hollandais étant venus, avant le combat , â bord de Ruyter pour prendre ses dernières instructions , chacun lui jure de tout sacrifier â la gloire du pavillon des Etats, et lui en fait le serment, en mettant sa main dans la main du vieil amiral '.'
Ainsi finit cette bataille meurtrière que l'on peut assurément regarder comme gagnée par du Quesne, puisque le but de sa mission était ainsi rempli, â savoir : la jonction de ses vaisseaux avec l'escadre de d'Almeras, et la rentrée de toute la flotte française â Messine.
On va voir, dans le chapitre suivant , quels furent sur terre les résultats de cette attaque sur Ibisso. dont parle Ruyter dans cette dépêche qu'on vient de lire