‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 68 sur 120 · CHAPITRE KM · texte numérisé non relu

CHAPITRE KM

Malgré la lettre de Ruyter, qu'on vient de citer, et le résultat si avaulageux remporté par du Quesne, les Espagnols ne laissèrent pas de répandre le bruit aue la floue française avait été complètement battue parles Hollandais, afin d'essayer, par cette fausse nouvelle, de donner quelque confiance aux Napolitains, qu'ils sollicitaient de leur accorder un secours d'hommes et d'argent pour secourir la Sicile; car, non-seulement les besoins de l'Espagne étaient grands, mais encore Ruyter menaçait de s'en retourner en Hollande si on ne lui donnait pas les fonds nécessaires pour remettre son armée en état.

La position des Espagnols devenait de plus en plus fâcheuse: la récente victoire de du Quesne avait ruiné leur espoir de tenir Messine bloquée par les flottes alliées, et de réduire ainsi cette ville par la famine en occupant toutes les passes. Ne pouvant donc espérer de réussir par mer, les Espagnols tentèrent d'exciter un nouveau soulèvement dans Messine, et, entre autres expédients, se servirent, pour mener leurs projets â bonne fin, d un certain marquis d'Ornano, natif de Corse, qui partit de Rome et vint en Sicile avec un grand état de maisou et des fonds assez considérables.

Arrivé â Messine, M. d'Ornano alla saluer M. de Vivonne : insinuant, gai, spirituel, cynique, gros et beau joueur, le marquis avait tout ce qu'il fallait pour se placer très-bien et même fort avant dans l'esprit du viee-roi; aussi ce dernier, se laissant prendre aux dehors séduisants de M. d'Ornano, qui I amusait fort.

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s'ouvrit souvent a lui de certains desseins qu'il aurait dû conserver plus secrets; en un mot, le marquis vécut bientôt dans h plus grande intimité avec Vivonne, et fiuit par prendre sur le vice-roi un ascendaul qui faillit être bien funeste-aux intérêts de la France.

Un autre homme non moins habile, mais d'une intrigue plus souterraine, et conséqueminent plus dangereuse, pensa causer aussi de grands embarras a Vivonne, et ce, par .suite de l'extrême et coupable entêtement qu'avait le vice- roi pour son secrétaire d'Antiége, dont on a déj* parle.

Ce d'Antiége avait lié un commerce fort étroit avec deux Calabrois, fils d'un marchand de vin qui se nommait Lipari. Os deux frères, flattant la manie de pouvoir de d'Antiége, ressentirent bientôt les effets de sa toute influente protection : l'un d'eux fut nommé chapelain du palais du vice-foi; et l'autre, religieux jacobin, fait juge delà monarchie, une des charges les plus importantes de la ville, et qui ne se donnait d'ordinaire qu'aux gens de la plus haute qualité. On pense qu'un pareil choix fit violemment murmurer l'aristocratie messinoise, extrêmement formaliste qu'elle était, et principalement les sénateurs, qui, par l'espèce même de l'emploi déjuge de la monarchie, se voyaient forcés d'avoir de fréquents rapports.avcc le fils du mnrehaud de vin l.ipari.

\iu-i. pendant que le brillant marquis d'Ornano s'insinuait fort avant dans l'esprit de Vivonne, le frère du juge de la monarchie, l'abbé Lipari, vendu en secret au duc de Fernandina, vice-roi de Sicile pour le roi d'Espagne, ne se mettait pas moins avant dans l'intimité de d'Antiége. qui ne lui cacha rien des affaires du gouvernement, qui, de fait, roulaient sur lui. et où il avait plus de part que Vivonne même.

Dans l'espoir d'une grande fortune, l'abbé Lipari connaissant, par la confidence de d'Antiége, les besoins de Messine., les difficultés de son approvisionnement, les projets pour la piochai nu jonction des flottes, ainsi que les points de rendez-vous pour l'escorte des convois, partit pour Hume, en se faisant donner une apparente mission auprès du Saint-l'ère, afin de régler quelques différends entre divers religieux ; mais, avant de se rendre à Home, l'abbé Lipari, déguisé en berger calabrois, alla secrètement à Melazzo, où il conféra longuement avec le marquis de Rayonne, lui découvrit tout ce que Vivonne avait de plus secret, lui' remit les plans de jonciion. ainsi qu'un état exact de ses forces de terre et de mer. et lui promit enfin de nouer certaines intrigues dans le bas peuple, qui amèneraient sans doute un soulèvement général contre les Français.

Le marquis de Rayonne lui donna dès lors plusieurs lettres de créance pour le cardinal Nilard, ambassadeur d'Espagne à Home, l'autorisant à tout découvrir a cette êminence.

Arrivé à Home, l'abbé Lipari eut de fréquentes communications avec le cardinal Nilard; mais par ses menées, sans doute imprudentes, il finit par attirer l'attention du cardinal d Estrées, qui, faisant épier l'abbé, découvrit bientôt son intime liaison et ses habitudes a»ec l'ambassadeur d'Espagne. Ne pouvant alors douter qu'il n'eût quelques mauvais et secrets desseins contre la France, il en donna sur l'heure avis au duc de Vivonne.

Après un séjour de quelques semaines a Borne, l'abbé Lipari revint a Messine, nou pas seul, mais accompagné d'un homme tout dévoué au B. P. Nilard, qui devait correspondre avec ce cardinal et lui faire savoir si l'abbé tenait ses promesses, et si le marquis d'Ornano exécutait aussi les siennes.

Vivonne, averti des menées de l'abbé et du marquis, fil saisir leur correspondance : tout fut dévoilé. Alors le vice-roi. ne pouvtnt se refuser a l'évidence, mais ayant une véritable affection pour le marquis d'Ornano, lui donna l'ordre de partir à l'instant pour la Calabre, el, aussitôt après son départ, l'abbé Lipari fut arrêté.

La peur du supplice et la torture lui tirent tout avouer, el dire aussi que son frère, juge de la monarchie, sans avoir participé activement a la conspiration, en était do moins instruit. Le juge de la monarchie fut alors arrêté, et ces deux frères, créatures de d'Antiége, furent condamnés i être pendus el exécutés, sans que pour cela leur protecteur perdit rien des bonnes grâces du vice-roi.

Voici la lettre de Vallavoirc au sujet de cette exécution.

< A V) ■i-i::- . ce 18 nurs 16Tf>.

n Lundi dernier, monsieur, on fit mourir le juge de la monarchie et son frère* avec deux autres Me.ssinois qui avaient été arrêtés avec eux. Le lendemain leurs corps furent exposés, celui du juge et de son frère devant la maîtresse église, el lcs»deui autres pendus par un pied dans deux différents endroits de la ville.

« Ils n'ont rien ajouté à ce qu'ils avaient déjà déclaré : leur dessein était de gagner ici du monde qui fil soulever la populace lorsque les ennemis nous attaqueraient par merci par terre; et il se trouve que celui même qui l'a découvert conduisait l'affaire, et n'en a donné avis que dans l'appièhension qu'une personne à laquelle il en avait fait confidence ne le prévint.

« Nous travaillons présentement à savoir de lui ses autres complices, et, selon la difficulté qu'il en fera, nous pourrons bien n'avoir plus égard pour lui que pour les deux Lipari.

« Quant à l'Ornano, il est en fuite, cl pour don Joseph Murchese, ils ne l'ont point autrement chargé, sinon qu'ils avaient ouï dire à ce même accusateur qu'il avait eu son induite ou son amnistie des Espagnole, et que celui qui la lui avait fait obtenir était un secrétaire de l'ambassadeur de l'Espagne ù Borne, appelé Costa

i Celle exécution nous a empêchés de travailler à la conjuralion d'Agosta, que nous allons présentement èclaircir. Tous les Messinois ont paru satisfaits d'un tel exemple, qui ne peut que nous être utile et au bien des affaires de Sa Majesté.

« Je m'assure qu'il pourra rompre les autres mesures des Espagnols, .que je ne doute pas qui n'aient ici quelque intelligence, mais que j'ai de la peine à croire qu'ils puisseut faire réussir tant qu'ils n'auront pas d'autres forces et que nous en aurons de .suffisantes.

o C'est sur quoi j'écris à M. de Louvois, el sur quoi je le prie aussi de faire instauce près de Sa Majeslé.

* Nous nous disposons a faire bientôt de nouveaux jurats, et j'espère que Dieu me fera la grâce de n'y pas moins bien réussir que i'ai fait l'année passée. Je vous conjure toujours, monsieur, de m' honorer de vos bonnes grâces, et de croire que je serai toute ma vie, avec les mêmes sentiments de respect el de reconnaissance, voire très-humble et obéissant serviteur,

« Vallavoire.

« J'oubliais de vous dire que l'armée navale de Hollande et d'Espagne est à l'alerme. »

(Aff. élrang. - Rome, IC76-1677.)

Quant au plan des conjurés, révélé par l'abbé Lipari, il était ainsi conçu, suivant le rapport au roi par M. le cardinal d'Estrées: i Le jeudi gras, 13 février, avait élé choisi par les Espagnols comme le jour le plus favorable pour leur entreprise, dans la créance où ils étaient que les Français et \ts Messinois seraient entièrement occupés des divertissements du carnaval. Le père Lipari avait fait construire de petits coffrets remplis de feu d'artifice, qui, jetés à temps et à propos dans les vaisseaux du roi mouillés 1 Messine, devaient les incendier, et alors Huiler, averti par des signaux, devait sortir de Melazzo et venir vivement attaquer Messine, partagée entre les préoccupations de cet incendie et d'une autre attaque faite par les Espagnols du côté de San-Sicfano, où ils pensaient ne pas trouver de résistance, a cause* des intelligences qu'ils avaient ménagées dans ce poste, aussi bien que dans quelques autres très-importants a la défense do la ville, et vers lesquels ils devaient ensuite avancer ; alors lous les conjurés, qui étaient en bon nombre, devaient en même temps prendre les armes dont ils avaient eu soin de faire provision, afin d'appuyer l'effort des troupes espagnoles. Sur ces avis, le maréchal duc de Vivonne, ayant incontinent fait arrêter les chefs de la conspiration el mettre les vaisseaux en sûreté dans le porl, avec défense d'y laisser entrer personne, ordonna A un corps de deux mille hommes de se rendre au fort

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de San-Stefano. Les Espagnols, se croyant au sein de leurs inleUigences, m- manquèrent pas à s y venir présenter; nuis ils y

furent d'abord reçus avec un si grand (Vu do mou.squcteiie à de canon Véritable, au lion des fumées el des fausses amorces nui devaient être le signal des conspirateurs, qu'ils ne purent douter que la trame n'eût été découverte; aussi, au lieu lT attaquer le l'oit, ils ne songèrent qu'à l'aire nue retraite vigoureuse où ils perdirent beaucoup d'ofliciers, et , entre autres, don Alphonse de Velasco qui les commandait. »

On voit que l'esprit inquiet des Mossiuois se manifestait avec autant de violence sous la domination française que sous la domination espagnole; c'est qu'aussi les choses riaient toujours dans le même état, et que de plus la famine paraissait imminente, grâce a l'incroyable faiblisse de Vivonne, qui laissait d'Autiege el ses domestiques spéculer sur les Ides arrivant de France, blés qui, au lieu d'être vendus publiquement a tous ceux qui en auraient voulu acheter, étaient monopolisés par quelques créatures de Vivonne. qui tiraient des prix exorbitants de ces ventes faites non -seulement à Messine, mais sur les côtes d'Italie, et qui, non contents de cet odieux négoce, ne payaient pas même le prix d'achat aux premiers vendeurs.

Ce qui parait incroyable, e est qu'après vingt dépêches de Colbcrt. de Scignelay et du roi au sujet de ee funeste et criminel monopole, il fallut que Louis Xl\ écrivit de m main à Vivonne la lettre qu'où va lire pour lui ordonner de laisser libre le commerce des blés et de payer un malheureux fournisseur. Et pourtant, malgré celte auguste et expresse volonté, malgré la lettre si claire el si nette de Louvois, que l'on donne aussi, les choses subsistèrent dans le même état, et furent même poussées à un tel point . que les récriminations contre la funeste administration de Vivonne vinrent de tous côtés à Versailles. Aussi, Louvois répondait-il à Vivonne, qui s'étonnait fort de quelque dénonciation à propos du monopole des bl< s : « Personne ne « vous accuse, monsieur ; mais il n'en est pas de même d'aucun « de vos domestiques. »

Il fallait, en un mot, que ces pilleries eussent une bien grande importance et que les instances de Louis XIV fussent bien peu écoutées, puisque ce roi se donna la peine décrire de su main la lettre suivante à Vivonne.

* Mon cousin ,

< Les ordres que je vous ai envoyés vous auront instruit pleinement de mes intentions, et même vous en serez encore informé par les dépêches que j'ai commandé au marquis de Louvois de nous faire pour ce qui regarde la terre, et au marquis de Seignelav pour ce qui regarde la mer. Mais il y a une chose que j'ai voulu, a cause de son importance extrême, vous recommander par cette lettre de ma main, qui est de faire en sorte que les marchands qui portent des vivres et autres provisions à Messine, aient la liberté de les débiter a qui ils voudront, sans être obligés de les vendre nécessairement a des gens qui les distribuent ensuite au public de la manière qu'il leur plaît. Il u'v a sorte de difficultés que vous ne deviez surmonter pour cet effet, et m'assurant que vous n'oublierez rien pour en venir à bout.

« Je prie Dieu qu'il vous ait, mon cousin, en sa sainte garde.

o Louis. »

• A Sainl-Cernuin, le S mars 11170 »

telle lettre de Colbcrt ;i Vivonne csl au même sujet.

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