CHAPITRE IX
Celle partie de la côte orientale d'Angleterre nui borne du côté de la mer le comté d'Essex, court, ain*i que l'on sait, du sud au nord depuis les entrées de la Tamise jusqu'à cet endroit où les rivières Stour et Ortett* jettent dans l'Océan, tout près des bauts-fonds appelés les bancs d'Harwich.
Les bancs d'Harwich offrent un assez bon mouillage par les vents d'ouest-nord-ouest et sud-ouest. La flotte des Provinces- Unies y était à l'ancre le 30 juillet par une petite brise du sudouest.
Michel Adrianz de Ruyter, lieutenant-amiral général des Etals-Généraux des Provinces-Unies, commandait celte escadre forte de "5 navires de guerre et 11 brûlots.
D'après les rapports obtenus par un maître de vaisseau de Dantzig, la flolte anglaise commandée par le général Monk et le prince Robert, composée de 76 vaisseaux, sans compter les brûlots et les bâtiments légers, était mouillée prés de Queens- Uorough. non loin de l'Ile de Shepey.
Les flottes ennemies étaient donc à une distance d'environ vingt lieues l'une de l'autre, et n'attendaient sans doute qu'un temps fait cl maniable pour se livrer un nouveau combat.
Une légère brise soufflait du sud-ouest, et la floUe des Provinces-Unies èlait mouillée en bon ordre, divisée en troia escadres.
(I) Polit lùliuiont <lc *in*t i trente tonnwui équipé en f .rni.- de tolère, à QÔkttb*' 9,n? hunc*' * Toilc" lalinM- *ri*-l>on voi»'«r, «» M itunœa? r«nt
Ruytr r commandait le centre et avait sous tes ordres deux autres escadres, celle du contre-amiral Sweers, composée des vaisseaux du collège d'Amsterdam ; et celle du capitaine Goverl- Hoen, formée des navires du quartier du nord.
La mer, calme et verle sur ces hauts-fonds, était A peine ridée a sa surface, et s'étendait comme un lac immense jusqu'à la cote d'Angleterre, ombragée par des bois de chêne touffus, et couverte de riches moissons alors dorées par le soleil d'été.
A l'œil nu on distinguait jusqu'aux moindres anfractuosités de la terre, et les nombreux cottage* et jolies maisons blanches à toits rouges, qui, presque toutes placées à mi-cole sur le versant des vallons, dominaient de petites baies ou de légers canots étaient amarrés.
Ruyter, décidé d'abord à tenter une descente au port d'Harwich. avait choisi ce mouillage si prés de la c6te; mais ayant appris que les passes de ce havre étaient nouvellement fortifiées, il avait renoncé a ce projet, et attendait que la flotte anglaise sortit de la Tamise pour se retirer des bancs et livrer bataille en haute mer.
Le spectacle qu'offrait cette innombrable quantité de navires ainsi mouillés était aussi singulier que magnifique : c'était une espèce de grande ville composée de maisons flottantes et divisée en quartiers avec leurs rues, leurs places et leurs esplanades, que sillonnaient des milliers de canots et de barques.
Au centre, et dominant tous les autres navires, s'élevait le vaisseau de 80 les Sept- Provinces , sur lequel Ruyter avait mis son pavillon amiral. Le vaisseau était alors cité comme le plus magnifique navire de la marine hollandaise, et méritait celle réputation par la supériorité de sa marche et par la profusion de sculptures dont on avait chargé les cinq étages de son château d'arrière, qui, élevé d'une manière démesurée, était encore surmonté de trois énormes fanaux de bronte doré, de sorte que le couromieuieut de ce vaisseau s'élevait presque A une hauteur égale en parallèle a celle des deux tiers de son grand mat. liais malgré... ou peut-être A cause de cet énorme rliàteaii , ce navire offrait un coup d'œil des plus majestueux , car on no pouvait voir sans admiration cette masse de bois et de fer qui s'élevait au-dessus de l'eau comme une tour gigantesque.
A sou arrivée flottait le. pavillon des Etats-Généranx des Provinces-Unies ; il était rouge , chargé d'un lion d'or qui tenait en sa patte droite un sabre d'argent, et dans sa patte gauche uu faisceau de sept flèches d'or, a pointes et penues d'azur.
Puis enfin, à la pomme du grand mit, on voyait le pavillon de Hollande ou du prince a (rois bandes, l'une orangée, la seconde blanche, et la troisième bleue.
Il était environ huit heures du malin lorsque le soldat de garde au château d'avant héla une caravelle qui, toutes voiles dehors, paraissait se diriger vers l'amiral.
— Frakce, el messaqe du gouverneur de Calais , réponditon en assez bou hollandais, pendant que le léger navire approchait toujours.
— Poste à tribord, cria le soldat. À peine avait-il donné ret ordre que la caravelle, amenant ses voiles latines, accostait au bas de l'échelle de l'immense vaisseau dont les bastingages dépassaient de beaucoup les mats élevés du petit bâtiment.
Ln officier hollandais, s'approchant de la coupée, fit jeter les tireveilles ou cordages aidant à monter à l'échelle, et bientôt MM de Cavoye, d'Harcouri et de Coislin se trouvèrent sur le pont des Sept-Provinces, précédés de Jéan Bart, qui, plus leste et plus au tait de la gymnastique maritime, les avait devancés en trois sauts.
L'équipage et les figures de nos gentilshommes avaient subi une altération notable et fort naturelle, après la pénible navigation qu'ils venaient de faire dans un petit bâtiment que les lames dures et sourdes de la Manche avaient terriblement secoué. Les visages des voloutaires étaient pales et abattus, leurs perruques, leurs plumes et leurs rubans détrempes d'eau; et, quoique le soleil lût déjà lrè*-ardeut, ils avaient l air transis de froid.
L'officier hollandais, qui parlait français, reçut les trois compagnons, se chargea de 1rs conduire auprès de Ruyter, quaud il
sut qu'ils avaient un message de la part du comte de Chaiost, et les précéda dans la dunette où logeait l'amiral.
Jean Bart, lui, les mains dans les poches de ses vastes chausses A la flamande, examinait avec admiration le gréement du vaisseau, lorsqu'il entendit l'officier hollandais prier les gentilshommes de le suivre ; alors, passant sans plus de façon devant eux et se mettant proche de l'officier, il porta la main A son bonnet de laine, et lui dit : C'est moi, monsieur, que vous devez conduire à l'amiral...
— Que veut cet homme? demanda l'officier assez étonné de voir ce jeune marin prendra le pas sur les trois seigneurs.
— Je veux voir l'amiral et lui remettre mes trois passagers, car je suis le capitaine de la caravelle, reprit Jean Bart avec ce ton calme et résolu qui lui était habituel.
L'officier surpris le regarda sans mot dire.
— Ah I dit Cavoye, vous pouvez l'en croire, monsieur : c'est en effet notre capitaine, et par-dessus tout un brave marin... je me plais A le reconnaître... Mais pardieu! on ne me reprendra plus A naviguer de la sorte : c est une vérilable peste qu'un aussi petit bateau... depuis Saint-Paul... nous ne sommes pas sortis d un bain de mer perpétuel... mais il est vrai de dire qne ce jeune drôle nous a conduits ici, comme il l'avait dit, les yeux fermés, el, sur ma parole, quoique bien jeune, c'est on adroit pilote... Aussi faites ce qu'il demande, monsieur : c'est justice.
Le Hollandais toisa Jean Bart avec étonnement, puis il lui dit d'un air railleur : Suivez-moi donc, seigneur capitaine.
El Jean Bart, remettant ses mains dans ses poches, snivit l'officier en jetant les yeux autour de lui avec une avidité singulière, tant il examinait les moindres détails du beau vaissciu où il se trouvait.
Lorsqu'on fut armé prés de la porte de la dunette, Coislin s'approcha de l'officier hollandais, et lui dit a voix basse :
— Mais, monsieur, ne serait-il pas convenable de faire demander à M. l'amiral de Ruyter s'ifnous peut recevoir, el pendant ce temps nous aller habiller pour paraître décemment devant Son Excellence?
— Bon, messieurs, dit l'officier en souriant, l'amiral ne fait pas de ces facons-Ia... et ce n'est pas un si grand seigneur que le dernier de ses matelots n'entre de prime abord chez lui s'il a quelque chose à lui dire... Quant a vos costumes, l'amiral n'y prendra seulement pas garde, je vous assure.
En disant ces mots, le Hollandais poussa la porte de la dunette, et nos personnages entrèrent dans une assez vaste pièce meublée avec la plus grande simplicité. Une peinture rougeâtre couvrait les boiseries, et an milieu de la chambre il y avait une grande table couverte d'une basane sans dorure el entourée de quelques chaises de noyer.
— Ah ! dit l'officier, l'amiral s'amuse sans doute à donnerà manger A ses favorites... A ses poules, continua-t-il en voyant l'air étonné des Français. Tenez, le voici... dans ce cabinet... i droite.
En effet, une assez grande cage A poules était placée au dedans d'une des fenêtres de la dunette, et l'amiral, choisissant le grain qu'il blutait avec soin dans sa main, le jetait A petites poignées à quatre magnifiques poules flamandes au plumage jaune el noir qui brillait comme I or et l'ébèoe.
L'ofticier hollandais ayant respectueusement abordé son amiral, ce deruier se retourna, et viol au-devant des gentilshommes.
Ilnyter avait alors environ soixante ans; ses cheveux étaient tout blancs, et son épaisse moustache, blanche aussi, était relevée a la mode des anciens mariniers. Il paraissait d'une taille médiocre et frêle; son visage était large, son front haut, ses jcuxçris et pcrçanls, son tetnt fort coloré. Depuis qu'il avait été empoisonné dans sa jeunesse, il lui était reste un petit tremblement nerveux qui agitait con'inuellemenl tous ses membres. Son vêtement consistait en une sorte de longue robe de chambre de bure noire, serrée sur ses hanches par une ceinture de cuir.
Il salua les seigneurs français avec bienveillance, pois son
regard s'arrêta un moment sur Jean Bart, qui le considéraitavec une admiration naïve.
— Monsieur l'amiral, dit l'officier, ces gentilshommes français sont porteurs d'un message de M. le gouverneur de Çalais, et ce jeune marin est celui qui les a amenés.
Alors Cavoye s'inclina respectueusement devant l'amiral, et lui présenta les dépêches de H. de Cbarost, que Ruyter se mit à lire.
Depuis quelques minutes il s'était opéré, un changement complet dans le maintien de Jean Bart; lui, naguère si calme, si insouciant, si assuré, paraissait fort troublé ; il rougissait, la sueur lui venait au visage, et. quand par hasard il rencontrait le regard perçant de Ruyter, il baissait les yeux avec une timidité et un embarras extrêmes.
C'est que ceUe organisation tout unique, toute spéciale, était alors soumise a l'espèce de charme et de fascination qu'elle devait éprouver en présence de la seule supériorité qui à ses yeux fut réellement imposante. Le jeune homme naïf et résolu pouvait bien regarder en face, et sans se truubler, un grand seigneur comme Coislin ou Cavoye; mais il ne pouvait échapper aux sentiments de respect et d'admiration qu'il éprouvait en voyant un marin tel que Ruyter. Pour lui, Ruyter était autant qu'un roi pour un courtisan, que Newton pour un savant.
Lorsque l'amiral eut pris connaissance des lettres de M. de Charost, il dit aux gentilshommes, en assez bon français, mais d'un air froid et contraint, que, puisqu'ils le désiraient, il les ferait assister à un combat naval, et qu en attendant il les garderait à son bord avec plaisir.
Cavoye, d'Ilarcourt et Coislin le remercièrent. Cavoye ajouta :
— Permettez-moi, monsieur l'amiral, de réclamer votre intérêt pour ce jeune garçon qui nous a conduits ici, et que je ne reconnais plus; tout a l'heure il était aussi n'er et aussi hardi qu'un page, et le voici tout confus.
— En vérité, le voilà tout pantois, ajouta d'Ilarcourt.
— Tout ébaubi, dit Coislin.
A chaque mot, le pauvre Jean Bart témoignait son impatience; à la fin, se retournant avec vivacité vers ses passagers, il leur dit, l'œil étincelant :
— Vous avez vu, sainte-croix! si j'étais ébaubi ou pantois en votre présence, au moins...
— C'est donc moi qui te fais peur? dit Ruyter avec bonté...
— Oui... non ... amiral, votre... mais... je voudrais... c'est que...
Et Jean Bart, les yeux baissés, la rougeur au front, balbutiait et ne pouvait trouver une parole. Il finit par se jeter aux pieds de Ruyter, et lui embrasser les genoux.
— Allons, allons, calme-loi, mon garçon, dit l'amiral un peu orgueilleux de l'impression qu'il causait.
Messieurs, ajouta-t il, on va vous conduire au logement que je vous destine, et puis je vous attendrai pour dlncr a midi.. . si vous avez besoin de quelque c bose avant, mon valet vous le servira...
Les Français saluèrent, sortirent, et laissèrent Jean Bart avec Ruyter...
La première émotion passée, Jean Bart retrouva son sangfroid; aussi fil-il assez bonne contenance lorsque l'amiral lui parla de nouveau...
— Eh bienl mon garçon... es-tu rassuré maintenant? dit Ruyter.
— Ça commence, monsieur l'amiral; ça commence, mais, sainte-croix ! le premier moment a été rude, car moi qui n'ai vu ni Dieu ni le roi... je n'ai jusqu'à présent rencontré rien de plus .'ainl et de plus respectable qu'un marin comme vous l'êtes, monsieur l'amiral.
Cette admiration brusque et ingénue fiait? Ruyter, qui sourit et dit à Jean Bart avec celte bonhomie et celle gravite religieuse qui était un des traits saillants de 6on caractère :
Ce n'est point moi, mon cher enfant, c'est Dieu qui m'a fait ce que je suis ; aussi je lui renvoie ces louanges, car le Seigneur m'abandonnerait si j'avais la vanité de me croire quelque Mais, dis-moi, tu viens de Calais ?
— Oui, monsieur l'amiral, de Saint-Paul, tout proche de Calais.
— Et lu commandais U caravelle?
— Oh ! oui, monsieur l'amiral ; mais c'était facile, je suis venu déjà bien des fois dans cette mer... j'étais d'une quaiche de contrebande qui venait tantôt de Calais, tantôt de Flessingue à la côte de Suffolk... Nous débarquions toujours nos marchandises près de la baieHolsoy.
— Et en venant, tu n'as rien rencontré?... tu n'as pas vu de navires de guerre?...
Ici Jean Bart ne répondit pas, rougit beaucoup, se gratta IV reille, tordit son bonnet entre ses mains, et baissa la télé.
— Pourquoi rougis-tu donc ? dit Ruyter étonné. Est-ce que tu es un menteur?...
— Menteur I... sainte-croix ! ne le croyez pas, monsieur l'amiral ; mais voilà ce qui est : on m'a dit que, sur l'ordre de M. le gouverneur de Calais, il y avait défense pour moi de m'écarter, en venant ici, de ma route droite, si le vent était bon.
— Eh bien?
— Eh bien ! monsieur l'amiral, au risque de me faire pendre, je me suis écarté de ma roule... et, au lieu de venir ici droit depuis Saint-Paul, quand je me suis trouvé près du Konings- Diep (le canal du Roi)... me voyant une petite risée du nord-est qui affalait... je me dis que, venant aux bancs d'Hanvich, ee que je saurais des entrées de la Tamise serait aussi bon pour vous que la brise pendant le calme ; alors je me suis mis à louvoyer dans ce canal, que je connaissais bien.
— Eh bien, eh bien... qu'as-tu vu? s'écria Ruyter avec empressement. On ne t'a pas donné la chasse?...
— Voilà, monsieur l'amiral; comme ma caravelle vole plutôt qu'elle ne navigue, je me dis : Si une ramberge me chasse, j'ai du largue, et je la mènerai dans des passes ou il faudra bien qu'elle me laisse, car une frégate est trop buveuse pour se contenter de l'eau qu'elle trouverait sur le banc de Heap$; alors j'ai toujours avancé, au risque de faire prendre avec moi ces trois plumets que je vous amenais, monsieur l'amiral... mais enfin je voulais voir et j'ai vu, car en m'avançant dans le Coin, jusqu'à ee que Colchester m'ait demeuré au nord-ouest quartouest...
— Si avant que cela!... tu as été si avant que cela? s'écria Ruyter en l'interrompant.
— Oui, monsieur l'amiral ; mais je n'ai pas osé aller plus loin, parce que tous les mâts, les balises et les tonnes qui signalent la route avaient été détruits : aussi je me suis arrêté là ; et tout proche Middk-Ground, j'ai vu environ douze ou quinze frégates qui se faisaient des signes avec la terre en laissant tomber leurs cargues... J'ai pourtant encore avancé un peu. et j'ai encore vu beaucoup de mâts, de navires qui paraissaient mouillés devant Queens-Borough. Alors une quaiche a mis à la voile pour venir à moi, mais j'ai pris chasse, et elle m'a perdu près des wesl-rocks ; et puis je suis arrivé ici comme cela
— Bien, très-bien, mon enfant, dit Ruyter en frappant sur l'épaule du jeune homme, les renseignements sont très-bons et ne me laissent plus de doute sur ceux qu'on a donnés an viceamiral de Liefde... En vérité, tu me rends là nn bien signalé service... Que veux-lu de moi?...
— Oh ! sainte croix I si j 'osais, monsieur l'amiral, je vous demanderais...
— Parle donc...
— Eb bien ! je vous demanderais, monsieur l'amiral, de renvoyer la caravrlle à mon maître, pilote à Saint-Paul , et de me garder sur voire escadre, quand ce serait comme page ou gourmette, monsieur l'amiral, ait Jean Barl en joignant les mains d'un air suppliant.
— Je le veux bien, mon garçon, dit Ruyter, je le veux bien... lu resteras donc à mon bord, cl je renverrai ta caravelle par un maître de navire d'Ostendc que j'ai repris des Anglais...
— Merci, merci, monsieur l'amiral, mais c'est que... j'ai avec moi un vieux marinier qui ne me quitte pas, et était à mon père... Le gardez vous aussi?...
— Aussi le vieux marinier, mon garçon.
— Tenez, monsieur l'amiral, s'écria Jean Bart trùs-cmu, je
ne sais pas comment vous dire ce queje sens ; mais, sainle-rroix, sainte-croix ? tous êtes un marin comme le Renard de la mer dont me parlait mon pauvre père... C'est là tout ce queje puis dire... voyez-vous... oui... vous êtes un second Renard de h mer...
Quoique Ruyter ne comprit pas tout ce que celte comparaison avait de flatteur, l'expression de reconnaissance qui brillait dans les yeux humides de Jean Bart lui plut beaucoup, et il lui répondit avec une bonté toute paternelle :
— Allons, allons, tu es un bon jeune homme; continue, mets ta force et ton espoir en Dieu, sois brave, alerte et vigilant, et qui sait? tu parviendras peut-être. Tiens, rappelle-toi toujours ceci, mon enfant : on m'appelle amiral, n'est-ce pas?... je commande cent vaisseaux de guerre, eh bien! j'ai commencé par gagner nn sou par jour a tourner la roue de la corderie du port de Flessingue. Ainsi, tn le vois, avec l'aide et la grâce de Dieu, on peut tout, si on remet son sort entre ses mains. Va, je ne t'oublierai pas...
Et l'amiral congédia Jean Bart après l'avoir fait inscrire par l'écrivain sur le rôle du bord, ainsi que son vieil ami Sauret.
On se souvient queCavoye, d'Harcourt et de Coislin furent conduits par ordre de Ruyter dans le logement qui leur était destiné. C était une des chambres situées a l'arriére de la batterie basse.
Chambre de quinte pieds carrés, haute de cinq, et qu'il fallait éclairer en plein jour au moyen d'une lampe enfermée dans un fanal, car les hublots ou verres lenticulaires n'étant pas encore inventés , l'obscurité la plus profonde réguait dans cette pièce dont le plafond était a niveau de l'eau.
Trois hamacs , ou branles, comme on disait alors , étaient suspendus dans cette chambre.
Lorsque les amis de Cavoye virent ce réduit, il y eut contre lui une nouvelle furie d'imprécations qu'il supporta avec une stoîque rèsignatiou. Nous les épargnerons au lecteur, en ne l'introduisant dans la chambre des trois seigneurs que lorsque leur toilette fut à peu près terminée.
— Quelle peste de vaisseau, et quel horrible réduit! disait d'Harcourt en tâchant de se mirer dans une petite glace, et poignant sa perruque i la lumière incertaine du fanal de corne.
— Quel singulier myn-heer que cet amiral, dit Cavoye; quel rustre, avec sa robe de bure et son poulailler! Qui nous croira, â la place Royale ou à l'hôtel de Soissons, quand nous viendrons rapporter que, lorsque nous avons vu pour la première fois le plus grand capitaine de mer de ces temps-ci, il donnait à manger à des poules, comme un manant dans la cour d'une ferme! et cette souquenille de bure noire, qui le fait ressembler â un sacristain... Yeutrebleut il ne paie pas de mine... et on dit pourtant que c'est un surprenant amiral.
— Hélas! hélas ! dit piteusement Coislin, que penser de s» table d'après ces dehors! A l'amour platonique qu'il professe pour ses favorites emplumèes, je tremble qu'il ne les respecte trop pour les mettre en broche.
— Ne craignez pas cela, Coislin, dit d'Harcourt en souriant avec malice, je sais de très-bonne part que le seigneur amiral est un des plus grands prêtres des déesses goinfrerie et empiffrerie, et qu'il a payé deux cents écus d'or un petit tonneau de vin d'Espagne, par cela seulement qu'il avait été deux fois eu des contrées lointaines.
— Que le ciel vous entende, d'Harcourt! mais je ne sais quel douloureux pressentiment m'oppresse, d'autant plus qu'il me semble avoir vu , dans un coin de cette halle que vous appelez sa chambre, une assiette avec un morceau de lard et de biscuit... Seigneur Dieu... pourvu que ce ne soit pas la pitance habituelle de ce capitaine d'eau salée ! ... car un homme habitué a manger de pareilles horreurs...
Coislin n'osa achever, ne trouvant pas d'expression pour peindre son effroi. A ce moment, une manière de mousse vint dire d'une voix aigre que le repas attendait.
Les trois gentilshommes montèrent sur le pont , et entrèrent dans la salle à manger de l'amiral. Ils trouvèrent ce dernier en compagnie do son chapelain, maître Wcsthovius, de l'écrivain
du bord et de son capitaine de manœuvre. J'oubliais un ! grand, svelte, osseux et fort pâle, tout habillé de noir.
Ruyter était autrement, mais non mieux vêtu que le matin : il avait changé sa robe de bure noire pour un justaucorps et des chausses grises â la hollandaise , avec de gros bas de laine brune et de hauts souliers â boucles d'argent.
Son pourpoint était serré autour de son corps par une vieille écharpe de soie rouge, et son col était de toile unie comme celui du matin.
La table, longue et étroite, dont l'amiral oceupaitle haut bout, était couverte d une nappe de toile d'une grande blancheur ; l*s plats et les assiettes étaient faits de ce grés de Flandre de couleur grise, à dessins bleuâtres, dont l'usage commençait alors â se répandre. Sur chaque assiette il y avait un biscuit sec et dur, et à côté un grand pot et un gobelet d'étain bien luisant; enfin, au milieu de la table était une soupière de potage au poisson, flanquée d'un côté par un énorme jambon d'ours, & graisse bien jaune et i chair d'un rouge ècarlate; de l'autre côté était un non moins colossal morceau de bœuf fumé de Hambourg, bien brun, veiné de blanc; enfin une assiette de harengs salés et une assiette de radis noirs complétaient ce menu , qui fit dresser les cheveux à la tête des trois gentilshommes.
Le chapelain dit le benedicite, l'amiral s'assit et fit signe à ses convives de l'imiter.
Coislin fut près de s'évanouir lorsqu'il senlit le fumet pénétrant de celte soupe au poisson ; mais il fit bonne contenance et se résigna, en lâchant d'aspirer le moins qu'il put celte détestable odeur.
— Ah 1 messieurs, dit Ruyter, je ne vous donne pas un régal à la française , comme on dit; mais c'est à la mode de mer. et vraiment, même â terre, j'aime mieux ces bonnes et franches salaisons que tous vos saupiquets et tous vos mets arrangés de telle façon , qu'il faut retourner ça cent fois dans sa bouche pour reconnaître ce qu'on mange... au lieu qu'ici on sait ce qu'on a sous la dent, au moins.
— Et pour cela, je suis fort de votre avis, monsieur l'amiral, dit gaiement Cavoye ; au moins, en mangeant cet excellent bœuf fumé, un aveugle même dirait du premier mot qu'il mange du bœuf fumé : c'est d'un avantage estimable.
— C'est comme celle excellente bière de Hollande, ajouta d'Harcourt en regardant le malheureux Coislin, il n'y a qu'à voir son épaisse mousse blanche et sa belle couleur marroti pour être bien sûr qu'on boit de la bière, et non de ces boissons énigmatiques qu'il faut interroger vingt fois pour savoir si elles sont du cru de la haute ou basse Bourgogne !
— Ah! bien, messieurs, dit le naïf amiral qui ne se doutait pas de ces railleries, je suis joyeux de vous voir aimer notre régime des mariniers, et puis, voyez-vous, on se souvient de son premier état; et quand j'étais matelot...
—Vous avez clé matelot, monsieur l'amiral * demanda Cavoye.
— Sept ans et demi, monsieur, et puis après ça contremaître, rt puis maître, et puis bosseman, et puis capitaine, et de la sorte, avec l aide de Dieu, je suis où me voilà.. . Et tenez, Guillaume que voici a fait avec moi la guerre de 1630; j'étais alors contre-maître... Te souviens-tu de cela, Guillaume?
Guillaume était ce personnage vêtu de noir dont nous avons parlé, le fameux Guillaume Van dm Vetdt, un des meilleurs peintres de marine de ce temps-lft.
A l'interpellation de l'amiral, Guillaume, placé entre le chapelain et l'écrivain, répondit :"Oui, oui, Michel, vous avez été matelot comme l'a été le roi Compani.
— Ah, ah ! dit Ruyter en riant : Cela est vrai pourtant! Ce pauvre Jean Compani... qui eut jamais cru que je l'aurais retrouvé roi , quand nous tournions ensemble la grosse roue de la corderie de maître Lampscus à Flessingue? Je m'en souviens comme d'hier... j'avais dix ans, le recteur de l'école m'avait renvoyé comme trop turbuleul, et pour cela j'entrai le jour de la Saint-Etienne à la corderie.
— Mais ce roi, monsieur l'amiral ? demanda Cavoye fort intéressé...
— Ce roi, monsieur, était un nègre!...
4fi
— Comment! un nègre? un Maure? un noir de Nigritie? s'écria d'Harcourt!.
— Oui , uu Congo : ce pauvre Jean était bon diable ; après la corderie, nous èlioBS tous deux garçons d'un bosseman ; c'est la que je l'ai quille, ou plutôt qu'il m'a quitte, car il a déserté : or, je n'en avais plua entendu parler du tout, lorsqu'il y a deux ans, dans mou expédition de Goerée, contre la compagnie anglaise qui nous a si traîtreusement attaqués... j'envoyai a terre mon contre-amiral Van-der Zaan, qui y rencontra le roi des naturels de ce pays-là : c'était un vieux nègre qui parlait assez bon hollandais, et qui lui demanda oui commandait la flotte des Etats en qualité d'amiral. C'est Michel Ruyter, dit Van-dcr-Zaao. — Michel? s'écria le vieux noir, Michel... comment ! Michel Ruyter? mais il y a prèa de quarante-cinq ou quaraule-six ans que j'ai connu le garçon d un bosseman de I- lessitigue qui s'appelait aussi Michel Ruyter. — Eh bien ! c'est Celui -U même... qui est a présent amiral, lui dit Yan-der-Zaan. — Ça ne se peut pas, répétait toujours le vieux Jean Compani : Michel, mon pauvre Michel , amiral , c'est railler... — Ali ca , lui dit alors mou coutre-amiral Van-drr-Zaan, un jovial compagnon s'il en fut, et, comme vous allez voir, un homme de propos très-piquauls et ingénieux, — ah ça, seigneur noir, puisque vous êtes bien devenu roi . pourquoi donc ne voulez-vous pas que Michel soit devenu amiral? Et le bon Ruyter, après telle citation remarquable, regarda ses convives, et ajouta en riant encore de souvenir : - Mon Dieut que nous nous sommes souvent réjouis en pensant à ce propos, moi et ce diable de Yan der Zaan , qui avait toujours le mot a la chose, comme vous voyez...
— Mais c'est que cette réponse était, pardieu I fort bien trouvée, monsieur l'amiral, dit elTrontéroent Cavoye ; car, outre sou trait satirique, fort de la manière de Ju vénal, il y a encore un grand Tond de logique, de justice et d'impartialité dans le goût de Salomon. Vous êtes devenu roi... pourquoi ne voule*-vous pat que Michel toit devenu amiral? Mais c'est d'une terrible beauté, il y a là l'enjoué, le grave et le satirique !...
— C'est tout à fait surprenant, dit dllarcourt, pouvant à peine étouffer un éclat de rire.
— Eh bien ! vous voyez que nous autres myn-heers, comme vous nous appelez, nous savons dire notre mot dans l'occasion, dit l'amiral. Mais, pour en revenir à Compani, Van-der- Zaan me l'amena à bord ; hélas 1 je l'avoue , je ne l'aurais pas reconnu. Ce pauvre Jean Compani avait les cheveux blancs comme les miens, et, comme moi, il avait aussi l'air bien vieux et bieu cassé... Mais je fus très-content et très-joyeux que Dieu m'eût permis de revoir encore une fois celui qui me rap-
Eelail mon heureux temps de Flessingue. Nous en parlâmes ien longtemps, je vous assure, et Jean Compani, tout en m'apprenant comment il était arrivé à la dignité de vice-roi des nègres de ce pays-là, m'avoua qu'il regrettait comme moi notre bon temps de jeunesse, où »\ee, deux écus dans notre ceinture nous nous promenions sur le port si gaiement et avec si peu de souci du présent; puis aussi Compani me du, entre autres choses qui me charmèrent beaucoup, qu'il était reslé fidèle à la religion, car il s'itait fait baptiser dans le temps i Flessingue. Seulement, il ne se rappelait plus que la prière de A'o/re Père; mais il m'avoua que, comme, lorsqu'il parlait de la sainte religion chrétienne, ses peuples et ses enfants se moquaient de lui, il se contentait de demeurer chrétien en son cœur et de servir Diru de la manière qu'il pouvait. Je demandai à Jean s'il voulait revenir en Europe avec moi ; mais il ne voulut pas, préférant encore plus son pays que sa royauté, me disait-il : je le quittai donc... et ...
Mais, à ce moment du récit de l'amiral, la porte de la salle s'ouvrit, cl un officier s'avança rapidement vers lui et lui remit une dépêche, en lui disant : Monsieur l'amiral, ceci arrive du Texrl ; le patron de la Bélandre avait ordre do faire la plus grande diligence, car c'est M. le graud-{'eiisioiinaire de Witt qui le lui 1 dnniié.
Celle dépêche était ainsi conçue :
« S'il en est temps encore, laites les plus minutieuses rrcher- » ihes; des traître* ont décidé d'incendier et de faire suuler
t plusieurs vaisseaux de votre flotte, et sans doute celui que t vous montez, au moyen de tonnes à double fond renfermant t des artifices qui ont été embarqués à leur bord, et dont le « feu couve et doit faire son effet d'un instant à l'autre, t