CHAPITRE XLV
Vers le milieu de l'année 1676, le comte d'Estrées, se trouvant sans emploi et sachant les vaissaux du roi fort occupés! Messine, avait proposlé à Louis XIV d'entreprendre l'attaque et la ruine des forts et des colonies que les Hollandais possédaient, soit dans les Iles du cap Vert, soit sur la côte orientale et septentrionale de l'Amérique du Sud : tels que Surinam, Curaçao et Sainte-Marguerite. Le roi Louis XIV loua fort ce projet, et assura le comte d'Estrées qu'il contribuerait à le faire réussir en lui donnant quatre vaisseaux de cinquante canons et quatre frégates de trente, que ce dernier devait armer a ses frais ; le nombre des soldats aussi entretenus par l'armateur devait s'élever à sept cents, et être commandés par les officiers de la marine payés par le roi pour ne voyage.
Os sortes d armements, en courses de compte ù demi, étaient alors assez fréquents, et le roi partageait d'ordinaire les prises avec les armateurs.
A peu prés au même temps où le vice-amiral d'Estrées formait ce projet, de leur côté les Hollandais avaient (enté une entreprise considérable contre les possessions françaises de l'Amérique; le prince d'Orange y avait même contribué de son argent pour flatter le génie de la nation, et avait l'ait armer a grands frais douze vaisseaux et plusieurs brûlots, ainsi qu'un assez grand nombre de bâtiments de charge qui devaient porter les familles destinées i coloniser les terres qu'on allait enlever aux Français.
Cette forte escadre, sur laquelle on avait embarqué quatorze compagnies d'infanterie, détachées des régiments qui servaient dans l'armée des Etats, devait commencer ses opérations par la prise de Cayenne, colonie française, qui, étant presque à égale dislance de la rivière des Amazones et des colonies de Surinam et de Berbiee, se trouvait, pour ainsi dire, au centre des possessions hollandaises, et pouvait leur servir encore à soutenir cl préparer leurs nouvelles tentatives du côté des rivières d'Apouague et de Viapoquo.
Les Hollandais, bien préparés pour cette expédition, mirent à la voile dans le mois de mars 1676, et arrivèrent devant Cayenne, qu'ils enlevèrent sans coup férjr; le chevalier de l.ezy, gouverneur pour la France, n'ayant que deux cent cinquante hommes de garnison a opposer à des forces aussi considérables que celles que l'amiral Kinekes avait emmenées. Aussi ce dernier, après avoir mis une forte garnison a Cayenne pour défendre celle place, laissé cent cinquante habitants pour la culture des terres, et dirigé cinq ou six cents nouveaux colons vers les rivages fertiles de la rivière d'Apouague, il partit pour l'Ile de Tabago. en prit possession et y fit élever un nouveau fort.
En effet, l'Ile de Tabago, par sa position géographique, était un des points maritimes les plus importants a conserver pour les Hollandais: située proche de l'Ile de Grenade, terminant au sud celte large ceinture d'Iles et d'Ilots qui ferme a l'est le golfe du Mexique, puisque, à le mesurer géométriquement, son ouverture se prendrait depuis l'Ile de la Trinité jusqu'au cap méridional de la Floride; très-proche de la côte de l'Amérique méridionale où ils colonisaient, au cœur des Antilles françaises, qu'ils voulaient ruiner, peu éloignée de l'isthme de Panama, of-
frant un mouillage sûr et une rade exccllenlc, abritée enfin des ouragans si fréquents aux Antilles par sa côte nord, Tabago, ainsi fortifiée, devenait une des positions militaires les plus considérables de l'archipel américain.
Après avoir laissé une forte garnison dans Tabago, l'amiral Bin. les continua sa route, remonta vers le nord, et alla brûler la plupart des habitations françaises du Pelil-Goave et Saint- Domingue; puis, revenant au sud, il fit une descente à Marie- Galande, enleva les moulins, les chaudières et les nègres, en un mol le matériel des sucreries, afin d'établir plus vite la nouvelle colonie qu'il voulait fonder a Tabago.
L'escadre hollandaise, ainsi encombrée de nègres, de bétail, d'ustensiles et de meubles de toutes sortes, fut rencontrée près de la Guadeloupe par le marquis de Crame) , montant t'A pot ton, et «ui, étant au vent et pouvant lui donner chasse à loisir, suivit l'amiral Binckes jusqu'à la Grenade en le cartonnant vigoureusement, sans qu'un seul vaisseau hollandais pût lui riposter, tant leurs batteries étaient encombrées de toutes les pillerics de Marie-Galande et du Petit-Goave.
Colbert, apprenant ces nouvelles, pressa plus que jamais l'armement de l'escadre de M. d'Estrées, et le roi lui ordonna avant toutes choses de reprendre Cayenne. M. d'Estrées partit donc de Brest le 6 octobre, a la léte de quatre vaisseaux de cinquante canons, de quatre frégates de trente à quarante, et de quatre cents hommes de troupes de débarquement.
Après être resté huit jours aux Iles du cap Vert pour prendre quelques rafraîchissements, il fit voile pour Cayenne, y arriva le 8 décembre, et mouilla son escadre a sept lieûes du fort, dans une anse appelée l'anse Miret.
Le comte d'Estrées était, on l'a dit, d'une bravoure reconnue et parfaitement digne et capable de commander toute expédition sur terre, faisant depuis longtemps la guerre; sou coup d'oeil était juste, prompt, sa décision rapide, presque toujours remplie d'à-propos et justifiée par le succès; malheureusement ces rares qualités ne lui étaient d'aucun secours sur mer, et son intraitable orgueil rendait souvent bien funestes les conséquences de sa complète ignorance des choses de la navigation, ainsi qu'on le verra bientôt.
Quant à cette affaire de Cayenne, elle fut brillante et hardie; le vice-amiral s'y comporta vaillamment, et fut bravement secondé d'ailleurs par ses seconds, M. le comte de Blenac et M le chevalier de Grand-Fontaine, car ce dernier, ne pouvant marcher, se fit porter en chaise au poste qu'il devait attaquer, et qu'il emporta vaillamment.
Le chevalier de Lezy, l'ancien gouverneur de Cayenne, oui avait été obligé de remettre cette place aux Hollandais, avait demandé par grâce a Colbert de servir comme volontaire dans l'armée de M. le comte d'Estrées, afin qu'il pût au moins l'aider i reprendre une place que des forces supérieures l'avaient forcé d'abandonner.
Cette action fut glorieuse et profitable, et M. d'Estrées s'y conduisit avec sagesse cl valeur. Après avoir rétabli ce que le canon avail délruit, el laissé à Cayenne le chevalier de Lezy, comme gouverneur, avec une garnison suffisante, M. d'Estrées mit a la voile pour la Martinique.
Là, le vice-amiral fut instruit que les Hollaudais rassemblaient de grandes forces à Tabago, que le fort était pour ainsi dire terminé, et qu'il avait près de mille hommes dè troupes réglées de garnison.
M d'Estrées fil ses préparatifs pour aller attaquer celte place, qui pouvait devenir si importante pour les Hollandais et si funeste aux Antilles françaises, se recruta de quelques compagnies d infanterie dites des ite» à la Martinique el à la Guadeloupe, mit à la voile le 12 février, dans l'impatience de prévenir l'arrivée de la floue hollandaise, qui faisait voile pour Tabago ; mais on ne put la joindre, et 1 escadre française n arriva que le 20 du même mois en vue de l'Ile où les vaisseaux hollandais étaient mouillés depuis quinze jours.
M. d'Estrées lit jeter l'ancre à sept lieues de la ville, el prit des renseignements sur la position des ennemis.
Deux pnsouniers, qu'un parti détaché ameua, lui apprirent que le 5 février les vaisseaux hollandais s'ét tient embossés dans
le port; qu'il restait encore quelques travaux a Taire pour terminer les ouvrages du fort; que la garnison se montait a sept rents hommes ; qu'en outre les vaisseaux étaient mouillés si prés de terre qu'ils pouvaient donner des secours à la ville, comme ils pouvaient en recevoir.
Le conseil fut assemblé, et l'on y décida que, pour neutraliser l'avantage que leur donnait cette dernière commnnication, il fallait les attaquer a la fois et par terre et par mer.
Voici comment s'exprime M. le comte a Estrées au sujet du combat qui se livra le 3 mars :
* On donna le même jour l'ordre de bataille ; et le vaisseau Flntrép'ule, qui devait entrer le premier par l'ancienneté de capitaine, commandé par Louis Cabaret, ayant mis à la voile pour prendre son poste, rencontra une roi lie sur laquelle il toucha et fut arrêté. Cette roche est à six ou sept pieds sous l'eau, remarquable par le remou que la mer élevait quand elle est un peu agitée, et ne parut point ce jour-là, a cause du grand calme qu'il faisait. Le vaisseau rintrêpide n'ayant touché que par le côté, il fut aisé de le revirer sans aucune incommodité ; mais cet accident ne laissa pas de refroidir ceux des capitaines qui avaient marqué le plus d'envie d'entreprendre celte action, et tous crurent qu'il fallait changer la manière d'attaquer les ennemis. On disait que, si l'on était maître du fort, 1 on mettrait les vaisseaux ennemis entre les nôtres et les batteries de terre, et qu'ainsi il fallait commencer par attaquer le fort et s'en rendre maître, sans considérer combien il était difficile avec mille hommes d'emporter uu fort défendu par sept ou huit cents et soutenu par deux cents hommes, qui, n'étant pas occupés du cùtè de la mer, pourraient aisément secourir la terre, les vaisseaux n'étant mouillés qu'à la grande portée du mousquet. On lit descendre le lendemain les irouprs comme il avait été résolu ; les ennemis détachèrent deux cents hommes, selon les apparences, pour défendre la descente; mais deux vaisseaux
rl'on fit approcher leur ayant tiré quelques coups de canon, je retirèrent, et le comte d'Estrées ayant mené les troupes a l'endroit de la descente, elles mirent pied à terre, et firent un chemin d'une lieue avec les serpes et les cognées pour gagner une hauteur qui était a sept ou huit cents pas du l'on, où l'on pouvait camper commodément, parce que cet espace avait été défriché autrefois. Le comte d'Estrées ne manqua pas d'aller le lendemain au camp. L'on voyait de la le mouvement de toutes les chaloupes, et ta situation avantageuse où étaient le fort et les vaisseaux ennemis. Cependant, après avoir examiné toutes choses avec les capitaines qui se trouvèrent avec lui, il ordonna à Grand-Fontaine, qui commandait ce délaehemcnt, d'attaquer les ennemis entre neuf et dix heures du soir, qu'il ferait en même temps une si puissante diversion du côté de fa mer, que les équipages des vaisseaux n'oseraient se porter à terre ; qu'il fallait toutefois n'attaquer le fort que dans le temps de diver-
f Le comte d'Estrées, étant rctturné à sou bord, ordonna un détachement de quatorze (haloupes, commandées par le marquis d 0 et Louis Cabaret, capitaines, avec le peu d'infanterie qui restait sur nos vaisseaux : c'était dans le dessein d'aborder un vaisseau ennemi, mouillé a l'entrée du port, qui voyait tous nos mouvements, et par là nous était fort incommode. Nus chaloupes abordèrent ce vaisseau avec une intrépidité extraordinaire, et ne quittèrent point qu'il ne fût entré fort avant dans le port et détendu de tous les vaisseaux, et après lui avoir tué vingt ou vingt-cinq hommes de son équipage; il coupa ses câbles, et crut ne pouvoir se sauver de nos chaloupes que par ce moven. Le bruit et le tourment fut grand pendant prés d'une heure parmi les vaisseaux ennemis, croyant que l'on faisait entrer des brûlots; mais autant que le bruit était grand d'un côté, autant le silence l'était de l'autre. Le comte d'Estrées descendit aussitôt qu'il fut jour pour aller au camp, et savoir ce qui avait empêché l'attaque du fort. De Grand-Fontaine lui apprit que la pluie qu'il avait fait toute la nuit avait grossi si fort un ruisseau qu'il fallait passer, que l'on avait de l'eau jusqu'à la ceinture, et en particulier que les troupes paraissaient découragées par la vue continuelle de la disposition des ennemis : sur cela, il prit le parti de faire descendre ce qui restait d'infanterie dans les
vaisseaux. Il campa lui-même sur la hauteur ; et, pour avoir plus d'un officier d'infanterie a terre, il ordonna à Hérouard de la Piogerie, major de la marine et capitaine de VEmcrillon, de quitter son vaisseau pour venir à terre. Il avait été en Portugal lieutenant-colonel d un régiment de l'armée du maréchal de Schomberg. Dans cet état, les troupes de terre demandaient que les vaisseaux entrassent dans le port pour détruire lesleunemis, et qu'après cela elles emporteraient le fort plus aisément: mais les capitaines des vaisseaux disaient tout le contraire. i.i qu'il fallait auparavant être maîtres du fort et des batteries. Les opinions étaient" encore partagées sur la manière d'agir à terre : les uns, comme Hérouard de la Piogerie, croyaient qu'il fallait aller aux ennemis par tranchée; les adirés, qu'on ne pouvait réussir que par une attaque brusque, et beaucoup de résolution et de hardiesse. Le comte d'Estrées savait qu il y avait peu de vivres dans les vaisseaux; qu'il ne fallait pas songer à une affaire de lougue haleine ; que le meilleur parti était celui que l'on avait imaginé d'abord; et, s'il avait fait semblant d'abandonner le premier dessein de l'attaque, c'était pour conduire pardegrés tous les officiers à une action très-hasardeuse. Il assembla le conseil de guerre pour prendre une dernière résolution ; et, après leur avoir montré la honte qu'il y aurait de se retirer sans rien faire, que, dès que les vtisseauxdu roi seraient partis pour retourner en Europe, les Iles françaises seraient exposées à toutes les entreprises des ennemis, et surtout celle de la Grenade, qui avait peu de force et de défense, il ne put surmonter l'impression que l'accident de Unlrépide avait faite sur les esprits de la plupart ; que l'entrée du port était extrêmement difficile et dangereuse, et tous opinèrent qu'il ne fallait pas exposer les vaisseaux du roi à périr inutilement sur des baucs et des roehcis, et prêts à signer leurs opinions. Cependant le comte d'Estrées ne fit point revenir ses troupes, résolu de tenter un effort du côté Je terre, et d'animer les troupes par un bon exemple. Trois ou quatre heures après, Louis Cabaret. Machaut et Lisines, capitaines, le vinrent trouver pour lui apprendre qu'on venait de prendre une barque, dont le pilote, qui était de l'équipage d'un des vaisseaux enuemis, assuia qu'il entrerait les vaisseaux sans aucun péril, pourvu qu'on lui donnât la liberté après le combat.
« On l'amena dans le conseil de guerre que l'on lit assembler dans le moment; on l'interrogea plusieurs fois, et, après être assuré qu'il n'y avait ni malice ni légèreté dans ses promesses et ses discours, l'on conclut que l'on ne pourrait se défendre il attaquer les ennemis par terre et par mer en même temps, d'autant plus que l'instruction donnée au comte d'Estrées'portait qu'il fallait chercher partout l'escadre hollandaise pour la combattre et la détruire. On envoya chercher à terre Hérouard de la Piogerie, qui commandait les troupes à terre, pour concerter la manière de l'attaque. Il fut surpris de nous y trouver résolus : il tenait à desseiu de nous y animer pour avoir l'honneur de cette action dans le bureau, où il était assez écouté ; mais, comme il représenta qu'il n'avait pas le nombre d'échelles qui lui était nécessaire, et qu'il demanda deux jours pour se préparer, on lui accorda d'autant plus facilement, que 'ous les capitaines étaient pour ainsi dire engagés par serment de ne plus changer de résolution. On convint que l'entrée des vaisseaux dans le port précéderait de trois quarts d'heure l'attaque de terre, et que les troupes, au lieu de sortir par des défiles, marcheraient de front et par les lieux les plus ouverts. Les deux jours qu'llèrouard avait demandés étant arrivés, on mit a la voile le mercredi des Cendres, 3 mars, et les vaisseaux entrèrent dans le port dans l'ordre que l'on envoie avec celte relation. Ils essuyèrent près de neul cents coups de canon, sans en lirer aucun qu'après avoir pris leur poste à la portée du pistolet. Le Marqttt» aborda un vaisseau ennemi, et le Glorieux, qui portait pavillon, un autre ; ce dernier par la nécessité de le taire pour laisser de la place au Précieux, sans quoi il n'aurait pas eu départ au combat, ce qui nous aurait été d'un grand désavantage. On était convenu, dans le conseil de guerre dont j'ai déjà parlé, qu'il fallait vaincre ou mourir, et faire périr tous les vaisseaux eunemis, soit en s'en rendant les maître» eu les abordant, ou à coups de canon, selon que chacun jugerait à
HuIu.'Uh
propos de le faire pour réunit dans cette action. Il eût été, en effet, impossible de pouvoir ressortir d'un port ou l'on était entré a la faveur d'un vent qui souffle toujours du même coté, «'il était demeuré seulement deux vaisseaux ennemis sans être déiruils.
« Pour l'attaque de terre, elle se fil tout au contraire de ce qui avait été résolu. Ilérouard, toujours persuadé qu'il fallait éviter le feu des six pièces de canon qui battaient daus l'esplanade par où il fallait marcher de front, s'alla cacher dans des roseaux, qui, a ta vérité, en étaient assez proches, et 0(1 l'on était à couvert de la vue des ennemis . mais dont on ne pouvait sortir qu'en délitant.
L'attaque du fort commença aussi dans le temps de l'entrée des vaisseaux daus le port; os fut un autre contre-temps qu'il fut impossible de réparer: h plupart des officiers tués (m blessés en défilant, «sorte que de quarante il n'y en eut que deux qui n'eurent pas de blessure. Ilérouard fut tué, désespéré du peu de succès de l'action ; de Grand- Kontaiue eut le bras cassé: l'un et l'autre de ces officiers avaient beaucoup de valeur ; le premier,
moins d'expérien-
ce et de capacité
qu'il ne croyait
pourles actions de
terre.
« A dix heures
du matin, il j a-
vait plusieurs vais-
seauxenuemisbrû- .
lés ou coulés à
fond. Outre que la
chaleur était excessive ce jour-la,
l'on combattait de
si près, que les
valets que l'on met
riar-de»saslesbouets dans les canons, s'atlachant aux vaisseaux, y mettaient le feu.
" c Le Glorieux, comme Tai dit, ayant abordé le contre-amiral de cette escadre, s'en rendit bientôt le mettre ; mai* on s'aperçut bientôt après que le feu y était assrx près de la chambre aux poudres pour craindre qu'il ne sautât bientôt. L'on fit tout ce que l'on put pour l'éloigner de nous; on coupa les amarres qui nous tenaient abordés, mais inutilement; il n'était pas a vingt pas de nous que le feu prit aux poudres, et accabla le Glorieux
tM.BEAUCC
CoctWigon.
de toutes fortes de débris de canon et de bois enflammés, qui y mirent le feu- Le comte d'Estrées, prévoyant l'accident qui arriva, avait envoyé auparavant un homme a la nage quérir une chaloupe, les siennes l'ayant abandonne dés le commencement du combat, et l'attendait sur le bord du vaisseau, blessé à la télé en deux endroits. Méi iceurt, capitaine sur le pavillon, qui avait été aussiblessé d'éclats lorsque le vaisseau ennemi sauta. le vint trouver, et lui représenta que, s'il attendait en cet endroit la chaloupe qu'il avait envoyé chercher, tous ceux qui resta ient dans le vaisseau s'y jetteraient avec lui, et la feraient couler a fond; qu'il valait bien mieux la faire venir a la proue , oû il serait plus aisé d'empêcher que trop de gens ne s'y jetassent.
Le Glorieux se trouvait, par l'abordage qu'il avait fait du contre-amiral des Hollandais, dans l'ordre de bataille desennemis, et si près d'un vaisseau hollandais oU il y avait trois chaloupes , que l'on crut que pour sauver tout l'équipage il était •comme nécessaire de preudre une de ces chaloupes. Le Berlier, garde de la marine, s'offrit d'y aller avec un matelot. L'action était hardie, quoiqu'on le soutint avec les armes qui nous étaient restées pour empêcher l'opposition des ennemis ; il nous l'amena sans peine : car ce vaisseau hollandais , qui brûlait par le haut etdans les hunes, comme le Glorieux, tirait vivement contre les nôtres, et, selon
lesappareuces. ne s'était pas aperçu du danger ou il é- Uit et de noire dessein ; «le sorte que le comte d'Estrées, s'éiant embarqué avec les oftïrier.s dans la chaloupe hollandaise, di * mu \ ■ ■ I < donner, assura l'équipage qu'il devait venir une chaloupe pour les prendre, et qu il reviendrait lui-même les chercher plutôt que de les laisser périr sans secours. Il se faisait porter â Cluirepide, qui était le vaisseau français le plus proche ; mais te brûlot ennemi ayant mis à la voile, ou ne sait à quel dessein, et présentant a uu air de vent qui le mettait entre [Intrépide et la chaloupe, it fut impossible au comte d'Estrées d'en approcher, il fallut se-
JEAN BAHT
loigner pour ne pas périr de l'enlèvement des poudres de ce brnlol. qui devait être bien prompt. Ce fut dans ce temps-là que Louis Gabaret fut tué d'un coup de canon, après avoir reçu trois • blessures fort grandes par des éclats, sans avoir voulu ni songé a se faire panser qu'après la (in du combat : son exemple soutint l'équipage déjà fort affaibli, et quoiqu'il fût de deux cents hommes, et qu'il n'en restât pas quarante à cinquante en vie, on ne vit ni étonnement ni faiblesse tant qu'il vécut. Cependant la chaloupe ob était le comte d'Estrées ne pouvant plus arriver à aucun vaisseau français sans faire le tour des deux grands vaisseaux ennemis qui seuls restaient debout d'une si grande escadre, reçut un coup de canon fort bas qui l'emplit d'eau et emporta le lalon du soulier du chevalier cTHervault, et lui fit une si grande contusion qu'il crut avoir le pied brisé.
A Cependant la chaloupe, dont ou avait bouché le trou avec un chapeau, et dont on vidait l'eau avec les autres, était devenue très-pesante. Il y avait déjà demi-heure que les matelots criaient qu'il fallait périr ou aller à terre ; le rivage était couvert de matelots des vaisseaux hollandais qui avaient péri, et l'on mit pied a terre guère loin d'une grande portée de mousquet du fort. Dans cette extrémité , le vice-amiral lit porter, par quatre matelots. Méricourt et d'Ilervault , hors d'état de pouvoir marcher, et s'étant réservé pour lui environ douze ou treize hommes, il leur dit de ne le point quitter, et de marcher fort serrés avec les sabres et les mousquetons, quoique mouillés, qui étaient restés dans le fond de la chaloupé. On s'avisa de détacher un matelot pour crier à ces gens épars qu'on leur donnait bon quartier : vingt-cinq ou trente se vinrent rendre, et ayant ùté les armes à ceux qui en avaient, on se trouva en état de se mieux défendre ; et la grande chaloupe qu'on avait envoyé chercher, comme j'ai dit, nous ayant joints avec quarante hommes, nous donna' moyen de faire quatre-vingt-dix prisonniers, que l'on garda quelque temps dans un macquis, d ob on ne pouvait sortir quVn déniant, et jusqu'à ce que la chaloupe de l'Intrépide, ayant passe assez près de nous, le vice-amiral s'y embarqua avec les officiers qui avaient suivi. Dans ce temps-là, les deux vaisseaux hollandais, amiral el vice-amiral de l'escadre, qui, depuis trois heures, soutenaient le feu de tous les nôtre», coupèrent les câbles, et s'échouèrent dématés et presque entièrement ruinés a coups de canon.
« Cependant le comte d'Estrées, qui n'avait aucune nouvelle de ce qui s'était passé à terre, avait beaucoup d'impatience d'en savoir ; c'est ce qui Ip Ht courir après la chaloupe de Patoulet, commissaire général, pour en apprendre quelque chose; l'ayant joint, il lui dit le mauvais succès de l'attaque de terre, elle malheur qui était tombé sur tous les officiers; il n'en savait pas davantage, ceux de terre ayant envoyé à la nage un soldat assex avisé à nos vaisseaux, mais seulement qu'il ne restait personne our commander les troupes de terre qu'un officier de milice de aint-Christophe, appelé Désaugers, homme d'esprit et de courage à la vérité. Celle disposition lui faisait craindre que le premier malheur ne fût suivi d'un second, et il était sur le point de partir pour aller à terre rassurer, par sa présence, les troupes et leur choisir un poste ob elles pussent demeurer en sûreté jusqu'à l'embarquement ; mais Patoulet, ayant fortement représenté que le service le plus important était de retirer les vaisseaux toujours exposés au feu des batteries de dix-sept à dix-huit pièces de canon, dont il y en avait onze de vingt-quatre, il se contenta d'écrire aux officiers de terre qu'il était sorti du combat avec des blessures fort légères, qu'il les irait voir le lendemain, cl
!|u'ils devaient se poster au premier camp, dont la situation était ort avantageuse, et que l'on était résolu de les aller preudrelà pour attaquer le fort, ob les officiers, les matelots* et les soldats étaient dans la dernière consternation.
< On retira les vaisseaux, par le moyen des ancres de touce, en trois jours, toujours sous le feu des ennemis, quoique l'on s'en éloignât chaque jour un peu ; il y eut même, dans les vaisseaux, quelques gens lués jusqu'au dernier jour. Les ayant mis en sûreté, on ne songea plus qu'à retirer les troupes qui étaient à terre ; pour ôler l'envie aux ennemis de les attaquer dans la retraite, on imagina qu'il était à propos d'envoyer sommer le gouverneur de rendre la place, et lui faire craindre une nou-
velle attaque ob le vice-amiral serait en personne. Le tambour, qui était un officier déguisé, demanda à parler au gouverneur ; mais ceux qui commandaient sous lui l'ayant assuré qu'il était tombé malade d'une lièvre chaude le lendemain du combat, et qu'ils avaient pouvoir de rendre une réponse positive, il leur dit qu'il avait ordre de demander qu'on remit la place en nos mains, sinon qu'ayant été résolu de l'attaquer avec tout ce qu'il y avait de troupes et de gens sur les vaisseaux, il avait ordre île l'avertir qu on ne donnerait quartier à personne. Sur cela, les officiers tinrent un conseil de guerre qui dura longtemps, et, après quoi, ils répondirent en termes qui marquaient leur étonnement, que. si les Fiançais étaient résolus à se faire tant de mal à eux et aux autres, qu'il fallait bien, ne pouvant rendre la place avec honneur, s'exposer à toutes sortes d'événements. Ils furent cependant si occupés de l'opinion qu'ils seraient attaqués le lendemain, qu'ils ne firent autre chose la nuit que de travailler au moyen de se mieux défendre.
t Les troupes marchèrent toute la nuit pour venir au lieu du rembarquement, et ayant été embarquées sans avoir été suivies
Car les ennemis, on mit à la voile un jour après pour porter les lessés à l'Ile de la Grenade ; on y établit uu hùpilal, et ils furent bien traités et secourus, quoique le nombre en fût grand. Pour le comte d'Estrées, après avoir passé quelques jours à la Martinique, et ordonné que l'infanterie, au nombre de deux cents hommes, que Colbert avait envoyée sur le Brillant . et sur une flûte dont il était suivi, serait portée sur le vaisseau le Laurier à Cayenne, pour aller de là 1 Prouage el à Viapoquo ruiner ces deux colonies, ne jugeant pas qu'avec ce secours il pût (enter une nouvelle action à Tabago, ni qne les Hollandais pussent être de longtemps en état de porter du dommage aux Iles françaises el aux sujets de Sa Majesté, tellement qu ayant mis à la voile avec tÉmerillon, te Soleil-d'Afrique, le Fendant et le Galant, il arriva à la cour dans le mois de juillet. »
On voit, par ce rapport, que le combat fut vif, et la victoire vaillamment disputée. M. d'Estrées. une fois son vaisseau mouillé, se comporta, comme d'habitude, bravement, et fut assez gravement blessé à la téte. Somme toute, cette affaire fut brillante ; car l'amiral Rinekes, ayant été prévenu du dessein des Français par la palache lu Fortune, et par un habitant de l'Ile Saint- Christophe, s'était tenu sur ses gardes, et avait fait toutes les dispositions nécessaires pour se bien défendre ; commençant par brûler toutes les maisons situées aux environs du fort pour empêcher les Français de s'y loger, il avait établi dans cet endroit une batterie de dix pièces de canon. Puis, bien qu'il ne crût pas que les Français fussent assez téméraires pour entrer dans un port ob se trouvaient dix vaisseaux de guerre , trois frégates et un brnlol, bien préparés à les attendre, dans un port dont on ne pouvait sortir qu'en se faisant louer, tant la passe était étroite, et la brise toujours faite, peu maniable, il avait encore fait élever deux batteries à fleurd'cau, ainsi qu'un four à boulets rouges, et mouillé sa flotte en forme de croissant.
Ce fut dans cet ordre qu'il fut, ainsi qu'on l'a vu, vigoureusement attaqué par les vaisseaux français. Le navire hollandais le» Arme* de Leude, fut celui qui, le premier, soutint les bordées de M. Louis Gabaret ; et, lorsqu'au milieu du combat le feu fut mis au vaisseau du comte d'Estrées par un boulet rouge, le Tntiningher, qui le combattait, partagea le même sort, el bientôt, l'incendie se développant, engloutit, dans cet épouvantable embrasement, l'Étoile d'or, le Popinbourg, le Middelbonrg, la Sphera mundi. le Due d'York et le Moine d'or, vaisseau . hollandais qui coulèrent à moitié brûlés.
Ce qu'il y eut de plus affreux dans ce combat, c'est que les habitants dë Tabago, ne croyaul pas que les Français pussent entrer dans le port, et ne redoutant qu'une attaque par lerre, avaient mis leurs femmes, leurs enfants, leurs nègres, sur plusieurs flûtes mouillées dans le port, les croyant ainsi à l'abri de tout danger ; mais ces bâtiments marchands, mal gréés, el dénués de toutes ressources contre un aussi effroyable incendie, furent entièrement consumés avec les gens qui les montaient.
Malheureusement les vaisseaux français l' Intrépide, le Glorieux, tetMarquii. le Précieux, furent réduits eu cendies, sans qu'on employât presque aucun moyen pour arrêter les progrès
du feu. presque tous les officiers, à commencer par le viceamiral, ne songeant, ainsi qu'on l'a vu, qu'a gagner la terre.
De nos jours, en cas de naufrage ou de sauvetage, 1rs officiers restent les derniers a bord, et le capitaine ne quitte son bâtiment que lorsque tous ses officiers sont embarques; mais alors il n'en était pas de même, et ce qui prouve d'ailleurs que ce devoir n'était encore, ni exigé par la discipline, ni par le point d'honneur, c'est que, dans les procés-verbaux , les officiers avouent naïvement que. voyant le feu, et croyant le vaisseau perdu, ils n'avaient songé qu'a se sauver, abandonnant ainsi leurs matelots et leurs bâtiments.
Il y eut un certain capitaine Masearini, commandant h Prétiettx, qui, voyant son vaisseau échoué et tout rempli de blessés et de mourants, le quitta pour aller à bord de l'amiral prendre ses ordres : les ordres de l'amiral furent de brûler le vaisseau, mission que ledit Masearini allait remplir aveuglément, sans songer un instant aux mourants, qui eussent été brûlés avec le navire, si quelques matelots, encore assez, vigoureux, malgré leurs blessures, ne lui eussent arraché la mèche des mains.
Les enquêtes qui furent faites constatèrent que tous les ofli- • ciers des vaisseaux ineendiés les abandonnèrent les premiers ; mais, on le repète, on ne comprenait pas alors comme de nos jours cette solennelle mission du capitaine, qui, calme au milieu des horreurs d'un naufrage ou d'un incendie, veille â la sûreté de tous, et s'oublie lui-même dans ces momeuts terribles où chaque minute, chaque seconde vous entraîne à grands pas vers une mort affreuse ... et puis, qui, lorsque le dernier de ses officiers est embarqué, jetant un dernier et triste regard sur son navire, s'assurant avec désespoir qu'il n'y a plus aucune chance de salut, ne songe enfin à lui-même qu'alors que son vaisseau va s'abîmer sous ses pieds
Telle fut l'issue de la première entreprise sur Tabago, entreprise bien funeste d'ailleurs aux Hollandais, puisqu'ils y perdirent sept vaisseaux de guerre ; et c'est grâce â un incroyable hasard que la seconde expédition de Tabago lut eouronnee'd'un si beau succès.