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CHAPITRE XLVI

Malgré ou a cause de ce désastre devant Tabago, Louis XIV, plus irrité, pour ainsi dire, du mauvais succès de ses armes que de la perte de ses vaisseaux, changea en une question de dignité nationale ce qui n'avait été d'abord qu'une sorte de spéculation commerciale.

Il assembla de nouvelles forces navales assez nombreuses; un bon nombre de troupes de débarquement s'y joignirent, et l'escadre appareilla de Brest avec de vives recommandations de ne pas échouer dans cette nouvelle trntative.

C'est, ainsi qu'on l'a dit, grâce à un merveilleux hasard, que la tâche, de M. le vice -amiral d'Estrées devint des plus faciles, car une bombe lancée par une batterie de mortiers dressée par MM. Combes et Landouillet. ingénieurs, tomba sur le fort de Tabago, mit le feu a la poudrière, qui sauta et ensevelit sous ses décombres presque toute la garnison aiusi que l'amiral Binckes. Au milieu de la confusion que causa un pareil désastre, la ville fut aisément prise.

Après cette expédition si heureusement terminée, M. d'Kstrées revint a la Martinique et voulut tenter une autre entreprise sur Curaçao. Ce dernier succès de Tabago. dû. bien plus au hasard qu'à sa science, lui avait néanmoins donné une telle idée de lui-même, qu'il compromit la sûreté de tous les vaisseaux qui lui avaient été confu s, et ce, par l'entêtement le plus grave.

I.a lettre suivante, qui rend compte du naufrage de l'escadre et des motifs qui l'amenèrent, est de M. le chevalier de Méricourt, qui, pendant deux années capitaine de pavillon de M. d'Kslrées, était un homme de mérite et de coeur, couvert de blessures glorieusement reçues, et, plus que personne, fort a même déjuger l'amiral. On verra par cette dépêche avec quelle réserve et quelle timidité il parle de M. d'Kstrées, et l'on aura

la clef de bien des fautes de cet officier général, quand mi verra que. .pour cacher sou ignorance aux veux de ses officiers et de son équipage, il écoutait absolument les avis d'un homme étranger au service, qu'il avait embarqué à Saint-Christophe, et dent il donnait les avis et les instructions comme siens, voulant par la prouver qu'il était fort entendu aux choses de la mer. refusant les pilotes en disant : Qu'il n'en avait pas plut besoin que rei/.r o;«i firent les premures découverte*, ('ne telle façon d'agir et de penser chez un général chargé d'aussi grands intérêts serait à peine croyable, si de funestes résultats n'étaient venus confirmer ce jugement et les précédents, rapportes par M. de Merieourl dans la lettre qu'on va lire. On éprouve je ne sais quel sentiment de tristesse et d'amertume en voyant qu'un vieux capitaine , éprouvé par vingt combats comme était M. de Méricourl, fut réduit â supporter la brutale colère du vice-amiral, auquel sa propre faveur et l'éniinente position de ses frères donnaient tant d avantages ; et, en vérité, on ne sait que penser des rapports qui existaient alcrs entre les amiraux et leurs officiers, quand on lit les ligues suivantes qui terminent la lettre qu'on va citer d'ailleurs tout entière :

« 11 me disait que, si j'étais assez hardi pour remuer la moin- « dre chose dans le vaisseau sans sa permission, qu'il m'inler- « dirait, me chasserait de sa chambre, avec de tels empirle- <r ments, qu'il était capable de me fïire mourir ; j'avais beau le

* supplier de me faire l'honneur de me donner ses ordres, il

* coulinuait de s'emporter tellement qu'il me fallut quelquefois « sortir an plus vite, et être souvent, de chagrin, deux jours « sans manger. »

Voici « elle lettre en entier.

DELATION DP .SAlFIUf.E DE L'ESCADRE DES ILES, UTIIIVI A l.'ll.E DES OISEALX M MOIS DE UA1 1 078 , PAR I.F. SIEI D DE MIJU- COimt, AVEC SA LETTRE DU Ô JUIK 1G78.

n I.a perte de l'escadre que M. le vice-amiral vient de faire est trop grande pour la passer sous silence, comme je fis l'action de l'an passé à Tabago ; monseigneur le marquis saura donc, s'il lui plaît, que :

« Le 5 mai. étant mouillés a la rade de Sa:nt-Chrislophe, M. le vii e-arairal me fit l'honneur de me dire de demander à un nommé Jean Douce ce que c'était que les mouillages des rades de Porto-Rico et Curaçao , ce qu'ayant fait, jo renirai avec le même Douce chez M. le vice-amiral, auquel je pris la liberté de dire ce que je venais d'apprendre, qui fut que, une lieue au vent de Porto-Rico, il y a une rade pour mouiller plus de deux cents bâtiments, à quinze, vingt et trente brasses d'eau, bon fond.

.. Pour Curaçao, qu'il est plus difficile, parce qu'il n'y a de mouillage qu'a une anse nommé Sainte-Barbe, qui est environ â deux lieues au vent du fort, où il ne peut mouiller que dixhuit ou vingt bâtiments grands et petits, une ancre à six brasses d'eau tout proche de terre, et l'autre à cinquante brasses d'eau ; après cela plus de fond, et derrière les navires, assez près d'un vent de sud-est, des rochers escarpés. Le même Douce dit que, trois lieues sous le vent du fort, l'on peut encore y mouiller quelques petits bâtiments , desquels ou peut aller à terre avec une planche, n'y ayant pas de fond plus au large.

« tel homme congédié, je pris fa liberté de dire â M. le vire-amiral que le commencement de la campagne lui aura été fort hiuicux ; que je ne savais pas son dessein et ne le voulais savoir que lorsqu'il le souhaiterait; mais que s'il n'entreprenait pas quelque place difficile pour la sûreté des navires, ni éloignée de notre route comme Curaçao , vu même que la saison s'avançait fort, que ce ue seiait pas mal fait. Il me répondit, un peu ému et quasi prêt a s'emporter, qu'il n'avait pas encore déterminé où il voulait aller, que c'était son affaire, qu'il fallait que je me laissasse conduire, et que j'étais trop timide. Je pris encore la liberté de lui dire qu'il u avait pas un pilote dans son bord qui eût aucune connaissance aux Iles du sud où est Curaçao, que pour moi iie n'y connaissais rien du tout; il me repartit en colère : — Encore une fois, laissez-vous conduire, j'aurai des pilotes, comme en avaient ceux qui firent les pre-

miëres découvertes, — ei qu'il voulait appareiller a minuit. L'heure venue, j'entrai daus la chambre de M le vire-amiral et lui demandai s'il était encore dans le dessein d'appareiller; il me dit que oui, et d'aller du côté de la Guadeloupe. Le jour venu, M. le vice-amiral nous dit sur le pont qu'il voulait aller à Curaçao, et que l'on mit le signal de M. le marquis de Grancey pour l'appeler, afin de le lui dire ; ce qui fut fait- Ensuite M. le vice-amiral commanda que l'on fit route pour Orchilla, et le donna aux pilotes, ainsi que l'on pourra voir par le journal de ceux dont les navires n'ont pas péri.

« Je pris la liberté de représenter à M. le vice-amiral qu'il serait plus sûr, selon moi, d'aller terrir à la Marguerite, qui passe pour être fort saine, tant pour assurer la uavigation que pour éviter les dangers des Iles qui sont sous le vent, il me répondit-qu'il ne voulait pas prendre un si grand tour, et que ce serait trop perdre de temps. J'osai encore lui dire que vent arrière, comme il est la, et le courant, c'est un chemin qui est bientôt fait, et que la navigation serait bien plus sûre , il me repartit de ne me pas mettre en peine et de laisser aller à la roule qu'il avait ordonnée, et que c'est une autre mer où il n'y a pas de courants comme aux îles du vent

« Le lendemain je demandai à N. le vice-amiral quand il lui plairait de faire venir un pilote qui connût les terres où nous allions; il me commanda de faire mettre le pavillon de conseil pour appeler les capitaines a bord, ce qui fut fait; il ne fut pourtant mis aucune chose en délibération ; M. le vice-amiral fit seulement savoir son dessein pour la descente, pour le partage des prises et pour faire un ban dans chaque vaisseau, afin que tout le butin fût rapporte a la masse a peine de la vie.

« Ensuite chacun songea a se retirera sou bord, et comme je m'informais de pilotes experts pour le pays où nous allions, et que M. le vice-amiral n'y songeait pas.' quoiqu'il m'eût fait I honneur de me le dire, j'appris qu'il en avait un au bord de M. de la Clocheterie et un autre chez M. le chevalier de Nesmond; je fus le dire a M. le vice-amiral, qui me dit qu'il les ferait venir le lendemain, parce que ces messieurs s'en allaient et qu'il voulait employer le temps. Je courus pourtant à l'échelle, où je trouvai enrore M. le chevalier de Nesmond, auquel je dis qu'il fallait qu'il prêtai son pilote a M. le vice-amiral, parce

Ju'il allait devant, et qu'il n'en avait aucun expert en ce pays ; me témoigna qu'il ne le ferait pas avec plaisir, et dit a M. Delestrillc qu'il avait tort de m'avoir dit qu'il en avait un.

* l e lendemain je pris encore la liberté de demander a M. le vire-amiral s'il ne jugeait pas a propos de faire venir un pilote i son bord, parce que cela me tenait fort au cœur; il me répondit d'appeler M. le chevalier de Nesmond avec le sien.ee qui me réjouit fort.

« Ils vinrent a bord, s'entrelinrept arec le vice-amiral, cl ensuite il les renvoya ; je n'en ai pas su la raison, si ce n'est que M. le vice-amiral se sentit assez capable.

• Le lendemain j'osai encore prendre la liberté de dire à M. le vice-amiral (l'on ne lui parle qu'en tremblant, tant l'on a de peur qu'il ne s'emporte ; car il dit des choses si piquantes que l'on en meurt presque de chagrin) de faire venir à. sou bord le pilote de M. de la Clocheterie, qui passe encore pour plus expert que l'autre ; il me fit l'honneur de me dire de l'aire mettre son signal pour le faire venir avec son pilote, ce qu'ayant fait et amené les huniers, afin de lui aider à nous joindre, je descendis à la graud'ehambre, d'où, étant remonté peu de temp après, je trouvai qu'où hissait les huniers tout haut et que 1 on déferlait la civadière.ce qu'on ne fait jamais quand l'on appelle quelqu'un qui est derrière soi. Je demandai qui avait commandé cette manœuvre : l'on me dit : H. le vice-amiral. Je lui fis dire que M. de la Clocheterie ne nous pourrait pas joindre, et qu'au contraire il demeurerait bientôt de l'arrière. Il me repartit qu'il voulait employer le temps, et que le lendemain il leur parlerait a tous après la hauteur. Je sors, et me promenant sur le pont, rêvant à tout ce que faisait M. le vice-amiral. Un M Leeorcnl-Mareiiil i qu'il avait pris à Saint-Christophe et fait embarquer sur son boni, et qui s'entretenait souvent avec lui en particulier sur les caries, quitta M. le vice-amiral, m'accosta et me dit avec un ris innocent

qui me déplut fort : « N'appréhendez point tant, nous tous mouillerons bien. Je lui repartis : — Vous connaissez donc ces pays-ci? Il me répondit: — Un peu, il n'y a pas fort longtemps que j'y étais. Je lui repartis: — Tant mieux, vous me réjouissez fort. » Cela me fit conjecturer que M. le vice-amiral avait pris ce monsieur pour le mener et qu'il ne le voulait pas dire, se voulant peut-être attribuer son savoir ; car il s'étudie, autant qu'il peut, à faire connaître qu'il est très-habile homme de mer.

« La hauteur prise, M. le vice-amiral fit, comme à son ordinaire, faire le point à ses pilotes, point qu'il appelle ensuite le tien ; car, pour moi, comme il est très-persuadé de mon peu de savoir, il ne me fait guère souvent cet -honneur-là. Ils se trouvèrent, et moi aussi, à vingt et vingt-cinq lieues au nord-nordest d'Orchilla, un peu est, si bien qu'au sud-sud-ouest nous devions terrir àOrcliille, qui passe pour être haute et saine; il n'y eut que Dourdenave, pilote, qui se trouva beaucoup plus ouest, parce que, «lisait-il, il avait donné toute sa route au sudouest. M. le vice-amiral le gronda fort, et me dit tout haut comme j'entrais chez lui : — Ce coquin me vient toujours dire des sottises, — et le fil sortir rudemeut. Je n'eus rien à répondre a cela, ne saclunt pas qui avait raison ; la suite nous a fait voir que c'était le pilote, quoique jeune.

<r Ensuite M. le vice-amiral lu passer tous les capitaines derrière lui et leur demanda où se croyaient leurs pilotes ; ils se trouvèrent presque tous comme les nôtres. Mais, en passant comme cela, l'on n'a pas le temps de se bien expliquer, ni de se bien faire entendre. Cela fait, il fut résolu de faire le sudouest, avec seulement les huniers tout bas toute la nuit, pour aller le lendemain trouver Orchilla, qui passe pour saine et haute ; le vent était est-sud-est.

i Environ a neuf heures du soir, comme je recommandais a M. d'Arraanville de faire faire bon quart devant comme a l'ordinaire, les gardes dirent : L'on lire des coups de mousquet devant nous, et ensuite du canon, qui partent d'un petit bâtiment flibustier. Nous jugeâmes aussitôt que c'étaient des dangers sous l'eau, parce que nous ne voyions point de tvrre, ce qui nous obligea de hisser avec toute la diligence possible les huniers, amurer la misaine, border l'artimon et donner vent devant pour mettre le cap au nord-nord-est d'où nous venions, ce qui fut fait avec assez de diligence. Etant virés et les signaux faits a l'ordinaire, nous nous crûmes parés. Nous trouvâmes tous les navires qui nous venaient de suivre devant nous, tellement

Îu 'allant du lofe pour les uns et arrivant pour les autres, afin 'éviter les abordages, nous nous trouvâmes douze touches sur des rochers, sans voir de terre ni savoir où nous étions. Nous amiiràmcs la grande voile pour essayer de nous parer par le moyen de la vague qui était grosse ; mais cela nous fut inutile, parce que nous remarquâmes que celte même vague, le veut et les courants qui sont, comme j ai dit, toujours d'un côté, nous jetaient sur les brisants que nous aperçûmes assez près de nous. L'équipage commença à s'étonner, se voyant échoué sur des bancs de roches et ne voyant point de terre ; nous le rassurâmes le mieux que nous pûmes en lui faisant serrer les voiles, pendant que, de l'autre coté, l'on préparait une ancre pour se porter du côté du vent, afin d'essayer de remettre le navire à flot.

t M. le vice-amiral commanda que l'on mit son canot à la mer avec beaucoup de diligence, où étant il s'y embarqua, et mena avec lui MM. Patoulet, Chabossière et Je major. Je les priai de prendre un pilote pour sonder où nous avious dessein de porter l'ancre, ce qu'ils tirent. Etant revenus, ils nous dirent qu'a une longueur de câble, au vent, il y avait huit brasses demi. Je priai M. le vice-amiral de faire nager la grande chaloupe où était l'ancre et les grelins avec son canot, ce qu'ils firent. Ayant bien filé la moitié du grelin, nous remarquâmes qu'ils n'allaient point de l'avant , et qu'au contraire ils dérivaient sur les dangers, ce qui nous obligea de les rchaler a bord, où l'on remit tout de nouveau les grelins dans la chaloupe pour essayer encore une fois de porter celte ancre, et mimes le canot de" M. Patoulet à la mer pour aider aussi à nager la chaloupe, a quoi l'on réussit. L'ancre mouillée, uous virâmes, mais inutilement, parce que, comme j'ai dit. le Vent, la vague et le courant, jetaient de

plus en pins le navire sur les dangers, de manière que nous vîmes aveu beaucoup de regret et de déplaisir nos efforts et nos travaux inutiles. Nous tînmes conseil pour savoir si nous couperions les mâts. Les plus fortes voix furent de ne pas les couper, alléguant que le navire, n'étant plus lié par les haubans, s ouvrirait plus tôt et que nous serions tous noyés. Nous nous contentâmes donc d'amener les vergues et les "mâts de bune. Dans toutes ces entrefaites le capitaine Paris ayant dît tout haut que tout ce que nous faisions était autant de peine perdue et que jamais le navire n'en relèverait, je ne laissai pourtant défaire U nir les matelots aux pompes et j'occupai les soldats à porter du pain dans la grande chambre et dans la chambre du conseil, leur disant qu'il n'y avait rien à craindre, et que ce qui restait de nos navires nous viendrait sauver.

a Dans ces entrefaites, voyant que le navire se donnait de si grandes secousses qu'on ne pouvait se tenir debout, je descendis au fond de cale pour voir s'il y avait de l'eau dans le puits, et remarquer l'endroit où le navire travaillait le plus J'entendis comme le navire se redressait du côté du vent, oû il se louchait beaucoup à la lame ; il rencontrait un rocher a l'endroit du grand mât. contre lequel il frappait d'une si grande force, qu'on eût dit qu'à tout moment il allait s'ouvrir et le devant quitter le derrière. Je remontai en haut; et craignant qu'il ne s'ouvrit, comme il fit environ sept heures après, et qu en se jetant les uns sur les autres dans la chaloupe, nous courions risque d'être Ions noyés, je résolus donc, voyant une si grande consternation dans l'équipage, de prendre mon parti avant qu'il fût jour : pour cet effet, je songeai aux moyens de nf embarquer dans la chaloupe, n'ayant que celle-là, et avec moi tous les officiers qui restaient a bord et ce que nous pourrions porter de matelots, et d'attendre le jour, qui n'était pas loin, auprès du navire Pour le faire avec moins d'éclat, je dis tout bas aux officiers l'un après 1 autre : * Il ne fait plus bon ici ; prenez vos epées comme si vous vouliez faire pomper et porter du pain dans les chambres, et peu à peu vous rangez du côté de l'échelle, où nous ferons venir la chaloupe ; » et comme trop de cens bien étonnés nous observaient, je dis tout haut i 11 faudrait que quelqu un allât savoir de M. le vice-amiral (qui n'était pas fort loini si nous ne tiendrons pas encore quelque conseil? » M. de la Chabo>-sièr«, comprenant ce que je voulais dire, me dit : « Si vous voulez je Tirai demander à M. le viceamiral ; à quoi ayant consenti, il s'embarqua et fut du côté oû « lait le canot. Etant de retour, il m'appela et me dit tout haut : •i M le vice-amiral dit que vous veniez avec les officiers pour lui parler. » ce qui facilita un peu notre embarquemeut Je lis donc descendre les officiers, et, comme je reconnus que la chaloupe s'emplissait trop, je m'embarquai, et restai près le navire ju-qu'à ce qu'il fût grand jour. M. de la Chabossière se mit dans le canot de M. Patoulet, et rentra dans le navire pour quelque chose qu'il y avait A faire. Cependant nous entretenions toujours l'équipage dans l'espérance que tous nos navires n'étaient pas perdus et que nous allions les sauver tous.

« Le jour venu, nous vîmes déjà trois petits bâtiments sur le côté, et équipages â la nage, et des brisants â perte de vue qui ne sont point marqués sur les caries ; de l'autre côté, la mer, et â un quart de lieue de la un petit Ilot fort bas. et au vent deux

Relits bâtiments flibustiers. M. le vice-amiral alla au plus prés, ous primes encore une partie des matelots qui étaient sur les

S récentes, afin de nous bien charger, et allâmes après lui â essein d aller décharger la chaloupe, et ensuite de ietourner sauver autant de l'équipage que nous pourrions , car pour des meubles l'on n'y songeait guère. Etant arrivés au bâtiment de M le vice-amiral, il nous dit d'aller â l'autre, que le sien était trop petit ; ce qu'ayant fait, je m'y embarquai et lis embarquer tous les gens, à la réserve de lis matelots et de MM. de la Roque et des Augers, enseignes, auxquels je dis de retourner quérir une chaloupe de monde ; cependant, j'allais faire rester le flibustier bord sur bord pour les attendre, et qu'ensuite j'irais â leur place. Etant partis, je demandai aux flibustiers s'ils savaient où nous étions, lis me dirent que oui, qu'ils y venaient souvent, et que, s'ils eussent su que M, le viee-amir.il n'eût pas eu des gen» de pratique pour ce pays là, ils se seraient offerts pour le

conduire ; qu'il faut des praticiens, et que l'on ne navigue pas en ce pays-là par la hauteur ; que le lieu où nous étions perdus s'appelle les restif* d'Art»; qu'ils tiennent plus de quatorze lieués de pays ; qu il ne se passe pas d'année qu'il ne s'y perde des navires, et qu'il y en a dont I on n'entend jamais parler des équipages ; et que, si nous avions échoué trois lieues plus au vent, nous n'aurions guère sauve de monde; et que, si les navires ne s'ouvraient pas, ils nous allaient donner le moyen cl nous aideraient à sauver tons nos équipages; que cependant ils ne pouvaient pas rester lâ div.intage, parce qu ils pourraient se perdre sur quelque rescif écarté ; que je les laissasse faire , qu'ils m'allaient mener tout contre les navires. Ils furent entre des rescifs mouiller au sud-ouest du petit Ilot, â deux brasses d'eau, sable mêlé de roches à fleur d'eau. Ils me dirent qu i) fallait porter tous nos gens sur l'Ilot, où il y a de l'eau, et la attendre quelque navire pour \fs prendre.

< Pour cet effet, M. d'Armanville se mil dans leur canot et fut avec eux; moi, je me mis dans la grande chaloupe à la place de MM. de la Roque et des Augers, et je l'armai de flibustiers, ayant mis l'équipage i l'Ilot. M de Combes, ingénieur, me voulut accompagner, et ne me quitta pas que tout l'équipige ne fût presque sauvé. Etant arrivés près les rescifs où les navires étaient perdus, uous trouvâmes dessus, à la nage et sur des pièces de bois et autres choses, quantité de soldats et matelots du Terrible, parce qu'il venait de s'ouvrir ; nous en primes près de cent dans la chaloupe et les portâmes à l'Ilot; ensuite nous retournâmes jusqu'à cinq voyages, et mimes le tout sur l'Ilot, à la réserve de deux qui lurent noyés, et de quelques-uns qui se sauvèrent sur des radeaux.

« Quand l'équipage du Terrible fut sauvé, comme ce fut le premier des navires de guerre qui fut rompu, je sauvai encore plus de cent hommes des autres navires, et aidai à MM. les chevaliers de Nesmond et Flacourt, qui n'avaient que leurs canote, à sauver les leurs; ensuite j'allai trouver M. le viceamiral au Due, avec une chaloupée de quatre-vingt-dix hommes, laissant le Terrible, qui n'avait plus sur l'eau que son mât de beaupré et son épaule de bâbord.

a S'il y avait quelque chose à redire à celte grande perle, ce serait, à mou jugement, que M. le vice-amiral s 'étant vu heureux aux deux premières entreprises, a beaucoup tenté la fortune à la troisième, et trop présumé de son savoir ou de sou conseil, que j'ignore ; car, pour les gens qui ont un peu de pratique, il en prend très-peu, se croyant un des plus habiles hommes de la mer et que personne n'en sait plus que lui, ainsi qu'il m'a fait l'honneur de me dire plusieurs fois, quand je m'ingérais de lui représenter quelque chose ou de lui citer pour exemple quelque ancien capitaine. Cependant le peu que j'ai de connaissance me fait voir qu'il n'en sait pas encore assez pour mener une escadre, ni même un navire, quoiqu'il m'ait fait l'honneur de me dire plusieurs fois que jamais personne ne se mêlera du détail de son navire que lui. S'il voit que ses capitaines, pour suppléer â leur peu de savoir, prennent quelque précaution, il appelle cela timidité; mais qui lui oserait représenter la moindre chose, ni même à un capitaine de vouloir faire son devoir, il se pourrait assurer que cela serait suivi de grandes rebuffades. Il m'en a bien pensé coûter la vie après deux mois de maladie, que le chagrin qu'il me donna m'avait causé, me disant que si j'étais assez hardi pour remuer la moindre chose dans un vaisseau saus sa permission, qu'il m'interdirait, me chassant de sa chambre, avec des emportements si grands, qu'ils étaieut capables de me faire mourir j'avais beau le supplier de me faire l'honneur de me donner ses ordres, et ensuite, si je ne les exécutais pas et ne lui en rendais bon compte, il ferait ce qu'il jugerait à propos là dessus, il s'emportait tellement qu'il me fallait sortir au plus vite, et être quelquefois, de chagrin, deux jours sans pouvoir ni boire ni manger. J avais résolu, si je pouvais acquérir quelque gloire, de me taire, et de demander pour toute récompense qu'on ne me fit jamais l'hon- ■ neur de me faire serv ir sur le vaisseau de M le vice-amiral ; je ne crois point que le purgatoire soit si rude. MM. Patoulet et de Combes, ingénieurs, oui été témoins d'une partie de ces vérités. | « J'ajouterai encore que M. le vice-amiral, pour faire connai-

JEAN BAKT

trc sa capacité au petit peuple, affecte de changer «le roule .ï lïnsu de ses capitaines, le disant seulement » ses pilotes ou a ses limoniers ; mais je n'aurais jamais fait si j'entreprenais de tout dire sur ce sujet.

< Méiiicoirt.

• A bord du i>ue, à It r*le du PeUÏ-Gouavc, le 4 juiu 1078 .

(Archive* de la marine, h Veriaille*.}

Cette lettre et l'enquête secrète dressée par Pescuil, sur les rapports des officiers de l'escadre de M. d'Estrées, a propos du dernier combat de 1673. donneront la preuve que toutes les dépositions faites dan» ce temps-là par ces capitaines confirment les assertions de M. de Méricourt, puisque, alors, comme en 1678, c'était toujours l'avis de domestiques ou de gens étrangers au vaisseau qui prévalait, et on conçoit d'ailleurs facilement celle façon d'agir chez M. 'd'Estrées, qui, a la fois extrêmement glorieux et absolument dépourvu des connaissances nécessaires à un métier qu'il avait embrassé si tard, embarquait toujours d'obscurs conseillers , alin de s'approprier les avis qu'ils lui donnaient pour éblouir le petit peuple *ur m capacité, comme le disait M. de Méricourt.

Après ce naufrage, M. le vice-amiial d'Estrées resta dans les Antilles jusqu'à la paix sans tenter aucune entreprise, se contentant, d'après les instructions de Colberl, de fane prendre le plus de renseignements possibles sur les moyens d'attaquer les possessions espagnoles dans l'Amérique du Sud.

Mais revenons à ce qui s'élail pa>se en Sicile pendant l'année 1677 et le commencement de 1678.

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