‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 76 sur 120 · MÉMOIRE POUR SERVIR A H. GAFFARD · texte numérisé non relu

MÉMOIRE POUR SERVIR A H. GAFFARD

« Il aura pour agréab'e, s'il lui plaît, de représenter à M. de Louvois : 1" la nécessité qu'il y a que le roi envoie à Messine, outre les troupes de cavalerie et d'infanterie qu'il y a destinées, deux régiments de cavalerie de plus, et même, s'il était possible, d'augmenter de deux compagnies les régiments qui sont ici;

h 2" Plus, deux régiments d'infanterie, et de faire passer des recrues de France pour renforcer les dépérissements et les désertions journalières des troupes ;

« 5° Il parlera encore du changement que M. le maréchal voudrait faire aux troupes messiuoises, et Je l'augmentation qu'il voudrait apporter aux dragons;

« 4" n'envoyer l'argent des troupes par avance, el ne pas nous laisser ici des deux mois entiers sans argent, a cause qu'il n'y a pas de crédit à Messine, que les capitaines n'ont pas de quoi avancer aux soldats, el que cela fait que les soldats u'élanl point payés, ils désertent fréquemment et par bandes;

« 5" Qu'on envoie des fonds pour fortifier les principaux portes et pour établir des casernes, les matelas, linceuls el hôpitaux pour les soldats morts, ou blessés, ou malades ;

« t>° Qu'en cas de siège il y a quelque argent extraordinaire pour faire les travaux;

« 7" Des munitions, des piques, des selles, etc., n'y en ayant que fort peu ici ;

< 8° Il parlera sur les gabelles de Messine, et qu'elles ne se peuvent poinl ôter sans ruiner les Messinois, dont la plupart, aussi bien que les monastères el les hôpitaux, ne tirent de quoi vivre que de ces fonds-là ;

« 0° Il parlera pareillement de la répugnance invincible qu'ont tous les Messinois à reconnaître la puissance de l'intendant, parce qu'elle met par lerre leurs privilèges, desquels ils sont si jaloux, que les Espagnols, qui les ont dominés pendant quatre cetft ans, les ont plutôt augmentés que diminués, el qu'ils ne se sont tirés de la domination espagnole que parce qu'on a voulu loucher celte corde-là ;

« 10 Mais sa plus forte instance sera sur le blé el sur les ni .yens de faire qu'il ne mauque pas à Messine, et de l'intérêt

du roi à ce que ce lie affaire soit bien établie; Pt touchera adroitement comme l'intendant, étant odieux à toute la ville de Messine, n'y a, n'y aura jamais le crédit nécessaire pour le service du roi, outre que la manière dont il s'y est pris jusqu'à présent fait que chacun fuit, tant Français que Messinois, d'avoir affaire à lui ; et sur cela il insinuera adroitement la différence qu'il v a entre monseigneur, dont tout le monde se loue ici, étrangers et autres ;

I I 1 " Il fera tout ce qu'il pourra pour guérir l'esprit de M. de Louvois sur les pensées qu'on peut lui avoir données qu'on peut faire en ce pays-ci tout ce qui se fait en Flandre touchant les contributions et impositions, et fera rounaltre la différence qu'il y a dans ec climat-ci au climat de là-bas;

• 12° F.nlin il fera voir la nécessité qu'il y a que les muuilionnaires de terre et de mer ne touchent pas au blé que les marchands aventuriers portent à Messine, parce que le sénat M mutine tous les jours quand il voit que l'intendant prend les chargements des particuliers pour le service de l'armée; et que le sénat s'explique nettement que, si cela ne se passe bientôt, il se démettra du gouvernement de la police et forcera l'intetidaul de se charger de nourrir le peuple, et qu'il est aisé de comprendre que, si on en arrivait là, il se formerait une grande confusion en celte ville qui ruinerait entièrement le service du roi. Il ajoutera encore à cela que, pour mettre la paix dans le téuat, il serait bon que ceux qui seront chargés des munitions des armées pussent se soumettre à donner un état des vivres qu'ils font entrer dans la ville, afin de faire un état juste des denrées franches de celles qui ne le sont pas, et de désarmer par la la malice que pourraient avoir les sénateurs de prendre une partie des gabelles, et de dire pour leur décharge, comme ils l'ont déjà fait, que, si le peuple n'est pas payé des gabelles, ce sont les Français qui en sont la cause en faisant entrer quantité de denrées sans payer, et qui les revendent ensuite au peuple à un taux plus cher que ne se vendent pas celles de la ville qui payent le droit, et auxquelles le sénat met le prix; que les discour» publics qui se sont faits sur ce sujet ne sont pas sans quelque fondement, et qu'il serait utile au service du roi de les faire cesser par l'expédient proposé.

(MM. roy. nus.)

On a vu dans cette instruction donnée à M. Gaffard quelques mots touchant la désertion des troupes. En effet, ces malheureux soldats, à peine vêtus, mal nourris et aussi mal logés, piesque jamais payés, tentaient tous les moyens possibles de s'en retourner en France, et s'échappaient fréquemment de Messine.

Les premiers symptômes de cette plaie se déclarèrent à Toarmiua, ville de guerre commandée par M. de la Villedieu ; et M. de Vivonuc signait a ce propos la lettre suivante, écrite par d Anliégc à cet officier général, le 20 avril :

« Je vous prie de croire, monsieur, que j'ai un très-grand déplaisir de ce que vous m'annoncez, que la désertion recommence parmi nos soldats A Toarmina. Je fais chercher les capitaines messinois, qui sont ici au lieu d'être à leur poste, et je leur ferai une bonne réprimande. Vous ferez fort bien d'user de rigueur contre les diserlcurs qu'on vous a renvoyés, et je ferai l partir demain un exécuteur pour vous servir dans celte occasion.

« Vrauua. »

Malgré, ou peut-être à cause de celle extrême sévérité, le nombre des déserteurs s'augmenta tellement, qu'en Italie le petit port de Civita-Yccchia en était rempli; aussi M. de, Yivonne écrivit- jl à M le duc d'Estrées, ambassadeur a Rome, la dépêche suivante, et dans laquelle il annonce l'envoi de M. de Chastenay. aiiargé de promesses et d'un peu d'argent destiné à ramenef ces misérables.

A H. LE DOC b'eSTIIKES.

« N.'x.inc, i8oml K>77

i Monsieur,

'Ayant une occasion propre pour me prévaloir de la propoilifon que vous eûtes la bonté de me faite il y a quelque temps

touchant les soldats de l'armée du roi, qui ont déserté depuis qu'elle est en Sicile, je vous envoie M. de Chastenay, colonel du régiment de Cru^ol, accompagné de quelques autres, pourvoir avec vous, monsieur, s'il y aurait uioyun d exécuter ce qui vous paraissait alors faisable sur ce sujet. Je les fais passer pour cela sur une frégate du roi. qui est arrivée ici depuis deux jours avec la gtliotc de M. de Yalbellc, afin qu'étant arrivés a Rome avant que les quatorze galères qui sont ici aient joint les huit qui viennent de France à Civita-Yecchia, ils aient le moyen de rassembler la plus grande quantité qu'il se pourra de ces gens-la, et de les embarquer sur les vingt-deux galères audit lieu de Civita- Yecchia Pour cacher ce dessein aux Espagnols, nous avons pris cette résolution le plus secrètement qu'il nous a été possible, et je donne des passe-ports a cet officier et à ceux de sa compagnie comme si c'étaient des officiers réformés! qui je donnasse congé pour s'en retourner en France, et qui, par curiosité, vont se promener à Rome. Je crois que c'est toute la précaution que je pouvais prendre. Je laisse a votre prudence, monsieur, et à la sagesse desdits officiers, de tenir la meilleure

pourra pour faire que les Espagnols ne soient par ; dessein, afin qu'ils n'en troublent pas l'exécution parle moyen des ministres de Sa Sainteté. Je joins.encorc à toutes ces précautions une promesse publique, par laquelle je donne ma parole auxdits déserteurs de leur faire grâce autant qu'il peut dépendre de moi, et de ne leur faire aucun châtiment du monde pour raison du crime de leur désertion. Il serait bon aussi de leur dire, monsieur, que nous avons reçu par un convoi de l'argent, des habits, et de toutes les choses nécessaires pour la bonne subsistance et entretènement de l'armée, de sorte qu'on ne doit plus craindre le manquement de fonds, qui ont été cause que les soldat» ont déserté, puisque nous avons et aurons loujour» désormais et par avance de quoi les bien payer ; de manière qu'il» ne souffriront plus ni sur la paye, ni sur le logement, ni sur leur nourriture, les maux que le» troupes ont soufferts pendant qu'elles étaient ici ; outre tout cela, on a donné à M. de Chastenay deux mille écus d'argent comptant, et une lettre de change de douze mille francs pour Livourne, afin de donner quelque avance auxdits soldats, et leur faire comprendre par là qu'ils n'ont a espérer dorénavant dans le service de Sa Majesté, en Sicile, que toutes sortes de bons traitements. Je ne confierai point A ce papier les raisons qui nous obligent à avoir recours à la recherche de ces déserteurs, parce que M. de Chastenay vous les expliquera plus au long que je ne pourrais vous le dire. Il me suffira de vous prier avec la dernière instance de faire tous vos elTorts pour nous secourir de ce renfort, dont nous avons assurément un grand et extrême besoin.

• Après quoi je n'ai plus qu'a vou» protester, monsieur, avec toute la cordialité possible, qu'on ne saurait être avec plus dp passion que je suis, etc.

« VlVOKSB. S

[Arch. dc$ Aff. èir. Rome. 1677.)

A celle lettre était joint le texte d'une proclamation qui promettait un entier pardon aux déserteurs; mais, malgré l'adresse de M. de Chastenay, les déserteurs ne revinrent pas, et les Espagnols en conçurent de grandes espérances pour le prochain rétablissement de leur pouvoir à Messine.

L'arrivée du convoi commandé par M. de Valbelle, dont Yivonne parlait à M. le duc d'Estrées dans les dépêches ci-dessus, apporta quelques vivres, et assura la subsistance de Messine pendant plusieurs mois.

Vers le 2 juin, M. de Vivonne parut se décider à faire une seconde expédition sur Syracuse ; expédition qui n'eut pas d'ailleurs de résultai plus positif' que celle qu'il avait déjà tentée infructueusement au mois d'octobre KîTli. ainsi qu'on l'a vu.

Les circonstances semblaient pourtant favorables. M. le commandeur de Bérieux, agent pour le roi a Malle, avait envoyé, le 24 mai, à Vivonne, un plan fort détaillé de Syracuse, lui faisant remarquer les côtés faibles des fortifications de cette ville, et lui assurant qu'il s'était ménagé de telles intelligences dans l'intérieur de la place, que, dès que la flotte française paraîtrait,

les Syracusains se devaient soulever contre les Espagnols, les empêcher de se défendre et ouvrir leurs portes a Vivonne. Il fallut que la conliance du vice-roi dans les propositions de M. de Bèrieux fût Lien grande, puisqu'on voit par les minutes de >es dépêches que les ordres les plus minutieux furent donnes pour cette entreprise : ordres de bataille, poste des galères pour remorquer les vaisseaux, signaux destinés à correspondre avec les Syracusains, rendez-vous en cas de séparation, rien n'y manque. Enfin, Vivonne s'embarque lui-même, et s'en va à Tearmiua surveiller l'exécution de ces projets, lorsque, après trois jours de résidence dans ce port, il revient tout à coup à Messine, sans donner plus de suite a cette tentative.

Dans une lettre a 11. de Louvois, le vice-roi explique celte singulière conclusion de ses projets en disant que la diversion

il est vrai, fut le massacre des Nessinois lâchement livrés aux Espagnols par le grand roi ; mais dont le dénouaient, on ne peut plus divertissant, fut In résolution que prit Metine de se

UUKNKIt AUX TlUiCS.

Messine aux Turctf Oui, aux Turcs ; Messine la sainte, Messine qui s et lit vue assez avant dans les bonnes grâces de la m r.: de Ihou pour en recevoir une boude de cheveux et une lettre toute charmante; eh bien, Messine crut que sa boucle de cheveux, sou autographe, et surtout ses richesses, ses femmes et ses enfants seraient plus sûrement défendus et gardés par le croissant que par la croix, tant celte pauvre ville était lasse de se voir insuller.affamer, violer, piller, décimer, trahir, sous l'autorisation immédiate de ses Frères en Jésus-Christ, les rois de France et d'Espagne, alors extrêmement occupés des choses de

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QucV\uH tmlclols h\<Mii cinpiilicnl le capitaine iliicsrini de mcltre lo feu i «m tiumwi. — us> 315.

qu'il espérait obtenir des Espagnols, en simulant une attaque sur Melazzo, n'ayant pas réussi, toute chance de succès était perdue quant à Syracuse , Mais il demeure évident que celle cause n'est pas la véritable ; car, dans le premier plan d'attaque sur Syracuse, il n'était nullement question de cette diversion, l u autre manuscrit contemporain dit que ce fut immédiatement après un entrelien secret que Vivonne eut avec d'Antiége, qui vint le trouver a Toarmina, que le vice-roi reviol en toute bile à Messine.

Toujours est-il que cette expédition sur Syracuse n'eut pas de suite ; que la fin de l'année Ilî77 se passa sans aucun événement, sinon que Vivonne. sans doute instruit des intentions de Louis XIV à l'égard de Messine, demanda un congé pour s'en retourner en France.

Or, ce congé, gracieusement octroyé au joyeux vice-roi, servit, pour ainsi dire, de prologue à la gracieuse comédie qu'on va dire, et qne M. le duc de la Feuillade vint jouer a Messine, sous les yeux de l'Europe, par ordre de Louis XIV.

Comédie dont la péripétie un peu sanglante, un peu atroce,

la religion, l'un en brûlant les hérétiques, l'autre en commençant de dragonner les protestants en préparant la révocation de ledit de Nantes.

Encore une fois, Messine la sainte se jetant aux bras de < Turcs, pour échapper à la protection de Leurs Majestés Très- Chrélienne et Très Catholique, ce serait a invoquer Dt)roocriie, si l'histoire n'était une chose grave, comme on dit, M s'il ne fallait pas conserver beaucoup de sérieux en racontant /es folies si dévergondées, si bouffonnes, si gaies, si hors de sens, si invraisemblables, et pourtant si réelles, de rette pauvre humanité. \

Mais revenons à la mission de M. de la Feuillade, et disons quelques mots de ce seigneur : \

François, vicomte d'Aubusson, duc de Roannais et rte la Feuillade. maréchal de France, avait alors à peine nnqiiWe ans ; il était arrivé à la cour jeune, pauvre et sans appui ; triais, dès son dèbul, soit par instinct, soit par une observation jiWe et rapide du caractère de Louis XIV. il aviii aussitôt pressé11 que le seul expédient de sa fortune devait être la flatterie, »bn

une flatterie choisie, fine et délicate, mais une grosse adulation, presque brûlait, seule capable d'assouvir l'orgueil glouton et immodéré du maître.

Ainsi , entre autres preuves, M. rie la Feuillade part de l'armée pendant un court armistice, arrive à Saint-Germain a franc ♦trier, et, sans se déboîter, monte chez le roi, embrasse son ge- ' nou, et lui dit : « Sire, il y en a qui viennent voir leurs enfants, t leur femme, leurs maîtresses, leurs mères; moi, je suis venu t pourvoir Votre Majesté, et je repars a l'instant... t Puis il repart eu effet sans visiter personne.

Dès lors sa fortune devait être brillante et magnifique, et elle le devint de reste. D'une extrême bravoure d'ailleurs, H. de la Feuillade fut blessé aux lignes d'Arras et au siège de Mouzon, où le roi assistait. Après la paix des Pyrénées, son caractère

Si la bravoure de H. de la Feuillade était grande, s'il avait souvent montré l'aveugle inliépiriite d'un parli-an chargé de conduire au feu des enfants perdus, sa capacité comme gcut ral d'armée était nulle de tout point, et. sous ce rapport, jamais grade de maréchal de France ne fut plus malheureusement placé. Bouillant, emporté, opiniâtre, glorieux, ne pouvant supporter daiis la vie du monde la moindre contradiction à sa volonté, H. de la Feuillade apportait dans les fonctions dont il était si mal à propos chargé cette même irascibilité puérile et folle, qui, s'en prenant à tout, hommes, choses ou éléments, dès

Îiu'il trouvait quelque obstacle, entraînait souvent l'impérieux avori hors de toute mesure , de toute raison et de toute humanité.

En un mot, classé selon sa valeur, H. de la Feuillade était

Sire, il j ea a qui viennent voir leur* enfuit», leur femme, leur* nuiircw». leun Parti ; moi je ium veau pour voir Van: M»j wté, et je repart i l'in«1ant.

aventureux et entreprenant le lit aller servir Montècuculli, avec l'agrément do roi; revenu en France, en 1467, il épousa la soeur de H. le duc de Roannais, bomme fort dévot et fort retiré du monde ; acheta gros le duché de son beau-frère, et en obtint une nouvelle érection vérifiée au parlement, et, dès lors, prit le titre de duc de Boannais. En 1868, on sait qu'il conduisit, en Candie, une troupe de braves gentilshommes qu'il y fil écharper inutilement, et dont il ne ramena pas le quart. Puis, sa faveur allant toujours croissant, on a aussi vu, dans les temps, qu'au mois de janvier 1672, après l'audience de congé donnée si fièrement par Louis XIV a M Groolius. ambassadeur de Hollande, le roi reçut M. le duc de la Feuillade comme colonel du régiment des gardes-françaises, sur la démission de M. le maréchal duc de Grammonl, et que, par une faveur toule particulière, le roi voulut mettre lui-même la pertuisane à la main du nouveau colonel ; formalité que remplissait d'ordinaire un commissaire royal. Enfin, après avoir fait les campagnes de Flandre en 1672, 16v3 et 1674, ce favori fut nommé maréchal de France en

Pari,. — Ump »!•»■ 1,^., m ft», rm < Iri.nl, |.

un de ces soldais braves, mais sans portée, qui, ne pouvant pour ainsi dire jamais s'élever jusqu'il ces hauteurs d'où les grands hommes de guerre embrassent l'immense horizon des batailles, demeurent en bai, dans la plaine ; un de cm nombres armés que Turenne ou Coudé ajoute ou retranche indifféremment a ses calculs stratégiques.

On a parlé de la superbe de M . de la Feuillade ; elle était telle, à propos de sa descendance d'Éboo d'Aubusson, qui fut un des signataires à la donation de Pépin le Bref, que Louis XIV avait coutume de dire : • Pourvu que la Feuillade m'accorde d'être « aussi bon gentilhomme que lui, c'est tout ce que je lui de- < mande. »

Quant au mépris de H. de la Feuillade pour tout ce qui pouvait contrarier le moins du monde sa volonté du moment, on en a une preuve bien manifeste dans nne lettre d'Amoul, intendant de Provence, qui écrit & Colbert , avec un indicible effroi des suites que peut avoir cette épouvantable violation de toute loi d'bumanile, qui écrit, dis-jc, à Colbert, qu'à son retour de Candie, et bien qu il eût touche un wrt infecté de la pesie,

SI

M. de la Feuillade , en arrivant a Marseille , au mépris des lois sanitaires qui ordonnaient une longue quarantaine, est descendu A terre accompagné de MM. les ducs de Saint-Pol et de Caderousse, et qui, après avoir chargé l'épée a la main les gardes qui les voulaient retenir a bord, ces seigneurs sont ensuite montés â cheval pour s'en revenir a la cour, au risque de donner la peste a la France.

Tel était le général que Louis XIV chargea de la mission délicate qu'on va voir et qu'il remplit d'ailleurs merveilleusement bien.

Il s'agissait d'abandonner Messine ; et, dans l'instruction qui existe aux archives du ministère de la guerre, il est spéciflé « que, le roi étant résolu de compter plutôt au nombre de ses « ennemis la couronne d'Angleterre, que de faire une paix qui

* ne répondit pas à la grandeur de ses conquêtes, voulait reti- « rer ses troupes et ses vaisseaux de Sicile pour augmenter ses

• forces navales dans le Nord. • On dira plus ba», a la fin de ce chapitre, en jetant un coup d'œil rapide sur les négociations qui amenèrent ta paix de Nimègue. a quel sujet et dans quelles circonstances Louis XIV s'exposait « à compter la couronne d'Angleterre au nombre de ses ennemis: » mais le fait de l'abandon de Messine doit éire, avant toute chose, raconté.

Or, après en avoir exposé ce motif, V instruction déjà citée ajoute, i propos du retrait des troupes : <r Ce n'était pas chose « facile, parce que les troupes étaient séparées sur plusieurs « points, et parce qu'il n'y avait pas d'apparence qu une ville « comme Messine, peuplée de plus de 80,000 Ames, sanscomp- » ter les bourgeois et paysans des villages circonvoisins, qui « venaient au marché (escopetle sur l'épaule, et allaient a la « messe, les jours de féte, dans le même équipage, laissassent « embarquer les Français, pour être, le moment d'après, i la « discrétion des Espagnols ; on craignait surtout ceux nommés « les Merlï, qui, pour consommer l'oeuvre, eussent volontiers " couronné leur fidélité par de nouvelles vêpres siciliennes. Il « fallait avoir terminé l'évacuation en cinq semaines, ou se trou- « ver les Hollandais, les Anglais et les Espagnols sur les bras; « les uns partis du Texel dans les derniers jours de janvier, « avec dix-buil vaisseaux de guerre, et les autres de Londres, « a la même époque, pour joindre leur pavillon, qui était avec « vingt et un grands vaisseaux près d'Alger ; et, de la, tous en- « semble, partir pourMinorque, rendez-vous général des flottes « espagnole, anglaise et hollandaise. On juge si le secret était « urgent et indispensable pour les causes qu'on a dites, a

Or, il était impossible d'exécuter ce dessein sans ruser, ce que lit fort habilement M. de la Feuillade, qui, d'ailleurs, ne fut instruit du véritable but de sa mission qu'une fois en mer.

Le bruit général, qui courut lors de son départ, fut qu'en rappelant M. de Yivonne et en envoyant à sa place un homme aussi actif et aussi entreprenant que l'était M. de la Feuillade, Louis XIV voulait que les affaires de Sicile changeassent de face, et qu'une nombreuse armée d'occupation venant bientôt augmenter les forces françaises rassemblées a Messine, le nouveau vice-roi fût a même de conquérir tout le royaume.

M. de la Feuillade, aussi fort mal avec M. de Louvois, fut irrité de se voir choisi pour une pareille mission, pensant que, puisque l'influence de M. de Vivonne et ses adhérences n'avaient su obliger M. de Louvois à lui accorder les troupes nécessaire*, lui, la Feuillade, n'aurait pas plus de pouvoir a cet égard, et qu'il perdrait peut-être son crédit dans cette malheureuse entreprise ; mais le roi avait parlé, il fallait obéir, et cela sur l'heure, car le temps pressait. Le jour du départ du maréchal, Louis XIV lui remit un paquet cacheté, et, sans l'entretenir autrement, loi dit : — « Monsieur de la Feuillade, vous n'ouvrirez ce paquet qu'à la hauteur des terres de Sardaigne, et vous exècuterei alors les ordres qu'il renferme. »

Pour le coup, M. de la Feuillade se crut disgracié et partit furieux, si furieux, que, se rendant à Toulon par la navigation du Hhone, il lit jeter dans cette rivière un commis qui voulait se permettre de visiter ses coffres. Enfin, arrivé à Toulon, il part sur une escadre nombreuse qui l'attendait, sous le commandement «le du Quesne

A la hauteur de Cagliari, le duc, impatient, ouvre ses dépê-

ches. Quelle est sa joiel au lieu de cette longue et ennuyeuse mission qu'il redoutait, « il lui est ordonné de ramener les troupes françaises de Sicile; car Louis XIV abandonne Mâtine; mais, ainsi qu'on l'a dit, comme le désespoir des habitants, qui se verraient ainsi livrés à la merci des Espagnols, serait a craindre, il lui est enjoint d'user d'artifice et de cacher ce dessein sous le semblant de grandes intention» de conquête sur le reste de l'Ile. »

Le duc arrive donc par le sud du phare, débarque à Agosta et de là se rend par terre à Messine, où il voulut rester incognito jusqu'au départ de M. de Vivonne, qui quitta celte ville aussi incognito le 22 février, laissant la Sicile dans l'étal où il l'avait prise, c'est-à-dire tout entière aux Espagnols, à la réserve de Messine, Taormina et Agosta, seuls fruits de quatre années d occupation, qui revenaient à la France à plus de trente million*, évaluation faite d après un état dressé pour Colbert par M. Colbertde Terrou.

M. de Vivonne parti, M. de ta Feuillade commença déjouer son rôle; il avait pour secrétaire un certain Maserac; ce Maserac était un drôle rempli de manège et d'astuce, insinuant, hardi, ayant bu toute honte, en un mol le plus véritablement malhonnête homme qui se pût rencontrer; mais aussi le plus rusé, le plus adroit fourbe du monde. Une fois M. de la Feuillade arrivé, le Maserac commença de s'habituer dans cette classe moyenne de bourgeois, de bas officiers, de scribes et de greffiers du sénat, qu'il savait être les trompettes les plus retentissantes de tout projet faux ou vrai confié sous le secret à leur commune discrétion.

Mais, en homme habile, le Maserac, n'allant pas au-devant des curieux, les attendit à ses gluaux, et ils s'y prirent d'eux-mêmes et y restèrent. Ainsi il se laissa naïvement arracher pour premiers secrets d'Etat: « que le grand roi était furieusement outré « contre M. de Vivonne, et qu'à son retour ce n'était rien moins t que la Bastille qui l'attendait, et peut-être pis ; que, de plus, s lé grand roi, lu de l'inertie de son général des galères, n'ai vail envoyé en sa place nn seigneur aussi entreprenant que • M. le maréchal de la Feuillade, si connu par son expédition t de Candie, que pour conquérir uoe bonne fois toute la Sicile; t et qu'une fois toute la Sicile conquise, par une grâce toute « particulière le nouveau vice-roi ne quitterait jamais Messine, i qui, devenant ainsi capitale du royaume .devait jouir des plus i superbes, des plus lucratives immunités du monde ; et que la t première faveur qui serait nécessairement accordée à cette t bonne ville de Messine devait être le rétablissement de l'or- « dounance de Philippe, portant que toutes les soies de Sicile t sortiraient désormais par le seul port de Messine. »

Que sait-on enfin? Le Maserac eut tellement l'art et le manège d'enchanter et de persuader ces malheureux, que, six jours après l'arrivée de M. de la Feuillade, il n'était bruit dans tout Messine que des très-magnifiques projets du seigneur duc, et que la joie la plus grande régnait par toute la ville.

De son côté, M. de la Feuillade, homme d'infiniment d'esprit, d'astuce et de grices, fort grand seigneur, et en ayant les manières et le langage, ne se fit pas une moindre clientèle parmi les sénateurs et la haute aristocratie messinoise; sans blâmer brutalement les antécédents de M. de Vivonne, ainsi que le Maserac faisait, il usait d'une réserve fort habile, parlait peu de son prédécesseur, le défendait même au besoin; ce n'était pas, disait-il, « manque de coeur si M. de Vivonne n'avait pas poussé plus loin ses conquêtes, car il avait toujours vaillamment servi, c'était plutôt parce qu'il n'avait pas eu à sa disposition des moyens matériels en rapport avec l'exigence des nécessités, tandis que lui, la Feuillade, se flattait d'obtenir de vastes résultats, non par sa capacité, certes il n'avait pas cette orgueilleuse prétention, mais par les renforts considérables qu'il attendait, rien moins que trente mille bommes d'infanterie et cinq mille cavaliers, dont il annonçait officiellement la venue; puis venait la fable d'un prince du sang que Louis XIV voulait envoyer à Messine, une fois la Sicile conquise : or, si des vice-rois, tels que lui la Feuillade et Vivonne, avaient pu se contenter d'une possession qui se bornait à trois ou quatre places fortes, il n'en était pas de même d'un vice-roi. proche parant du roi; il lui

fallait évidemment un véritable royaume, au moins la Sicile ; et peut-être, • ajoutait confidentiellement la Feuillade, s peut-être même le royaume de Naples, qu'où s'occupait de soulever contre l'Espagne, de sorte que Messine deveuait ainsi la capitale de ce vaste empire, a Puis, conséquemmenl, arrivait le récit de merveilleuses immunités et la promesse du monopole de la sortie des soies.

Enfin, le duc et son secrétaire firent tant et ci bien, que, lorsque le nouveau vice-roi sortit de son palais, le 28 février 1678, pour aller, comme autrefois Vivonne, prêter le serment de fidélité aux franchises deMessine, le jurer devant Dieu, sur les saints Evangiles, et recevoir pareil serment des sénateurs, ce fut dans la ville une joie si folle etsi universelle, que de mémoire d homme on n'avait jamais vu foule plua transportée : c'éuit, disent les relations du temps, < des danses sans liu, des flambeaux allumés i a toutes les fenêtres pendant les nuits qui précédèrent et sui-

• virent la cérémonie de réception du nouveau vice-roi ; et, eu- « fin, lors de ce jour solennel, les marchands de soieries et de s brocatelle d'or et d'argent, sûrs d'avance d'énormes bénéfices f qu'ils devaient faire, grâce à l'ordonnance concernant les soie- « ries, sacrifièrent on ne sait combien de maguitiques pièces < d'étoffe, dont ils firent, un splendide tapis qui s'étendait sur

• le pavé depuis le palais du vice-roi jusqu'à r église métropoli- « laine, et sur lequel tout le cortège, piétons et cavaliers, paa- « sèrent dans son ordre habituel, i

M. le duc de la Feuillade fut donc élu et proclamé vice-roi de Sicile le 28 février 1678. Il ne lui restait plus alors qu'à abandonner sa vice-royauté sous huit jours au plus tard, et, ce, en remplissant les trois conditions de sa mission, à savoir :

De retirer les troupes,

D'embarquer les malades,

El de s'approvisionner des vivres nécessaires pour nourrir l'armée pendant la traversée de Messine à Toulon.

On avouera que, pour arriver à ce but et dans les circonstances qu'on sait, il fallait ne pas manquer de ruse et d'habileté : or, M. de la Feuillade, aidé du Maserac, sortit à ravir de cette difficile entreprise, ainsi qu'on va le voir.

Comme pour embarquer les troupes on devait les retirer d'abord de toutes les positions militaires qu'on avait demandées aux Messinois dé» le commencement de l'occupation, afin de pouvoir contenir et dominer la ville en cas de révolte, M. de la Feuillade, le lendemain même du jour où il fut reconnu viceroi, convoqua les jurais dans son palais, et là, après un discours qui exprimait surtout des sentiments d'une confiance chevaleresque envers les Messinois, il termina en disant aui sénateurs : s Messieurs, j'ai juré bier sur les saints et sacres Evangiles de vous défendre jusqu'à la mort et de respecter l'intégrité de vos franchises et de vos privilèges ; mais I un de ces privilèges, le plus précieux de tous pour des gens de cœur et de résolution comme vous l'êtes, est celui de vous garder vous-mêmes ; ce droit, M. le duc de Vivonne vous l'avait demandé, cédant sans doute à un sentiment qu'il croyait de la prudeace, car le mot de défiance ne se peut prononcer ni comprendre quand on vous a expérimentés deux jours ; eh bien I ce droit que vous aviez confié à l'honneur de M. de Vivonne, moi, je vous supplie de le reprendre, car je vais vous parler ici avec la franchise d'un vieux soldat. Gardes vous-mêmes vos portes, vos murailles, c'est là le devoir de tout citoyen libre d une ville libre ; mais que nous les gardions, nous, vive Dieu 1 messieurs, cela sent trop le servage pour vous, et votre dignité en souffre ! Tenez, franchement, c'est parce que je ne voudrais pas être prisonnier que je hais l'office de geôlier ; et puis, s'il faut tout dire, messieurs, j aime mieux être confiant que défiaul ; j'aime mieux venir à vous la poitrine découverte, en vous tendant cordiale-

ment la main, que de me couvrir d une cuirasse et vous soupçonner; j'aime mieux, enfin, me fier avruglément à votre honneur, à votre religion, à votre loyauté, que d'en douter un seul moment. »

Les jurais demeurèrent stupéfaits ; dés longtemps revenus de leur engouement pour Vivonne et pour la France, ils regardaient l'occupation des forts par les Français comme une espèce d'outrage fait à leur dignité ; que durent-ils éprouver en enten-

dant celte parole franche et généreuse qui allait i vœu qu'Us n'auraient peut-être osé exprimer qu'après mille hésitations I C'éuit revenir à l'âge d'or. Aussi, après avoir exprimé au vice-roi leur reconnaissance éternelle pour une grâce aussi inatteodue, ils sortirent de sou pslais pour rédiger une proclamation qui rétablissait la milice messinoise dans tous ses droits, en rendant toutefois hommage à la noble confiance du vice-roi, confiance qui les honorait tant, et leur imposait d'aussi grands devoirs envers un tel et si généreux allié.

Cette nouvelle causa daos Messine, pour ainsi dire, un soulèvement d'allégresse ; le peuple vint en foule aux portes du

Calais du vice-roi, qui parut à son balcon, tenant une lettre à i main. Ayant demandé le silence par son interprète, il fit dire par ce dernier : « que le roi son maître annonçait officiellement qu'il rendrait à sa bonne ville de Messine le monopole de la sortie des soies, i

En vérité, c'était trop ; encore une nouvelle de celte sorte-là, et les Messinois mouraient de joie. Celle nuit et les nuits suivantes furent éclairées par mille flambeaux; il n'y avait plus désormais de ténèbres à Messine.

Une fois les troupes françaises relevées par les troupes messinoises, M . de ls Feuillade les fit caserner proche de son palais, sur le bord de la mer, dans un vasle édifice appelé l'ancienne Douane. Resuit à opérer leur embarquement. Pour y arriver, M. de la Feuillade fil demander par Maserac tons les plans de Palerme qu'on put trouver, pria les juraU de lui donner tous les écriu, tous les renseiguemenu possibles sur cette ville, s'enferma quatre ou cinq: jours dans son palais, y eut de fréquentes conférences avec les officiers généraux de terre et de mer (conférences, dit un témoin oculaire, qui ne te p<utaient pat en une médiocre gaieté, et cela se conçoit, car toute cette comédie devait singulièrement prêter aux plaisanteries). Puis, au bout de ce temps-là, le Maserac passa je ne sais combien de marché!! pour l'obtention desquels, afin de compléter l'illusion sans doute, il se fit Isrgemenl rétribuer. Les signataires de ces marchés devaient fournir, sous le plus bref délai, des bœufs, des voitures, des chevaux, des muleu. que sait-on ? de quoi porter l'armée d'Annibal par-dessus les Pyrénées

Puis, lorsque l'attention et la curiosité publiques furent vivement excitées, M. de la Feuillade convoqua de nouveau les jurats et leur exposa qu'il allait tenter immédiatement une grande et décisive expédition sur Palerme, qu'il y avait des intelligences assurées , et que, celle ville s eUnt d'ailleurs toujours montrée aussi hostile à l'occupation française qu'aux Messinois, son intention était de la traiter avec sévérité une fois qu'elle serait en son pouvoir.

Celle pensée d'une alUque sur Palerme éuit un coup de maître ; en effet, M. de la Feuillade agissait assurément sur un sentiment si vif qu'il eût fait oublier la folie de cette eutreprise, lors même qu'elle n'eût pas été possible et conséquente avec les vues supposées de M. de la Feuillade; car il mettait en jeu la rivalité incurable et la haine presque féroce des Messinois contre les Palermilains. Aussi ce projet fut-il reçu du sénat d'abord, et ensuite du peuple, avec acclamation: les expressions manquaient même à celte langue italienne, déjà si riche d'emphase,

Îiour témoigner la joie qu'on avait de cette, expédition contre 'alerme, et rien n'est plus curieux que de lire quelques rares écriu de celte époque au sujet de • l'incomparable, du divin, « du plus que divin la Feuillade, qni, en quinte jours, rendait

< les postes à la milice des Messinois, leur prometuit le mono-

< pôle de la sortie des soies, allait raser Palerme, faire pendre « ses habiunu et semer du sel sur ses ruines. *

Car, dans la ferveur de leur enthousiasme, les Messinois n'aitendaient pas moins de la tévérité du plus que divin la Feuillade à l'égard de Palerme, leur éternelle et odieuse rivale.

Seulement, M. Caffaro, ayant fait observer au vice-roi qu'il n'était peut-être pas prudent d'avouer ainsi ouvertement tous les projets qu'on avait sur Palerme, dans la crainle de donner l'éveil aux Espagnols : — «Ne voyez-vous pas au contraire, répondit M. de la Feuillade, que ces </on« entendant si ouvertement parler de nos projeU sur Palerme y feront d'autinl moins daltenlion qu'ils les croiront simulés, s'atUndanl au

contraire à être attaqués sur un autre point, et qu'ils prendront ces bruits sur Païenne romuie un leurre? » Cette raison satisfit pleinement M. Calïaro, et les préparatifs contre Palerme continuèrent.

Dans sa joie de cette expédition, le sénat, dit une relation contemporaine : « Le sénat fit broder un magnifique pavillon « bleu semé de fleurs de lis d'or, avant d'un coté uue figure de « la Vierge delta luttera, et de l'autre une devise contre les • Palermitains, comme si on allait combattre les infidèles; on « porta en grande pompe ce pavillon a l'église métropolitaine « pour qu'il y fût bénf ; après quoi on le présenta au vice-roi, « qui, après 'l'avoir baisé, le reçut avec beaucoup de respect, « I arbora sur la poupe de son vaisseau et fit trois décharges de « son artillerie, afin d'honorer ledit pavillon. »

On voit que l'expédition contre Palerme tournait singulièrement à la croisade : le nombre d'ex-voto suspendus a la voûte des églises pour le succès de l'expédition passe, dit-on, toute créance, taut le caractère sicilien, éminemment jaloux et vindicatif, s'exaltait à la seule pensée de la ruine de Palerme : bien plus, un corps de deux mille volontaires appartenant à toutes les classes s organisa comme par enchantement et vint faire ses offres de service a M. de la Feuillade, qui, refusant poliment, et parodiant, à ce sujet, le mol si connu de Henri IV. répondit à ces bons Messinois de son air matamore : « A vous, messieurs, l'honneur de vous garder, à nous celui de vous conquérir Palerme, car il faut que tout le monde vive I »

C'était charmant; les Messinois ne rêvaient plus que monopole des soies et Palermitains pendus. Les troupes françaises étaient prèles à s'embarquer; mais il restait deux choses qui embarrassaient assez M. de la Feuillade.

D'abord, le prétexte qu'il donnerait pour embarquer les malades.

Puis la vue importune de deux éuormes coulcvrines placées sur le bastion du Salvador, qui, battant la rade, pouvaient extrêmement gêner son départ, dans le cas où, par une indiscrétion peu probable d'ailleurs, ses véritables projets auraient été devinés.

Aussi, afin de remédier a l'importunité de ces deux grosses coulevrines qu'on a dites, le vice-roi fil le tour des remparts, sous le prétexte de visiter les fortifications avant son départ pour Palerme, et, arrivé au Salvador, il bondit a la vue des coulcvrines : — « Mort-Dieu I quelle est la pécore qui a placé là ces coulevrines? peste soit des coulevrines ! quel esi le fâcheux qui a eu la visée malencontreuse de ces coulevrines-là? »

Les témoins de cette sortie se regardaient béants, lorsque M. de la Feuillade, se récriant sur ce qu'on lui répondait que c'était du temps de M. de Vivoune qu'elles avaient été placées la, se tourna vers les assistants messinois, et leur dit d'un air moitié colère, moitié chagrin, en leur montrant de sa canne les deux coulevrines : — « Et voilà pourtant, messieurs, les résultats de la défiance : parce qu'on n'a pas été assez fort de ses bonnes intentions, on a eu besoin de ces machines de guerre pour assurer son pouvoir sur une ville qui s'était pourtant livrée si confiante a nos armes. Eh bien ! pendant mon expédition sur Palerme, que des partisans ennemis s'emparent de ce poste par surprise (car celui qui me dirait qu'on peut le prendre de vive force sur les Messinois, je lui répondrais qu'il a menti) ; mais que des partisans prennent donc ce poste par surprise, voilà

3u'on peut tirer ces coulcvrines sur la ville, l'écraser, l'incenier... Non, non!... Peste, messieurs, qu'on me descende ces coulevrines-là, et ce, sur l'heure! »

Et les coulevrines furent descendues, à la grande satisfaction des Messinois, qui ne pouvaient assez admirer la présence d'esprit de ce plus que divin la Feuillade, qui pensait à tout, prévoyait tout, disaient-ils, et qui, dans le fait, demeura allégé du poids de ces deux incommodes machines.

Il ne restait plus alors qu'à assurer l'embarquement des malades : l'esprit inventif du Maserac y pourvut, et ce ne fut pas une des scènes les moius amusantes sans doute pour les acteurs de cette incroyable comédie.

Le Maserac découvrit donc je ne sais quel empirique, nommé Vernun, venu sur un des vaisseaux de la flotte de M. de ht

Feuillade ; ce Vernun était sans doute quelque homme de sac et de corde, mais d'une rare impudence, toutefois décemment habillé, bien et dûment endoctriné par Maserac : prenant le litre de médecin supérieur des armées de Sa Majesté, il s'en alla effrontément visiter les malades français dans l'hôpital de Messine. Arrivé près d'eux, le drôle les interroge avec gravité; puis, sur leur réponse, il parait étonné, absorbé, réfléchit profondément, les interroge de nouveau, leur regarde le blanc des yeux, la paume des mains, et, après mille grimaces, il finit par demander de la façon du monde la plus naturelle à un des syndics qui l'accompagnaient , «1i n'y avait jamais eu la peste à Messine.

On pense quelle fut la frayeur du syndic messinois, qui, au lieu de répondre, s'exclama en demandant à Vernun s'il y avait le moindre danger; à quoi celui-ci répondit tout effaré, en levant les mains au ciel avec de grands roulements d'yeux, qu'il lui fallait sur l'heure se rendre auprès du vice-roi.

Pendant que l'empirique se rend au palais, le syndic s'en va, comme cela devait nécessairement arriver, répandre partout le bruit que la peste est dans l'hôpital français : de là , rumeur croissante dans Messine, qui finit enfin par envoyer une dèputation à M. de la Feuillade au sujet de cette peste*.

M. de la Feuillade accueille à ravir la dèputation et rassure les Messinois épouvantés, de façon qu'ils aient plus de terreur encore. — « Ce n'est rien, messieurs , leur dil-il , ce n'est assortiment rien ; M. le médecin supérieur n'a trouvé aucun symptôme de peste; il a bien remarqué très-vaguement, çà et là, quelques petits signes qui lui feraient craindre qup les malades, renfermés dans un endroit resserré , au sein d une nombreuse population, sous ce climat brûlant, ne pussent par la suite être atteints d'une maladie contagieuse ; mais, quant à présent, il affirme qu'il n'y a pas le moindre danger, à moins que par une fatalité, du reste hors de toute probabilité, les variations que l'equinoxe amène toujours dans la température ne viennent tout à coup à développer quelque venin caché ; mais M. le médecin supérieur assure, ainsi que je me donne l'honneur de vous le répéter, que, quant à présent du moins, il n'y a pas la moindre crainte à avoir. ••

Il n'en fallait pas davantage pour combler d'effroi les Messinois : aussi vinrent-ils de nouveau supplier le plus que divin vice-roi, qui leur avait montré jusque-là un esprit si rempli de ressources.de les délivrer de celte peste rèdoutee qu'ils voyaient déjà décimant leur malheureuse vflle.

A cela le vice- roi répondit, par ce qu'il avait déjà dit : que celle crainte était des plus chimériques, du moins quant à présent. — i Ah ! ajoutait-il, bien certainement, messieurs, s'il y avait le moindre danger réel, je n'hésiterais pas un moment, je ferais embarquer la totalité des malades et les transporterais sur "un point isolé, salubre et sûr, à la Rocca, par exemple, petite Ile proche d'Agosta, où on établirait une sorte de campement à la hâte dans des maisons de pécheurs : mais maintenant ! lorsqu'il n'y a aucune nécessité de déplacer ces pauvres malades, aller les exposer à des fatigues que je n'hésiterais pas d'ailleurs à leur faire endurer s'il s'agissait du salut d'une ville tout entière, c'est Aquoi, véritablement, je ne consentirai jamais, uni qu'il n'y aura d'autre nécessité à cela que celle de rassurer quelques esprits timides mal à propos eflrayés. » M. de la Feuillade termina enfin par dire ires-brusquetneni : qu'on avait vu jusqu'ici qu'il n'avait reculé devant aucun sacrifice pour prouver aux Messinois combien il avait à cœur leur satisfaction, mais qu'il n'y condescendrait jamais à ce point de leur sacrifier la vie de ses soldats.

On pense le chagrin des syndics, l'émoi de la foule, qui avait déjà presque mis en quarantaine l'hôpital fiançais ; enfin M. de la Feuillade, qui ne demandait qu'à cire forcé de prendre une mesure qui lui importait autant, après des supplications sans nombre, consentit à grand 'peine à ce que les malades fussent embarqués pour être déposes par lui à I Ile de Rocca lorsqu'il passerait devant Agosla pour se rendre à Palerme par le sud.

Il serait impossible d'exprimer tout ce que cette condescendance du plus que divin la Feuillade inspira aux Messinois, qui

se crurent, en voyant embarquer les derniers malades, délivrés des sept plaies d'Egypte, et tirent immédiatement démolir ledit hôpital par de malheureux esclaves turcs qu'on y enferma au moyen d'une muraille élevée à la hâte, et autour de laquelle veillaient incessamment des patrouilles chargées de faire feu sur tout esclave qui tenterait de sortir de cette enceinte redoutée.

Enfin, le 15 mars, à trois heures du soir, les chaloupes nui poitaienl les dernières troupes françaises à bord de la flotte démarrèrent du quai de Messine, 11. de la Feuillade fit ses adieux au sénat et sortit de son palais pour s'embarquer dans une magnifique felouque, aux cris de joie frénétiques de toute la population, qui lui criait : A Païenne I... à Palerme I...

Alors le duc, étendant sa main vers l'ouest de Messine, où est située Palerme, leur dit â haute voix : — « Oui, mes braves amis, à Palerme ! et vive Messine, bientôt la seule reine de Sicile! i

Et la felouque du vice-roi, quittant le quai aux clameurs retentissantes de ce malheureux peuple, gagna la flotte qui l'attendait, mouillée à l'entrée de la rade, hors de toute portée de canon. Lâ, M de la Feuillade, qui devait dîner à bord de la frégate de M. de Janson, dtna, et, après dîner, envoya prier les jurais de venir à son bord pour une communication imporportante.

On laisse un témoin oculaire raconter la scène qui va suivre : • Le duc de la Feuillade, s'étant retiré hors de la portée du t canon de la ville, manda les jurats â bord de la (régate de « M. de Janson, où il dînait; les jurais vinrent, très-étonnés et

* très-stupéfaits, et il leur dit : » que le roi son maître avait touf jours eu dessein de continuer sa protection â la ville de Mesf sine, et qu'il avait encore plus d envie que jamais d'achever « la conquête du reste de la Sicile ; que, pour cet effet, il avait

* ordonné un grand nombre de troupes d'infanterie et de cava- « lerie qui devaient y passer à la lin de mars ; mais que l'An- « gleterre s'était liguée avec les ennemis de Sa Majesté, qui, « connaissant que tous les discours de paix qui lui étaient pro-

5 osés n'étaient que pour donner le temps aux Anglais de joinre les Espagnol! « les Hollandais avec trente vaisseaux, lui « avait envoyé ses ordres pour faire embarquer ses troupes, « faire partir* ses galères, et s'en aller â l'Ile de Ponce, afin que « les ennemis ne pussent se mettre entre Messine et les troupes « qui devaient venir de France ; que, s'ils pouvaient garder leur « ville pendant deux mois , les vaisseaux de Sa Majesté étant « joints, ils viendraient tenter la fortune d'un combat; et que, « s'ils ne pouvaient pas garder leur ville, ils eussent â prendre

* le parti qu'ils pourraient, car il était résolu de suivre rigou- « mise ment les ordres qu'il avait reçus. »

« One déclaration si peu attendue fut un coup de foudre pour f les jurats, qui, sentant l'inutilité de leurs remontrances, de- « mandèrent au moins qu'on reçut dans les vaisseaux ceux que c leur fidélité au roi de France exposait aux supplices les plus

< cruels. Le duc de la Feuillade, sans refuser une demande « aussi juste, l'éluda en ne leur accordant que vingt-quatre i heures pour s'embarquer, eux, leur famille, et ce qu'ils pou- « vaieot emporter d'argent. Un terme si court ne pouvant abso- - ment suffire, les jurais se jetèrent à ses pieds, lui exposant « que ce terme était trop court pour des gens qui allaient quit-

* ter leur pays pour toute leur vie, le conjurant de leur donner f plus de temps; mais le duc les refusa, et ils allèrent annoncer t celte triste nouvelle dans toute la ville. Elle jeta les habitants f dans une consternation inexprimable ; l'épouvante elle deses-

< poir étaient au comble ; on vit une multitude infinie d'hommes, i de femmes et d'enfants sur le rivage, qui y avaient apponé « tout ce qu'ils croyaient pouvoir transporter dans un royaume t étranger, afin d'y subsister; l'air retentissait des cris et des t hurlements de ces misérables, qui voulaient s'embarquer pour « échapper aux Espagnols, qui devaient si terriblement les punir « de leur rébellion et de leur attachement â la France. Ils im-

* ploraient, en pleurant, d'être reçus dans les chaloupes qui « transportaient quelques familles de sénateurs qui partaient « sur l'heure ; voyant qu'on les refusait, les uns voulaient se je-

« ter à la mer si on n'avait pas pitié d'eux ; les antres s'aerro- « ruaient aux chaloupes avec des prières mêlées d imprécations, i et ne pouvaient être détachés que par des coups de sabre. Plu « sieurs de ces malheureux se noyèrent de désespoir; enfin, le i duc, après avoir laissé embarquer sur sa flotte à peu près « cent familles sur quatre-vingt mille Messinois qui demeuf rèrent livrés ù la rage des Espagnols, mit à 1a voile et s'arrêta « quelques jours â Agosta, où il fil sauter la tour d'Avalos, cn- « clouer les canons de fer, embarquer celui de fonte, et enlc- « ver jusqu'aux cloches. Le duc fut obligé de se faire remorquer « par les galères, parce que la tempête, qui dura huit jours, ne i lui aurait pas permis de passer le détroit, dont il voulut s'é- « loigner â quelque prix que ce fût. La désolation de ceux qu'il « avait reçus sur sa flotte redoubla lorsqu'ils furent arrivés a « Marseille, où on les obligea i rester jusqu'à nouvel ordre ; « cependant ils se consolaient, croyant qu'ils auraient bientôt la « permission d'aller a la cour, où ils espéraient que leur pré- « senve réveillerait la charité du roi, mais on les dispersa en « différents lieux et la plupart périrent de misère.

« Aussitôt après le départ des Français, don Vicenzo Gonzaga t fut nommé vice-roi par le roi d'Espagne, et, arrivé â Messine, < il exerça les plus grandes sévérités, laissa commettre pendant

* trois jours tous les excès à ses troupes, fit emprisonner el

* mourir la plupart des Messinois considérables, et toute la Si- « cile rentra sous l'obéissance de ( Espagne, qui aima mieux «r ruiner un aussi beau pays que de ne pas assouvir sa ven- « geance. »

(Abandonnemcni de Messine. — B'tbl. rotj. nus )

Telle fut donc l'issue de la guerre de Sicile. Cet abandon était si peu prévu et si peu motivé , que . dans les dépêches suivantes, M. h duc d'Estrêes écrivait i M. de Pomponne qu'il ne regardait ce bruit que comme une fable des ennemis de l'honneur du roi son maître, et il en donnait d'excellentes et fort logiques* raisons ; mais, dans sa seconde dépêche, alors que le fait lui fut confirmé, rien n'est plus curieux que de le voir rétorquer les raisons de la première, et trouver nécessairement toute la justice possible dans la conduite de Louis XIV â l'égard de Messine.

Voici ces dépêches :

« Monsieur,

t Le vice-roi de N'aplcs a expédié une felouque en Espagne el une ici, pour donner part â l'ambassadeur que M. de la Feuillade, étant parti le 10 mars de Messine, après avoir fait un èdil que tous les marchands français eussent à se retirer en France dans quinze jours, ayant rendu les forts de Messine aux Messinois, et ayant embarqué hommes, femmes, enfants, malades, et meubles de quelques sénateurs qui n'y voulaient pas rester, avait fait voile du côté de France ; que* les Messinois avaient envoyé ensuite des députés au comte Parbo et â l'évêque de Heggio, qui étaient ensuite entrés à Messine au bruil du canon, y arborant le portrait, les armes el l'amnistie du roi d'Espagne ; qu'un sergent qui les avait accompagnés jusqu'à l'entrée du port de Messine, et qui était venu en diligence porter celte nouvelle, offrait sa (été pour en maintenir la vériiè, et que, sur cela, il lui expédiait cette felouque, et lui en expédierait une autre dès qu il en aurait la confirmation.

« L'ambassadeur a débité celte nouvelle, et dans une audience du pape, qu'il a prise sur l'arrivée d'un courrier de Madrid, il lui a donné pari de cette nouvelle, et ensuite a toute sa faction dont il a reçu che* lui les compliments. Ses émissaires racontent la chose diversement entre eux : les uns disant que M. de la Feuillade a déclare aux Messinois que le roi ne les pouvait plus soutenir A cause de la guerre d'Angleterre, et qu'il les avait ainsi remis â leur propre garde; et les autres, qu'il n'a point embarqué de femmes, ni d'enfants, ni abandonné Messine; mais qu'étant allé avec beaucoup de monde pour l'entreprise de Païenne, qui a manqué, ayant été jeté par la tempête du côté de l'Ile de Malle, et n'ayant laissé que trois cents Suisses

a Messine pour la garde des bastions les Messinois avaient pris Iriu- pu ii se servant de la conjoncture et étant excites a cette iviiiuiii.ii par la réflexion qu'on les voulait sacrifier au traité lie paix ; que. cependant, les Français ne s'étaient pas retirés eu France, niais seulement a Agosta.

« Celte diversité de discours et le nouveau courrier qui n'arrive point depuis six jours, joint à un courrier du nonce de Naples qui arriva hier au palais, et qui parle de celte nouvelle avec beaucoup d'incertitude, tiennent (e marquis de Lira en grande inquiétude, soit qu'elle soit sincère ou affectée, et l'on commence a se ranger du parti de ceux qui n'y ont ajouté aucune foi, par l'expérience qu'ils ont de l'effronterie avec laquelle les Espagnols publient et appuient les circonstances des plus fausses nouvelles. Quant à celle-ci, on a remarqué que le viceroi en a écrit sur la foi d'un simple sergent, sans aucune suite, et pouvant faire disparaître ce sergent ensuite selon la nécessité j que la conjoncture de leurs affaires leur fait craindre le changement de vice-roi, celui-ci étant actif, heureux et fort entreprenant; qu'ils redoutent l'arrivée du convoi de Toulon qui peut les chasser de toute 111e; que, psr l'intelligence entre le vice-roi de Naples. le gouverneur de Milan et l'ambassadeur de Rome, et par cette fausse nouvelle qu'ils hasardent, en même temps que leurs envoyés peuvent être dans les cours d'Italie pour y solliciter une ligue, ils peuvent, en paraissant fortifiés du retour de Messine sous leur domination, exciter ces princes a une union pour détourner la guerre du Milanais, et leur faire considérer que la domination d'Espagne étant toujours plus fixée en Italie, il leur est important de s'accommoder a un intérêt invariable, ils considèrent de plus que tout le temps qu'on éloigne la perle est autant de gagné, et que, si celte nouvelle est publiée par terre et par mer comme indubitable, le convoi pourra ne point partir de Toulon ou s'arrêter dans quelque port, s'il est parti, jusqu'à nouvel avis, et que, cependant la résolulion de la guerre ou de la trêve, qui pouvait se résoudre en douze ou quinte jours, pourrait rétablir leurs affaires; la guerre d'Angleterre pouvant, selon eux, engager la France à ne penser pas à de nouveaux progrès en Sicile, et la paix on la trêve les délivrant aussi des nouvelles entreprises, et qu'ainsi le retardement de quinte jours peut être fort utile, puisque, si M. de la Feuillade réussissait a quelque grand dessein, les prétentions du roi dans le traité pourraient augmenter, ce qu'il est bon d'empêcher par toutes sortes de stratagèmes.

On a encore observé, dans ceUe nouvelle, outre la diversité de leurs discours, l'éloignement de toute sorte de vraisemblance, s Eu effet, si le roi avait voulu abandonner Messine par la con- « sidération des Anglais, celte même considération était sur le

• tapis et même plus vive quand M. de la Feuillade était encore « en France ; ainsi Sa Majesté n'aurait p«s envoyé un nouveau i maréchal de France pour faire cet abandon, et M. de Vivoune i en aurait eu l'ordre. Que, si cette résolution avait été prise « depuis le départ de M. de la Feuillade, le même courrier qui

• aurait porté cet ordre en aurait porté a Toulon pour que le « convoi n'en partit pas, et ainsi on n'aurait pas eu la nouvelle « qu'on a eue du départ de ce convoi. D'ailleurs, si M. de la « Feuillade avait voulu faire une entreprise par mer, il ne se ses rail chargé ni de femmes, ni d'enfants, ni de meubles, comme « ils le disent; et, s'il avait voulu abandonner Messine, il ne l'auv rail fait qu'après en avoir tiré tous les Français, marchands et

• autres, et ne les aurait laissés aucunement exposés a la bou- « chérie ni les uns ni les autres. Ainsi, bien qu'il soit vrai qu'un ■ 'ail seul extraordinaire et mal à propos puisse détruire queln quefois plusieurs raisonnements, fondés sur le bon sens et la » vraisemblance, toutefois cette nouvelle est si grossièrement « imaginée, si contraire aux notions premières et a toute probsi bilile, que la seule effronterie de ceux qui la débitent et le

• nombre de leurs partisans ont pu lui attirer une croyance de

• quelques heures. » On attend d un moment a l'autre quelque avis fort contraire et qui réponde aux notions précédentes de Messine, et il est arrive ce matin un vaisseau vénitien a livita- Vecchia, qui est parti le 24 de ce mois de Messine, par lequel on apprend la fausseté de re qui s'est dit; mais seulement qu'ayant vu embarquer M de la Feuillade avec tant de monde.

quelques gens avaient soupçonné qu'il ne dût plus revenir, et

Îu'on avait défendu à des Français qui voulaient quitter la ville en sortir; et, dans ce moment, un prélat, qui a des intrigues avec les Espagnols, m'apprend qu'ils sont fort embarrassés d'avoir publié cette nouvelle.

« Le cardinal B'Esrain. »

[Archiva des affaira étrangèra. - Rome, 1677-1878.)

On voit par les dernières lignes de cette dépêche nue M. le cardinal d Estrées démontre toutes les raisons de politique et d'humanité qui devaient empêcher le roi d'abandonner Messine; mais, dans cette seconde dépêche, le cardinal commence par sembler douter encore de ce fait accompli, puis finit après tout par trouver mille bonnes raisons en faveur de cet abandon.

tCeMnursiffra.

i Le siège de Gand et vraisemblablement les entreprises qui en seront la suite, effaceront les nouvelles que les Espagnols publient ici avec beaucoup de féte du retour de Messine et d Àgosta sous leur puissance, par l'abandon qu'ils assurent que M. de la Feuillade en a fait sur l'ordre de Sa Majesté. Us en ont donné avis par deux fois en six jours a Sa Sainteté ; ils en ont fait des réjouissances publiques, et l'ou assure qu'ils eu feront chanler demain le 7e Deum à Saint-Jacqnes-des-Fspagnols.

< Comme ils ont eu un courrier en confirmation du premier avis, il semble qu'on n'en puisse douter, comme on l'a fait pendant les six jours d'un courrier a l'autre, et ce, sur plusieurs motifs très-apparents. Mais comme ils disent qu'ils y entrèrent le 16 mars, et qu'on a des lettres par un vaisseau vénitien arrivé en huit jours a Civita-Vecchia, que M. de la Feuillade avait rentré le 15 au soir dans le port, résolu pourtant de se remettre à la mer dès que le vent le permettrait, fl parait qu'on doit encore suspendre son jugement. M. l'ambassadeur n'en a rien cm jusqu'ici, et continuait encore ce malin d'assurer qu'il ne savait rien d'approchant ; mais, a dire la vérité, les démarches des Espagnols sont si fortes, et tant de lettres de tant de particuliers s'accordent dans une même relation par ce nouveau courrier, que la première expérience qu'on a de toutes les faussetés que les Espagnols font courir et par lesquelles ils éblouissent le publie sur de semblables apparences en toutes sortes d'occasions, ne peut empêcher qu'ils ne trouvent de la créance en eelle-ci. Il y a d'ailleurs de certaines notions précédentes de divers endroits qui semblent ne pas s'opposer tout à fait a cet événement.

« Quoi qu'il en soit, ils seront en opprobre par la fausseté de la nouvelle, ou, selon que le disent les politiques de cette cour, i nous paraîtrons par la vérité du fait avoir abandonné une t conquête qu'on regardait comme avantageuse au roi dans la « guerre ou dans la paix, et avoir détruit pour longtemps tous « les mouvements favorables dans les peuples d'Italie qui reconf naissent la domination espagnole. » On avait dit encore que M. de la Feuillade avait le dessein d'une autre conquête, comme Syracuse, Reggio ou Melr.no. et qu'ayant remis tous les forts, délivré tous les prisonniers d'Etat et pour dette, et laissé peu de garnison dans Messine, il avait été trahi dès qu'on l'avait vu en pleine mer.

« Mais il n'y a en cela aucune vraisemblance; l'on en eile mille raisons qui paraissent toutes conclure que, s il est d'une si grande dépense de garder une ville si éloignée, si peuplée, et qui ne peut recevoir des vivres que de loin, lorsqu'on a tant d'ennemis a Is fois, il n'est pas moins hasardeux et désagréable de protéger des gens qui conspirent a tous moments contre leurs protecteurs, qui ont, a la manière des insulaires, la légèreté et l'infidélité en partage, qui ne peuvent être gapés ni retenus par la ctèmenre ou par la sévérité.

t Cette guerre de quatre ans ou environ, s'il est vrai qu'elle soit finie, l est d'une manière dont les Espagnols ne doivent pas se vanter, puisque leur valeur ni leur habileté n'y paraissent aucunement, et a néanmoins, selon les réflexions de plusieurs

[lersonnes sensées de celle cour, fort orrupé cette monarchie et a privée de plusieurs secours en Flandre ou en Catalogne, ou-

vrant les moyens à la France d'acquérir toute l'Ile, ou par l'envoi d'un souverain, ou par l'expédition d'une armée une fois suffisante et capable de conquérir. Mais d'autres répondent que la déclaration et la présence d'un souverain n'auraient peut-être pas fait davantage, et qu'en ce cas il eût été la fable de l'Europe par la contrariété des Palermitains et des Messinois, qui, les empêchant de s'imiter jamais les uns les autres, aurait attiré peu de succès à cette résolution. Qu'une grande armée tout a la lois aurait encore eu plus de peine de subsister dans un pays où l'on ne nous aurait pas aimés, ni comme protecteurs de Messine, ni comme Français, par la crainte des Siciliens, qui, jugeant faussement de uos inclinations par les leurs, par l'expérience de celle des Espagnols, ne pouvent se persuader que nous ayons si généreusement oublié la vengeance de nos ancêtres, et qu'en troisième lieu les dépenses que le roi a été engage de faire dans la guerre de Sicile auraient non-seulement suffi à repousser ailleurs les secours que l'Espagne aurait pu tirer d'Italie, mais encore à conquérir utilement en des régions moins éloignées.

i Je vous dis, monsieur, tout ce qu'on remarque ici bien ou mal, plusieurs personnes ajoutant que le roi pourra employer ses troupes plus glorieusement et avec plus de fruit dans le Milanais ou en d'autres provinces plus voisines de ses Etats, et qu'il faut qu'un si sage et si généreux prince ait eu des raisons proportionnées a sa gloire et au bien de son Etat pourprendre cette résolution. On savait ici que les ambassadeurs de Messine, selon leur coutume de se plaindre de tous les vice-rois, s'étaient plaints sans ombre de raison au roi notre nuitre de quelques domestiques de M. le mareibal de Vivonne; qu'ils avaient demande la garde de leurs forts comme ils l'avaient sous les Espagnols, se plaignant qu'ils étaient moius libres sous les Français et qu'on leur montrait trop de défiance ; et qu'ils témoignaient craindre qu'on ne les sacrifiât à la faim, bien qu'ils se Tussent donnés sous des conditions différentes. Les Espagnols ajoutent qu'il n'y a pas de vivres pour huit jours, et ils montrent des lettres qui marquent qu'on y avait recommencé à manger de la chair de cheval, de chats, de chiens et autres bêles semblables ; en sorte qu'en se mettant à leur propre direction, on n'avait fait que pourvoir a leurs plaintes, a leurs soupçons et à leurs besoins, après avoir dépensé de grandes sommes et gagné plusieurs combats de terre et de mer contre les Espagnols et les hérétiques, dans la seule vue de les protéger, sans aucun égard a l'ancienne cruauté des vêpres sicilienne», ni à l'infidélité de leurs nouvelles et fréquentes conjurations, et sans aucun dessein que de les délivrer de la tyrannie dont ils se plaignaient, et de leur accorder la présence d'un souverain quand Tes nouvelles conquêtes qu'il supposait faire dans l'Ile, pour peu de monde qu'on lui envoyai, pour soutenir leurs intelligences dans plusieurs villes, eussent donné jour de déclarer un souverain pour eux avec la sûreté nécessaire ; en quoi l'extrême prudence et l'héroïque générosité du roi ont éclaté, l'une a ne rien hasarder a contre-temps, l'autre en secourant ce peuple avec de telles armes, dans le temps qu'il pourrait employer ses troupes dans des divisions plus faciles.

< Le cardinal d'Estrées. s

Encore une fois, rien de plus amusant que la contradiction évidente qui règne dans l'esprit de ces deux dépêches écrites l'une avant l'autre, après l'abandon de Messine. Pour terminer tout ce qui a rapport a cette malheureuse expédition, voici enfin les lettres de Louis XIV dont on a parlé, et qui annoncent à M. le duc d'Estrées, ambassadeur a Home, celte nouvelle si extraordinaire : que les Messinois désespérés revient se donner

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