‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 77 sur 120 · AUX TURCS · texte numérisé non relu

AUX TURCS

dd aoi au duc d'estrées.

t Du il juin 1678, i W-Ctrawin.

f Mon eousin,

« Mon srle si articnl pour le bien de la chrétienté, et la doufeur avec laquelle je verrais qu'elle s'ouvrit quelque jour aux

nouvelles entreprises que son ennemi irréconciliable pourrait faire contre elle, m'obligent à vous dépécher ce courrier exprès. J'aiavis de Messine que ces peuples, qui sont relournèsavec une affliction sensible sous le joug des Espagnols lorsque l'état de mes affaires ne m'a pas permis de les en soulager plus longtemps, cherchent tous les moyens possibles pour s'en délivrer. On peut juger combien il leur est odieux et insupportable par la résolution si extraordinaire qu'ils ont prise. Je sais, etj'ai lieu de n'en pas douter. qu'Us ont écrit et dépêché en secret à Constanlinople pour demander non-seulement assistance, iais pocr se donner tout a FAIT aux torcs. La peine que j'aurais de voir une ville si chrétienne jusqu'à cette heure tomber entre les mains des infidèles, le péril dont le reste de la Sicile se voit menacé, et la crainte des-arroes d'un ennemi si puissant pour le reste de l'Italie, m'ont porté a chercher les moyens d'y remédier. Nul autre ne m'a paru plus capable de le faire que de donner partout cet avis au pape ; son xèle et sa charité lui en feront faire tout l'usage qu'il croira le plus utile pour détourner un si grand mal : c'est ce que je remets a sa prudence. Il jugera des mesure* qu'il doit prendre pour ce sujet avec les Espagnols, et peut-être croira-t-il que les voies violentes dont la cour d'Espagne a accoutumé de se servir pour punir les fautes dans lesquelles elle croit que les Messinois sont tombés, sont plus capables d'aigrir que de guérir ces sortes de maux.

( Je dois aller au-devant d'une raison que les ministres d'Espagne apporteront peut-être pour éluder les sages conseils de Sa Sainteté, particulièrement s'iU pénètrent que cet avis soit venu de moi : ils pourront l'attribuer au désir de procurer quelque soulagement aux Messinois qui sont demeurés, et de faciliter plus aisément le retour dans leur patrie â ceux qui se sont retirés en France ; mais pour ces derniers, je n'ai point besoin d'autre moyen pour les rétablir que de la paix, qui est sur le point de se conclure, et dans laquelle j'ai fait de leur restitution une condition expresse. Ainsi, assurei fortement le pape que je n'ai autre vue, dans l'avis que je lui donne par vous,.que de le mettre en état d'aller au-devant d'un péril si fort à craindre pour l'Italie et pour la chrétienté en général ; il pourra, s'il le juge à propos, garder le secret dans cette affaire, ainsi que vous le garderez de votre coté, et s'appliquer aux moyens de chercher un prompt remède -. qu'il soit seulement assuré que la chose est telle que je la lui communique, et que le seul intérêt de la chrétienté me fait agir en cette rencontre. Je veux m assurer que Sa Sainteté me saura un gré particulier de l'attention avec laquelle je veille dans une affaire si importante, et que je sait qu'elle affectionne si fort.

« Sur ce, mon cousin, etc.

t Loots. >

LB SOI AU DOC D'ESTRÉES. (Même date que I. prftfdente )

f J'ajoute encore à l'avis que je vous donne ordre de confier au pape, que ta proposition qui est faite à Constantinopk pour l'entreprise de la Sicile marque que la dêscente se doit faire à Aqotln, où quelques fortifications ont été rasées : qu'ainsi ce serait a cette place qu'il importerait aux Turcs de se pourvoir.

« Après avoir communiqué à Sa Sainteté les soins que je prends de détourner par mes moyens les maux que la chrétienté peut appréhender au dehors de la part des infidèles, vous lui donnerei part de ceux que j'ai pris de la poser au dedans ; vous lui ferez voir que j'ai Bien voulu abandonner pour le bien de la paix tant et de si importantes conquêtes, que je suis en état de retenir et l'espérance d'en faire de nouvelles. J'ai lieu d'espérer que Dieu bénira mes intentions pour la tranquillité publique, et l'application que Sa Sainteté a donnée par sa médiation, que les Etats-Généraux ont accepté les conditions de paix que j ai offertes; que les ministres d'Espagne a Bruxelles paraissent y consentir; que le roi de la Grande-Bretagne quitte la pensée de faire la guerre , vu le peu de largesses de son parlement pour lui. Ses nouvelles sont qu'il est à savoir le sentiment de l'empereur; mais qu'il y a sujet de croire qu il ne voudra pas,

JEAN BAKT

on autres cas, ne pourra pas s'opposer à un bien si général, el désiré si ardemment de l'Europe. »

MESSIMK ÉPOUVaKTÉE VOtLVNT SE DO.NKER AUX TURCS.

Telle ni l'issue de l'expédition de sicilb qci coûta trextf.

MILLIONS A LA FIUSCE.

Maintenant, on va jeter un rapide coup d'œil sur les événements qui amenèrent la paix de Nimègue.

Il est dit dans les dépêches précédentes que Louis XIV craignait quelque entreprise de l'Angleterre, vers le mois de janvier 1078, et que, flans celte appréhension, il avait cru devoir retirer ses troupes de Messine, i'our expliquer comment cette division, momentanée d'ailleurs, avait été amenée entre ces deux bons frères de France et d'Angleterre, il faut dire quelques mots des faits antérieurs à ce refroidissement passager.

On a parlé, dans les temps, de la quotité des subsides accordés au roi Charles par Louis XIV, et on sait qu'à ce prix le bon Rowlcy (1) s'obligeait à proroger son parlement, dès que les instances des communes deviendraient trop vives à propos du rôle singulièrement passif que jouait I Auglelerre au milieu des grands événements qui se passaient sur le continent.

Don an, mal an, de subsides en prorogations, le joyeux monarque était arrivé au mois de février Hw". Il fit l'ouverture de la session avec sa bonhomie habituelle, répondit évasivement lorsqu'il s'agit de la France, et finit son discours en suppliant les communes de metlrc l'union entre ses revenu* et tes dépenta, qui, ajoula-l-il gaiement. étaient en un perpétuel désaccord.

Les communes ne le savaient que de reste ; mais elles rirent de celte saillie, et allaient peut-rire, se montrant moins rebelles que d'habitude, mettre en bonne intelligence les revenus elles dépenses du roi Charles, lorsque les rapides et décisives conquêtes des armées de Louis XIV vinrent mettre tous les bons Anglais dans une effroyable anxiété. En effet, en moins de six semaines, el pour ouverture de la campagne (de l'année 1677), les trois plus fortes places des l'ays-Bas demeuraient au pouvoir de la Fiance, el le prince d'Orange était complètement battu.

Les communes, effrayées du poids immense que de pareils succès donnaient à la France, adressèrent aussitôt une adresse à Charles pour le supplier de « prendre, en de telles circonstan- « ces, la position qui appartenait à l'Angleterre, qui ne devait « plus rester simple spectatrice de tels envahissements, et dans ■ l'intérêt de sa propre sûreté, et dans l'intérêt de l'Europe. »

Mais le cabinet français s'était si bien attendu à l'exaspération probable des communes à la nouvelle des succès qu'on espérait, que M. de Barillon, ambassadeur à Londres, avait obtenu de Charles 11, avaul l'ouverture de cette campagne, dont les résultats devaient si l'on épouvanter l'Angleterre, avait obtenu, disje, au prix de deux millions, 1 assurance de Charles, qu'après deux ou trois séances il prorogerait son parlement jusqu au mois d'avril IG78, sans donner de suite à ses observations et a ses adresses (on était alors en février 1677J.

Avant que d'exécuter sa promesse envers la France, le vieux Rowley voulut essayer un bon coup, comme il disait, et voir s'il ne pourrait loin lier à la fois et les gages de Louis XIV, cl les subsides votes par les communes. Aussi répondit-il à une adresse du parlement, fort explicite, dans laquelle lui, Charles, était liinn- Itlcnient supplié « de conclure, ne pas différer des alliances « conformes aux vœux el aux besoins de l'Angleterre, el que a dans le cas même où S. M . se trouverait, par ces nouvelles « alliances, engagée a une guerre contre la I mee, le parle- « meut accorderait des subsides capables de l'aire respecter " l'honneur de la nation. »

Le joyeux monarque, qui ne voyait dans tout ceci qu'une balance à faire entre les gages qu'il recevait de Louis XIV et ce qu'il pourrait détourner des subsides à lui confiés pour se mettre eu état de soutenir une guerre contre la France ; le roi Char- | les, dù-je, ajourna sa réponse, et, avant tout, demanda quel serait un peu le chiffre de ces subsides destinés à faire respecter l bmiiieur de la nation.

llj O.i t.iri i|U< m lu : un .le. MMMM >tu roi Clurh» Sluirl.

Vingt mille livres sterling à emprunter sur faccise additionnelle, lui répondit le parlement.

Vingt milles livres sterling pour faire respecter l'honneur de la nation anglaise! s'écrie le roi Charles, mais, eodfish ! cela est une pitié ; accordez-moi six cent mille livres sterling, et je m'en charge à ce prix; sinon les choses resteront comme elles sont.

Les communes, qui savaient a merveille que ces six cent mille livres sterling, si vaguement destinées a faire respecter l'honneur de la nation anglaise, fondraient comme tant d'autres milliers de livres sterling dans les mains dissolvantes des maîtresses et des favoris du bon roi plus soumis que jamais à la charmante Keroualle, duchesse de Portsmoulh, les communes s'en tinrent a leur offre de 20,000 livres sterling.

Voulant tenter un dernier effort sur ces intraitables, le roi Charles essaya de faire de cette question toute politique une

Juesiion toute personnelle à lui, et de mettre son parlement ans la difficile alternative ou de lui accorder les 600,000 livres sterling, ou de le faire passer aux yeux de l'Europe, lui, Charles, roi d'Angleterre, pour un roi sans foi ni honneur.

C'était jouer gros jeu, et peut-être que si Charles eût su que' déjà le cabinet français commençait d'acheter secrètement à Londres, et à un prix raisonnable, les membres de l'opposition de la chambre des communes et du parlement, afin de les faire un jour agir contre lui Charles, s'il tentait de rompre les chaînes dorées qui le liaient à la France, peut-être que Charles ne se fût pas inutilement exposé à l'affront sanglant qu'il reçut; car, ayant fut venir les deux chambres à Withe-Hall, il leur dit : « Donnez-moi les 600,000 livres sterling que je vous demande, « et vous n'aurez pas à vous repeniir d'une aussi grande con- « Basée; rien ne pourra m'enlrainer a les détourner pour uu « autre usage. Jk tocs engage ma rot et ma parole db roi. »

Eh bien ! malgré de si belles protestations, l'opposition soldée par Louis XIV refusa les 600,000 livres sterling; la foi et la parole du bon Rowlcy furent méprisées à la face de l'Europe; mais, pour le consoler, madame la duchesse de Porlsmouth fit en anglais une chanson contre les communes, dont le refrain, beaucoup moins érolique dans la traduction que dans l'original, était celui-ci :

Vous nrex Louis, vous ave/ Louise.

HpjuIl- de France, oc de France, vins, de France,

Le gai monarque trouva que sa belle maîtresse avait après tout raison ; il but, il lit l'amour, il dépensa son or, et il prorogea les babillards jusqu'au 13 décembre 1677.

On voit avec quelle justesse et sagacité de prévision M. de Barillon. ambassadeur a Londres, homme extrêmement habile, fin et entendu, souvent témoin des fréquentes irrésolutions du roi Charles, avait senti que l'emplette des membres de l'opposition parlementaire pouvait devenir d'une haute importance.

Les événements prouvèrent bientôt combien M. de Barillon avait agi sagement Vers le mois d'août, Guillaume d'Orange quille I armée, sé rend a Londres, el ensuite de longues conférences entre lui, le chevalier Temple, le roi Charles et le duc d'York, le mariage de la tille de ce dernier avec le prince d'Orange est convenu, arrêté, et a lieu presque immédiatement après sa demande.

Toute cette affaire fut menée avec un tel secret et une telle rapidité, que c'est a peine si M. de Barillon put en être instruit, el les articles du mariage étaient signés, que I ambassadeur de France n'en avait pas encore averti sa cour.

Ce mariage, on le comprend, causa un vif déplaisir au cabinet de Versailles ; le génie du prince d'Orange commençait à se révéler, et celle alliance de deux puissances maritimes aussi importantes que l'Angleterre et la Hollande était un juste sujet de craintes pour Louis XIV ; mais, ce mariage demeurant conclu, il ne restait plus aux ministres français qu'à entraver de toutes leurs forces les p1 ojets qui avaient pour ainsi dire èlé les corollaires de celle union toute politique.

En effet, un plan de pacification générale avait été dressé dans

Madame de Monteipan.

LT LOIUS XIV.

ces fréquentes conférences entre Charles 11, le chevalier Temple' le «lue d'York et Guillaume d'Orange. Ce plan devait être notifié a Louis XIV par le chevalier Temple, et si. dans trois jours, il n'était pas accepté, la guerre devait être immédiatement déclarée a la France par l'Angleterre. Le prince d'Orange partit donc avec madame la princesse sa femme pour s'en retourner en Hollande, se croyant bien sûr des résolutions de Charles II, qu'il pensait avoir décidé a rompre avec la France par une promesse de subsides beaucoup plus considérables que ceux que Louis XIV lui accordait, subsides que Guillaume devait obtenir secrètement des Etats-Généraux, en leur faisant comprendre tous les avantages qu'ils tireraient de ce sacrifice en formant une alliance avec l'Angleterre contre la France.

Une fois le prince d'Orange parti, Charles II, n étant plus sous son influence, commença de réfléchir sagement que les Etats républicains sont rarement généreux, que ces subsides hollandais pourraient peut-être se faire attendre bien longtemps; que ce n'était, après tout, qu'un espoir, tandis que les subsides de Louis XIV se payaient bien, eteomplautetsonnant, en belles guinées de Dieu; aussi, sans toutefois rompre pour cela ses négociations avec les Provinces-Unies , le vieux Rowley continua de vivre en bonne intelligence avec son frère de France ; envoya bien , selon que cela avait été convenu avec le prince d'Orange , le plan de pacification au cabinet de Versailles, mais, au lieu de charger de cette mission décisive le chevalier Temple, homme intègre, ferme, et, -avant toutes choses, ennemi déclaré du système français, le roi Charles, non-seulement envoya en France, pour pnrler ce plan de pacificalion, M. le comte de Ferversham. homme distingué, capable de toutes façons, mais sincèrement dévoué aux intérêts de la France, et. de plus, il notifia positivement à M. de Barillon que, nonobstant l'apparente mission du comte de Fervcrsham, il serait toujours prtt, moyennant subsides bien en-

Ue prince d'Onnge.

tendu, à rendre a Louis XIV tous les bons offices qu'il pourrait attendre de son inaltérable amitié.

M. de Ferversham, néanmoins, trouva Louis XIV fort refroidi : le mariage du prince d'Orange avec la fille du duc d'York l'avait rudement froissé; et, d'ailleurs, il haïssait personnellement ce prince, qui, par cette union, venait de s'assurer des droits éventuels à la couronne d'Angleterre : aussi, instruit des négociations que le roi Charles continuait d'entretenir avec la Hollande

au sujet des subsides promis, sûr de tenir dans la main l'opposition du parlement anglais qu'il avait achetée, ayant des forces do terre et demercjpablesau besoin de balancer celles de la Hollande et de l'Angleterre , n'avaut rien à craindre , pour ainsi dire, de la marine espagnole par son intelligence avec don Juan d'Autriche , Louis XIV rompit brusquement avec Charles II , congédia M. de Ferversham.

et, a la fin du mois de décembre . M.

de Barillon refusa au pauvre Itowley de lui payer ses gages échus.

Le pauvre Rowley.d abord un peu étourdi de ce coup imprévu, mais servi par cette admirable présence d'esprit qui ne le quittait jamais , assemble aussitôt les deux chambres le If» janvier 1078.

et là, dans un dis cours merveilleusement pathétique et national , il dit qu'il veut, avant tout, (tre Vhomme de sou peuple ; puis, par un admirable mouvement d'éloquence , il s élève énergiquement contre l'ambition démesurée du roi de France,

cl joue si bien son rôle . qu'après avoir été écoulé avec acclamations, il obtint, tant la haine du parti français était forte, un subside de 2 millions de livres sterling, pour l'équipement de quatre-vingt-dix vaisseaux et l'entretien d'une armée de vingt mille hommes qui devait aller servir en Flandre, sous le commandement du duc d'York, et signe enfin, avec les Etals- Généraux, une alliance offensive et défensive.

Ce fut alors, dans celte rapide péripétie, que Louis XIV. dans le cas possible d'une guerre avec l'Angleterre, relira ses forces

JKAN BART

de terre et de mer de la Sicile; ce fut du moins, ainsi qu'on l'a dit, la base ou plutôt le prétexte de l'instruction qui fut donnée a H. de la Feuillade. On dit le prétexte, car Louis XIV, ainsi qu'on va le voir, était trop sûr des résolutions du roi ou du parlement, pour croire sérieusement a une guerre avec l'Angleterre.

En effet, rotant Charles II revenir a son parlement par cesse des subsides français, H. de Barillon fil agir alors vigoureusement, mais peu a peu, l'opposition qu'il avait achetée, mais qui, dans celte question, ne pouvait tout à coup et ouvertement se prononcer pour la paix avec la France contre le roi Charles, tandis que, lors de la session précédente, elle lui avait refuse les 600,000 livres sterling de subsides, parce qu'elle ne trouvait pas ses promesses d'agir contre Louis XIV assez explicites ; aussi Barillon, agissant avec prudence et mesure, exploitant habilement les préjugés nationaux, montra d'abord, malgré le bill de catholicité, le duc d'York i la téte des armées d'Angleterre. Ce fut un coup de partie, et l'opposition réduisit le subside, d'abord voté de deux millions sterling a un ; puis enfin la bill fut hérissé de tant de difficultés, que son adoption fut retardée jusqu'à ce que Louis XIV, revenant a Charles, lui accorda six millions ; aussitôt les levées cessent, l'armée est licenciée, et les armements interrompus. Ce nouveau traité fut conclu le 27 mars 1678.

Alors le cabinet de Versailles, tranquille du côté de l'Angleterre, songe a la paix que les Etats-Généraux souhaitaient vivement, sors de conserver leur territoire, et déclare nettement qu'il gardera, pour prix de son adhésion à la paix, la Flandre et la Belgique.

Effrayées de ces prétentions, l'Espagne et les Sept-Provinces s'adressent à Charles II comme médiateur; mais Charles II, gagné par Louis XIV, est fort embarrassé ; car, ae voyant obligé d'envoyer a la Haye le chevalier Temple, il lui enjoint en secret d'agir contrairement à sa mission , mais Temple, malgré les recommandations du roi, conclut en six jours un traité avec la Hollande, qui obligeait l'Angleterre à déclarer la fuerre a Louis XIV, s'il n'avait pas abaudonné dans deux mois la Flandre et la Belgique.

Ce traité mettait, ainsi qu'on dit vulgairement, Charles II au

F lied du mur, puisqu'il fallait, ou réunir son parlement et briser es liens qui I attachaient à Louis XIV, c'est-à-dire renoncer a ses subsides, ou révoquer lea pouvoirs donnés i Temple, et refuser, chose sans exemple, de reconnaître le traité signé par son ambassadeur.

Le bon Bowley, assez peu scrupuleux de sa nature, se dérida intrépidement à faire une chose sans exemple, mais demanda, pour prix de cette innovation gouvernementale, 14 millions A Louis XIV.

Que fait Louis XIV? Sur de l'opposition anglaise, qui lui est vendue, et qu'il a voulu éprouver lors de sou premier refus de subside, il fait aussitôt « part des propositions de Charles II aux

< Sept-Provinces, leur montrant à quel point leur médiateur est « vénal et indigne de celte solennelle mission, puisqu'il offre de

< rompre un traité signé en son nom pour 14 millions. » Alors les Etats, indignés, se hâtent de conclure un trailé séparé avec Louis XIV, dans lequel ils lui reconnaissent la Flandre.

Ce fut alors que le prince d'Orange, au désespoir de voir la paix signée, ayant, dit-on, la nouvelle du traité dans sa poche, attaqua par surprise H. le maréchal de Luxembourg, qui se croyait en paix, afin de rompre et de recommencer la guerre s'il en était temps encore ; mais ce fut inutile : il n'y eut que beaucoup de monde tué de part ei d'autre.

Quoi qu'il en soit, l'exemple des Sept-Provinces entraîna les autres puissances, et les trois traités de Nimègue furent signés, le 10 août, avec les F.tats-Généraux, le 17 septembre avec l'Espagne, le "> février 1679, avec l'Europe.

Quant à Charles, une fois la paix faite. Louis XIV lui refusa durement l'argent promis par la convention du 27 mars, et le bon Ilowley tomba, comme on peut le croire, dans un furieux embarras.

La paix conclue par le traité de Nimègue. ce traité subtil, ob-

scur, artificieux, qui, assurant a Louis XIV une partie de ses inutiles conquêtes, si chèrement achetées au prix de tant d'or, de tant de sang et de tant d'infimes trahisons, contenait encore dans sa forme ambiguë les germes de tous les désastres qui devaient s'abîmer sur la France. Le traité de Nimégue. tel fut donc le fruit de cette terrible guerre qui coûta au monde Ruyter, Jean de Will et Turenne ; de cette guerre soulevée sur l'Europe par Louvnis, qui tenait si singulièrement t a donner de l'importance « à son ministère et bien embarrasser Colbert. »

Sans doute.il est assez honteux pour la dignité' humaine, ainsi qu'on appelle cela, de voir d'aussi grands, d'aussi funestes événements qui retentissent pendant des siècles, amenés par une cause puérile, odieuse et misérable; et pourtant cette cause est non-seulement la seule vraie, mais encore la seule qui suit vraisemblable, et puisse expliquer le pourquoi de cette guerre.

En un mot, sans l'impérieuse volonté de Louvois, pourquoi . Louis XIV aurait-il entrepris la guerre de Hollande'? Cette guerre entrait-elle dans ses goûts, dans sa politique? Non.

Louis XIV n'aimait ni ne comprenait la guerre ; il n'était pas né soldat ni général, et avait peur au feu. Ceci est un fait si avéré, qu'il demeure hors de toute discussion. Cette guerre se trouvait donc opposée à sa nature et à ses penchants. Etait-elle davantage exigée par la politique? Non.

Avant et après le traité d'Aix-la-Chapelle, quelle nécessité avait pu forcer Louis XIV a troubler la paix que Maxarin croyait avoir assurée pour si longtemps par le traité des Pyrénées? Est-ce qu'à cette époque l'immorale, mais merveilleusement habile corruption employée par de Lionne, ne soumettait pas l'Europe tout entière i Louis? Est-ce que, malgré l'injuste et parjure invasion de ce prince dans les Pays-Bas espagnols (cette première et fatale preuve de l'influence de Louvois ; est ce que, malgré sa félonie cuvera les Sept-Provinces; est-ce que, malgré l'arrogance de ses ambassadeurs, toutes les puissances, largement payées pour cela, ne rendaient pas hommage à la suprême influence de fa nation française, en choisissant son roi pour médiateur de tous leurs différends'.'

Cette guerre n'était donc, ni dans le génie, ni dans les intérêts de Louis XIV ; et d'ailleurs, dans les manifestes, dans les déclarations de guerre, quels sont les motifs avoués I Aucun de réel, de plausible, sinon l'insolence de cette république qui se veut ériger en souveraine.

Dira-t-on que cette effroyable invasion avait pour bnt de renverser, en Hollande, le culte hérétique, et d'abattre le protestantisme en Angleterre, afin de rétablir partout l'unité catholique ; mais cela n'a pas la moindre solidité. On a lu les dépêches, les négociations relslives à ces temps-là; jamais le mot de catholicité n'y a été dit qu'une seule fois, et c'a été afin de servir de prétexte au plus sordide, au plus scandaleux des traités.

Maintenant, quel intérêt avait Louvois à faire cette guerre? Evidemment celui de soustraire le monarque à l'influence de Colbert, et de substituer sa propre influence, à lui Louvois, à celle de son rival. Or, les idées de Colbert étant extrêmement portées vers la paix, celles de Louvois devaient nécessairement se tourner vers la guerre.

Car, on l's déjà dit, la politique de Colbert, comme celle de Lionne, était une : il considérait l'or comme instrument, la corruption comme moyen , la paix comme résultat ; non une paix servile. mais une paix hautaine et impérieuse, grâce au droit acheté de parler en maître qui paye bien et veut être obéi. Celte paix une fois assurée, profonde, Colbert voulait donner .dur» un rapide et large développement à l'industrie, au commerce, aux arts, et, en 1666. il faut dire qu'en vérité il marchait à grands pas vers ce but, les impôts étaient moins lourds, moins odieu- . sèment répartis ; les finances en bon étal ; les manufactures s'établissaient de toutes parts; la marine militaire, seulement destinée, dan* le génie de Colbert, à protéger la marine marchande, prenait de l'extension , et déjà tes avantages qui résultaient de ce système mettaient Louis XIV à même de satisfaire son penchant immodéië pour le faste , la représentai ion et la magnificence. Ce fut alors aussi, pour ainsi dire, le règne de Colbert,

et peut- être la plus belle période de ce qu'on est convenu d'appeler le siècle de Louis XIV.

Certes, il fallut que Louvois comptât bien sur sa hardiesse, sur son opiniâtreté , sur les conseils du vieux le Tuilier , son

5 ère, ancien et implacable ennemi de Colbert, pour venir, dans e telles circonstances, non-seulement attaquer de front un tel système, représenté par des hommes comme Lionne etColbert, mais encore essayer d'en faire triompher un autre qui, de plus, se trouvait entièrement opposé aux goûts que le roi mauifestail alors.

Et pourtant Louvois réussit en agissant incessamment sur la vanité de Louis XIV ; sur la vanité ! cette mauvaise qualité, froide, négative et perfide, qui n'est pas même un vice, mais qui, une fois mise en jeu chez les gens faibles et sans énergie, dont elle est la seule passion, peut s'exalter jusqu'aux plus terribles conséquences.

line fois le joint trouvé (qu'on excuse cette vulgarité), la tâche de louvois était facile : il fit sentir à Louis que ses goûts de paix achetée, de commerce, de manufactures, semblaient de fort bas lieu, qu'on en causait en Europe, et que ce rôle ne paraissait pas celui que devait jouer un jeune roi de qualité, qui n'avait qu'a tirer son épée pour voir le monde a ses genoux. Louvois ajoutait que la fidèle noblesse se plaignait d'être peu occupée, et pour dernière raison, enfin, selon la langue précieuse de ce temps-la, que les dames trouvaient le prince le plus galant du monde, extrêmement Hercule, honnêtement Adonis, mais pas suffisamment Mart.

Une fois Louis convaincu qu'il était du bel air pour un roi de France d'avoir toujours l'èpèe hors do fourreau, il ne s'agissait plus pour Louvois que de trouver I ce conquérant novice un adversaire commode, facile, et qui, se laissant faire, ne rebutât pas dès l'abord celle toute jeune vocation guerrière. La Flandre espagnole, qui dormait, en 1668, paisible et désarmée sur la foi du traité de renonciation, convenait de tous points pour cet essai ; de sorte que celle grasse, molle et paresseuse province n'eut pas vu plutôt le nouveau vaillant porter la main à son épée, qu'elle tomba ft genoux et cria merci.

Alors ce fut un beau moment dans la vie de Louis XIV que ce début héroïque ; il ne marcha plus dans les allégories qu'en manière de Jupiter tonnant ou rayonnant comme un soleil. Mais ces triomphes firent moins d'impression sur l'apprenti conquérant qu'une certaine émotion involontaire, m.ais nerveuse et profonde, qu'il avait ressentie à la première tranchée où il se trouva, et qui lui valut d'un de ses vieux serviteurs cette apostrophe un peu brutale que l'on sait.

Aussi, malgré de si magnifiques commencements, Louis XIV abandonna-t-il bien vile son armée pour venir, sous les frais ombrages de Fontainebleau, s'occuper sans relâche, avec mademoiselle de la Vallière, â donner le texte à venir d'une foule de discussions civile» et Ihéologiques I propos de la légitimation des bâtards (1).

Colbert, un moment effrayé par celte malencontreuse velléité martiale, triomphait de nouveau en voyant le jeune roi revenir â des pensées de paix et de magnificence : les projets gigantesques de Versailles et de Marly n effrayaient pas le sage ministre; car il aimait mieux encore fournir de l'or pour ces prodigalités is qui, au moins, restaient â la France, donnaient une impulsion aux arts et â l'industrie, et occupaient des l'ouvrier*, que de laisser Louis XIV s'affoler de l'esprit de conquête, qui, dépensant tout sans rien rapporter qu'il

(I) A propos de* maîtresses de Louis XIV, on doit citer ici une lettre fort singulière do Louis XIV à Colbert, au sujet de II de Montespun : U voici telle qu'elle est insérée dans le» ceoTres du roi, tera. v, p. 576.

• Saul-CtWui-en-Lare, le 15 juin 1678.

t A M. Colbert.

t II me revient que Montespari se permet des propos indiscrets : c'est un fou que vous me tares le plaisir de Taire «oirre de près; et, pour que le prétexta de rester à l'aria ne lui reste pas, vojei Novion, afin qu'on se haie au parlement. Jt sais qci mostïsp»» a nuol se vois sa rosi, r • coarat a. «s rat

i u mu et que les suites seraient à craindre, je nie repose encore sur v

pour qu'il ne perle pas. N'oublies pas les détails d* cette affaire, et lurlnitt qu il sorte de Paras su plus tôt. Utns. •

ne fallût rendre tôt ou tard, consommait ainsi beaucoup sans résolut.

Ce voyant, Louvois pestait on juge comme, lorsque le vieux le Tellier lui donna l'ingénieuse idée de faire rédiger par quelques * gens sûrs et secrets, sous la rubrique des Sepl-Provinces, les pamphlets les plus injurieux, les plus outrés contre le grand roi et ses maîtresses ; puis le bon ministre parut un jour les larmes aux yeux : il lui fallait, hèlas t dévorer des outrages sans nombre, attirés â son maître par sa longanimité, ses goûts pacifiques, qu'une conquête facile et brillante n'avait même pu changer, par sa faiblesse pour des malheureux qu'un pli de son front ferait rentrer dans la poussière, qu'il écraserait d'un seul r/uos ego, tandis qu'on le représentait comme timide et n'osant se ven- ' ger de tant et de si insolentes injures.

Or, ce dernier expédient aplanissant toutes les résistances que la timidité du roi avait opposées jusnue-lâ, l'incessante et obsédante volonté de Louvois prévalut, et (e traité de 1670 avec l'Angleterre servit de prélude â cette guerre monstrueuse qu'on a dit.

Maintenant, si l'on nie un fait qu'on pense avoir déduit de preuves irrécusables, il faut bien alors adopter pour seul mobile de cette guerre la volonté providentielle au lieu de la volonté de Louvois, et supposer que la Providence voulait par lâ sans doute donner encore au monde une de ses terribles leçons d'une si singulière moralité.

Montrer Louis XIV trahissant les Hollandais ses alliés en 1666, en leur refusant les secours promis; trahissant en 1668 son serment solennel juré sur l'Evangile de renoncer â la succession d'Espagne; trahissant en 1670 les Hollandais, ses alliés, en soudoyant contre eux l'Angleterre, la Suède et les princes électeurs; trahissant en 1672 les Hollandais, ses alliés, en leur faisant la guerre la plus atroce sans aucun prétexte fondé; trahissant en 1673 et 1673 les Anglais, ses nouveaux alliés, en ordonnant â ses vaisseaux de ne pas se battre, au risque de souiller le pavillon de France d'une tache indélébile ; en 1678, enfin, trahissant les Messinois qui s'étaient donnés â lui, et, en 1679, volant au roi Charles jusqu au prix de son traité honteux.

A moins, encore une fois, que celte volonté providentielle qu'on a dit n'ait accumulé tant d'infamies et de trahisons en si peu d'années qu'à celte fin de montrer Louis XIV, au moment le plus désastreux de son règne, recevant le surnom de Grand, qui lui fut, en effet, décerné en 1679 sur l'hôtel de sa bonne ville de Paris, et de montrer aussi, sur un horizon moins élevé, Louvois, avant épuisé la Frauce d'or et de sang, l'ayant flétrie dans son honneur, tout triomphant dans sa gloire, tandis que Colbert, presque chassé de la cour, va mourir de chagrin et de désespoir, et que le peuple menace de déchirer son cadavre si on ose l'enterrer publiquement.

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