CHAPITRE XLVIII
*Le 27 juillet 1680, un mouvement extraordinaire régnait dans la ville de Dunkerque; Louis XIV y était arrivé la veille avec la reine, monseigneur le dauphin, madame la dauphine. et Marie-Anne-Victoire de Bavière, mariée â Monseigneur vers la fin de 1679.
On sait que ce fut 4 l'époque et â l'occasion de ce mariage que les affaires étrangères furent retirées â M. de Pomponne; car depuis longtemps Lonvois et Colbert, bien qu'ennemis irréconciliables, s étaient unis pour miner Pomponne dans l'esprit de Louis XIV; mais, si ces deux ministres avaient le même but, il
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n'en était pas ainsi du motif qui les faisait agir. Louvois, au fort dp sa faveur, et bien qu'il fat à peu prés le maître des relations extérieure*, et par son influence sur Louis XIV, et par la diplomatie occulte qu'il gageait; Louvois brûlait de réunir le ministère des affaires étrangères a son ministère : c'était une visée chimérique, sans doute; mais dès longtemps Louvois n'en était plus à s arrêter à de tels empêchements. Quant a Colbert , son motif était moins personnel, il désirait seulement de voir cet important ministère entre les mains de son frère, M. de Croissy,
Îue l'on a vu longtemps ambassadeur a Londres, et qui , en 679, négociait à Munich, ainsi qu'on l'a dit, le mariage de
celte occasion , Louvois fut fort habilement joué par Colbert , qu'il en exécra d'autant. On dira bientôt comment et pourquoi; mais il faut avant reprendre le fil de cette intrigue.
Il «agissait donc de perdre M. de Pomponne. Ce ministre, il faut le dire, depuis asseï longtemps se montrait peu assidu aux affaires, soit par paresse, soit qu'il n'y prit qu'un médiocre intérêt, froissé de subir jusque dans son ministère l'omnipotence de Louvois. Mais cette indifférence aux intérêts publics ne fut que le prétexte de la chute de H. de Pomponne; la véritable cause fut son jansénisme : car Louvois et Colbert s'étaient trop bien aperçus de la nouvelle haine que madame de Maintenon venait d'inspirer à Louis XIV contre cette secte, pour ne pas insinuer habilement que leur rival, sans doute extrêmement homme de bien, plein de mesure, de réserve et de modestie, incapable de grandes vues, il est vrai, mais d'une parfaite droiture cl fort habitué aux affaires, était malheureusement atteint de cette épouvantable hérésie qui obscurcissait l'éclat de tant de belles qualités; en un mot, qu'il était janséniste, et, qui pis est, fils, frère, neveu et ami des jansénistes les plus déclarés. Or, ce qui, en 1671, lorsque H. de Pomponne prit les affaires étrangères, n'avait été aux veux de Louis XIV qu'une tache dans une belle vie, devint, en 1679, plus qu'un tort impardonnable; la raison de ce changement dans les idées de Louis XIV était simple : à madame de Monlespan, gaie, moqueuse et libertine, succédait déjà madame de Maintenon, grave, austère, dévote, et qui, pour diverses raisons toutes particulières, qu'on dira plus lard , s'était déclarée l'ennemie la plus ardente du jansénisme.
La cause de Pomponne étail donc perdue d'avance; il ne s'agissait plus que de trouver l'occasion opportune, car ce ministre était un de ces hommes si honnêtes, si vertueux et si généralement aimés et estimés, qu'on ne pouvait le chasser brutalement; il fallait un prétexte, et Pomponne le donna bientôt par ce peu d'application aux affaires qu on a dit.
C'était au fort des négociations pour le mariage de monseigneur le dauphin, et le roi attendait les nouvelles de Bavière avec la plus grande impatience, lorsque M. de Pomponne dit à madame la princesse de Soubise, extrêmement de ses amies, qu'il avait l'intention d'aller passer quelques jours à sa terre de Pomponne, propriété charmante, située près de Lagny et sur les bords de la Marne. Madame de Soubise , alors dans lout l'éclat de sa merveilleuse beauté, avait souvent consolé Louis XIV des
i et de la niaiserie
ronlanges; mais cela toujours dans l'ombre et dans le secret le plus impénétrable, qui ne fut guère trahi que par la prodigieuse fortune de M. de Soubise, qui, de simple gentilhomme, doté de mille èCM de rente, se vit en peu d'années prince, avec un revenu de quatre cent mille livres.
Or, madame de Soubise savait, grâce aux confidences du roi, qu'on n'attendait que l'occasion de perdre M de Pomponne ; aussi, lorsque ce ministre lui vint parler de ce voyage a Pomponne, elle lui dit : « De grâce, demeurer ici, n'y allez pas; » il insista, elle insista plus fort; mais toutefois sans lui donner aucune raison ni s'expliquer davantage, craignant de compromet™ le secret de son intimité avec Louis XIV en se montrant mieux instruite. M. de Pomponne, regardant comme un caprice cette opiniâtreté de madame de Soubise à ne le laisser point aller a Pomponne, ne s'y arrêta point, et partit. Comme il montait en voiture, arrive un courrier de Bavière. C'était le jeudi soir. Par Une insouciance bien condamnable d'ailleurs dans un ministre,
Pomponne donne les dépëclu-s à déchiffrer sans attendre la traduction du chiffre , recommande au courrier de ne point paraître, et se met en route pour sa terre. Malheureusement, le courrier appartenait à M. Colbert de Croissy, qui négociait le mariage. Sans tenir compte de l'injonction de M. de Pomponne, le courrier va trouver Colbert, lui raconte comment il a apporte des dépêches, et comment M. de Pomponne est parti en lui recommandant de ne se point montrer.
On pense si une pareille bonne fortune fut perdue pour Colbert et Louvois , qui exaspérèrent à l'envi la curiosité de Louis XIV sur ces dépêches et sa colère contre la coupable paresse du ministre janséniste. Le jeudi et le vendredi se passèrent de la sorte dans I attente du chiffre ; M. de Pomponne était toujours à sa terre ; enfin il arrive le samedi. Croyant son courrier toujours inconnu, il prend ses dépêches alors déchiffrées, et arrive à la cour... mais trop tard; car de son air impassible Colbert le pria, de la part du roi, de lui remettre sa démission de sa charge de secrétaire d'Etat des affaires étrangères.
Mais le curieux de ceci fut l'accablement de Louvois, lorsque, triomphant, il alla tout raconter à son père , le ministre le Tellicr, qu'il n'avait pas mis dans la confidence de son rapprochement momentané avec Colbert. * Mais, lui dit le Tellier de son h ton goguenard , avez-vous au moins quelqu'un à mettre à la « place de Pomponne? — Non, mon père, je n'ai songé qu'à « le renverser pour tâcher de joindre son ministère au mien, « ou de l'exercer par intérim comme je fis lors de la mort de « Lionne. — Ouais... Vous n'êtes qu'un sot, mon fils, dit le h vieux courtisan : le roi n'y consentira jamais, et, à l'heure « qu'il est, l'homme de marbre (Colbert) a mis là une de ses « créatures, et c'est pour lui que vous avez si bien travaillé. >
Le Tellier avait raison, puisque, ainsi qu'on l'a dit, ce fut Colbert de Croissy qui fut mis là par Colbert ; et depuis cette époque (décembre 1679) il garda le département des affaires étrangères.
Cette longue mais nécessaire parenthèse épuisée, venons au voyage du roi à Dunkerque, celte ville qui, pendant la guerre passée , avait déjà plus d'une fois retenti du glorieux nom de Jean Bait, que nous y retrouverons bientôt.
Louis XI\ fut recu'dans ce port par M. le comte d'Estrades, qu'on a vu dans les temps ambassadeur à la Haye, et qui, ayant bravement fait sur terre les campagnes de 1672 et 1675, obtint le gouvernement de Vesel et de Maëslricht, fut nommé en 1675 maréchal de France, et plus tard plénipotentiaire pour traiter la paix de Nimègue, conjointement avec MM. Court in et d'Avaux.
Seignelay, qui exerçait la survivance de la charge de son père en l'absence de ce dernier, accompagnait le roi ; car Colbert . déjà fort malade de la gravelle, était demeuré à Paris; d'ailleurs Louis XIV, à son retour de Flandre, avait durement traité ce ministre lorsqu'il lui était venu nettement exposer le délabrement des finances, en s'opposaot de toutes ses forces à l'emprunt désastreux que proposait Louvois. Aussi, quelques jours après, présentant à Louis XIV un compte de travaux pour une grille de Versailles : « Il y a de la friponnerie là-dedans, lui dit « brusquement Louis XIV. — Sire, j'ose espérer que ce n'est « pas moi que Votre Majesté accuse. — Je ne sais; mais il faut i voir les travaux des fortifications de Flandre faits par Lou- « vois : c'est là un prodige d'économie qu'il faut observer et « imiter. »
Colbert sortit la mort et le désespoir dans le cœur, et de ce moment sa santé, déjà usée par un travail excessif, commença de décliner, et il n'eut d'autre consolation que la fortune croissante de son fils, qui, véritablement, était aussi prodigieuse que celle de ses filles, dont la dernière venait d'épouser M. le duc de Mortcmart. fils de M. de Vivonne.
M. de Seignelay s'était aussi récemment marié pour la seconde fois en épousant mademoiselle de Matignon, mariage non moins magnifique que son premier avec mademoiselle d'Alègre, héritière de plus de 60,000 livres de renies. Celte union n'.ivait pas été heureuse, et on lit dans les cartons manuscrits de d'Ilozicr une note bien significative à propo,-' des relations plus que rudes qui existèrent encore entre Colbert et son fils, même alors que ce dernier n'était plus en âge de recevoir des correc-
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lions paternelles. Cette note est ainsi conçue : « Mademoiselle ■r d'Alègre n'avait épousé M. de Seignelay qu'avec répugnance,
• à cause de son origine; mais les marquis d'Alègre et de i d'L'rfé, ses oncles et tuteurs, s'étaient laissé gagner par Col- .. bert. Ce mariage valut au comte de Sommariva, fils du der- « nier, l'évêché de Limoges, et au père des lettres de recomt maudalion pour les principaux officiers du parlement de Bor-
* deaux, où il avait un grand procès, contre M. le comte de « Mailly, son neveu, pour la succession de madame la duchesse « de Croy. Le mépris que la marquise de Seignelay avait pour
< son mari causa souvent entre eux des différends, et ce mar- " quis, fier de son naturel, s'emporta un jour jusqu'à donner un « soufflet à sa femme, ce qui étant venu a la connaissance de ■ Colbert père, il le régala de quelques coups de bâton, qui le
< rendirent sage par la suite. »
Dans ce voyage de Dunkerque, Seignelay commença de donner des preuves de cette inflexible opiniâtreté de caractère qui le distinguait, et qui n était pas une de ses moindres ressemblances avec Louvois.
Louis XIV n'avait jamais vu de vaisseau de guerre armé ; Seignelay lui ayant positivement assuré qu'il en verrait un à Dunkerque, ayant conséquemment ordonné au chevalier de Lèry d'amener t' Entreprenant de la rade daifs le port, chose qui ne s'était jamais faite jusque-la, le bassin n'étant pas jugé assez
Erofond pour recevoir un vaisseau de guerre. M. de Léry asscmla les pilotes, fil sonder et resnnder le port et le chenal. Le résultat fut l'avis unanime, signé de tous les pilotes, qu'il était' impossible d'\ entrer t Entreprenant, les courants étant trop rapides dans le chenal et le port n'ayant pas assez d'eau. Un pense la fureur de Seignelay. Le roi" arrivait, et s'attendait a trouver ce vaisseau tout armé. Seignelay dépèche courrier sur courrier, et à toutes les objections qui véritablement paraissaient basées sur la raison et la nécessité, il répoud : « J'ai « promis au roi que le vaisseau entrerail ; je veux qu'il entre, et « il entrera. » Grâce à cette persistance de volonté, qui n'admettait rien d'impossible, malgré le procès-verbal des pilotes et les terreurs de presque tout Dunkerque, amené sur la jetée par la crainte de voir le vaisseau se perdre et s'échouer, i Entreprenant entra dans le chenal, mouilla dans le port, et ce fait démontra la fausseté des assertions des pilotes, qui avaient mal sondé, ou plutôt qui s'étaient entêtés d un esprit de routine et de préjugé. Il faut dire aussi que l'inflexibilité de M. de Seignelay â propos de l'entrée de ce vaisseau était fortifiée par l avis de M. Decombes, un de nos ingénieurs les meilleurset les moins connus, qui avait positivement assuré au jeune ministre que le chenal et le port étaient praticables ; mais, néanmoins, un homme d'un caractère moins absolu que celui de Seignelay se fût peut-être laissé imposer cet avis universel qui semblait appuyé par la pratique et par l'expérience, et, de la sorte, n'eût pas obtenu ce résultat doublement avantageux, en cela qu'il ruinait un préjugé ridicule, et qu'il prouvait la possibilité d'avoir des vaisseaux de guerre armés dans le port de Dunkerque.
Enfin, Seignelay fut récompensé de sa persistance; car le roi et toute sa cour se montrèrent des plus salisfaits du spectacle que leur offrit la manœuvre de t Entreprenant . On avait choisi pour le monter les matelots les mieux faits du royaume et les plus adroits, a qui on avait fait faire exprès des habits de même façon ; car, ainsi qu'on l'a dit. les soldats de l'armée de terre seuls commençaient a être uniformément vêtus, les officiers n'entendant pas porter cet habit, qui sentait, disaient-ils, trop la ïtrrêe et la servitude; et, à ce sujet, on ne peut s'empêcher de trouver dans ce fait, assez puéril en soi-même, la cause de l'incroyable insubordination qui régnait dans les armées françaises. Jusqu'au temps où les marques distinctives des grades, représentées par un signe visible, furent reconnues et honorées, tout gentilhomme une fois à l'armée traitait non-seulement d'égal a égal avec les généraux, mais encore refusait certaines déférences inhérentes au service militaire : ainsi l'on vit plusieurs maréchaux de France refuser d'obéir à Turenne, sous le prétexte que, maréchal comme eux, il devait rouler avec eux et non les commander, n'ayant pas un grade supérieur au leur. Pour en revenir aux costumes des officiers cl des marins qui
montaient t Entreprenant, les matelots avaient des culottes rouges avec un petit galon sur les coutures et de petites écharpes blanches; les soldais étaient habillés d'un drap tirant sur le musc, doublé de drap rouge; les gardes de la marine étaient vêtus d'écarlate galonné d'or; les officiers avaient des justaucorps bleus, avec un galon beaucoup plus large, el ceux des capitaines étaient entièrement couverts de points d'Espagne d'or et d'argent (l'ancien justaucorps a brevet); enfin, jamais on n'avait vu équipage de vaisseau plus leste et plus galant.
Le lendemain, 27. Louis XIV donna audience au comte d'Oxford et au colonel Churchill, plus tard si fameux sous le nom du duc de liarlborougfa, envoyés du roi Charles et du duc d'York, pour le complimenter, et ensuite reçut le marquis de Warin, envoyé par îé*duc de Villa-Hermosa, gouverneur des Pays-Bas espagnols, pour complimenter Louis XIV, au nom de son maître Charles II, roi de toutes les Espagnes, qui avait épousé, à Burgos, le 18 novembre 1679. la nièce du roi, la princesse Marie-Louise, fille de Henriette d'Angleterre, pauvre jeune femme qui mourut, dit-on, comme sa mère, par le poison.
Le 28, le roi se rendit a bord de Œntreprmanl, accompagné de monseigneur le dauphin et de toute sa cour; Seignelay lui servait de cicérone; et lorsque le roi parut a la coupée, l'équipage était rangé à son poste de combat.
Le chevalier de Léry et de Seignelay expliquèrent la manœuvre au roi, qui se montra surtout fort satisfait d'un simulacre d'abordage, exécuté sur l'ordre du chevalier de Léry avec tant d'adresse, d'ensemble et d'activité, que le roi dit au dauphin el aux autres seigneurs de sa cour ces paroles mémorables, empruntées aux diverses relations du temps : < Admirez comme « sans se brouiller il pourvoit a tout : c'est qu'il s'est autrefois « trouvé dans de semblables occasions qui n'étaient pas des « jeux comme ceux-d, el dont il s'est fort bien démêlé. » Le soir de ce même jour, la reine alla aussi visiter le vaisseau de M. de Léry. qui ne lui causa pas moins d admiration qu'a Louis XIV.
Enfin, Louis XIV, des plus satisfaits, quitta Dunkerque le 50 juillet pour aller a Ypres.
Pendant le séjour que fil Seignelay a Dunkerque, il reçut deux lettres de Colbert qui, lui adressant plusieurs mémoires de M. Hubert, ancien intendant de la marine à Dunkerque. et récemment remplacé par H. Descluzeaux, lui enjoignait de s'enquérir si, dans le nombre des capitaines câpres (ou corsaires), avanlageusement cités dans ces Etats et qui avaient bravement fait la dernière guerre, il ne s'en pourrait pas rencontrer de dignes el capables d'entrer au service du roi.
Colbert s'était fait envover ces renseignements, en 1676. par M Hubert; on verra plus bas a quel propos.
En téte de ces Etals, on va trouver les noms de Jean B*rt et de son ami Ketser, qui, après s'être échappés, ainsi qu'on l'a vu daus les temps, du Canard-Doré du bonhomme Svoelt, au mois d'avril 16<2, pour ne se voir pas forcés de servir en Hollande, étaient venus à Dunkerque où ils avaient pris de l'emploi sur un corsaire.
Pendant l'année 1673, Jean Barl et Keyser servirent comme seconds et maîtres d'équipage, puis, bientôt appréciés à leur valeur, les armateurs leur confièrent à chacun un bâtiment ; et le 2 avril 1674, Jean Bart, commandant la galiole le Roi-David, et Keyser t Alexandre, firent leur première prise à la hauteur de la 'Meuse, et se rendirent maître de C Homme- Sauvage, bâtiment hollandais chargé de charbon ; puis la réputation de Jean Bart et le nombre des prises qu'il fit seul ou en compagnie de Keyser augmenta tellement, qu'en 1676 Louis XIV lui fit présent d'une chaîne d'or, ainsi qu'on va le dire.
On remarquera, en lisant cet état des capitaines corsaires de Dunkerque, que l'amitié de Jean Bart et de Keyser n'avait pas failli, et avec quel concert ils agissaient; surtout on s'instruira de plusieurs particularités bien singulières, à propos de la façon de combattre de ces deux intrépides marins : ainsi, lorsqu'il s'agissait de réunir leurs deux corsaires pour attaquer un bâtiment, Keyser, quoique âgé de cinq ans de plus que Jean Bart, recevait ses instructions el prenait ses ordres pour la marche et la manœuvre de son bâtiment. Puis un autre curieux détail 1 consigne dans cet intéressant document, c'est que Jean Bart,
sans doute par un raisonnement puisé dans sa connaissance parfaite du caractère des matelots, croyait intéresser davantage ses marins au succès d'une attaque en leur donnant accès dans h délibération, afin qu'ils eussent de la sorte a la fois part et au conseil et à l'action ; ainsi, avant le combat, Jean Bart prenait familièrement l'avis, non-seulement de ses officiers, mais aussi de ses matelots, sachant par lui-même combien une longue pratique, rudement expérimentée, peut souvent suggérer de conseils remplis de sens et d'A-propos. C'est de cette façon qu'il discutait son plan d'attaque avec son équipage, et qu'il le mûrissait par cet échange d'avis souvent contraires ; mais une fois ce plan bien convenu, bien adopté, et pour ainsi dire sanctionné par cette libre discussion ou tous avaient pris part, il fallait qu'il fût rigoureusement observé, et autant Jean Bart s'était montré conciliant avant et pendant la délibération, ne se prévalant jamais de sa position de capitaine pour faire dominer sou opinion, autant il devenait dur, impérieux et absolu dès qu'il s'agissait de l'exécution de ce que tous avaient consenti.
Sans aucun doute, Colbert, frappé non-seulement du grand nombre de prises faites par Jean Bart, mais encore de «on intrépidité et de l'influence qu'il exerçait sur les autres capitaines corsaires, avait eu l'idée de former, pour ainsi dire, une escadre de course, composée de ces bâtiments, qui devait être destinée a Jean Bart, au commandement duquel le reste des corsaires se serait soumis avec joie. Cette idée de Colbert devait porter d heureux fruits, car Dunkerque était un des points les plus importants pour faire la course, cette guerre incessante, acharnée, qui, bien plus que les bataille» rangées, frappe au cœur et a mort la puissance attaquée, en cela qu'elle agit tous le» jours sur son commerce qu'elle entrave et ruine a la longue.
Quant a penser que ce fut la naissante renommée de Jean Bart qui donna lieu a Colbert de demander cet état des capitaines corsaires a l'intendant de la marine de Dunkerque, on peut d'autant moins en douter que, c'est dans la lettre suivante où il annonce que le roi accorde une chaîne d'or a Jean Bart pour le récompenser d'un brillant combat dont on parlera plus lard, que Colbert enjoint A M. Hubert de lui envoyer cet état des capitaines corsaire» dont on a parié.
EN BBFORSB *
« Du 18 uptMBbre 1676 , à V «Mille».
Sa Majesté a été bien aise d'apprendre qu'un câpre de Dunkerque, commandé par le capitaine Jean Bart, ait pris un vaisseau de guerre de Hollande de trente-deux pièces de canon. Comme il est important d'exciter lesdits capitaines a continuer la guerre qu'ils font aux Hollandais, il trouvera ci-joint une chaîne d'or, que Sa Majesté a bien voulu accorder audit capi laine Bart pour récompense de l'action qu'il a faite.
« Comme Sa Majesté pourrait tirer un service considérable desdits capitaines armateurs de Dunkerque s'ils pouvaient se réduire en escadre et obéir à uu d'entre eux pour faire la guerre aux ennemis, Sa Majesté veut que M. Hubert envoie un mémoire exact du nombre et des noms desdits capitaines, dans lequel il doit marquer la réputation que chacun d'eux s'est ae-
rise, les actions qu ils ont faites depuis le commencement de guerre, la quafité des bâtiments qu'il» montent, et qu'il examine soigneusement si, moyennant les secours que Sa Majesté pourrait leur donner, soit en leur accordant de ses vaisseaux a armer en course sans payer le tiers, soit en leur accordant d'autres avantages, ils pourraient se réduire a obéir a un d'entre eux, ainsi qu il est dit ci-dessus; mais surtout que Sa Majesté défend a M. Hubert de se déclarer de ce qui est dit cidessus â qui que ce soit, ne voulant pas que le dessein que Sa Majesté peut avoir sur ce sujet puisse parvenir a la connaissance desdits armateurs, et désirant que ledit sieur Hubert prenne bien garde de suivre les ordres qui lui sont donnés et de secret inviolable. »
(!Hém. et ordr. du roi concernant la marine, 1676, p. 370, Arch. de Vert.)
Hubert remit la cbalne d'or A Jean Bart, le 20 septembre, ainsi qu'il en donna avis i Colbert, par cette lettre du 25 oh il dit aussi s'occuper du mémoire sur les capitaines corsaires, et dans sa dépêche (celle du 28), qui suit celte lettre, il annonce l'envoi de ces renseignements.
« J'ai mis dans les main» du capitaine Bart la chaîne d'or que Sa Majesté a bien voulu lui accorder. Si le présent a été reçu de lui avec grande joie, il ne donne pas moins d envie aux autres de faire de même que lui quelque belle action.
t Dans la pensée que Sa Majesté aurait de tirer service de ces sortes de geos-ci, il y en aurait bonne partie qui se soumettrait volontiers à obéir audit Bart : sa bravoure et sa manière de commander (quoique peu expérimenté) lui a donné quelque créance parmi eux; mai», i quelque service qu'on les mette, l'intérêt et le gain les font agir ; il est bon même de les
intéresser, et d'engager quantité de matelots étrangers A demeurer dans le pays et à s'y attacher. Je crois que. leur donnant les secours que Sa Majesté se propose, ils se disposeront i les recevoir et A faire du service. Du moins pourra-t-on les porter (faisant la course) à attaquer particulièrement les navires de guerre. Je travaille â faire le mémoire qui m'est demandé ; si 1» pensée en est sue, je puis vous assurer, monseigneur, que cela ne viendra pas de soi : je sais garder le secret quand il le faut et qu'il m'est recommandé. « Hubert.
(En P. S.) t Les armateurs m'ont apporté le» lettres de leur capitaine Bart, qui, apparemment, rend grâce du présent qui lui est fait. »
(Ordr. de Du»*., Hubert, 1676-79.- Arch. de Ven.)
LE SIEUR HOBERT, l.NTEJIDART M LA RMRIRB.
c A Dunkerque , le S8 Mptembre 1076.
t J'ai commencé, par mes dernières, â répondre au Mémoire du roi, du 19 du courant; je fais encore ce qui m'est ordonné, en envoyant, par l'étal ci-joint, les noms et tes qualités des ca-
5 haines armateurs de Dunkerque, avec le nombre et la sorte es bâtiments qu'ils commandent, sur les pensées qui m'ont été données ; je réponds au bas du même état, et donne les sentiments qui me sont venus, sur les propositions qu'on fail ; je dirai encore que la chose me parait faisable, prenant les mesures nécessaires avec Ut armateur» et matelots, oui te défient toujourt des engagements au service de Sa Majesté. Voulant donner ses vaisseaux sans intérêt, je crois qu'il serait bon de commencer â en bailler un à la disposition du capiuine Bart en faveur de ses armateurs, qui ont perdu, dans son dernier voyage, et qui demande, pour la prise du convoi hollandais, la remise du droit de monseigneur l'amiral, au lieu de 500 livres accordées par chacune pièce de canon de vaisseaux pris. Cet intérêt paraîtra moins affecté, et donnera lieu aux autres armateurs de désirer la même chose, et à donner dans les pensées qu'on peut avoir de se servir d'eux; après cela, le reste sera aisé à faire.
« Les barques longues la FtdèU et fa Faut sont arrivées samedi A la fosse de Mardik avec toutes les belaodres pour j
f irendre des vivres; le sieur Selingue était allé A Bologne, avec es ordres de Sa Majesté, pour en prendre possession ; ne les ayant pas trouvées, il est retourné ici ; et hier A la même fosse, y faisant la revue, il fit son rétablissement et le mit en possession de toutes choses. La barque la Fidèle, ayant besoin de radoub, ne pouvant demeurer A la mer de mauvais temps, j'ai fait donner en sa place la barque longue la Surprenante, Mu peu plus forte, qui s'est trouvée en état de servir, et qui, par le reversement (les armes et des munitions, sera en état demain d'aller A la mer. Tous les doux bâtiments reçoivent présentement les vivres que je leur ai ordonnés; il y a longtemps que les équipages demandent leur solde, et je ne puis leur faire payer sans ordre et sans fonds ; les* 6.000 livres dernières ordonnées ne sont pas r~
« Comme je n'ai pas reçu de réponse sur le lesl jeté par l'Anglais dans la fosse de Mardik, je lui fis rendre, samedi dernier, les voile» de son vaisseau qui était en disposition de s'en aller; je ne sais si j'ai bien fait.
« Je travaille présentement à extraire l'état au vrai de la recette et dépense faites pendant l'année dernière, pour, en même temps , rendre raison oc celles faites cette année, et l'envoyer incessamment. Il serait nécessaire â l'avenir d'obliger M le trésorier général d'envoyer a ses commis , au temps des ordres, des fonds à mesure qu'ils sont ordonnés, sions aisément nous trouver conformes.
Puis vient l'état suivant annexé à la dépêche.
ÉTAT DBS CAPITAINES
CAPRES DE DUNKERQUB ET DIS HAT QU'ILS COBatANDBNT.
Le capitaine Jean Bart, âgé d'environ trente ans, fait capitaine depuis trois ans, commandant à présent la frégate nommée la Palme, armée de M pièces de canons et équipée de 150 f
Le capitaine Ketser, Agé de trente-cinq ans, commandant la frégate uommée le Orand- Lottu, armée de 20 pièces de i et équipée de 150 t
Le capitaine Michel Sauix, âgé de trente-six ans, commandant la frégate ueuve de 18 pièces de canon, de 10 livres de balles chacune, équipée de
Le capitaine Wacreni», , âgé de cinquante ans, commandant la frégate nommée tOie, armée de 1 8 pièces de canon et équipée de 180. hommes.
Le capitaine Lasie, âgé de
3uarai.te-cinq ans, commanant la frégate la Poudre-d Or, armée de 18 pièces de canon, équipée de 180 f
i dermèreaction, le même e§lart a pria lui seul encore un tulre convoi hollandais de 33 pièce*.
Pendant qu'il a été lieutenant, ton capitaine rendit témoignage aui armateur* de aa conduite et de « bravoure, ce qui lui fit donner aa première frégate de 8 piècea de canon, avec laquelle il prit un convoi hol- Undaiade 10 pièce* de canon en comparut» du capitaine Kryser.
Avec aa teconde frégate, de 24 pièeeaderinnn accornp.ignéc d'une autre de ÏO pièce» de canon , commandée par le même capitaine Keyser, Ut prirent chacun un convoi hollandais avec leur flotte chargée de harenft.
Lea deux même* ensemble , avec un autre de moindre force, ont attaqué une flotte sortant d'Angleterre pour Oitende. convové* de trou navire* de guerre: le capitaine Rirt» attacha à celui de 18 pièce* de canon, et le prit i U vue de* deux autre* convoi*, laissant aux deui autre* ce-
ritaine* de Dunkerque leur flotte entire amenée pour eux.
Ce qui est dit de lui ci-deaaua fait
Hre la
i liaison qu'il* ont ensera- ™ , le capitaine Bart et lui, loua dans •ont de *ervice, ce dernier déférant à l'autre ; mai* il In* faut laiutr ctt» Ubtrit dt »i»r» comiw il* font fami- Uèrtmenl iteyc mmiti l'otitpuyes , conférant mec lu offlcitri H miuWois quand il faut entrtprrndrt qutlqtuehon; aprèt otia Uur eontmandtafnl «I abiobt.
Il ■ fait pluaieur* prise*, revient encore de la mer avec six flûtes qu'il ■ enlevéea en présence des convoi*, et n'a pa* moms de courage et de
i ci-
Ce capitaine t fait plusieurs priies dans la pensée de trouver aussi occasion de se signaler : il n'a pas moin* de courage et de génie que le capitaine Bart; quoique dur. entier de son premier métier, il <j*t bon pilote et peut rendre dea service*, se croyant capable, et avoir autant de courage que les autre*; on aurait peine i lea accorder sur le commandement; il y • cette différence entre eui, que Bart l et ménagerait moins
Ce capitaine a fait quantité de prias*, mais n'a pas trouvé occasion de combattre', il est bon officier, et a été ci-devant lieutenant sur la frégal ; la
Le capitaine Soutenuie, âgé de vingt-six ans, commandant une frégate neuve de 10 pièces de canon et équipée de 100 hommes.
Le capitaine Delastrb, âgé de vingt -huit ans, commandant une frégate de 10 pièces de canon, équipée de 100 hom-
Le capitaine Verhdixb , âge de quarante ans, commandant une frégate* neuve, armée de M pièces de canon, équipée
Le capitaine âgé de quarante ans, commandant une frégate de 8 pièces de canon, équipée de 70 nom
Le capitaine Pitbbbas, i mandant la frégate la Fort armée de 6 pièces de canon, équipée de 50 hommes.
Le capitaine Yan-Yarcb, âgé de trente ans, commandant la frégate U Saint-Michel, ar-
mée dé 6 pièces de canon, équipée de 60 hommes.
Le capitaine Lieters, âgé de vingt-nuit ans, commandant une frégate de 6 pièces de canon, équipée de 60 hommes.
Le capitaine IIebt, âgé de quarante-six ans. commandant la frégate k Coq, armée de 6 pièces de canon, équipée de 60 hommes.
Il y a encore deux frégates neuves qui s'équipent, et qui n'ont pas encore de c dants.
Charles Lanscot. âgé de quarante-six ans, commandant un barque longue, armée de 6 pièces de canon, équipée de 56 hommes.
Le capilaiue Bovriit , âgé de trente ans, commandant une barque longue de 6 pièces de canon, équipée de 50 hommes.
Le capitaine Josse Contant, âgé de trente-six ans, ce dant la barque longue n le F rançon -de -Paul, de 4 pièces de canon, avec 40 hommes.
Le capitaine Gilletakt, âgé de vingt-six ans, commandant une barque longue, armée de 4 jnièces de canon et équipée de
Le capitaine Hautbbart, commandant uut
Ce capitaine ■ aussi fait plusieur* pruc* et rien autre ebote digne de
Ce capitaine, quoique chirurgien de «on métier, par le* voyage* qu'il * Dut* è I* mer, s'est rendu connaissant de la navigation, et paraît avoir de l'activité et du courage.
Pendant qu'il * monté une barque longue il * ftit plusieurs prises, I* plupart de considération : sa conduite et sa valeur l'ayant fait estimer, on lut a donné la frégate de 19 pièces de canon dans l'espérance d'une plu grande.
Ce capitaine, quoique brave soldat, n'a pas été « heureux que lea
Il n'a frit autre chose que la course »ur le* ennemis, estimé plu* coura-
i que te précédent.
.te
de ma
de le faire que
Ce capitaine a fait diverse* prises sises de conséquence, paraissant courageux et homme de conduite.
Ce capitaine est Anglais de nation, habitué i Dunkerque au romiurncc- ": de la guerre, estimé habile e»
Ce capitaine eat estimé un de* plus habile, et courageux, capable de
eld'.
Il eat bon pilote et
JEAN RART
longue, armer de 0 pièces de canon cl équipée de 55 hommes.
Le capitaine Blaskemin, âgé de trente-deux ans, commandant une autre barque longue, armée de b' pièces de canon et équipée de 56 hommes.
. Le capitaine Albert Lecuee, âgé de trente-six ans, commandant une barque longue de 3 pièces de canon avec 30 hommes d'équipage.
Il «si estimé bon marinier.
litm.
de canon, avec 20 hommes d'équipage.
Le capitaine Charles Maréciial, âgé de quarante ans, commandant une barque longue de deux pièces de canon avec 40 hommes d'équipage.
Le capitaine Lombard, âgé de trente-deux ans, commandant une des barques longues dcSaMajeslé.donnéeen course, de 4 pièces de canon avec 40 hommes.
Estimé marinier.
Il e»l de Ctlaii. expérimenté, courageux, »»ec assci de conduite.
Audience donnée par Louis XIV aux BsMOjél du roi Charles et du due d'Tork. — r»&x 335.
Le capitaine Baptiste Roussel, âgé de quaraule-deux ans, commandaul une barque longue de 4 pièces de canon , équipée de 50 hommes.
Le capitaine Arîhuld-ïasse, âge de quarante-six ans, commandant une barque longue de 4 pièces de canon , avec 40 hommes d'équipage.
Le capitaine Nicolas, âgé de trente-six ans, commandant une autre barque longue de 4 pièces de canon, avec 39 hommes.
Le capitaine Suak.ie, âgé de cinquante ans , commandant une petite corvette d'une pièce
Il est tMixac bon marinier.
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Ce capitaine e«l Anglais. Iiithitué 1 Diinki'r<(iie depuis di;ui an*, homme estimé, courageux et d<> >-~«ine conduit»