‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 80 sur 120 · CHAPITRE XIJX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIJX

On se souvient peut-être de la vieille maison de maître Cornille Bart , située dans la rue de l'Égliso , a Dunkerque , celte bonne ville où le petit Jean Bart passa son enfance, sous la surveillance du vieux Sauret. luttant les mousses anglais, grimpant dans les hunes de tous les bâtiments du port, et s'aventurant en haute mer, à la grande terreur de mademoiselle Bart, ou bien encore écoutant le récit des combats de son père, les hardis exploits du Renard de la mer, ainsi que les miraculeuses et véridiques histoires du vieux Sauret. Or, au mois d'août 1680, celte maison existait encore; mais mademoiselle Bart et son mari Cornille Bart étaient morts, et leur fils Jean Bart avait religieusement conserve l'habitation paternelle où il logeait avec sa femme et son fils.

Rien ne paraissait changé dans la vieille maison : c'était toujours ses hautes et étroites croisées, son perron de grès soigneusement lavé, la date de la construction du bâtiment chiffrée en barres de fer sur sa modeste façade , et son épaisse porte de chéue à gros clous de cuivre luisants comme de l'or, que le vieux Sauret entr ouvrait comme autrefois pour causer longuement avec les voisins et leur raconter quelques-uns de ces contes merveilleux; car la verve mensongère du vieillard était loin d'être épuisée, et, comme depuis longues années il ne naviguait plus, il se retrauchail dans ses histoires d autrefois, qui, « éloignant de plus en plus du temps présent, prenaient aussi un caractère croissant de merveilleux.

C'était donc vers la fin du mois d'aoûl 16811, quelque temps après le voyage du roi a Dunkerque. Dans la grande salle basse nui donnait sur le jardin , et dont les fenêtres a vitraux encadrés de plomb étaient comme d'habitude a moitié cachés sous les pousses vertes et fraîches du houblon qui tapissait le mur extérieur, se tenaient Jean Bart et Nicole Gontier, sa femme, qu'il avait épousée le 5 février 1G75.

Si rien n'était changé a l'extérieur de la vieille maison de la rue de l'Église, il n'en était pas de même à l'intérieur, qui présentait un assez singulier coup d'œil ; car dans sa vie aventureuse tout capitaine de corsaire s'emparait ordinairement des meubles qui lui convenaient à bord des prises qu'il faisait; de là le peu d'ensemble de l ameublemenl de la maison de Jean Bart : ici une pièce d'étoffe précieuse, enlevée sur un navire hollandais, formait une portière magnifique; ailleurs c'étaient un grand canapé tressé de joncs du Japon , et tantôt une natte de Lima ou quelque beau tapis de Turquie qui couvraient les planchers.

Jean Bart avait alors trente ans ; à cause de la grande chaleur, il s'était débarrassé de son justaucorps, ne conservant fju'un long gilet écarlate et sou large haut-de-chausscs de lotie grise attaché par deux boulons faits de piastres espagnoles; sa figure s'était plus équarrie, plus dessinée, et sa longue mous-

tache blonde, à la marinière, qu'il conservait encore selon l'an cienne mode, aurait donné un caractère sévère a sa figure sans l'expression habituelle de gaieté et de bonhomie qui l'épanouissait toujours. A ce moment surtout , Jean Bart semblait le plus heureux du monde; car, étendu dans un large fauteuil, il jouait avec son fils François-Coraille Bart , alors âgé de trois ans et trois mois, celui-là même qui, bien digne de son glorieux nom, devint un jour vice-amiral de France et lieutenant général des armées navales {4).

Madame Bart, car alors les usages allant se modifiant , cette distinction qui voulait autrefois qu'on appelât demoiselles au lieu de dames les femmes de gens qui n'étaient pas nobles, ne s'observait plus alors; madame Bart avait vingt ans environ, et était vêtue à la flamande, c'est-à-dire d'une robe de bure noire à long corsage, d'une collerette roide et empesée, et d'un bonnet blanc et étroit qui laissait à peine voir de petits crochets de beaux cheveux blonds; elle tenait sur ses genoux une petite fille âgée d'un peu plus de deux ans (2), qu'elle considérait avec amour et tendresse; enfin, pour compléter ce tableau, le vieux Sauret, assis dans un coin de celte salle , devant une table de noyer à pieds torses, semblait collationner attentivement quelques pièces qu'il tirait d'un carton.

Une forte et pénétrante odeur de tabac imprégnait cet appartement ; car Jean Bart était toujours un intrépide fumeur, et ce qui causait alors ses rires bruyants qui vinrent interrompre Sauret et attirèrent au corsaire une douce réprimande de Nicole, c'était la figure singulière que faisait le petit Cornille Bart au milieu de l'épais nuage de fumée que Jean Bart venait d'exhaler de sa pipe.

— Jean... y penses-tu, dit Nicole, c'est faire mal à ce pauvre enfant que de lui faire respirer cette fumée... Tiens, vois déjà comme il tousse...

— Bah! dit Jean Bart, au contraire, Nicole, rien n'est plus salutaire aux jeunes marins que cette fumée-là . .. N'esl-pas, vieux Sauret?

Sauret, après avoir ôté ses lunettes et posé ses papiers sur la table, se retourna gravement et répondit d'un ton doctoral :

— Si salutaire, notre jeune monsieur, que j'ajouterai , révérence parler, que l'aspiration de cette fumée est pour ainsi dire indispensable à l'éducation de tout jeune marin destiné plus tard à respirer la glorieuse vapeur de la poudre à canon.

— Comment cela, vieux Sauret?

— Elle est indispensable en cela, notre jeune monsieur, que les jeunes gosiers des jeunes marins, s'habituant d abord à respirer cette innocente fumée , ne se trouvent pas plus tard oppressés par la fumée du canon; sans cela, à la première aventure de guerre, ils courraient grand risque de demeurer suffoqués par cette glorieuse fumée de canon que j'ai dit, qui, bien que prodigieusement glorieuse, n'en étant pas moins extrêmement âcre et épaisse, leur entrant dans le gosier, y séjournerait comme, révérence parler, dans un tuyau sans ouverture, et leur causerait alors cette espèce d'étranglement qui fait trembler, tousser, fermer les yeux, et donne enfin cette maladie d'ètouffement qu'on appelle vulgairement la peur.

— Ah ! dit Jean Bart en riant plus fort, l'entend»**, Nicole,

voilà qui te ferme la bouche Que peux-tu répondre à cette

raison de tuyau bouché?

— Révérence parler, dit Sauret d'un air un peu piqué, vous riez de cela , notre jeune monsieur, et pourtant rien n est plut vèridtque, ainsi que je vais le prouver.

— Bon, tu vas dire quelque menterie , vieux Sauret, s'écria Jean Bart.

— Non, notre jeune monsieur, et ce qne je vais vous dire est connu de tous ceux qui l'ont vu : au combat de 1075, il y eut à bord du Moine- d'Or, vaisseau de Rotterdam, de cinquante-quatre canons , un jeune gars qui , s'étant sauvé à fond de cale, y mourut de cette maladie de peur; alors, pour faire un exemple,

(Il 11 fut promu i et gnAit le 1" KjiKrabre 1757. lia» qu'on le «rn plu. tir*!; ifoliit n* à DankenjuA le Itl |um 1677. Voir le rrçi.tre rui»-

Ue d.- .die rilie, reg. «* 4 1675-tfT». ffl ânwJBesfa, aSie iô«w 1*78.

le capitaine décida qu'on couperait la léte de ce licTic. et qu'où la clouerait au mât d'artimon : cli bien ! notre jeune monsieur, le coupeur de ladite tétc m'a raconte qu'A peine avait-il ouvert le gosier de ce couard , qu'il en était sorti une si énorme et si prodigieuse colonne de fumée de canon , qu'il en avait été aveuglé, et que pendant huit jours les yeux lui étaient demeurés couleur d'écrevisse.

A celle singulière assertion, Jean Barl et Nicole se prirent à rire si fort, que Sauret, tout déconcerté, ne sut d'abord que répondre, puis :

— Enfin , notre jeune monsieur, ne me croyez pas si vous le roulez, mais faites toujours respirer la fumée du tabac à mon petit jeune monsieur, puisque vous voulez bien permettre au vieux Sauret d'appeler ainsi le petit-fils de votre père, et vous verrez qu'il respirera d'autant mieux celle du canon, qu'il la respirera enfin avec autant de délices qu'on aspire une bonne bouffée d'air frais par un temps lourd et étouffant comme celui d'aujourd'hui.

— Juste ciel! dit Nicole effrayée et ne riant plus alors, la fumée du canon !... j'espère bien qu'il ne la respirera jamais!... pauvre enfant!

— Lui! dit le corsaire : ah! sainte-croix! j'espère bien

qu'à dix ans, si le bon Dieu nous donne la guerre, il l'aura déjà sentie cette fumée-là, et qu'à quinze ans son gosier en sera aussi noirci que le tuyau de ma pipe. N'est-ce pas, vieux Sauret?

— Révérence parler, noire jeune monsieur, vous croyez railler, mais tout le monde sait que le dedans du gosier d'un homme qui a vu beaucoup de combats est pour ainsi dire bronzé par cette continuelle aspiration qui...

— Oui, oui, dit Jean Bart en riant de nouveau et interrom-

Ïanl Sauret , le gosier d'un homme de guerre est de la couleur e l'âme (1) d'un vieux canon Eh bien! tu auras donc un gosier bronzé, puisque Sauret le veut, n'est-ce pas, mon brave petit Cornille? dit Jean Bart en prenant son fils dans ses larges mains, et le soulevant au-dessus de lui pour le dévorer des yeux.

— Abl... Jean... pouvez-vous donc désirer un tel avenir pour ce pauvre enfant? dit Nicole avec un soupir.

— Un tel avenir! eh! mais, c'est pour cela que justement je lui ai donné le nom de mon père!

— Tenez, révérence parler, notre jeune monsieur, voilà tout comme disait défunte mademoiselle Barl votre mère, quand maître Cornille riait en vous voyant taper des mains dès que vous

entendiez le canon pendant !e siège de 1058 Ah! min Dieu !

min Dieu!... qu'il y a longtemps de ça... Vous aviez huit ans alors, et maitre Cornille était bien souffrant de sa blessure dans le fauteuil où vous voilà...

— Oui, dit Jean Bart tristement, les Anglais!

— A propos d'Anglais, mon jeune monsieur, reprit Sauret pour chasser l'expression de tristesse que le souvenir de son pére avait amené sur le front de Jean Bart, vous rappelez-vous certain galopin fils d'un Bosseman?...

— Attends donc vieux Sauret, dit Jean Bart, qui voulait

aussi chasser celte pensée chagrine par une autre moins triste,

- attends donc... le petit John Brish!

— C'est cela même, notre ieune monsieur : il s'appelait John Brish. Ahl madame Nicole! dit le vieux Sauret en joignant les mains avec admiration, et se tournant vers la femme de Jean

Bart , ah I madame , si vous aviez vu ou plutôt si vous aviez

entendu , car c'était un bruit sourd, continu , et répété comme ferait une balle sur un tambour; si donc vous aviez entendu les glorieuses gourmades que notre jeune monsieur donnait à ce grand roseau d'Angleterre . qui avait bien au moins douze ou quinze ans de plus que lui!... Ah! min Dieu! quelles terribles gourmades! ça resonnait si fort, qu'un aveugle aurait cru enbattre tendre la caisse d'un timbalier.

— Ahl ah! le vieux gausseur! s'écria Jean Bart en riant aux éclats; le petit John Brish qui avait douze ou quinze ans de plus que moi, qui alors en avais huit ; de sorte que ces gourmadeslà je les donnais à un garçon de vingt ou vingt-trois ans, moi, à

9) On •ppollc Imc duo enon l'intérieur de celle irme.

Page 1