‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 81 sur 120 · PART · texte numérisé non relu

PART

huit ans... Hein! Nicole... c'est ça qui était glorieux pour ton mari, j'espère!

— Je vous jure, notre jeune monsieur, répondit Saurel, confus des éclats de rire de Jean Bart et de sa femme, que pour la force, ei c'est ce que je voulais dire, que, pour la force, ce John Brish avait bien douze ou quinze ans de plus que vous... car il faut être véridique; et, pour preuve de cette force merveilleuse dans un enfant de son âge, je me souviens que ce pelit Goliath de John Brish (car je me rappelle maintenant que même ses camarades l'avaient surnommé Goliath, à cause de la force prodigieuse que j'ai dit); que ce petit Goliath souleva un jour, sur le rempart, un énorme affût de canon qui pesait bien...

— Goliath ! on le surnommait Goliath ! s'écria Jean Bart presque avec admiration en regardaiit sa femme, et interrompant Sauret; on l avait surnommé Goliath! il n'y a qu'un intrépide faiseur de bourdes comme Sauret pour inventer de ces choseslà... Ah çà! mais vieux pécheur, tu veux donc damner à jamais ton àme au grand diable d'enfer? s écria le corsaire en menaçant joyeusement Sauret. Puis, voyant la portière de tapisserie soulevée par un autre personnage vêtu comme un ecclésiastique et âgé de quarante ans, Jean Barl ajouta : — Ah! sainte-croix! quand on parle du diable on voit son contraire-... Cousin Nicolas, voilà un vieux pécheur mie je vous livre: si vous faites son salut, quant aux raenteries, je boirai du goudron et je mangerai de l'étoupe pendant dix ans!

Ce nouveau personnage . Nicolas Bart ,■ cousin germain de Jean Bart, était curé de Drinkam, dans la chàtellenie de Bergues-Saint-Vinoc : il fit en souriant un sigue de téte négatif prouvant son peu d'espoir de convertir le vieux Sauret.

— Bonjour, cousin... bonjour, cousine Nicole, dit affectueusement le curé de Drinkam.

— Bonjour, cousin Nicolas, dit Jean Bart en serrant cordialement la main du prêtre qu'il aima et vénéra toute sa vie , et chez lequel, sur la fin de sa carrière, il allait passer quelques mois pour se reposer des fatigues de la guerre.

Ce curé de Drinkam était un homme bon , doux , simple, et surtout extrêmement timide, mais rempli de solides vertus, de savoir, et d'un courage d'humanité tel, qu'il sauva deux personnes prés de Furnes, lors de la rupture des écluses, en 1 (03. Il mourut vers 1719, supérieur du séminaire de Bergues, génélement estimé et honoré; mais, on le répète, sa timidité était si excessive, que, se trouvant un jour mandé chez M. d'Estrades, gouverneur de Dunkerque. qui l'invitait à s'asseoir avec insistance, le pauvre curé, tout éperdu, s'asseyait dans un énorme brasier de cuivre, si le maréchal ne l'eût retenu. Aussi longtemps n'appela-t-on à Dunkerque, en manière de plaisanterie , ces sortes de brasiers que < des sièges du curé de Drinkam. »

— Bonjour... cousin Nicolas, dit donc le corsaire au curé , pendant que celui embrassait les enfants, et quelles nouvelles?

— Aucunes, cousin Jean, sinon que je m'en retourne à Drinkam...

— Et quand donc cela? dirent à la fois Nicole et son mari avec une expression de regret.

— Mais, demain, mes amis. Savez-vous que voilà plus de quinze grands jours que j'ai laissé là-bas mon troupeau sans pasteur?

— Bah! cousin Nicolas, il n'y a pas de loups à Drinkam

soyez tranquille.

— Il n'y a pas de loups , mon pauvre Jean ! dit le curé en souriant avec bonhomie; est-ce que nous n'avons pas tous nos loups? est-ce que le vieux Sauret, que voilà, n'a pas en lui un vilain et énorme loup de menterirs qui dévorera son âme si on n'y met ordre... Hein! esl-ce vrai, vieux Sauret?

— Hélas I que voulez-vous, mon père? dit piteusement Sauret; la vérité lui tend toujours ses pièges, et le seigneur loup n'y veut jamais tomber, ce n'est pas ma faute.

— Ah çà! ne vous en allez pas encore, Nicolas, dil Bart, restez ici quelques jours de plus.

— Cousin... ne nous refusez pas, ajouta Nicole.

— Si , mes amis, ie vous refuse , il le faut ; mais venez à Drinkam, vous savez bien que mou pauvre presbytère est à vos ordres.

Quant à cela, oui, dit Jean Bart, et. sainte-croix! je m'v plais bien mieux qu'ici : mon petit Cornille est si content quand il court dans voire verger, et quand il se bal bravement avec votre gros coq-d Inde... et puis vous avez aussi un paon qui fait mes délices... enlin, je ne sais pas, mais on est là si tranquille, si à son aise, si calme ; et puis vos prairies sont si vertes , et votre rivière... et votre bateau... ah! votre bateau, hein, cousin Nicolas!

— Ne parlez pas de mon bateau, cousin Jean, n'en parlez pas, dit le curé en faisant un geste de reproche amical à Jean Bart; vous avez failli me noyer deux fois avec ce bateau, grâce a vos imaginations d'y mettre une voile... a un bateau plat, et, le pis, de me forcer a aller avec vous, au risque de ..

— Oui, oui, dit Jean Bart en interrompant le curé, faites donc comme si vous ne saviez pas nager, cousin Nicolas; je vous devine... on sait vos frasques.

— Comment, vous me devinez, vous savez mes frasques? dit le pauvre curé tout étonné.

— Dites donc qu'il y a onze mois vous n'avez pas retiré un petit enfant qui se noyait sans vous dans votre rivière, hein?

— Ah! cousin Jean, il n'y a pas besoin de savoir bien nager pour...

— Pour remonter ce courant-là d'une main, en soutenant un enfant a moitié mort de l'autre! Peste! cousin Nicolas, faites donc le novice... Allez, allez... c'est honteux de cacher cela à vos amis.

— Hais, cousin Jean, je ne l'ai pas caché; je ne pouvais pas non plus aller vous parler de ça ; pourquoi faire? an! certes, si ce pauvre enfant et sa mère avaient eu besoin de quelques secours, assurément j'en aurais parlé à la cousine Nicole, que je sais bien compatissante et pitoyable...

— Quand je te dis, Nicole, qu'on ne le changera pas, dit Jean Bart... C'est égal, allez, cousin Nicolas, vous pouvez bien dire que j'ai passé chez vous, lors de mon mariage, et après mes dernières courses de 1679, le meilleur temps de ma vie. Aussi, dans une vingtaine d'années, si le bon Dieu me conserve, et que ça plaise a Nicole, j'irai acheter un coin de terre à côté du vôtre pour me retirer, vivre en repos,... et planter mes choux, comme on dit.

— Et pourquoi pas avant vingt ans, mon ami? dit Nicole; nous sommes. Dieu merci! dans l'aisance, et les prises que vous avez faites uous ont assez enrichis...

— Oui,... et ce garçon-la? dit Jean Bart en montrant son fils, qui est-ce qui lui apprendra à nouer son premier nœud d'àgui? qui est-ce qui le fera épeler dans lçs. agrès d'un navire, si ce n'est son père? Est-ce qu'il ne s'apptlle pas Cornille Bart? est-ce que son père, son grand-père et son aïeul n'ont pas élè corsaires? veux-tu donc qu'il apprenne son métier sur le bateau plat de la rivière du cousin Nicolas?

— Jean a raison, dit le curé, voyez-vous, Nicole, le petit Cornille a devant lui une belle carrière, et quand ce ne serait que pour son enfant, Jean ne doit pas abandonner si tôt son métier. Et même , laissez-moi vous dire une chose, cousin Jean , et ne m'en voulez pas de ma franchise;.... mais il me semble que.... Et le cure s'arrêta en hésitant.

— Eh bien! sainte-eroix! dites donc, cousin Nicolas; est-ce que je vous fais peur?

— Eh bien! cousin Jean, ne prenez pas cela en mauvaise narl,... mais il me semble que vous ne prenez pas soin de votre fortune.... Tenez, au dernier voyage du roi ici, vous auriez pu vous faire présenter ou à Sa Majesté, ou à monseigneur le ministre de la marine, pour leur faire votre révérence...

— Ma révérence! à qui... à ce gros rougeot a la grande perruque?

— Oui, M. le marquis de Seignelay.

— Pourquoi faire?

— Mais, par exemple , pour le remercier de la chaîne d'or que son père, monseigneur Collierl. vous a envoyée, en 1676, de la part du roi.

— Le remercier de celte chaîne!... et pourquoi ça? puisque je l'ai gagnée et que je ne l'ai pas demandée?... On ne remercie

que des choses qu on demande et qu'on n'a pas gagnées, cousin Nicolas.

— A la bonne heure;... mais au moins vous auriez toujours pu faire votre révérence a Sa Majesté.

— D'abord je ne sais pas faire la révérence, cousin Nicolas, et puis, si le roi voulait me voir, il n'avait qu'à le dire.

— Qu'a le dire! reprit le bon curé en joignant les mains, tout stupéfait du ton délibéré de son cousin; Sa Majesté n'avait qu'à le dire !...

— Eh oui, qu'A le dire!... j'y serais allé, je lui aurais dit : Eh bien! quoi, sire? Il m'aurait répondu,... et puis ça aurait été fini.

— Vous auriez dit a Sa Majesté : Quoi, tire? reprit le curé de plus en plus étonné , car le (on de Jean Bart annonçait une confiance si naittt, si sincère , qu'il paraissait hors de doute qu'il n'eût pas agi ainsi qu'il le disait, et comme il agit d'ailleurs plus tard.

— Mais oui, reprit Jean Bart: qu'est-ce qu'il y a d'étonnant la-dedans? On me dit qu'un quidam veut me parler, je suppose, j'y vais et je lui dis : Quoi! Eh bien! mettez sire au lieu du quidam, ça fait : Quoi, tire? Après?

— Il aurait dit 4 Sa Majesté : Quoi, sire? repartit le curé avec une stupéfaction profonde; comment, cousin, sans vous troubler,... sans trembler?... Mon Dieu! il me semble à moi que si j'étais en présence de Sa Majesté ou de Son Eminence monseigneur l'archevêque de Paris,. . ou même de son premier vicaire,... ou seulement de son second ou de son troisième vicaire,... je serais plus mort que vif.

— Eh bien ! moi, non.

— Vous, non! vous, non ! Ecoutez, cousin Jean, si vous aviez vu le roi de près,... là, comme nous sommes,... allons, franchement, vous auriez été tout ému, tout troublé, comme anéanti : voyez-vous, cela est dans l'humanité; il ne faut pas vous en défendre; et, sans parler du roi, je suis sûr que la présence d'un simple seigneur de sa cour vous intimiderait extrêmement.

— Un seigneur! un seigneur qui m'intimiderait! oui,.... comme une chouette intimide un vautour. Ecoutez, cousin Nicolas, le vieux Saurct peut vous le dire : c'était en lfifit», j'avais seize ans et j'étais second maître d'un briganlin appelé te Cochon-Crat; le capitaine, après avoir expédié un homme de son équipage par-dessus le bord, avait été appelé à l'amirauté, et moi je me trouvais, pendant qu'il était absent, commander une caravelle qui devait conduire trois de ces seigneurs que vous dites,... et des plus huppés, encore! c'était pour aller à bord du grand Kuyter ; eh bien ! demandez à Sauret si j'ai eu seulement l'ombre de peur ni d'émoi, et si. quand l'un de ces plumets a levé sa canne sur moi, je ne lui ai pas regardé rudement le blanc des yeux.

— Allons , cousin Jean , je vous accorde un seigneur, à la bonne heure;... mais le roi, cousin Jean! le roi!

— Le roi! ah çà! voyons, est-ce que le roi est grand marin, pour qu'il me rende honteux et m'intimide?

— Comment?

— Oui , enfin , là , eu conscience, cousin Nicolas, comment diable voulez-vous que j'aie de l'émoi en parlant à quelqu'un qui, avant de venir ici à Dunkerque, n'avait seulement jamais vu de sa vie un vaisseau de guerre, lui oui en a tant ! pendant que moi la mer m'a servi de berceuse. Allons donc, cousin Nicolas, vous vous gaussez de moi.

— Mais non, dit le curé qui ne pouvait comprendre ce singulier raisonnement de Jean Bart, c est vous au contraire qui raillez; comment, parce que le roi n'est pas marin, il ne vous intimide pas?

— Non, non, sainte-croix ! mille fois non! tandis qu'un grand marin qui ne sera pas roi m'intimidera... J'ai peut-être tort, mais je suis fait comme ça...

— C'est extraordinaire, en effet, dit le curé.

— Et tenez , cousin Nicolas , la première fois que j'ai vu le grand Buyter, j'ai d'abord été comme si on m'avait donné cent coups de bâton sur la tète; j étais terrassé, le mur me battait, parce que pour celui-là j'étais de son métier, et que je sentais qu'il en savait mille milliards de fois plus que moi , enfin que

c'était mon roi à moi. Eh bien I j'ai quinte ans de plus, et je serais tout de même devant lui. j en suis sûr, s'il n'avait pas été tué bravement à son bord par le vieux du Quesne... Eh bien ! tenez, cousin, H. du Quesne, voilà encore nn homme devant lequel je me sentirais suer... Mais devant le roi, mai* devant un seigneur I pourquoi ça? ils ne feraient pat plus mon métier de corsaire qae je ne ferais le leur; partant quitte.

— Mais enfin le roi vous commande, le ninistre vous commande, cousin Jean.

— Oui, ils me commandent, et j'obéis : c'est vrai, parce que c'est leur état de commander et que le mien est d obéir ; mais, une fois que j'ai obéi, il n'y a pas de raison pour qu'ils m'intimident.

— Je n'y conçois rien...

— Ah! cousin Nicolas, dit madame Barl,«|ui avait écouté cette conversation avec un intérêt mêlé de crainte pour Jean Bart, si vous saviez dernièrement encore comme il a parlé brusquement à M. le maréchal d'Estrades.

— A M. le maréchal d'Estrades? dit le cwé.

— A lui-même.

— Allons , vous auriez encore peur de celui-là, cousin Nicolas? .

— Pas peur, Jean; mais enfin il a une mine si fière et si hautaine, et, rien qu'à le voir, il me semble qu'il m'intimiderait terriblement, dit ce pauvre curé sans se douter de l'avenir.

— Eb bien! moi, il ne m'intimida pas, et je vais vous dire comme tout s'est passé : il y a deux mois qu'il me rencontre sur la jetée où je fumais ma pipe; il était svec l'intendant, M. Deaclouseaux : < Voilà M. le capitaine Bart, dit l'intendant au maréchal. Alors M. d'Estrades me dit : — Bonjour, monsieur Bart.

— Bonjour, monsieur. — Eh bien I monsieur Bart, vous ne voulez donc pas prendre du service comme lieutenant sur un vaisseau de Sa Majesté? — Non. — Mais pourtant Sa Majesté vous a envoyé un brevet de lieutenant de vaisseau, monsieur Bart.

— Oui, le 13 janvier 1679. — Et voua ne voulez pas servir Sa Majesté, monsieur Bart? — Comme lieutenant, non; comme capitaine, oui. >

— Vous avez répondu cela à M. le maréchal d'Estrades?

-' Tenez, Nicole peut vous le dire; je lui ai raconté tout en rentrant.

— Cela est pourtant vrai, cousin Nicolas, dit madame Bart en secouant la téte.

— < Et pourquoi ne voulez-vous pas servir comme lieutenant, monsieur Bart? — Parce que j'aime à avoir mes coudées franches et faire à mon bord ce que je veux. — Mais, monsieur Bart, au bout d'un an vous serez peut-être capitaine. — Mais, monsieur, je le suis déjà. — Mais capitaine des vaisseaux du roi, monsieur Bartl — Mais capitaine corsaire de Dunkerque, monsieur! » Pendant ee temps-là, cousin Nicolas, ajouta Jean Bart en riant de ce souvenir, l'intendant me faisait des yeux comme un homme qui se noie et me lirait par mon justaucorps

— Je le crois bien, dit le curé de Drinkam.

— Enfin , le maréchal fit la mine de se fâcher, et me dit : • Mais, monsieur Bart, si 1 on vous forçait à servir? — Me forcer à servir, moi? — Oui, monsieur Bart. — Eb bienl celui qui pourrait se vanter de me faire servir malgré moi, il faudrait qu il aie, voyez-vous, rudement du poil aux yeux! a

— Mais c'était à vous faire enfermer! s'écria le prêtre.

— Laissez donc, cousin Nicolas! • Mais enfin, me dit le maréchal, monsieur Bart. il y a des prisons dans Dunkerque et des soldai poury enfermer les mauvais serviteurs. — Après. . . est-ce cela que voua appelez me forcer à servir? — Mais si le roi vous l'ordonnait lui-même, monsienr, à son prochain voyage? — Eh bien! monsieur, je lui dirais non. — Vous diriez non à Sa Majesté, monsieur Bart? — Oui, monsieur, comme je vous le dn A vous, et je lui dirais de plus : Sire, vous avez tort, je fais un pas trop mauvais capitaine de corsaire, et, sans que vous vous donniez de peine m que vous dépensiez un sou pour cela , je vous fais gagner des tiers de prise; je vous prends des bâtiments, des canons ; je vous étrille des Hollandais et des Anglais, que c'est une bénédiction; laissez-moi donc faire mon métier, ou donnezmoi uue frégate ; alors je pourrai vous être bon à quelque chose;

BART

mais comme lieutenant, non. C'est convenu ; vous n'en taierez

ras, ni moi non plus. » Il fallait voir la mine du maréchal el de intendant. Alors M. d'Estrades me dit d'un air rengorgé : « Je plaisantais, monsieur Bart. jamais Sa Majesté n'a forcé personne; car on a toujours été trop honoré de la servir. » Et là-dessus il me tourna aea talons, et faisant le gros dos, et moi je tournai les miens.

— Mais il y a de quoi couper court à toute faveur I dit le cousin Nicolas. Quel bonheur que vous n'ayez pas eu affaire à M. le marquis de Seignelay, qu'on dit si emporté!

— Eh bien! cousin Nicolas, comme je le disais dans le temps à ce seigneur, qui me disait qu'il avait été sur le point d'être un peu chaud : Eh doncl si vous aviez été chaud, j'aurais été brûlant; si le ministre s'était emporté, moi j'aurais pris le mors aux dents.

— Mais uu ministre... fils d'un ministre!... cousin Jean!

— Mais un Bart, fils de Cornille Bart, cousin Nicolas!

— Mais il a sa puissance.

— Et moi la mienne, donc ! Tenez, cousin Nicolas, que demain il y ajt la guerre, je vous gage, moi, qu'en faisant seulement écrire par Sauret ces mots : Le capitaine Jean Bart demande quel* sont /es capitaine* câpre* oui > i nient venir faire la courte avec lui, j'ai dans vingt-quatre heures douze ou quinze bâtiments, bien armés, de solides garçons, tout prêts à se faire hacher et mitrailler sur un signe de moi? Ainsi, voyez-vous, cousin Nicolas, quand on peut faire cela, on se f... des ministres

3uand ils seraient fils de ministres et pères de ministres ! Paron pour votre robe, si j'ai juré, cousin Nicolas; mais j'ai dit le mot, et c'est vrai.

Le bon curé, persuadé qu'il oe convaincrait pas Jean Bart, et ce avec raison, sourit, et lui dit en soupirant :

— Allons, allons, cousin Bart, adieu ; je ne vous verrai jamais amiral.

— C'est ce dont je me moque fort, cousin, pourvu que je sois amiral des corsaires de Dunkerque.

— Allons, à bientôt ; je vous attendrai à Drinkam. Et le curé sortit après avoir reçu lés adieux affectueux de Jean Bart et de

Nicole.

— Mainténant, dit Jean Bart à sa femme, si tu veux, Nicole, tu vas écrire avec Saurel cette liste des prises qu'ils veulent au greffe de l'amirauté pour régler le total des droits.

— Sans doute , mon ami : voilà déjà longtemps qu'on te la demande.

— Allons, es-tu prêt, vieux Sauret?

— A vos ordres, notre jeune monsieur.

Et le vieux Sauret prenant d'un air magistral un gros registre de vélin, le posa sur le pupitre, et se prépara à lire la liste des prises faites par son jeune monsieur Jean depuis 1674.

Ce recueil de pièces, copiées par Sauret avec un soin extrême, d'après les procès-verbaux du greffe de l'amirauté, était la lecture continuelle et favorite du vieux marin, qui, bien qu'ait pu faire el dire Jean Barl, avait fait précéder cet état d'un frontis-

[>ice allégorique orné de canons, d'ancres el de haches, dns à a plume de Sauret, frontispice au milieu duquel on lisait ce magnifique exorde, aussi composé par lui, et écrit en grosses lettres alternativement rouges et noires :

« Relation prodigieuse des prises extraordinaires et merveilleuses faites avec (a plus grande intrépidité du monde sur la mer octane, malgré la plus furieuse et la plus terrible défense des vaincus, par t incomparable, redoutable et fameux capitaine câpre Jean Bart, fils du non moins fameux capitaine Cornille Bart, et petit-fils du non moins fameux capitaine A ntoine Bart, (idiU matelot du grand Jacobsen, surnommé le Renard de la mer. »

Après avoir lu ce sommaire tout d'une baleine, Sauret se retourna triomphant vers Jean Bart, qui lui dit d'un ton brusque :

— Eh, sainte-croix! vieux Sauret, ôte donc ces sottes choses-là... voilà vingt fois que je le le dis; j'ai l'air, mort-Dieu! d'être ton complice et de foire ainsi l'àne pour avoir du son. Tu verras qu'un jour je prendrai les ciseaux de Nicole pour effacer une bonne fois ces menteries-là...

— Oh! notre jeune monsieur... vous ne feriez pas cela, dit

Sauret devenant tout triste à cette pensée, songez que c'est mon livre à moi, mon seol et unique livre, que tout le jour je ne lis pas autre chose, puisque je ne puis plus, hélas! vous suivre en mer. Ainsi qu'est-ce que cela vous fait que je mette là en haut ce que je pense au fond de mOn âme de votre courage? Votre vieux Saurct a bien ce droit-là, j'espère... il vous a vu assez de fois au feu, et...

— Assez, assez donc, vieux Sauret; pas un mot de plus, dit Jean Bart séduit par un regard suppliant de sa femme. Continue, et donne seulement la date et le nom des prises a ma femme, qui va les écrire.

— Seulement le nom et la date, notre jeune monsieur?

— Eh! mort-Dieu I ne vas-tu pas vouloir lire au long les procès-verbaux de» scribes de l'amirauté? ce serait à crever den-

— A crever d'ennui I... un procès-verbal d'une prise faite par vous, notre jeune monsieur!... A crever d'ennui! mais autant vaudrait dire que...

— Il ne s'agit pas de cela... Je te défends de lire autre chose que tel jour tel navire a pris tel navire.

— Rien de plus, notre jeune monsieur?

— Non.

— Nais au moins le nom du navire pris, ainsi que le nombre de canons et d'hommes composant I équipage?

— Cela, oui, c'est nécessaire pour la liste que l'amirauté demande... Nais, une fois pour toutes... veille bien à ne pas faire de menterics sur le nombre de canons et d'hommes d'équipage. . . tu m'entends?

— Comment ! des menteries, notre jeune monsieur? dit Sauret d'un air tout ébahi et le plus naturel du monde.

— Allons, fais donc l'étonné, vieux fourbe. N'as-tu pas eu le front, une fois que je te faisais faire une pareille liste, d'écrire qu'avec ma galiole le Roi-David j'avais pris un vaisseau de soixante canons, tandis que celte prise n'en avait que six au lieu de soixante? Hein? est-ce vrai? comme tout à l'heure les vingt ans du Goliath John Brish.

— Notre jeune monsieur, je vous jure que ça aura été un petit zéro qui se sera trouvé la... par hasard... ,

— Ce n'était pas en chiffre... c était écrit en lettres... Qu'astuâ répondre?

— Notre jeune monsieur, j'entendais par la que, lors même que le navire «ai été de soixante canons, vous l'auriez pris tout de même...

— Allons, tu es un vieux fou. Lis, et surtout pas de mensonges, et loi, Nicole, écris.

Alors Sauret commença de lire la liste qu'on lui demandait : seulement, à défaut des expressions louangeuses et exagérées qu'il eût bien voulu employer pour raconter les hauts faits de son jeune monsieur, la voix du vieillard prenait un accent glorieux et emphatique, lorsque, par exemple, il lisait ces mots : La galiole le Roi-David, capitaine Jean Bart, a prit, etc.; tandis qu'au contraire lorsqu'il en était i énumérer le chargement de la prise, ou le nombre de canons et d'hommes composant l'équipage, son accent devenait moqueur et sarcastique ; puis il faisait une pause , suivie d'un clignotement de paupières et d'un sourire muet si singulièrement grotesque et narquois, que la femme de Jean Bart ne pouvait s'empêcher de rire aux éclats.

Voici donc la liste des* prises de Jean Bart telle que le vieux Sauret la dicta (1).

Année 1674. — Pri*a faites sur le pavillon hollandais,

• Le 3 avril, la galiote (S) te Roi-David, commandée par le capitaine Bart en compagnie de F Alexandre, capitaine Keyser, a pris f Homme-Sauvage, dogre chargé de charbon de terre, qu'ils ont rencontré vers la Neuse. — Le roi étant en son conseil l'a déclaré bonne prise, et l'adjuge au capitaine Bart. »

— Oui... dit Jean Bart, voilà la première prise que j'ai faite

[Arrh itu '«SI.)

(2) G«ii<w« Mlmuiai». Bâtiment fait pourl.» charge el qui portait depui» cinquante jusqu'à Irois cents lonne<tui.

avec ce brave Keyser. mon bon matelot qu'Ostende me garde bien longtemps : or ça, j'avoue, Nicole, que ça m'a fait uo singulier émoi lorsque je suis entré dans notre ville de Buukerque , ayant derrière moi F Homme-Sauvage , et que tous nos amis étaient là battant des mains sur la jetée. Tiens, vrai, j'ai pris bien des navires depuis, j'en ai pris de bien richement chargés, mais, sainte-croixl jamais je n'ai éprouvé autant de plaisir qu'à amariner ce pauvre dogre chargé de charbon de terre!

— Oh! je me le rappelle bien, Jean, j'étais parmi les curieuses du port, et je me souviens qu'en mettant le pied sur la jetée, comme tous tes amis te félicitaient, tu leur dis en montrant M. Keyser : Nais dites donc la moitié de tout cela à mon matelot.

— Et, quant à moi, notre jeune monsieur, quand on vint n'annoncer que vous entriez dans le port avec une prise... j'étais occupé à regarder une belle grosse horloge de poche, appartenant au syndic des corroyeurs : alors mon émoi fut si grand, que je palis tout à coup, et que, les bras me tombant de joie et de stupéfaction, je laissai choir l'horloge de poche de maître Van Burel : elle se cassa en mille pièces, et c'est ce bruit qui, me rappelant à moi, me donna la force de courir couime les autres jusqu'à la jetée, pour vous admirer de mes deux yeux.

— Ah ! sainte-croixl dit Jean Bart en riant, voilà une fameuse aubaine pour lecorroyeur: mais, continue...

El Sauret continua :

or Le 6 avril, la galiote le Roi-David, commandée par le capitaine Bart, a pris la pinasse (i l appelée F Aventure-de-F Ami pré* du Vlie, ladite pinasse, montée de dix pièces de canon, chargée de vins d'Espagne. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, et l'adjuge au capitaine Bart.

« Le 15 mai, la galiole le Roi-David, commandée par le capitaine Bart, a pris, vis-à-vis de la Neuse, un dogre, après lui avoir donné la chasse pendant deux heures; ledit dogre chargé de quatre mille ècrevisses, de noisettes et de quatre cents paires de bas. —Le roi, étant en son conseil, l'a déclaré de bonne prise, et l'adjuge au capitaine Bart.

I Le 24 juin, le Roi-David, capitaine Bart, a pris, à douze lieues du Vlie, la galiote t Amitié, chargée de sept cents setiers de blé. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, et l'adjuge au capitaine Bart.

« Le 25 juin, le Roi-David, capitaine Bart, a pris, vers le Dogger-Bank, après deux heures de chasse, une flûte chargée devins de Bordeaux, appelée /e Saint- Pierre~de- Bruges. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, et l'adjuge au capitaine Bart.

« Le 28 juin, te Roi-David, capitaine Bart, a pris, vers le Vlie, une buisse de pèche appelée te Corbeau-Noir. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, el l'adjuge au capitaine Bart.

< Le 27 août, la frégate la Royale, capitaine Jean Bart, en compagnie de F Alexandre, capitaine d'Horn, a pris, devant les côtes de Zélande, la galiote FElisabeth, chargée de planches et cordages.

« Le 15 septembre, la frégate la Rogale, capitaine Bart, en compagnie de la frégate F Alexandre, capitaine d'Horn, a pris, devant le Texel, une grande flûte, nommée te Flambeau- Doré, montée de huit canons et de quarante hommes d'équipage, après un combat de quatre heures; ladite flûte chargée de onze baleines. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, et l'adjuge aux capitaines d'Horn el Jean Bart.

« Le 24 octobre, la frégate la Rogale, capitaine Bart, en compagnie du Dauphin, capitaine Jacobsen, a pris la flûte te Saint Oeorges, à huit lieues du Dogger-Bank, chargée de planches de Norwége. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, et l'adjuge auxdils capitaines Jean Bart et Jacobsen.

« Total de l'année 1674 : dix prises.

(1) hii(U«. Bâtiment Aù mer à |K>up« carrée, long et étroit, d une grand* •itcaae el propre i la course, il avait lroi< mat* <-l allait a uni à rame*.

Année 1675.

« Le 23 janvier, la frégate la Royale, capitaine Bart, a pris, devant l'Ile des Chelmy, une galiotc chargée de grains, nommée la VUle-de- Paris. — Le roi, étant en son conseil, l a déclarée de bonne prise, et l'adjuge au capitaine Barl.

« Le 21 janvier, la frégate la Royale, capitaine Llarl, a pris, devant le Vlie, un navire de guerre qui servait de convoi à trois marchands, lequel navire de guerre appelé l'Espérance, monté de dix canons et de cinquante hommes d'équipage, a été pris après une heure de combat. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclaré de bonne prise, et l'adjuge au capitaine Bart. »

— Ehi sainte-croix! ce navire était bien nommé l' Espérance, car c'est dix jours après que je l'ai épousée, Nicole.

— Si tu savais, mon ami, dit .Nicole avec un soupir, toutes mes craintes pendant celle course .. car, bien que tu fusses mon fiancé, tu ne voulus jamais attendre le jour de notre mariage sans retourner en haute mer.

— Non, non, je ne le voulais pas, Nicole... parce que je n'avais pas encore un assez beau cadeau de noces à l'oftrir; il me fallait bien en trouver un, et quel plus riche cadeau pour la femme d'an corsaire que celui d'un joli navire comme l'Espérance, si bien nommé.

— Mais à quel prix, Jean... a quel prix... pouviez-vous l'acheter?

— Eh! sainte-croix I au prix d'un bras ou d'une jambe, la seule monnaie que le bon Dieu nous ait donnée pour faire ce commerce de coups de hache et de mousquet.

— Taisez-vous donc, Jean, vous me laites trembler... dit Nicole.

— Diable!... ne tremble pas, surtout en écrivant pour les corbeaux du greffe... Continue, vieux Sauret.

« Le ôO juin, sur les trois heures du matin, à la hauteur de la rivière de l'Elbe, la frégate la Royale, capitaine Bart, le Grand-Louis, capitaine Keyser, ont pris les Armes-de-Hambourg, après une neure de chasse, chargé de poudre d'or. - Le roi, en son conseil, l'a déclaré, cl déclare de bonne prise,

.« Le 5 août, la frégate la Royale, capitaine Bart, en compagnie du Grand-Louis, capitaine Kevscr, a pris la frégate le lévrier, convoi de dix buisses, après deux heures de combat ; une des buisses s'appelant le Canard-Doré. — Le roi, en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, et l'adjuge aux capitaines Barl et Keyser.

« Le 25 mars, la frégate la Royale, capitaine Jean Bart, en compagnie du Dauphin, capitaine Jacobsen, a pris un senau appelé le Premier-Jugement de-Salomon, chargé de soufre, i l'embouchure du Vlie. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclaré et déclare de bonne prise, et l'adjuge aux capitaines Bart et Jacobsen.

« Le 8 octobre, la frégate la Royale, capitaine Bart, en compagnie des .4rme«-</e-OMnAen;Mi\ capitaine Keyser, et l'Alexandre capitaine d'Horn, a pris, entre le Vlie et leTexel, une flûte appelée la Baleine-Grise, chargée de planches. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, et l'adjuge aux capitaines Bart, Jacobsen et Keyser.

• Le 24 octobre, la frégate la Royale, capitaine Jean Bart, en compagnie des frégates le Dauphin et l'Alexandre, commandées par les frères Jacobsen, a pris une flûte venant de Drontheim, chargée de cuivre, el nommée r Arbre-ilcChène. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclarée de bonne prise, et l'adjuge auxdils frères Jacobsen et au Capitaine Barl.

« Total des prises de l'an 1675 : sept, i

Prises de tannée if>76.

— Nous voici arrivés, dit Jean Barl, au moment où j'ai pris la Palmt, qui m'a glorieusement remplacé la pauvre guliole le Rai-Vnvid et la Royale. Pauvre Roi-David! Pauvre Royale! Vraiment, Nicole, cela m'a fait de la peine de laisser l;i ces deux vieux navires â moitié criblés, qui m'avaient tant et si bien aéra, Sainte-croix! je les aimais comme un chasseur chérit les braves chiens qui vont intrépidement lancer le loup

BART

qu'il doit tirer... mais il faut dire aussi que la Palme fut une rude frégate, maniable, commode, leste, à virer de bord dans un verre d'eau.

— Sans compter aussi, notre jeune monsieur, dit Sauret de l'air le plus galant du monde, que cette Palme devint sous vos ordres la Palme de la Gloire !

— Entends-tu Sauret, Nicole? dit Jean Bart en riant... Veuxtu bien te taire, vieux gausseur, et continuer.

— Je continue, notre jeune monsieur.

f Le 28 mars, le capitaine Bart, montant la Palme, frégate, étant parti en compagnie des capitaines Keyser, Lassic et Ilennarker, a pris, la nuit suivante, entre Niewport et Ostende, une frégate, appelée la Tertoule, la pinasse le Saint-Joseph, et les belandres le Saint-Paul, te Saint-Christophe, le Saint Jean, le Saint-Michel, la Sainte-Anne, et trois autres sous le nom de Saint-Pierre, en tout onze bâtiments. »

— Mon Dieu! que de bâtiments de saints! dit le vieux Sauret en s'interrompant, c'est comme un calendrier.

— Allons, continue de lire, dit Jean Bart.

« Le roi, étant en son conseil, a déclaré lesdits navires de bonne prise, el les adjuge aux capitaines Jean Bart, Keyser, Lassie et Ilennarker.

« Le 3 septembre, ta frégate la Palme, en compagnie de la frégate f Ange-Gardien, capitaine Pitre Lassie, et du capitaine Keyser, commandant f .Alexandre, ils prirent une flûte a la hauteur d Ostende, appelée /' ' Espérance-de-Brëme , chargée d'huile, de beurre, de peaux, et de ballots de bas et de mitaines noires. »

— Et que même, dit JeBn Bart en riant, tous nos matelots avaient pris de ces mitaines et de ces bas, et qu'ils avaient l'air de nègres.

t Le roi, en son conseil, continue Sauret, déclare FEspérance-de-Rrémc de bonne prise, et l'adjuge auxdits capitaines, t Le 7 septembre... »

— Ah! dit Sauret en s'interrompant, voici, notre jeune monsieur, un de vos plus beaux combats, c'est la fameuse prise de la frégate le Neptune, où vous fîtes un feu si prodigieux.

— Kl tu faie, toi, le plus prodigieux bavard du monde. Lis sans observation.

« Le 7 septembre, le capitaine Bart, commandant la frégate la Palme, à la hauteur d'Ostende, a pris, après un long combat, le navire le Neptune, frégate de soixante canons. »

— Soixante canons, Sauret?

— De trente, de trente, notre jeune monsieur.

— C'est bien heureux... Mais, dit Jean Bart, à propos de ce combat, je n'ai jamais vu l'effet d'un coup de feu pareil a celui que produisit mon pistolet sur le capitaine du Neptune... J'étais sauté a l'abordage, et lui, bravement posté pour me recevoir, leva sa hache sur ma tête : d'un coup de coutelas j'écarte la hache et je lui envoie à brûle-pourpoint deux lingots et une balle dans la poitrine.

— Tais-toi, Jean... pour l'amour du ciel, dit Nicole en pâlissant.

— Attends donc, Nicole, voici l'effet que je te disais... A peine j'avais lâché la détente de mon pistolet, que ce diable de capitaine hollandais se mit à faire deux énormes sauts de carpe en tournant sur lui-même, et puis tomba en travers de la drôme, où je ne suis pas resté longtemps à regarder ses tours, comme bien tu penses ; mais je n'ai jamais vu de coup de feu pareil.

— Révérence parler, notre jeune monsieur, cela est fort simple, dit Sauret ; vos deux lingots auront sans doute touché la détente du pylore, espère de grande roue dentelée que nous avons dans l'intérieur de la poitrine et qui est destinée à moudre les aliments; or. la détente de ce ressort étant rompue par vos lingots, laquelle détente étant aussi forte que le ressort d'un mousquet à rouet, a causé ces deux sauts de carpe que vous dites... cela arrive toujours ainsi dès que le pylore est brusquement endommagé.

— Comment, dit Jean Bart, paraissant celte fois accorder

assez de confiance anx études physiologiques du tien* Suint, nous avons un pareil ressort dans le corps?

— Sans dotiti\ répondit gravement Sauret, je tiens cela du chirurgien de voire frégate, notre jeune monsieur; il vous le répétera lui-même, el tous le croirez, car il est savant ; aussi m'a-t-il guéri d'une douleur qui me revenait de celte ancienne blessure que j'ai a la jambe gauche, en m'y faisant mettre la patte droite de devant d'un lièvre.

— Ça, c'esi un remède connu., dit Jean Bart, dont les connaissances analomiques n'étaient pas Tort étendues, il y en a seulement qui disent que la patte gauche vaut mieux quand c'est le côté gauche qui souffre.

— Non, non, notre jeune monsieur, toujours la patte droite

de bonne prise, et l'adjuge auxdits capitaines Bart etNeuroarker.

t Le - I novembre, étant à trois lieues du Texel, la frégate ta Palme, capitaine Bart, en compagnie de la Miqnonne, frégate commandée par Antonin Lombard, a pris une flûte appelée le Pélican, de huit canons, et faisant route pour Amsterdam, venant de l'Amérique, chargée de bois des Des, indigo, girofle, etc.

f Le roi, étant en son conseil, déclare le navire te Pélican de bonne prise, et l'adjuge auxdits capitaines.

« Le 15 novembre, le capitaine Jean Bart, commandant fa Palme, se trouvant à vingt lieues en mer, a la hauteur du V lie, a pris une galiote chargée de vins, nommée le Corbeau-Vert. — Le roi, en son conseil, déclare la prise bonne, et l'adjuge au capitaine Bart.

Le cur' .le Hmkmi eh« Jeaa Bjrl. — pkc 540,

pour la douleur gaurne et vue verta. parce que, comme ça contrarie la douleur, elle s'en va.. .

Il n'y avait rien a objecter & un raisonnement si logique, aussi Jean Bart ne put dire autre chose a Sauret que de continuer.

« Le 10 décembre, le capitaine Jean Bart, commandant la Palme, en compagnie des capitaines Keyser et Lassie, a pris, à la hauteur du Vlie, une buisse appelée "le Faucon-Doré.

t Le 59 novembre... ■ •

— Ah 1 notre jeune monsieur, laissez-moi respirer sur celte date, où tous avez si bravement abordé In Demoiselle-Catherine et /c Prophète-Daniel. Singulière et impudique compagnie que celle demoiselle pour un aussi savant prophète.

Mais, sur un signe impératif de Jean Bart, Saurai continue.

« Le 22 novembre, le capitaine Jean Bart, en compagnie do Dauphin, capitaine Neumarker, a abordé, a la hauteur du Ylie, deux bâtiments convois, après deux heures de chasse et une heure de combat ; un seul a pu être pris, lu Demoiselle-Catherine. — Le roi, en son conseil, a déclaré et déclare cette prise

c Total des prises de 1676 : seize. > Année 1677.

— Ah! sainte-croix! celle année-là commence bien, vieux Sauret. dit Jean Bart : de belles et bonnes rançons en bel or el bon argent ; mais aussi la défense de l'amirauté de m'ingérer de donner des permissions de pèche, que je donnais, par Dieu! ni plus ni moins qu'un officier de l'amirauté. Lis cela tout au long, vieux Sauret, pour que je voie bien si je ne ne suis pat trompé pour mes réclamations.

— Enfin, c'est heureux, notre jeun» monsieur, que vous m'en laissiez lire une.

Et Sauret commença de lire le procès-verbal suivant, d'une voix qui trahissait sa joie mal contenue.

« 5 wril 1G77, ju camp devant Cambrai,

* Vu par le roi, étant en son conseil, le procès-verbal fait par le secrétaire en l'amirauté de Dunkerque, sur le rapport' de Jean Bart, commandant la frégate la Palme, du2l févrieriô77,

JEAN BAHT

contenant que le 19 janvier, étant devant la Meuse, en compagnie du capitaine Lassie, il aurait aperçu un dogher portant pavillon du prince d'Orange, qu'il aurait pris retournant de la pèche, et aurait fait passer le maître dans son bord après l'avoir rançonné, moyennant la somme de 2,800 liv., argent de Hollande; qne. le 12 février, il aurait pris deux autres doghers, qu'il aurait rançonnés, 1 un pour2.r>00 liv., l'autre pourSOO liv., argent de Hollande, et qu'il aurait donné des billets aux maîtres pour achever leur pèche; que, le 15 dudit mois, il aurait encore pris un autre dogher, pour la rançon duquel il aurait traité avec le maître pour la somme de 2,500 liv., argentde Hollande, et qu'il a fait passer les maîtres desdits doghers, seulement parte que, s'il en avait pris davantage, le reste n'aurait pu continuer la pèche et conduire les bâtiments. Interrogatoire du 21 février dernier de Thisclassen-Dav, uatif de Macslandsluys, y demeurant, maître du dogher le Cabilhau; de l'itre Claissen, natif de Zéricxée. y demeurant avec sa famille, maître sur le dogher la Femme-ile-Wesby ; de C.ornille Haze, natif de Zéricxèe, y demeurant, maître sur le dogher le Faucon, par lequel il parait que lesdits doghers leur appartiennent et à des bourgeois de Maeslandsluys et de Zèricxée; qu ils ont été pris ainsi qu'il est contenu au rapport des preneurs. Oui le rapport du sieur de Harlay, conseiller du roi en ses conseils, maître des requêtes ordinaires de son hôtel, commissaire à ce député, et tout considéré ;

f Le roi. étant en son conseil, a adjugé et adjuge audit capitaine Barl les quatre rançons par lui faites ensuite des prises des doghers le Cabilhau, le Caroot, la Femme-ile-Weshy et le Faucon, à la réserve du dixième desdites rançons appartenant au sieur amiral de France, et d'un autre dixième qui sera payé à l'hôpital de la ville de Dunkerque. Fait Sa. Majesté Irès-expresses inhibitions et défenses audit Barl et a tous autres armateurs de s'immiscer à l'avenir de donner une permission de pécher aux vaisseaux au ils auront rencontrés, a peine d'être leur procès fait et parfait.

c Enjoint au lieutenant de l'amirauté de Dunkerque de tenir la main a l'exécution du présent arrêt, quiacra enregistré au greffe de ladite amirauté, publié et afliché où besoin sera, a la diligence des procureurs de Sa Majesté audit siège, afin que personne n'en ignore. »

— A la bonne heure, on n'en ignorera pas... Je De... Comment y a-t-il, vieux Saurel? je ne me tninUlrat plus... de donner des permissions de pèche...

— Non, notre jeune monsieur, révérence parler, ce n'est pas ministrer... il y a que vous ne vous immucere» plus de donner, etc.

— Quel diable de root est-ce la?. .

— C'est sans doute, notre jeune monsieur, de l'argot de ces greffiers cl scribes, que Lucifer confonde ! et oui veulent empêcher de braves capitaines corsaires de donner des permissions de pèche aux bâtiments qu'ils ont vaillamment enlevés.

— Continue... continue, vieux Sauret, laisse là les scribes et les greffiers.

« Le 16 février, la frégate la Palme, capitaine Jean Barl. en compagnie de la Mianonne, capitaine Lombard, a pris, à la hauteur de la Meuse, un dogher, nommé le /'rince-Guillaume, que le roi, en son conseil, a adjugé auxdils Barl et Lombard, à la reserve du dixième, qui appartient à M. le comte de Vermandois. »

— Diable! dit Jean Barl, voilà ces dixièmes qui commencent. Continue, Sauret.

« Le 21 février, la frégate la Palme, étant à la hauteur de Gravelines, a pris un petit câpre hollandais, appelé la Bonne- Aventure. — Le roi. étant en son conseil, l'a adjugé et adjuge audit Barl, saufle dixième du à II. l'amiral de France.

« Le 22 lévrier, à dix lieues du Texel, la frégate la Palme, capitaine Jean Uart, en compagnie du capitaine Coopman, a pris un dogher chargé de vin, nomme l'Eléphant. — Le roi, étant en son conseil, l'a déclaré de bonne prise, et l'adjuge aux capitaines Barl et Coopman, sauf le droit du dixième de M. l'amiral.

« Le 7 mai, à la hauteur d'Ostende. la frégate la Palme, en

compagnie de l'Etpérance, capitaine Soutenaye. a pris le Dauphin-Doré, chargé d'oranges, de sucre, de limons el d'une pipe de jus de limon, faisant route pour Middelbonrg. «

— Le fait est, Sauret, dil Jean Barl, que le Dauphin-Doré était une véritable limonade.

« Le roi, en son conseil, l'a déclaré de bonne prise, et l'adjuge au capitaine Barl, sauf le dixième.

i Total des prises de l'année 1677 : seize. >

— Oui, le reste de l'année je fus malade et souffrant; mais, continue... l'année 1678 qui s'ouvrit aussi tard...

— Ohl très-tard, notre jeune monsieur, seulement le 18 juin, continua Sauret.

— Ciel! s écria Nicole, Jean, c'est ce jour-là que vous avez été blessé si grièvement aux deux jambes, et où vous avex eu le visage, les cheveux el les mains si horriblement brûlés... AJil vraiment, j'ai cru mourir, quand le lendemain maître Keyser et Soutenu) ■• entrèrent dans ma chambre en vous tenant sous le bras. Oh! Jean! si le vieux Sauret ne m'avait appris cela avant votre arrivée... et avec de grands ménagements, j'étais morte... jugez dans l'état où je me trouvais...

— Mais, aussi, dit Jean Bart, qui me gnérit tout de suite, Nicole?... la vue de mon brave petit Cornille, qui venait de naître et qui entrait en ce monde juste au moment où je me harpaillais chaudement avec le Scherdam.Ta voia bien, Nicole, que. quand il n'y aurait que cette raison-là, d'être né pendant que son père était au feu, il faut que le petit Cornille soit corsaire, le bon Dieu le dit assez clairement, j'espère.

— Au contraire, Jean, au contraire, n est-ce pas plutôt un terrible exemple qui doit vous encourager à rester désormais en repos, puisque, sans la volonté de Dieu, ce pauvre enfant perdait son père au moment qu'il entrait dans la vie...

— Du tout, Nicole, le bon Dieu, au contraire, a voulu que la naissance de mon petit Cornille fût datée d'un jour glorieux pour son père, afin de lui donner goût au métier; n'est-ce pas, vieux Saurel?

— Révérence parler, notre jeune monsieur, et sans vouloir contrarier ni vous ni madame Nicole, je crois que l'intention du bon Dieu, en vous mettant dans un aussi affreux danger le jour de la naissance de mon petit jeune monsieur, et en vous en tirant, est de faire comme une manière de parabole, qui signifie que votre fils se battra aussi rudement que son père et son grand-père, et qu'il n'en mourra pas.

— Très-bien, vieux Sauret... j'accepte ta parabole; mais lis cela tout au long, ma foi j'avoue que c'est un de mes meilleurs abordages; car, depuis le lieutenant jusqu'au dernier gourmette, tous furent d'avis d'attaquer.

— Avec grande joie, je vais lire, dit Sauret en poussant un long soupir de satisfaction.

ht il commença de la sorte la lecture du procès-verbal d'un des plus beaux faits d'armes de Jean Bart et de Keyser.

< Saint-Germain, 19 soùt 1678.

a Vu par le roi, étant en son conseil, le procès-verbal fait par le lieutenant en l'amirauté de Dunkerque, sur les rapports des capitaines Charles Keyser, Jean Bart et Jean Soutenaye, commandant les frégates t Empereur, le Dauphin et la Notre-Damede IjOinbardie, des 13 et 14 juin dernier, contenant que le 18 dudit mois, environ à la hauteur du Texel, ils découvrirent un navire de guerre, auquel ils donnèrent la chasse; que, ledit navire les ayant attendus, ledit Barl l'aborda le premier, Soutenaye le seconda, el se mit à son côté pour jeter son monde dans sa frégate, afin de plus aisément aborder ledit navire de guerre ; qu'ensuite ledit capitaine Keyser l'aborda par la poupe, et, après un combat d'une heure et" demie, ils s en rendirent les maîtres : dans lequel combat ils curent six hommes tués, trente blessés, et ledit capitaine Bart eut lervisage et les mains brûlés, et les gras de jambes emportés d'un coup de canon; el ont fait conduire ladite prise à Dunkerque. Interrogatoire dudit jour, 14 mars, de Willcms Ranc, natif de Noort, y demeurant, capitaine sur la frégate prise, nommée le Scheraam, portant qu'elle appartient aux officiers de l'amirauté de Rolterdam ; qu'il est parti de la Meuse pour convoyer les doghers de

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la pèche du nord, avant vingt-quatre pièces de canon, quatrevingt-quatorze hommes d* équipage et pavillon du prince d'Orange, avec une commission des Etals de Hollande et des offi-

tais

cier» de l'amirauté de Rotterdam; qu'avant été abordé parlesdits trois capitaine*, il s'est défendu le mieux qu'il a pu, et, après un combat d'une heure, dans lequjl il a eu plus de cinquante hommes tant tués que blessés, il a été contraint de se rendre, et croit qu'à l'abordage et au pillage de son coffre par les matelots preneurs, sa commission a été perdue. Interrogatoire du même jour de Sébastien Van der Concke, natif de Zierickz, demeurant i Rotterdam, lieutenant sur ladite frégate prise, conforme 1 celui de son capitaine, ajoutant que ledit capitaine Soutenaye était i lavant-garde, qu'eu* déposants, voyant que ce n'était qu'une petite frégate, firent voile sur lui pour le mettre hors de combat ;que. le venl n'étant pas favorable, leur frégate fut abordée par le capitaine Bart, qui essuya la première décharge ; que ledit Soutenaye soutint ledit Bart, et Keyser en même temps l'aborda par derrière, et, après un combat d'une heure et demie, pressés de tous cotés, et le monde desdites trois frégates étant dans leur bord, ils furent obligés de se rendre. Interrogatoire dudit jour de Coroille Lodeweck, natif de Rotterdam, y demeurant avec sa famille, second pilote sur ladite frégate le Seherdam, et de dix autres hommes, tant officiers que matelots du même équipage, tous de Rotterdam et des environs, conforme aux précédents. Oui le rapport du sieur de Bezons, etc.

« Le roi, étant en son conseil, a déclaré et déclare ledit navire de guerre nommé le Seherdam, ses agrès, apparaux, armes, munitions, mitrailles et autres choses étant en icelui, de bonne prise, et, en conséquence, les a adjugés et adjuge auxdits capitaines Keyser, Bart et Soutenaye, à la réserve du dixième de ladite prise appartenant au sieur comte de Vermandois, amiral de France, qui sera fourni et payé au receveur de ses droits.

* Enjoint Sa Majesté, etc. »

— J]en tremble encore, mon ami, dit Nicole en prenant la main cicatrisée de Jean Bart dans les siennes.

— Le fait est, Nicole, dit le corsaire, que ce Willems Rauc, fit une rude défense... Continue, Sauret.

i Le 7 juin, étant i la hauteur de Dermude, après une heure de chasse, la frégate le Mars prit, après deux heures de chasse, une flûte nommée le Saint-Martin, chargée de vins de Bordeaux, d'eau-de-vie et de pruneaux; laquelle prise Sa Majesté, en son conseil, adjuge audit capitaine Bart.

* Enfin, le 31 août 1678, étant à la hauteur de Nicwport et d'Oslendc, la frégate le Mars, capitaine Bart, a pris un doirher appelé le Saint-Antoine.

« Total des prises de 1678 : trois, a

— Allons... as-tu fini, bonne Nicole?...

— Oui, Jean...

,— Tu n'as pu écrit, j'espère, ce que le vieux Sauret a lu si lentement?

— Non, mon ami... seulement j'ai écrit la date et le nombre d'hommes d'équipage comme aux autres.

Très-bien, Nicole ... car, de la manière dont Sauret lisait cela, et, » sa lenteur, j'aurais cru qu'il te le dictait comme le reste.

— Ecoutez donc, notre jeune monsieur, je lis longuement le récit de vos belles victoires, par la même raison que j'aime * vous regarder longtemps.... ce n'est pas un mal, après

— Non, pardieu! mon vieux matelot, je p va vite porter cette liste a l'amirauté. Et le vieux Sauret sortit bientôt.

On va maintenant s'occuper des divers événements qui se passèrent dans la Méditerranée au commencement de 1681.

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