CHAPITRE L
Le 17 avril de cette année 1681, M. le chevalier de Valbrlle mourut a sa terre de la Revnarde. près Marseille ; on a, dans les temps, assez parlé des belles actions de guerre de cet excellent officier,, on a assez donné de preuves de son esprit à h fois si juste, si sagace et si fin, pour qu'il suffise de consigner ici la date de la mort de ce brave marin, qui fut si universellement regretté.
Depuis la paix de Nimègue jusqu'en 1689, sauf le borabarement de Cènes, il n'y eut, pour ainsi dire, d'autres guerres laritimes que des expéditions permanentes contre les Barba-
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resquea. On verra, par la suite, que le grand roi trouva de solides ressources pécuniaires dans ces entreprises faites apparemment pour exterminer les infidèle* et dédommager le commerce des vols et pilleries commis par ces forbans d'Alger ou de Tripoli ; mais il faut dire que si la chrétienté en général et les négociants en particulier ne tirèrent pas un gros bénéfice de cette guerre méditerranéenne, le trésor de Louis XIV s'en trouva merveilleusement bien : les rançons et indemnités de toute espèce, exigées par les commandants de ses escadres, venant toutes affluer dans ses coffres, soit en numéraire, en bijoux, armes, meubles ou denrées ; car tout était bon pour les commissaires aux prises délégués par Louis XIV, qui semblaient avoir résolu le problème de la pierre philosophale en changeant en or les matières les plus vulgaires.
En lisant plus bas, i ce propos, l'état des objets donnés par les Tripolitains pour racheter leur ville et faire cesser le bombardement qui les écrasait, on y remarquera nou-seulement des pièces d'or de toute espèce, mais des bracelets de femmes, des yatagans, des selles de chevaux et jusqu'à des barils de lard et d'huile portés en compte ; de fait, la rapacité barbaresque n'a jamais pu approcher de la cupidité qui présidait i ces transactions pécuniaires dont le commerce ne profitait en rien. Mais on ne doit pas anticiper sur les faits, et. avant de parler de la guerre de Tripoli, assez fructueuse d'ailleurs, il faut dire ua mot de l'expédition de Scio, qui, par la grande faiblesse de l'ambassadeur français près la Porte-Ottomane, M. de Guilleragues, fut loin d être une bonne affaire pour le trésor du grand roi, et porta même une cruelle atteinte a sa dignité.
Cette expédition, assez peu importante en elle-même, bien que commandée par du Quesne, offre une particularité des plus intéressantes, en cela qu'on peut juger, d'après différents extraits traduits d'une lettre écrite par un Turc, de l'épouvante inspirée a Constanlinople par ce seul nom de du Quesne , « ce maudit vieillard de serdar (capitaine) des vaisseaux francs , i qui, selon l'emphase de la relation orientale, « sait vivre d'air, i et danser, et se réjouir avec les flots de la mer la plus irri- * tée, marchant sur elle comme sur la terre la plus immobile; « lequel, comme un véritable poisson, ne se soucie ni d'hiver « ni d été, et ne se lasse pas de vivre quoiqu'il ait cent ans, et « que depuis quatre-vingts il fasse une grande provision dans i le marché où l'on vend le bon manège, les finesses et les four- I beries. »
Voici les faits : Vers le mois de juin 1681, plusieurs corsaires tripolitains ayant enlevé quelques bâtiments français sur les côtes de Provence, du Quesne, a la tête d'une division de sept vaisseaux, avait été à leur recherche, et, les ayant joints près de l'Ile de Scio, le 23 juillet de la même année, il les chassa si rudement, que les corsaires se réfugièrent dans le port de celte ville, qui appartenait au sultan. Du Quesne envoya l'un de ses officiers, M. de Saint-Amand, sommer le pacha commandant à Scio de faire sortir les corsaires du port, sinon qu'il allait l'enbosser sous ses murs et le ruiner complètement. Le pacha refusa, et aussitôt du Quesne commença un feu si vigoureux, qu'en moins de quatre heures, il démolit on ne sait combien de maisons et de mosquées, démantela les remparts et jeta la consternation dans la ville, ainsi que le raconte cette relation turque •
« I ps infidèles Français, que Dieu veuille exterminer, gens
< inquiets et de nul repos, sont venus a Scio sous le comnian- « dément d'un vieil capitaine qui avait un beau galion escorté de - cinq ou six autres: ils ont lire pendant quatre ou cinq heures « sur les vaisseaux de Tripoli de barbarie, ils ont aussi endom-
• magê les forteresses et les mosquées, et n'auraient point cessé, i si les canons des fidèles croyants, à corps de brome et gueule « de dragons, vomissant la braise et les boulets, n'eussent ac- « compli sur eux celte parole de notre écriture : Ils ont jeté la f rraiitfe dans leurs cœurs. La terreur s'élant saisie en cette m a- « neeuvre de ces maudits Francs (dont l'enfer est le dernier gîte), « ils ne laissèrent pas, ne pouvant plus user de force ouverte,
• de roder autour du port de Scio, d'arrêter les bâtiments de « marchandises qui portaient de l'assistance aux Tripolitains. et
< d'aller et de venir comme des fous, en faisant de grandes mef oaces ; mais ils parurent ramasser un peu leurs esprits dans « leur tête lorsque le capoudau-pacha, lieutenant absolu de l'em- « pereur des sept climats sur les mers de ce vaste monde, eut r honoré le canal de Scio de lui faire porter les galères du suc- « cesseur a l'empire de la terre dont la gloire sera perpétuelle. « Ce souverain de la mer, que Dieu veuille toujours favoriser des f vents ou de la booace pour la propagation du musulmanisme, « n'eut pas plutôt arrêté sa route formidable et conquérante
• en faisant jeter l'ancre dans le port de Scio, que leserdardes « Français lui envoya un de ses capitaines, lequel ayant frotté son « visage a la veste du lieutenant souverain de la mer, l'assura de f la passion du serdar franc de ne rien faire qui puisse donner ■ atteinte à l'amitié établie depuis plus d'un siècle entre le grand « et souverain empereur de la terre habitable et le plus grand
• empereur de tous les potentats de la croyance du Messie, sur « qui soit le salut. *
Pour rétablir les faits, un peu altérés dans cette pompeuse relation orientale, il faut dire qu'après quatre heures du feu le plus vif, le commandant turc de Scio envoya un parlementaire supplier du Quesne de cesser de tirer, et lui proposa d'entrer en accommodement par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France â Constanlinople, M. de Guilleragues ; du Quesne y consentit, mais continua de bloquer étroitement le port de Scio.
Cependant le commandant de Scio dépêcha un courrier â Constantinople « au souverain empereur de la terre habitable, »
fiour lui faire part de la ruine des mosquées de Scio, causée par es canons » du vieil serdar franc, ce damné vieillard qui, ajoutail-it, depuis ce temps-là semblait avoir épousé la mer de Scio, et ne quittait les entours de cette tille. »
Aussitôt après l'arrivée du courrier, « le souverain empereur de la terre habitable, » Méhèmct IV, entra dans une effroyable colère, et. d'abord, ne parla de rien moin> que de l'aire étrangler tout net M. de Guilleragues ; aussi, le 25 d'août, h kiayah, ou lieutenant du grand vizir, ayant mandé l'ambassadeur fort impérieusement, lui fit les plus vils reproches sur l'épouvantable audace du « vieil serdar français, » et finit par lui dire que le grand vizir allait l'appeler à une conférence particulière, et que, s'il voulait éviter la corde ou au moins la forteresse des Sept- Tours, il lui fallait offrir au sultan, par l'intermédiaire du grand vizir, cent mille écus comme indemnité du ravage de Scio, et s'obliger a faire une réparation M des excuses publiques à Sa Hautesse. Puis, sans doute afin d'îu'jmider du Quesne, le sultan fit partir le capoudan-pacha, « ce lieutenant absolu de l'empereur des sept climats sur les mers de ce vaste monde, o lequel, ainsi qu'on l'a dit, « fit l'honneur au canal de Scio de lui taire porter les trente-deux galères du successeur de l'empire de la terre, u
Du Quesne laissa fort galamment les (rente-deux galères turques entrer dans le port; mais, une fois qu'elles y lurent, il signifia rrnmcnt qu'elles « n'auraient plus l'avantage d'honorer le can.il de Scio de leurs carènes, » jusqu'à ce qu'il ail eu satisfaction des corsaires tripolitains, et que. si l'on lardait trop, il irait jusque dans le port chercher ces forbaus, qu'il les y brûlerait et avec eux aussi les trente-deux galères de l'empereur absolu des sept climats, favori de la bonare, si elles faisaient la moindre démonstration hoslile.
Or, le rapoudan-paiha fut si fort effrajé de ces menaces du
« vieil serdar, » qu'il envoya la chiourme des galères turques dans les montagnes, et qu'il supplia les résidents de Hollande et d'Angleterre de lui prêter des vaisseaux ou de s'opposer aux projets « de ce vieux démon qui ne se pouvait tenir en repos, et ne se lassait pas de vivre, quoiqu'il eût cent ans. *
Mais, pendant que du Quesne soutenait ainsi noblement l'honneur de son pavillon, M. de Guilleragues, face â face avec le grand vizir, le fatal lacet et les Sept- Tours, ne parlait pas un langage aussi fier. Dès longtemps il était en discussion avec le grand vizir au sujet d'un privilège honorifique qu'il réclamait à propos du sofa, prétendant être assis au haut bout dudit sofa dans les conférences, au lieu d'être assis au bas bout ; mais l'affaire du sofa devint secondaire, et la plus importante fut le payement de 100 000 écus, que le sultan exigeait pour s'indemniser de la ruine de Scio ; enfin, celte réclamation devint si instante, que, après une audience du grand vizir, M. de Guilleragues, menacé d'être étranglé, bâtonné, mis aux Sept-Tours, fut brutalement enfermé dans une chambre du sérail, dont il ne devait sortir que lorsqu'il aurait payé les 100,000 écus exigés par Sa Hautesse.
C'était une grave et terrible atteinte portée au droit des gens dans la personne d'un ambassadeur du roi de France. Pourtant M. de Guilleragues, au lieu d'affronter intrépidement la colère du sultan, prit un messo termine, refusa de 1 argent, mais voulut bien s'obliger a faire un présent, comme dédommagement du dégât de Scio, mais ce « en son nom personnel, u et non pas en celui du toi.
Le grand vizir ne se contenta pas de cette promesse, il exigea un écrit; l'ambassadeur donna l'écrit. Ce ne fut pas tout : le grand vizir voulut encore que le mot honnête fut ajouté au mot
C résent; M. de Guilleragues ajoute donc ce mot, et promit, par illel, de faire au sultan un présent honnête pour 1 indemniser de la canonnade de Scio.
Une fois sorti de prison, M. de Guilleragues reçut une lettre de du Quesne, qui lui mandait de ne pas démordre de ses prétentions à propos Hu sofa, et, quant à l'indemnité, nou-seulement de n'en pas donner, mais d'en demander une pour le séjour prolongé que les vaisseaux du roi leur maître étaient obligés de faire devant cette place en attendant l'heure de châtier les Tripolitains; « car, ajoutait du Quesne, j'ai déclaré que si, dans les huit jours, tout ceci n'était pas accommodé à l'avantage et à la gloire du roi, j'entrerais de force dans Scio pour y mettre tout à feu et à sang, et m'y faire justice moi-même de ces mécréants. »
M. du Quesne en parle bien à son aise ! pensa M. de Guilleragues, épouvanté de ces menaces du vieux marin, qu'il savait bien capable de les réaliser de reste: aussi lui écrivit-il â la hâte de se calmer, de rester tranquille, surtout de ne rien tenter contre Scio, et de se reposer sur lui des intérêts du roi leur maître : après quoi l'ambassadeur se hâta de conclure le traité par lequel, moyennant le présent honnête, le sultan s'engageait à faire sortir les Tripolitains du port de Scio. afin qu'ils allassent ailleurs subir le rude châtiment que le vieil serdar franc leur destinait. Le traité fut signé ; et, selon la lettre turque déjà citée, • l'on fit partir aussitôt des Ordres au capoudan-pacha d'aehco ver la négociation des Tripolitains, parce que 1 ambassadeur « franc avait promis de réparer le dommage de Scio. Ce traité n fut confirmé au pied du trône du héros qui a le monde en sa t tutelle, et l'affaire se termina, mais non à la toute satisfaction « du vieil serdar des vaisseaux francs, que l'on était bien aise «i de renvoyer mourir dans son pays; mais, au lieu de vouloir « s'en retourner, ceUe espèce cThommc marin donna des dé- « monstrations de vouloir demeurer la, et même ce téméraire u vieillard, que l ange de la mort semble avoir oublié (mais qui n ne demeure en vie, par la permission de Dieu, que pour a\igo mériter ses crimes et brûler davantage en enfer), avait eu l'au- » dacc de visiter quelques galères turques. Le capoud.tn-parha, « indigné de tant d'cflrontcrie, n'aurait pas laissé de paraître « dehors pour le punir et le châtier, si la mer et la saison, trop « contrains aux galères, ne l'en eussent empêché ; il se con- « tenta d'en faire passer l'avis â l'excelse vestibule, dont les fon- » déments sont inébranlables, i
L'excelse vestibule eut bien envie de faire mettre le lacet au cou de l'ambassadeur, a propos de cette nouvelle frasque du vieif homme marin; i car, ajoute la lettre turque, le suprême « vizir, doot l'intelligence angèlique sait remédier à tout, ne fut « pas plutôt instruit de la présomption, vaine gloire, et su- « perbe mal fondée du vieillard, capoudau des vaisseaux francs.
- qui prétendait arrêter, comme en prison, les galères et l'amiral a Je I empereur du monde, qu'il conclut qu'il fallait finir par inf timider davantage l'ambassadeur, regardant d'ailleurs comme « il devait l'opiniâtreté et la persévérance sans bornes de ce « vieux soldat de mer, qui, paraissant devoir craindre la mort « comme fort proche pendant qu'elle paraissait avoir peur de i lui, agissait comme si une jeunesse de trente ou quarante ans « lui promettait encore une longue vie. »
Malgré le traité signé, l'exécution traînait en longueur ; car, pour offrir les présents honnêtes au sultan, il fallait faire les fonds nécessaires, et le crédit de H. de Guilleragues n'était pas grand, d'autant plus que les préteurs, sachant que l'ambassadeur n'avait voulu s engager que comme particulier et non comme agissant selon les ordres de son maitre, craignaient, avec beaucoup de sens, que Louis XIV ne crût expédient de ne
Ejs reconnaître comme sienne la dette contractée par M. de uilleragues, afin de pouvoir opposer celle excellente raison aux malicieux en leur disant : — La preuve que les présents honnêtes ont été faits par mon ambassadeur et non par moi, c'est qu'il les a pavés de sa poche et que je ne les lui ai point remboursés.
Le vieux du Quesne. cependant, ayant eu vent de ce traité
C>eu honorable, lit mine de vouloir aller un peu croiser vers les Dardanelles, avec la moitié de sa division, pour activer la négociation relative au sofa, et engager M. de Guilleragues a ne rien céder ; mais ce dernier le conjura de ne pas approcher de Constantinople, et finit par trouver les fonds nécessaires pour offrir \t présent honnête, qui fut considéré comme tel, puisqu'il coûta 80,000 écus. payes d'ailleurs par le commerce français de Constantinople, auprès duquel M. de Guilleragues joua le même rôle que Louis XIV devait jouer, c'est-à-dire qu'il dit dans sa dépêche a M de Croissy que ça avait été absolument pour assurer la tranquillité du commerce français à Constantinople qu'il s'était engagé, prouvaot ainsi a son tour que ce- traité avait été une question toute particulière et personnelle au commerce, puisque le commerce avait payé l'indemnité exigée, et non pas
En un mot, le 27 du mois de mai 1682, la cérémonie de l'oblation des présents honnêtes, moyennant lesquels on devait forcer les TripolUains à sortir du port, se passa de la sorte :
Le 37, le Grand Seigneur, souverain du monde habitable, se rendit exprès sur le bord de la mer dans un kiosque ; il y mangea, et ensuite on lui donna le divertissement d'un combat de lutteurs frottés d'huile ; cependant on porta les présents honnêtes dans une chambre proche du kiosque, par ordre d'un officier du grand vizir, appelé teskelgi. Ces présents consistaient : 1* en une magnifique ceinture de pierreries ; 2* deux fauteuils, l'un grand et l'autre petit, couverUde brocart de France avec des crépines d'or et d'argent d'un beau dessin, et d'uue sculpture délicate sur le bois doré; 3* un grand miroir de Venise, qui renfermait une horloge et marquait les heures a la turque autour de la glace : la bordure était aussi de glace, où l'on avait gravé des fleurs et diverses ligures ; 4" cinq pièces d'horlogerie a pendule; 5e un très-grand lapis des Gobelins i grosse moire peint a fruits et a fleurs sur un fond d'or; G" douze vestes de brocart d'or et d'argent, et d'autres de satin et de drap.
Les présents offerts, le kiayah prit les ordres du sultan et dit :
— « Le Grand Seigneur a reçu très-agréablement le présent de « l'ambassadeur de France ; Sa Hautesse l'a fort estimé, et elle f en est très-satisfaite. »
Puis on rendit a M. de Guilleragues le billet qu'il avait souscrit, après quoi l'ambassadeur retourna chez lui.
On a omis dédire que, vers le commencement de l'année 1682, du Quesne, ayant reçu l'ordre du roi de revenir immédiatement en France pour se préparer à l'expédition d'Alger, qui eut lieu
en 1682 et 1683, abandonna le blocus de Scio, a la grande joie des corsaires tripolilains. qui de la sorte ne furent pas châtiés, et coûtèrent, au contraire, une grosse amende au commerce de France.
Telle fut en un mot l'issue de cette affaire de Scio.
Au mois d'octobre 1680, les Algériens avaient pris plusieurs bâtiments français sans déclaration de guerre: sur leur refus de les restituer à leurs propriétaires, l'expédition de 1681 fut résolue. , .
Pour donner une idée exacte de la position topographique de toute cette partie du littoral africain qui , s'élendant depuis Tunis iusqu a Tanger, va servir de théâtre à de nouveaux combats, il faut, pour ainsi dire, diviser la mer Méditerranée en deux bassins, le bassin de l'est et le bassin de l'ouest.
Le premier, qui s'enfonce dans les terres par le golfe Adriatique, le golfe Libyque, les mers grecques, le Pont-Euxin et le Palus-Méotide.
Le second, qui, communiquant avec l'Océan par le détroit de Gibraltar, baigne de ce côté les rivages si rapprochés d'Espagne et d'Afrique, contourne vers, le nord les côtes- d'Espagne, au levant celles de France et d'Italie, puis vient enfin se jeter dans le bassin de l'est par le détroit de Messine et par ce canal, large d'environ trente lieues, qui sépare la pointe occidentale de la Sicile de la côte d'Afrique, a la hauteur du cap Bon : tandis qu'à partir de ce cap, la partie méridionale de ce bassin de I ouest est comme encaissée par les hautes terres de la côte d'Afrique, qui, s'étendant à peu près parallèlement au mont Atlas, serpentent, ainsi qu'on a dit, depuis Tunis jusqu'à Tanger.
C'est donc à peu près au milieu de cette vaste façade du littoral africain, qui. regardant le nord, est baignée par les eaux méditerranéennes du bassin de l'ouest, que sont situés le port et la ville d'Alger.
Environ à soixante lieues, vers le nord, les Baléares, Minorque et Majorque, marquent à peu près le milieu de la route de Toulon a Alger; a l'ouest la distance d'Alger an détroit de Gibraltar est partagée par la ville d'Oran et Te port de Mersalquivir; tandis qu'à l'est le port de Bone coupe en deux le parcours d'Alger au cap Bon ou à Tunis, ville placée en face de la Sardaigne, et distante de cette île de cinquante lieues environ.
Celte position géographique déterminée, il reste à parler sommairement des expéditions importantes qui précédèrent celle de 1683 et 1684.
En 1504, Ferdinand le Catholique, d'après les conseils incessants du cardinal Ximenès, toujours ardent à poursuivre la destruction des Maures réfugiés en Afrique, résolut de tenter une grande expédition sur la côle d'Afrique, et le port de Mersalquivir, en arabe Mers-el-Kebir (le grand port), éloigné de deux lieues d'Oran, fut désigné comme le point de débarquement.
L'armée navale, qui mit à la voile de Malaga le 29 août 1504. était, selon Mariana , composée de six galères et d'un granit nombre de bâtiments décharge, transportant cinq mille hommes de troupes de débarquement, commandées par Diègue de Cordoue ; ftamon de Cardonne avait la flotte sous ses ordres. Ces forces de terre et de mer, contrariées par les vents, n'arrivèrent que le 11 septembre à la vue de Mersalquivir; et, après peu de résistance des Maures, celte position resta au pouvoir des Espagnols, qui firent un traité de paix avec les Maures d'Oran.
Cinq ans après celte expédition, en 1509, le cardinal Ximenès fit nouer quelques intelligences avec un Juif, dont le roi de Treoiecen se servait pour percevoir les impôts qu'il levait sur Oran ; s'èlanl de la sorte assuré de la reddition de deux postes importants commandes par deux Maures vendus à ce Juif, le cardinal assembla toutes ses forces dans le port de Mersalquivir ; au mois de février tout fut prêt, et le 16 mai S. E. s'embarqua pour aller attaquer Oran, à la tête de dix-huit cenU lances, de quatre bataillons de piquiers, formant environ dix mille hommes, sans compter les volontaires et les enfants perdus, qui faisaient en tout quinze mille hommes de troupes éprouvées. Le 17, le cardinal était en vue d'Oran; les postes qu il avait achetés lui
furent livrés, et après une sanglante bataille, Oran demeura possession espagnole.
Ce succès justifiant les espérances du cardinal et agrandissant ses vues, il engagea instamment le roi Ferdinand a poursuivre ses conquêtes en Afrique; et, le 1" janvier 1510, une flotte de treize vaisseaux de guerre sortit du port de Mersal-
Îuivir, sous les ordres de Pierre de Navarre, se dirigeant sur ougie. Cinq jours après, Bougie étajt au pouvoir de Ferdinand, et les rois de Tunis et d'Alger envoyaient des ambassadeurs au comte Pierre de Navarre pour lui demander alliance et paix, et faire leur soumission. Les rois de Tremecen. de Tedelix et les Maures de Moslagan imitant cet exemple, presque tous le» chefs des tribos voisines devinrent de la sorte presque feudataires de la couronne de Castille.
Mais les fruits de si belles et de si rapides conquêtes ne restèrent pas longtemps aux mains des Espagnols ; Alger et Tunis retombèrent bientôt au pouvoir des Turcs . et leurs corsaires commirent de nombreuses hostilités contre les sujets espagnols.
En 1535, Charles Quint, persuadé de la solidité des vues du cardinal Ximenès sur l'Afrique, entreprit de rétablir l'autorité espagnole dans ces possessions , d'y poursuivre les Maures et d'y détruire la piraterie dont se plaignaient cruellement les sujets de son vaste empire, qui embrassait alors l'immense littoral de l'Espagne et de l'Italie.
Le fameux Barberousse , cet intrépide corsaire dont la naissance et l'origine ne sont plus un mystère, était dey de Tunis ; il avait savamment fortiGè cette ville ; et le port de la Goulette, par sa position naturelle, servait d'abri a ces essaims de pirates qui en sortaient bien souvent pour aller butiner dans toute la Méditerranée et quelquefois s'abattre jusque sur les côtes d'Espagne, de France et d'Italie.
Charles Quint, voulant donc châtier Barberousse, partit le 16 juillet 1535 de Cagliari, à la téte de cinq cents bâtiments de guerre ou de charge , portant trente mille nommes de vieilles bandes espagnoles , commandées par le marquis du Guasl ; et vint attaquer Barberousse dans Tunis; une flotte de dix-huit galères était dans ce port , armée de cent pièces d'artillerie ; vingt mille cavaliers maures et une innombrable infanterie défendaient la ville par terre t... Pourtant un mois après la venue de Charles Quint, jour pour jour, Barberousse était en fuite ; Tunis, ses galères et son artillerie demeuraient au pouvoir de l'empereur, qui rétablit sur le trône, sous la vassalité de l'Espagne, Mussey-Hassan , dépossédé par Barberousse. Fatale réussite ! en cela que ce succès obtenu â Tunis éveilla dans Charles Quint une ambition démesurée de s'étendre en Afrique, et qu'il lui fit rêver des projets d'agrandissement gigantesque, qu une terrible catastrophe vint ruiner, ainsi qu'on va le voir. Mais, avant d'exposer ce dernier fait, il faut jelerun rapide coup d'oeil sur les divers événements qui s'étaient passés a Alger jusqu'au moment où Charles Quint entreprit de le soumettre.
Lorsqu'en 1510 les Espagnols s'étaient rendus maîtres de toute la côte avoisinant Alger, ils avaient élevé tout proche de cette ville, sur un roc isolé, un fort nommé le Pénon d'Etpagne, qui date, pour ainsi dire, l'importance d'Alger comme position militaire. Ce fort, bâti sur le roc qui commandait l'entrée de la baie, était d'une telle importance, qu'il assurait la domination espagnole dans cette ville et sur toute la côte en fermant ce port aux pirates dont il avait été si longtemps le refuge.
En 1516, à la mort de Ferdinand le Catholique, les Algériens, voulaut tenter de sortir des mains de l'Espagne, avaient, pour y parvenir, réclamé l'assistance de Selim-Eutémi , chef arabe de grande renommée, qui se joignit à Barberousse pour attaquer le Pénon Le fort ne put résister à ces deux partisans, soutenus par une sédition qu'ils avaient soulevée dans la ville ; de sorte que la domination espagnole fut tout a fait ruinée dans ce port, qui devint plus que jamais le repaire et le centre de toutes les pirateries.
En vain, alors et plus tard, la couronne d'Espagne tenta de ressaisir ce point important : en 151 7, une flotte porfant vingt - •ix mille hommes de troupes de débarquement, sous les ordres .;*»ïranceseo de Vero, n arriva en vue d'Alger, le 30 septem-
BART '
bre. que pour se perdre sur les rochers, et, eu 1519, une autre armada partagea le même sort.
Barberousse, depuis 1516, était dey d'Alger ; il mourut en 151 8; son frère Barberousse lui succéda et repoussa avec
non moins de succès une autre attaque faite contre son royaume par Vonrade, a la tête d'uoe escadre de dix-huit vaisseaux et de six mille hommes de débarquement.
Ce fut donc en 1541 que, maître d'Oranet de Tunis, Charles Quint se crut certain d'emporter Alger, et pourtant, au soin extraordinaire qu'il prit de former sa flotte, su choix des amiraux et des généraux, au nombre et a la vaillance aguerrie des soldats et des marins qu'il embarqua sur ses vaisseaux, on pouvait préjuger que le grand empereur comprenait les diflît ultés sans nombre de cette entreprise, qui pourtant semblait se réduire a écraser un nid de pirates.
C'était néanmoins quelque chose d'imposant et de grandiose que la composition de celte immense armada commandée par Charles Quint en personne, par Charles Quint, qui, à oeite heure, disposait en souverain de presque toute l'Europe 1
Pour porter les troupes et assurer leur débarquement, c'étaient les marines réunies d'Espagne et d'Italie : Gènes. Niples, Venise, avaient envoyé leurs galères ; et qui commandait toutes ces forces navales rassemblées? André Doria 1 le plus grand homme de mer de son temps ! Et qui avait-il pour volontaires i son bord? Fernaud Corlés... et ses trois fils ! Quant aux troupes de terre, les Colonna, les Spioola avaient levé ces vieilles bandes de condottieri, si éprouvées dans les guerres d'Italie ; Pierre de Tolède et Ferdinand de Gonzagues y avaient joint quelques milliers de soldats wallons d'une valeur et d une discipline proverbiales ; et enfin le duc d'Albc, a ls téte d'une foule de grands et de nobles espagnols, était aussi sur cette formidable flotte, qui partit pour Alger le 18 octobre 1541, forte de deux cents vaisseaux de guerre, trois cents navires de charge, soixante-dix galères, et portant plus de quarante mille hommes de troupes.
Il y a en vérité quelque chose de singulièrement fatal dans toutes les circonstances de cette expédition ; on voit combien cette armée est menaçante, quels hommes la composent : Fernand Corlés, le duc d'Albc, Pierre dé Tolède I... quels noms la commandent : André Doria sur mer ! Charles Quint sur terre I . .. Eh bien I Doria et Charles Quint n'eurent pas même Barberousse le pirate pour adversaire I... Barberousse était à Coustantinople ; à sa place il avait laissé pour défendre Alger un ennuque renégat, Hassan-Aga, Sarde de naissance et souillé de tous les crimes.
Ce fut donc [ eunuque renégat que combattirent Doria et Charles Quint... l'eunuque renégat qui, huit jours après l'arrivée de cette puissante armada devant Alger, vit. du haut de son palais la mer en furie engloutir presque toute cette flotte innombrable... et, sur terre, les vieilles bandes espagnoles épouvantées par les hurlements des Maures, harcelées par leurs cavaliers, s'ébranler, fuir, jetant leurs armes, se précipiter dans les flots pour échapper au couteau des Arabes tandis qu'au loin un bâtiment démâté, menaçante s'abîmer sous chaque effort de la tempête, emportait en fuyant Charles Quint et Doria!
Telle fut l'issue de l'expédition de Charles Quint contre l'Afrique. On a vu dans les temps le peu de réussite de celles qui furent tentées sur Gigeri et Bougie par le duc de Beaufort ; on va s'occuper de celle-ci, qui, commandée par du Quesne, fut une des plus importantes, et n'eut pourtant pas de sérieux résultats.
On a dit, à propos de l'affaire deScio, que, vers le mois de mars 1682, du Quesne fut rappelé en France par le roi, qui méditait une entreprise contre Alger, et qui, d'après l'avis de Colbert, voulut consulter ce marin si expérimenté sur les chances de cette attaque. Depuis longtemps du Quesne avait mûrement réfléchi a une expédition contre les Barbaresques, et, entre un grand nombre de mémoires de cet homme infatigable, nous donnons les deux suivants : dans le premier, de beaucoup antérieur a l'autre, du Quesne propose de boucher Centrée du port li.ilger au moyen de vautcaux maçonné» qu'on y conterait ; dans le second, il donne un plan d'attaque, de débarquement et d'incendie, qui serait toujours extrêmement curieux lors même
que la comparaison, qu'on en peut établir avec les projets d'attaque tout récents, n'y donnerait pas un double intérêt.
projet ne nu quesne contre les barbarssqoes. — vaisseaux