‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 83 sur 120 · MAÇONNÉS, DESTINÉS A FERME* LB POET D ALGER · texte numérisé non relu

MAÇONNÉS, DESTINÉS A FERME* LB POET D ALGER

(Son» (htc.)

« Tous le6 sages ne mettent point en doute que la prudence ne soit absolument nécessaire pour former les desseins et pour projeter les entreprises ; et l'expérience nous apprend qu'après qu'elle a prévu tous les obstacles, et qu'elle a digéré tous les événements. la fortune en décide par des incidents que cette sage vertu n'avait pas vus ni osé espérer ; mais il ne faut pas s'étonner si celle circonstance tient quelque empire sur la prudence, puisque celle-ci n'est formée que par notre tempérament et par la disposition des organes du corps bumain; tandis que cellê-ei prend son origine du ciel, et nous est donnée parles secrets de la Providence.

« Je conclus donc de ces deux propositions que l'on doit former les entreprises avec prudence, et en remettre le succès à la fortune.

h Le sujet de cette réflexion est fondé par celle que j'ai faite plusieurs fois sur le dessein que pouvait avoir le roi, en ne faisant armer que dix vaisseaux, dont Sa Majesté a donné le commandement;! M. le commandeur de Nœuchaise, son vice-amiral, ne voyant pas qu'il v ait beaucoup d'apparence de réussir contre les barbares avec si peu de forces, car il est constant qu'il n'y a que trois choses à exécuter contre eux : la première de s'emparer d'un poste sur la côte d'Afrique, par exemple, de la ville et forteresse d'Hippone, vulgairement appelée Bone, ou l'on dit qu'il y a un rempart asseï considérable Mais, pour exécuter ce grand dessein, qui servirait a réduire Alger, Tripoli et autres lieux, a se soumettre aux lois de notre grand roi. il faut faire des préparatifs convenables à la conséquence cl a l'utilité de cette entreprise-là . ce qui ne se trouvant pas dans l'armement de M le vice-amiral, elle doit être remise pour quelque autre temps où Sa Majesté sera mieux préparée. On pourrait aussi former quelque dessein sur Tripoli ci sur la Gouletle ou port Farine; mais il faut être muni de toutes les choses qui sont nécessaires aux entreprises de terre, et de bon nombre de gens de guerre pour les exécuter. Le retour de M. le chevalier de Clerville pourra éclaiicir de ce qui peut se faire; et, quand le temps sera venu que Sa Majesté voudra -penser à prendre un poste sur ces côtes d Afrique, elle ne manquera pas de persoones bien instruites de ce qui se pourra entreprendre, et des moyens qu'il faudra lenir pour y réussir.

t La seconde chose regarde principalement la ville d'Alger, contre laquelle on pouvait ci-devant exécuter deux entreprises, dont l'une est de brûler les vaisseaux dans le port, laquelle s'est rendue très-difficile et même comme impossible par les tentatives que nous, et récemment les Anglais, avons faites sans avoir eu aucun succès considérable ; ce qui a donné sujet aux Barbares de se tellement précautionner, que ce serait un coup du ciel, si on trouvait une conjoncture favorable pour exécuter un dessein si public et si connu des inlidèles; 1 autre se pourrait encore exécuter, qui consiste à maçonner six de nos vieux vaisseaux ou grandes flûtes, et les mener enfoncer dans l'embouchure du port d'Alger, a la faveur du canon et de la mousqueterie de nos vaisseaux de guerre, et de quelques galères pour remorquer et placer les susdits vaisseaux maçonnes auparavant que de les enfoncer, et je ne trouve , selon mon petit jugement , que ce dessein-là qui puisse être exécute avec espérance de bon succès, par M, le vice-amiral, avec le nombre de vaisseaux qu'il a ordre de mettre à la mer, et j'ose avaucer que l'on ne peut faire un plus grand dommage aux Barbares que de boucher l'entrée de leur port, pour lequel rendre en l'état qu'il est à présent, ils ont dépense plus d'un million.

« Je serais donc d'avis que Sa Majesté, n'ayant que dix vaisseaux de guerre armés, ordonnât que l'on préparât les six susdits vaisseaux maçonnés avec le plus grand secret qu'il serait possible; puisque, par ce moyen, la dépense que Sa Majesté a faite

deviendra utile à la gloire et à la sûreté de ses sujets ; et ce dessein est d'autant plus considérable, qu'il n'empêchera pas la troisième chose, à laquelle peuvent être employés, ensuite de cet exploit-là, les dix vaisseaux du roi. Pour ce fait il faudrait les séparer en deux brigades, l'une pour croiser vers le détroit et la côte d'Espagne, et Vautre vers les Iles Saint-Pierre [et ailleurs, où il sera jugé le plus à propos par les gens experts, pour de concert faire le courre contre les corsaires de Barbarie, et tâcher de prendre leurs vaisseaux et conserver ceux de nos marchands; ce qui ferait deux bons effets : l'un, qu'en ruinant nos ennemis, nous rétablirons la sûreté du commerce, et l'autre,

3ue, les affaiblissant dénommes, nous fortifierons les chiourmes e nos galères. Voilà ce que le tèle et la fidélité que je dois à notre généreux monarque ool suggéré à mon esprit; vous suppliant, monsieur d'obtenir de sa bonté le pardon que mérite la hardiesse que jjii prise de vouloir pénétrer dans les desseins qu'il peut avoir sur la cote d'Afrique.

f DO Qo-ESHS. »

SECOND MEMOIRE -DE DO QOE8NE s CE L* ATTAQUE DALGER. — s en LE DÉBARQUEMENT ET L INCENDIE DE VAtSSBAOX BARBABESQDBS.

« Les nuits qui précéderont l'attaque du môle d'Alger, il faudra qu'à la faveur des coups de canon des galères, quatre chaloupes s'approchent des murailles, à force de grenades, afin d'en chasser les ennemis ; cela réitéré pendant quatre nuit*, les rebutera peut-être de s'y rendre pour la cinquième, qui doit être celle de la véritable attaque, en laquelle je me disposerai en la manière suivante, sans préjudice à ce qui pourra être résolu de mieux dans le conseil qui en sera tenu auparavant.

« Je partagerai les sept cents hommes en trente-cinq chaloupes, et en moins s'il est possible ; car il est nécessaire d'en avoir toujours de réserve pour remplacer celles qui pourront être coulées à fond, et particulièrement pour servir à la retraite.

« Le chaloupes n'étant pas également grandes, c'est ce qui fera que dans les unes il y aura plus de monde que dans d'autres, de sorte que cela ne se peut régler que sur les lieux ; le plus grand nombre de chaloupes sera toujours de mon attaque, puisque j'aurai plus de gens que les autres.

* Après que le môle aura bien été reconnu, l'on décidera des endroits où il faudra faire les trois attaques; mais par avance j'assurerai que, si la tour du fanal se peut escalader, il faut absolument y faire une attaque ; je m'en expliquerai plus au long.

n Pour en revenir à la suite de moo discours, je dirai que chaque chaloupe et chaque homme sera muni de tout ce qui peut être nécessaire pour cette action.

« Des officiers seront nommés pour demeurer dans les chaloupes, tandis que nos troupes seront aux mains avec les ennemis.

« Des gens aussi seront destinés dans chacune des chaloupes

Eour dresser les échelles ; l'étal en sera fait nom par nom, aussi ien que l'ordre de la marche des chaloupes et de la descente des troupes, le tout écrit et signé de moi, et délivré aux principaux olticiers de chaque attaque.

< Le signal pour faire partir les chaloupes en sera fait par des fusées dont on conviendra, afin que tout marche i la fois et dans l'ordre prescrit; ce sera une leçon si souvent répétée qu'il sera impossible que chacun n'exécute bien ce qu'il aura à faire.

« Nous conviendrons, Berthomas et moi, des signaux qu'il sera nécessaire d'avoir entre nous, et du temps que les galères et les chaloupes marcheront ; car il faut que son attaque et les nôtres se fassent toutes à la fois, que cela se conduise par une gran'do intelligence et une grande netteté de part et d'autre

« Il faillira néanmoins examiner si nos attaques se pourront faire dans le même temps que l'on mettra le feu à la barque qui sera conduite à la chaîne ; il y a croire que le désordre que I on attend de cette bombe nous pourra autant nuire qu'aux ennemis, puisque dans ce même temps-là nous serons mêlés parmi eux; c'est à Landouillei à expliquer ce qu'il en pense.

n Je continuerai en disant que lorsque la nuit sera choisie pour l'entreprise, et que les sente galères auront canonné envi-

JEAN BVRT

ron deux heures au plus, car il nous eo faut trois de nuit pour l'action, j'enverrai donner avis au chevalier de Berlhomas qu'il est temps de marcher avec les huit galères.

• Lorsqu'il aura reçu cet avis, il sera encore fort utile que, dans ce même marnent, quatre autres galères s'en aillent sur la droite de la ville, que je ferai remarquer, et qu'elles y fassent une fausse attaque en continuant de canonner.

« Je marcherai i la tète de ma division dans un petit canot; chaque commandant en fera de même, a telles fins de mieux reconnaître le terrain avant que toutes les chaloupes y abordent, el être aussi plus dégagé pour mettre l'ordre dans le débarquement.

t L'ordre géuéral sera que les grenadiers débarqueront les premiers, et pour cet effet ce seront eux qui seront sur la proue

ne songera point au dessein de brûleries vaisseaux qu'elle n'ait auparavant donné facilité â la plus prochaine de monter et de se joindre a cette première : alors, ayant poussé les ennemis, ils ne perdront point de temps pour exécuter les moyens d'envoyer les feux d'artifice auxdits vaisseaux, et enverront sur les ailes des pelotons pour se maintenir dans l'endroit où ils seront.

< Je tiens même qu'avant de songer à brûler les vaisseaux, la première chose qu'il faudra faire sera de se rendre maître du fort Babassan, qui est sur le môle et qui est fermé; c'est ce qui est de plus important, parce qu'il flanque tout le long du mole, dont la place ne serait pas tenable, tandis que les ennemis seraient maîtres de ce fort : ce sera donc une seconde escalade, puisque c'est un second retranchement.

« Si la tour du fanal est iosultable, rien ne saurait nous assu-

des chaloupes ; en se débarquant, ils courront au pied des murailles, et oe la jetteront des grenades pour en chasser de l'autre cote les ennemis ; a la faveur de ce feu. un officier dans chaque chaloupe sera chargé, avec des gens destinés pour cela, de mettre a terre les échelles et de les dresser contre la muraille; ensuite les grenadiers qui seront les plus près, mêlés d'officiers, monteront les premiers, et ainsi du reste.

c Les cent matelots destinés pour porter les feux d'artifice seront partagés dans chaque attaque ; mais une seule chaloupe les portera dans chaque division; un capitaine et un lieutenant seront a la tête de chacune de ces troupes, afin que ces* feux d'artifice ne soient pas employés mal a propos : ils conduiront lesdils matelots, lorsque celui qui commandera le jugera ù propos, i l'endroit des vaisseaux, ou a la nage, ou selon quelques autres moyens que la fortune fournira.

« On aura aussi des feux d'artifice que l'on pourra jeter à la main de dessus le mole dans les vaisseaux ; du moins faudrat-il y essayer.

( L'attaque qui aura le plus tôt gagné le haut des murailles

rer davantage notre action ; et si la fortune voulait que l'on s'en rendit les maîtres, l'on pourrait la garder quelques jours, a moins qu'elle ne fût par trop commandée des batteries de la ville; mais il faudra toujours se munir de tout ce qui sera nécessaire pour s'y maintenir.

• Les grenadiers ne pourront au plus porter que six grenades chacun, à cause de la trop grande pesanteur, et du bas des murailles, il 11e leur sera permis ou d'en jeter que trois au plus, afin qu'il leur on reste encore autant lorsqu'ils seront sur le noie, pour en cas qu'il fut nécessaire de chasser les ennemis de quelque autre poste; il leur sera défendu de ne point tirer leurs fusils que dans la dernière extrémité.

« Le mot de reconnaissance les uns parmi les autres pour ne se pas tuer mal à propos, ce qui pourrait arriver dans l'obscurité de la unît, sera de : Vive le roi.

■ Les troupes des galères doivent avoir le même, au cm qu'elles se joiguent aux nôtres

a Le mol du rembarquement sera : Mare fie à moi. Shrteilte, el défense sut peine de la vie de prononcer celui de rembarque,

parce que toujours il fait prendre de la terreur aux troupes et donne de la hardiesse aux ennemis pour charger dans ce moment-là, qui est d'ordinaire où le désordre se met et où presque toujours les officiers ne sont point écoulés du soldai': la raison qui doit exclure entièrement le mol de rembarque, est parce qu'il est entendu de toutes les nations.

a Je crois qu'il est utile pour le bien du service de savoir 4 quoi s'en tenir pour le commandement entre Berthomasel moi; il y aura tant de choses dans cette action qui doiveol passer entre ses maios et les miennes, qui auront relation l'une avec l'autre, ou avant l'action, ou dans l'action, qu'il est nécessaire que l'un commande a l'autre; monseigneur le marquis sait bien que mon attaque est la grosse et l'essentielle, en un mot, c'est moi qui mène le corps de toute cette action, et duquel l'on doit at-

génie de la guerre et de la destruction, était l'invention des B&LioTEs à bombes, qui, de même que la Minerve mythologique, venaient de sortir toutes années du cerveau d'un modeste et brave jeune homme, parfois emporté comme un partisan, d'autres rois distrait comme un astronome, ou rêveur comme uo poêle, lequel jeune homme se nommait Bernard Renau d'tëliearay, surnommé 'Petit Henau, 4 cause de l'exiguïté de sa taille.

Bernard Renau était né dans le Béarn, en II les uns disent que son père, ayant peu de bien et beaucoup d'enfants , s'était trouvé fort heureux de le confier a madame de Cassiou, femme d'un président a mortier dn parlement de Paris, et fille de M. Colbert du Terron. intendant de la Rochelle ; d'autre*, ainsi qu'on l'a dit en son lieu, affirment que le petit Renan était

Vdc d'Alger.

tendre le succès ; d'ailleurs, monseigneur sait bien que les officiers des vaisseaux ont toujours commandé 4 ceux des galères.

« Je supplie monseigneur le marquis de considérer que Pontier, chirurgien-major de la marine, peut-être fort utue dans celle campagne.

« do Quessk. »

Ces plans d'attaque par terre et par mer que proposait du Quesne pour réduire Alger offraient sans doute des chances de réussite assurée ; mais un autre que ce vieux marin devait inventer un nouvel expédient plus prompt, plus terrible el dont l'effet fut tel, que si, en 1683 el en 1683, ainsi qu'on va le voir, les vents forcés et contraires n'eussent pas obligé du Quesne de mettre à la voile, il eût sans doute obtenu des Algériens toutes les réparations et toutes les indemnités possibles, tant l'épouvante de ces Rarharcsques fut grande lorsqu'ils virent pleuvoir sur leur ville le* bombes ardentes lancées par les gntiotet; en un mot, l'expédient dout on parle, et qu'on peut regarder comme une de ces créations les plus épouvaniablement dangereuses du

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(ils naturel du même Colbert tlu Terron. Toujours fut-il que Henau vint fort jeune habitera Rochefort la maison de M. Colbert du Terron, et qu'il y reçut le nom de frère, de la tendre amitié dont 1 honorèrent toujours les deux filles cadettes de cet intendant, madame la princesse de Carpègne el madame de Barbançon.

Rennu, bien que fort petit, était robuste, agile et courageux ; el, par un singulier contraste, autant, lorsqu'il fallait se montrer homme d action, on retrouvait en lui tout le feu, toute l'ardeur méridionale, autant, lorsqu'il s'agissait de concevoir, il devenait calme, prudent et réfléchi. Aussi remarqua-t-on curieusement son intrépide activité dans l'exécution de ses projets, toujours si longuement médités el mûris.

Il est hors de doute que Renau, habitant un port de mer depuis son enfance, et, de plus, étant élevé chez l intendant de la marine de la province, dut 4 ces circonstances le coût prononcé qui se révéla bien vite en lui pour les choses de la navigation. Généralement llcaau cherchait beaucoup moins a s'instruire par l'élude des théories déjà connues que par le fruit de «es pru-

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JEAN BAKT

près observation» ; aussi méditait-il bien plus sur ses remarques pratiques que sur les ouvrais ré putes classiques à propos de • es matières. Ce fut de la sorte qu'il apprit la science de l'édiliration des vaisseaux dans le vaste chantier de Rochefort, ce vivant et immense traité de construction navale, et qu'il puis» aussi cà et la. dans la conversation fruste et grossière, mais extrêmement solide et nourrie d'expérieuco des maîtres charpentiers jurés du port, ces enseignements imparfaits, ces germes incultes, mais de nature saine et forte, que son génie devait uo joor féconder et grandir.

Or, de cette perpétuelle tension de l'esprit de Renau, qui voulait atteindre ainsi la solution des problèmes qu'il dédaignait de chercher dans de* livres, vinrent ces habitudes de rêverie et de naive distraction qu'il portait partout; encore un trait particulier à ce rare et excellent esprit, c'est que, généralement, il passait peu ou point de temps dans la retraite : c'était au milieu de la meilleure compagnie de la province, qui affluait chez M. Colbert de Terron, que lejeune Renau s'occupait de préférence de songer a ses plans favoris, et il assurait que les calculs et les propositions les plus ardues lui semblaient moins difficiles A résoudre au milieu du bruit incessant des conversations que dans le calme du cabinet.

Etant fort jeune, Renau, dont l'esprit habitué aux études abstraites avait sans doute une merveilleuse affinité pour l'inconnu, voulut aborder la ténébreuse, profonde et sonore vanité des écrits du P. Mallebranche sur ht recherche de ta vérité, la distribuât m de la grâce, la création de Finfini, et autres de ces folles et ridicules subtilités décorées généralement du beau nom de métaphysique. La métaphysique ! celte prétentieuse et niaise inutilité, ce goulïre étroit et Kans fond qui, après avoir englouti des trésors d'érudition, d'esprit et d'éloquence, est et sera toujours béant jusqu'à la lin du monde; la métaphysique, cette spéculation^ hideuse et stérile, qui a dévoré jusqu'à la sublime raison de Pascal, cet unique et religieux martyr du muloir croire, c'est-à-dire comprendre. Pascal ! ce fatal et terrible enseignement du sort réservé à ceux qui , au lieu d'admettre indifféremment comme simples coutumes les misérables, insolentes et grossières cause» auxquelles l'orgueil incurable de l'homme osb attribuer 'l'incompréhensible origine de ce qui eu, veulent pénétrer cet immense et éblouissant mystère de la création, auquel nulle intelligence humaine ne peut seulement songer sans tomber frappée de vertige et de folie.

Quant à Renau, loin de mettre celle effrayante persistance à s'élever jusqu'à une sphère d'idées inaccessibles, il considéra sans doute I attention qu'il donnait parfois, mais modérément, à ces subtilités, comme une sorte d exercice, stimulant fort salutaire pour son intelligence, oui sortait de cotte épreute plus agile et plus souple ; Je fait, I étudf des choses métaphysiques employée avec une extrême mesure et resscre, ne m'a jamais semble un peu saine que sous ce dernier point de vue, et m'a paru aussi avoir, à cet égard, une extrême analogie avec le moyen dont on se sert dans le nord du Holstein pour dresser les aldraves. sortes de chevaux auxquels on fait acquérir une grande vitesse de trot en les habituait! à vouloir dépasser l'ombre qu'ils projettent.

Pour revenir à Renau, lorsque Colbert de Terron eut reconnu le goût prononcé qui poussait son fils adoptif vers l'étude des mathématiques et de la navigation, il le soutint et le dirigea à l'aide de son savoir et de sa vieille expérience ; puis, lorsqu'il le crut capable de se produire, il se servit de la puissante protection de son cousin, le grand Colbert, pour faire entrer Renau. en 1669, chez M. le comte de Vermandois, amiral de France, et ce (rapprochement assex singulier i, dans le but d'apprendre au jeune amiral les mêmes choses que M. de Valiucourl enseigna plus tard à M. le comte de Toulouse, après la mort de M. de Vermandois.

Depuis longtemps, d'après l'avis de du Quesne. de Tonrville et de Cabaret, qui voulaient donner un mode uniforme de con slruction à chaque classe des vaisseaux du roi. les règles d'arrbiteciure navale, sur lesquelles se devaient baser celle reforme, se discutaient dans le conseil de la marine, que présidait M. le tomtc de Vermandois l'n jour Renau, qui accompagnait tou-

jours l'amiral de France au conseil, interrogé par du Quesne au sujet de certaines courbures des varangues qui distinguaient surtout les vaisseaux construits à Rochefort, Reuau, tout en répondant à cette question, exposa comme par hasard, et sans s'en douter lui-même, un système tout nouveau de construclion.

• On dit, sans y songer, parce que cela était encore type rhex ce caractère nu gener'u et origiual ; là création lui étant naturelle, instinctive, il n'y attachait jamais l'importance qu'on met d'ordinaire à toute chose laborieusement acquise : de là celte modestie, pour ainsi dire naturelle, conséquente à cet esprit créateur qui, ignorant et ne comprenant pas les peines que les autres se donnaient pour approcher de l'invention qu'ils n'atteignaient jamais, parlait de ce don comme d'une chose simple, facile et sans prix à ses yeux.

la système de Renau. qu'il modifia plus tard (en 1689) dans ta Théorie navale qu'il fit paraître, élait alors d'alléger beaucoup la proue et la poupe des vaisseaux, de les dégager des énormes châteaux d'avant et d'arrière qui les écrasaient, d'étendre à l'échantillon des pièces de l'arcasse la même épaisseur

311 au reste de la membrure (système que de nos jours on suit aps toutes les constructions nouvelles) ; de donner moins de tonture aux vaisseaux, d'imiter les Hollandais dans la disposition des sabords, qu'ils disposaient en échiquiers, et d'affecter enfin un calibre égal à toules les pièces d'artillerie qui armaient un vaisseau, pour éviter les erreurs de gargousses, qui amenaient souvent la plus détestable lenteur dans le service du canon nage.

On juge de l'étonnement du conseil lorsque Renau produisit modestement ce système tout nouveau, tout admirable, mais qui lui semblait à lui fort simple et fort naturel, parce qu'en eflei il n'était à ses yeux que logique, ne faisant, après tout, que répondre à toutes les exigences de la navigation. Aussi Renau. avec cette merveilleuse naïveté du génie qui lui était propre, en était à se demander comment on n'avait pas songé h cela avant tuil

En entendant ces propositions du jeune Renau, du Quesne ne les approuva que médiocrement : ce vieux marin était extrêmement de l'ancienne école de construction, et se louait fort de l'utilité des châteaux d'avant et d'arrière, objectant que, par leur élévation, ils servaient de forts, dans lesquels on pouvait se retrancher en cas d'abordage, et, de la sorte, rendre plus difficile l'occupation du navire par l'ennemi ; à quoi Renau répondait, emporté par sa vivacité méridionale : i Que puisqu'on s'opiniâ-

• Irait à faire d'un vaisseau une forteresse, il ne faudrait pas

• s'étonner si les vaisseaux ne marchaient non plus que des fori teresses. »

Malgré son caractère hautain, épineux et absolu, le vieux du Quesne supporta la contradiction de ce jeune homme, la provoqua même, et, avec la droiture de tout bon esprit, il en vint à reconnaître et à admettre pour bonnes et vraies plusieurs des réformes ou des améliorations demandées par Renau en faveur de la construction.

Un des plus grands services rendus à la marine par Renau, et aussi un des plus ignorés , fut la ruine du prélendu droit de secret de construction, droit, sinon reconnu, du moins qui existait de fait et que s'arrogeaient les maîtres charpentiers des ports. Voici comment : Environ jusqu'en 1680, les règles pratiques de l'édification des vaisseaux étaient demeurées une sorle de mystérieux arcane, un secret impénétrable aux profanes, que les maîtres charpentiers jurés se transmettaient de génération en génération ; chaque maître famé, llubac à Dunkerque, Rlaise Chabert et Paris à Toulon, Legonidec à Rrest, avaient leur mode, leur procédé particulier de construction à eux ; et quant aux changements réclames par les officiers qui, venant d'expérimenter les vaisseaux à la mer, pouvaient sciemment parler de leurs défauts ou de leurs qualités , bien que gentilshommes et souvent des plus comptés, les capitaines étaient quelquefois rudement rabroués par maître lllaisc où maître Ilubac, qui, sachant à leur dire) mieux qu'officier au monde ce qui convenait ou non à la marche des navires par esprit de routine ou de contradiction, n'entendaient presque jamais à faire aucun

changement. Or. telle riait l'autorité ou l'espèce de respect et de déférence qu'imposait le mystérieux savoir de ces maîtres charpentiers, que ni capitaine, ni intendant n'osait souffler, oraignant de perdre d'aussi habiles faiseurs.

Reoau, en proposant a Colbert de fonder une école publique de construction navale et un corps d'ingénieurs, porta dune un coup mortel à ce monopole exercé par quelques maîtres charpentiers, qui. dépourvus des connaissances que donne la complète et large étude des sciences abstraites, n avaient ni n'auraient jamais pu sortir d'un mode uniforme et routinier de construction ; tandis que Reoau, le premier peut-être, comprit le vaisseau de guerre comme devant être, pour ainsi dire, l'imposant résumé de toutes les connaissances physiques et mathématiques qu'il a été donné à l'homme d'acquérir.

Enfin, si l'on ne craignait de tomber dans un rapprochement de mauvais goût, on pourrait dire que Renau poussait aussi loin la science de la construction que la science de la destruclion, ainsi que le prouve son invention des galiotes h bombe*, dont on a parlé ; mais, si tous les mérites de ces derniers bâtiments étaient réellement incontestables, ils demeurèrent assez longtemps niés et regardés comme de pures imaginations.

A un des conseils de marine présidés par M. le comte de Vermandois, c'était vers la fin de 168$, lorsque du Quesne fui revenu de son expédition de Scio, la discussion tourna sur Alger et la guerre que le roi se proposait de faire à ces ilarbaresques. On avait énuméré les moyens d'attaque déjà connus ; l'on venait d'examiner longtemps le projet des vaisseaux maçonnés, anciennement destinés, 6elon les vues de du Quesne, à rendre impraticable l'entrée du port, et l'on avait surtout reconnu qu il y aurait plus que de la témérité à essayer une descente par terre : de nombreux et funestes antécédents démontrant jusqu'à I évidence le mauvais et dangereux succès des débarquements tentés sur cette côte et contre ces nuées d'Arabes et de Maures, qui, en un instant, s'abattaient sur le rivage, il avait donc été unanimement résolu de ne rien entreprendre par terre, et l'on allait sans doute s'arrêter à un blocus étroit ou aux vaisseaux maçonnés de du Quesne, lorsque Reuau, sortant de sa rêverie, demanda pourquoi on ne bombarderait pai Alger?

A cette question incongrue, il lui fut répliqué avec l'indulgence due â son extrême jeunesse, qu'il lui était sans doute bien pardonnable de demeurer absorbé dans ses calculs mathématiques, mais qu'il devait se rappeler qu'on était convenu de rejeter toute entreprise par terre. A cela Renau répondit à son tour qu'il savait parfaitement bien qu'on avait résolu de ne faire aucune attaque par terre, mais qu il proposait de bomimrder Alger par mer.

Bombarder Alger par mer 1 celle proposition avait quelque chose de si grotesque et de si insolite, que ce fut à peine si la présence de M. le duc de Vermandois put contenir l'hilarité qu'elle provoqua dans des bornes décentes. Bombarder Alger par mert Le vieux du Quesne et Colbert. assez peu rieurs de leur nature, s'en donnaient à cœur joie. Enfin, quand le conseil se fut un peu rassis, et que sa gaieté moqueuse ne se trahit plus que par quelques derniers éclats ça et là comprimés, Colbert fronça ses épais sourcils, et, bien qu'il aimât beaucoup le fils adoptif de son cousin de Terron, il lui demanda sévèrement comment la présence de S. A. monseigneur le comte de Vermandois ne l'avait pas retenu de dire de pareilles sottises?

Renau, un instant surpris de ces rires, se calma bientôt, et répondit à Colbert :

— Hélas I monseigneur, j'ai tort, en effet, de n'avoir pas tenté de vous démontrer avant ce que j entendais par cette proposition.

— Expliquez-vous donc alors, dit Colbert.

A ces mots le conseil prêta l'oreille avec un sentiment de vive curiosité.

Alors Renau, avec une grande simplicité, déroula son plan de construction. A mesure qu'il avançait dans cet exposé, Vatlenlion s'éveillait ; on le suivait avec un intérêt toujours croissant, en regrettant, par exemple, que de si belles utopies ne pussent se réaliser jamais ; car il était impossible de nier qu'il n'y eril un immense avantage à pouvoir bombarder une ville par mer,

puisque de la sorte, en évitant les fatigues, les travaux et les dangers inhérents a la construction d'une batterie de mortiers sur un terrain solide qu'il fallait d'abord enlever, assurer et défendre, on obtenait néanmoins tous les bons et utiles résultats qu'elle offrait d'ailleurs par terre; aussi le conseil admira forlce projet de Renau, mais rangea celle invention au nombre de ces rêves spéculatifs, tels que le mouvement perpétuel ou la quadrature du cercle.

Renau voulut insister, on le railla; on lui accorda bien que sa théorie de galiotes â bombes était un noble désir de jeune homme, une illusion toute permises ses vingt-huit ans; mais, quant à la vouloir présenter sous le jour d'une réalité, c'était, lui dil-on, plus que se moquer de la gravité des membres du conseil.

Beuau, calme et stoïque au milieu du débordement général que causent ses < malencontreuses visées, ses chimériques et ridicules espérances , » ne dit qu'un mot, fort significatif, et rapporté dans la correspondance de Colbert : — « Ils ont raison • de ne pas me croire, puisqu'ils n'ont pas encore vu l'épreuve ; ■ mais ils me croiront plus tard. » Car, lui, Renau, croyait à ses galiotes, et si fermement, que par son assurance il décida Seignelay, d'ailleurs fort avide et curieux de nouveautés, à demander a son père l'autorisation de faire construire un de ces bâtiments au Havre. Colbert. gagné par Seignelay, consentit, et Renau se rendit au Havre pour faire exécuter sous ses yeux sa galiote d'après ses plans. Quand ce bâtiment fut terminé, il fil faire l'essai de mortiers ; cet essai répondit en tout point à sa propre attente. Qu'on juge de l'étonnement et de l'admiratioq générale ! Quant â Renau, ne trouvant la rien que de fort simple, que de fort conséquent avec ses idées, il dit naïvement : — « J'en étais bien sùr 1 »

Seignelay vint au Havre s'assurer par lui-même de ce véritable miracle d'artillerie ; el sur sa recommandation, appuyée de celle de plusieurs officiers de mérite et aussi de du Quesne, Colbert ordonna immédiatement à Renau de faire construire deux autres galiotes pareilles au Havre et deux â Dunkerque.

Alors, pour prouver ce qu'il entendait par l'uniformité des constructions, Renau envoya du Havre des plans et des notes, qui surfirent à des ouvriers même assez peu exercés pour construire les deux autres galiotes à Dunkerque d'après ces excellents devis, détailles et annotés avec une extrême clarté.

Mais toule invention d'une grande et rare utilité devant toujours être combattue , décriée , insultée avec l'opiniâtre et aveugle acharnement de l'envie, lorsque les galiotes furent construites, et qu'on ne put nier davantage la possibilité de la projection de leurs bombes et l'installation de leurs mortiers sur un plateau construit d'une façon à la fois solide et élastique, à celte lin qu'il pot supporter la masse énorme de celle machine el qu'il offrit moins de resislance à sa commolion, de lous côtés les j.iloux s'écrièrent que des bâtiments construits et chargés de la sorte ne pourraient jamais tenir la mer. Renau leva les épaules, sourit de dédain, el proposa sur l'heure â Colbert d'aller â Dunkerque chercher ses deux galiotes, et de les amener par mer jusqu'au Havre pour opérer leur jonction avec les trois autres y construites; Colbert consentit, et Renau partit.

C'était pendant le mois de décembre 1681 . Renau, arrivé par terre â Dunkerque, en sortit par mer avec un temps assez maniable, mais fut assailli, â peu près à la hauteur de Calais, par une si épouvantable tempête, qu'un des bastions de Dunkerque fui démoli, que les digues de Hollande crevèrent, et que plus de quatre-vingts bâtiments périrent corps et biens par la violence de ce terrible ouragan, qui dura Irois jours.

Les deux galiotes construites â Dunkerque s'appelaient la Cruelle et In firùlante. M. des Herbiers, cipilaine de brûlot, commandait la firùlante, el M. de Combes, dont on a déjà plusieurs fois parlé, montait la Cruelle, où Renau était embarqué.

Lorsque, le lendemain du départ de ces deux bâtiments, le ciel se voila peu à peu à l'horizon; que la brise tomba, et que les grandes lames de la Manche s'alïaissêrenl quelques heures dans ce calme effrayant qui précède la tempête, Renau, bon observateur, prévil l'ouragan, et répondit à M. de Combes.sou ami.

JRAN BART

qui lui proposait, lorsqu'il en était temps encore, de relâcher pour éviter un temps forcé : « Non, car je ne retrouverai peut- « être jamais une meilleure occasion de prouver que mes ga- « liotes peuvent tenir la mer. »

M. de Combes, comprenant parfaitement les raisons de Renau, ne songea donc plus qu'à se préparer a lutter avec les éléments

3ui allaient bientôt se déchaîner contre le navire de son ami. Il onna des signaux de conserve et de sauvetage a ta Brûlante, se tint prêt a tout et attendit..

C'était un beau spectacle que de voir, malgré tant de présages sinistres, malgré ce ciel qui se couvrait de plus en plus de nuages et de ténèbres, malgré cette mer sombre qui commençait de mugir sourdement dans ses abîmes, c'était un beau spectacle que de voir ces deux bâtiments silencieux coutinuer leur marche, tandis qu'au loin, prolitant des derniers moments de ce calme trompeur, tout ce qu'il y avait en mer de navires et de barques de pécheurs rentrait en grande hâte daus les ports voisins...

Soudain la tempête mugit et éclata. De Combes et Renau échangèrent un regard sublime, puis l'un s'élança sur son banc de quart pour prendre le commandement de la galiote. et l'autre se mil à contempler froidement cet effravable combat du vent et des flots en furie contre ce frêle navire qu'il venait de créer avec tant de soins et d'amour.

Celte tempête dura pendant deux jours et trois nuits... ou plutôt pendant une longue et terrible nuit de soixante heures 1 car on ne peut appeler jour ce court crépuscule, dont la lueur incertaine et blafarde vint par deux fois pâlir la cime noirâtre des vagues, ces montagnes mouvantes de la mer, du faite aux profondeurs desquelles le navire de Renau roulait pour remonter et puis rouler encore noyé dans l'écume.

Pendant ces longues heures d'angoisse et de mortelle inquiétude, â chaque fois que sa galiote recevait bravement le choc impétueux d une lame qui l'inondait, Renau, tout à cette exaltation fiévreuse qu'excitait en lui et le danger et la joie de voir son navire se montrer si bien le navire de ses vœux H de sou génie; Renau ne pouvait s'empêcher de s'écrier parfois avec orgueil, en redressant son front tout ruisselant d'écume : i Et h ils disaient que mes galiotes ne tiendraient pas la mer! » Noble orgueil! admirable orgueil! quand on se berce de son enivrement au milieu des mugissements de la tempête, et alors que depuis trois jours on dispute sa vie aux Ilots déchaînés!

Knfin, le 2 janvier 1682, par un singulier hasard, les deux galiotes, qui avaient été séparées pendant cet affreux ouragan, arrivaient ensemble au Havre, où elles furent reçues aux cris de toute la ville attirée sur le port par ce merveilleux événement.

Quant â Renau, sa modestie fut toujours la même, se contentant de répondre à ceux qui lui exprimaient leur admiration sur la solidité de ses galiotes: « Je savais bien qu'elles tiendraient « la mer. »

Ce dernier et favorable succès confirma toutes les espérances qu'on avait atteudues des galiotes à bombes, et Renau demanda fort instamment à Colbert de faire partie de l'expédition d'Alger, où ces nouveaux bâtiments devaient avoir un poste si important. Colbert lui accorda celte demande, et les cinq galiotes, parties du Havre dans le mois de janvier, arrivèrent sans accidents à Toulon, rt-ndez-vous gênerai de l'armée navale commandée par du Quesne.

M. le duc de Mortcmart, fils de M. de Vivonne qui lui avait cédé, avec l'autorisation du roi, son duché-pairie de Mortcmart et sa charge de général des galères, devait commander ce dernier corps lors de celte expédition. M. de Mortcmart, â peine âgé de vingt ans, avait épousé, le 13 février 1079, la troisième tille de Colbert, dotée de 450,000 livres. De son côte, Louis XIV, pour être agréable à madame de Montespau en avantageant son neveu, avait douné au gendre de Colbert un million du livres, qui. selon le contrat de mariage de M. le duc de Mortcmart, devait être employé en achat de terres.

M. le duc de Mortcmart était rempli de droiture et de courage, doué des meilleures et des plus solides qualités, joignant â cela

un esprit charmant, une grâce parfaite et des connaissances nautiques assez étendues, une grande réserve et une non moins gran le modestie; il pria du Quesne de lui donner ses ordres, lui assurant qu'il s'en rapporterait entièrement à lui du soin de diriger l'expédition d'Alger, et qu'il serait toujours fier et heureux de servir sous les ordres d'un aussi grand capitaine et praticien. Malheureusement, après quelques campagnes honorables. M. de Mortemart mourut très^jeune, ainsi qu'on le dira en son lieu, et fort regretté de ses beaux-frères, MM. de Chevreusc et de Reauvilliers. Quant â M. de Vivonne, on a pu voir par une note quel peu d'intérêt il devait prendre ù la mort de son fils, et avec quel imperturbable ègoîsme il le railla jusqu'à l'agonie.

Ru Quesne partit donc de Toulon le 12 juillet, â la tête de onze vaisseaux et cinq galiotes.

Le 18, après une assez favorable traversée, du Quesne mouilla â Yviça (1), où il trouva quinze galères commandées par M. le duc de Mortemart.

Parti d'Yviça avec une bonne brise, il mouilla le 23 devant Alger à la tête des forces navales qu'on vient d'énumérer.

Alger, d'après une relation manuscrite de l'époque, s'avançait dans la mer, vers le nord, sur uu coteau en forme d'amphithéâtre, toutes ses maisons ayant vue sur la mer. Près l'une des portes, au plus haut de la ville, il y avait un château moins fort qu'il ne le paraissait par sa position élevée. Le châleau, l'ancien l*tnon det Espagnols, bâti sur un roc qui s'avançait beaucoup dans la mer. couvrait principalement le port, et était armé de cinquante pièces de canon en batterie. Au bout de cette lie, du côté du nord, était la tour du Fanal avec vingt-sept pièces de canon étagées en trois batteries. Celte Ile était jointe â la ville par un môle qui couvrait le port du côté du nord; et, du côté du sud. une chaîne fermait son entrée. La ville avait environ mille pas; du côté du septentrion, il y avait un fortin, appelé le fort des Anglais, garni de douze pièces de canon. Plus près de la ville, était le fort de Rabalouet, avec quinze pièces de canon : au midi de la même ville, et près de la mer, était le fort de Babasan, armé de douze pièces de canon. H y nvait encore sur le sommet de la montagne un fort nommé le fort de l" Empereur, ainsi nommé parce que Charles Quint y campa en 1541, lors de cette fatale expédition qu'on a dite.

La force des fortifications d'Alger se montait donc â près de cent soixante pièces de canon en batterie, dont quatre-vingts étaient de vingt-quatre et de soixante ; les milices d'Alger campaient dans la ville, et tous leurs navires de guerre, étant rentrés dans le port â l'approche de la floite française, y avaient été désarmés et la chaine du port tendue.

On sait que cette rade est mauvaise et remplie de roches â fleur d'eau ; les courants y portent généralement â terre, et les vents d'est, du sud-est, de nord el de nord-ouest, qui y régnent ordinairement, mettent souvent les vaisseaux eu danger d'aller â la côte par ces temps forcés.

Du Quesne, comptant sur le calme qui règne ordinairement â cette époque de l'année, donna d'abord l'ordre de bataille. Les galères devaient remorquer les vaisseaux et les galiotes â demi-portée de canon du côte du nord de la ville ; la plupart devaient se ranger sur une ligne au nord-est, et le reste le long de la terre, pour battre le fort de Babalouel et celui des Anglais pendant que les premiers battraient en ruine la ville d'Alger.

Le 13.iont, la flotte s'avança en ordre de bataille; mais, après quelques bordées, il s'éleva un coup de vent d'ouest-sud-ouest si violent, que c'est à peine si les vaisseaux purent gagner le large, et, le 15 d août, comme les galères manquaient d'eau, du Quesne jugea bien de Us renvoyer en France, et resta seul devant Alger avec les vaisseaux et les galiotes.

Le 20 août, le temps s'ètant remis au beau, du Quesne tint un conseil de guerre, dans lequel il fut résolu d'user d'un stratagème qui réussit à ravir. Tous les vaisseaux curent ordre d'appareiller cl de suivre du Quesne. On passa de la sorte en ordre de bataille sous les forts d'Alger, pour savoir la portée de leurs canons : la ville en tira plus de cent coups sans faire au-

(1) rriçd ou hict, IU- de 1j Méditerranée; ce*t ïancien Bbmj,

eun effet, bien qu'il fit un grand calme et que les vaisseaux ne marchassent pas ; il n'y eut que deux navires d'atteiuls , t.issuré, qui reçut un boulet daus ses œuvres vives , et le Saint- Esprit, monté par du Quesne, qui eut la hampe de sa grande hune coupée. Du Quesne fil alors mouiller intrépidement en croissant autour du môle, sous la volée de son canon ; après quoi il fut ordonné que, la nuit suivante, on porterait cinq ancres pour touer les cinq galiotes qui devaient jeter des bombes. On alla mouiller a portée de pistolet des murailles de la place, et les galiotes se louèrent jusqu'à ce qu'elles furent à pic de leurs ancres ; puis on en essaya le feu et la portée. Mais Renau, qui, dans un canot, surveillait toul avec Tourville, s'aperçut que la portée était trop longue ; et, les deux jours suivants, le chevalier de Léry et de belle Ile s'étant chargés de Taire porter les ancres à touer les galiotes plus près de la ville, M. de Léry lit mouiller les ancres des trois premières a l'est du port, cl H, de Belle-Ile celles des deux autres au nord-est, et cela sous le feu le plus vif de la mousqueterie des Algériens.

Le 30, sur le soir, le temps s'étant remis au beau, les galiotes allèrent à leur poste, en se touant sur les ancres mouillées sous les murailles du port. *

Ce fut un beau moment pour Renau, qui allait enfin voir et jouir du succès de son invention. Le marquis de Bellefonds, le duc de Villars et beaucoup d'autres volontaires de qualité s'embarquèrent sur la galiote qu'il montait, et du Quesne y joignit deux chaloupes armées pour la soutenir.

On engagea le feu. Renau, monté sur la Fulminante, jouissait de I effet que les projectiles allaient produire, lorsqu'une • carcasse (I) dont on allait charger le mortier prit feu, et, au heu de décrire sa parabole, retomba aussitôt daus I intérieur de la galiote, et mit le feu aux voiles et A quelques mèches soufrées. L'équipage de cette galiote, terrifié, et croyant déjà voir en feu les deux cents bombes qu'elle avait à bord, malgré les ordres du capitaiue et de Renau, se sauve a la nage ; et les autres galiotes, interrompant un moment leur feu, se bâtent de prendre le large pour n'être pas abîmées par l'tx-

Slosion de cette horrible machine, qui devint bientôt, par ses animes ardentes, le point de mire de l'artillerie algérienne. Un des plus braves officiers de l'année, le major de Ramondi, qui commaodait une des chaloupes préposées au soutien des galiotes, voyant la Fulminante en feu et tout son équipage déborder, eut la généreuse idée de s'y rendre, en blâmant la faiblesse des fuyards, dans l'espoir de sauver peut-être celte galiote. Mais s approcher d'un pareil bâtiment, qui pouvait Faire une explosion mille fois plus dangereuse que celle d un brûlot, paraissait au moins imprudent a l'équipage de la chaloupe de l'intrépide major; pourtant celui-ci, moitié menaçant, moitié priant, promettant, finit par décider son équipage a nager droit sur la galiote. Presque tout le feu des Algériens était alors dirigé sur ce point enflammé ; et, avant d'accoster la Fulminante, le major perdit huit hommes des vingt-neuf qui armaient sa chaloupe ; eufin, il accoste .. cl que voit-il? Renau et de Combes s'occupant, avec un sang-froid merveilleux, â couvrir de cuir vert les bombes qui auraient pu s'enflammer, et courant au plut pressé, dit Renau, qui était de mettre les bombes à Cabri, le feu s'éteindrait bien ensuite.

Les bombes recouvertes, le feu fut bien vile éteint, grâce j l'aide que donna l'équipage de la chaloupe du major, et la Fulminaute fui encore la première a engager le fru, qui dura jusqu'au point du jour.

Plusieurs esclaves s'étanl sauvés d'Alger a la nage pendant le tumulte, rapportèrent que le désordre et l'épouvjule régnaient

(1) Carcans, espèce de cartouche destiné.- aux mortiers : ta ligure cil relie . d'un sphéroïde allongé par une de se» extrémités et aplati par l'antre; clic est cornpotéc de dem arcs de cercle nu plutôt d'ovale» de fer <|ui se coupent i angles droits, et <|ui se terminent à la partie aplatie de la carcasse qui est an* espèce de pelite é.iiclle de 1er qoe l'on nomme entol, tout l'intérieur de la CtlYMM se remplit de grenades et de petits cin.n» de fusil . cli irséi de billes de plomb, comme aussi de poix noire et de poudie grence, après quoi on recouvic le tout d'éloupe goudronnée et d une toile lortc qui lui sert d'enveloppe, ou lait un trou i celte loile pour lucllro une fusées li cims.c, comme celle que Ion met .un bombes, et 00 la lire avec le morli.r de U même nuntcrv que la bombe.

par toute la ville; que les bombes avaient tué quantité de gens, renversé plusieurs maisons, et écrasé plus de deux cents personnes sous les débris de la grande mosquée, qui était toul à fait ruinée ; que la plupart des Algériens se sauvaient dans les montagnes; qu'il s'était formé dans la ville plusieurs partis; mais que le plus nombreux voulait la paix ; qu'on avait enfin voulu forcer baba-Hassan, chef de la milice d'Alger, d'envoyer un parlementaire au général français; mais que Baba-Hassan était parvenu à apaiser celle sédition en promettant au peuple de faire enlever les galiotes françaises, cl qu'à cet effet on avail armé une galère, irois brigantins. quelques barques longues, et plusieurs chaloupes qui devaient sortir la nuil prochaine.

Toute la journée du i" au 2 septembre fui employée aux préparatifs qu on fil a bord des vaisseaux français pour repousser la sortie que voulaient faire les Algériens.

En effet, dans la nuit du 5 au i. les galiotes se halèrent, comme elles avaient fait la nuit précédente, et, comme elles commençaient leur salve, les bombardiers entendirent crier dans la direction du port : « Galère ! galère ! » C'était en effet la galère et les briganlins barbaresques sortis d'Alger pour remplir la promesse de Baba-Hassan, qui avait jure sur le Coran de livrer les galiotes françaises.

La galère algérienne s'avança et fit une décharge d'artillerie et de mousqueterie sur la galiote fa Cruelle, où se trouvaient Tourville, Renau et Landouillet; Ut Cruelle soutint si bravement le feu de l'algérienne, que celle dernière fut obligée de l'éviter et lomba sur In Menaçante, qui le reçut si rudement, qu'elle fut forcée de virer de bord et de s'en retourner à Alger eu voguant tout. Alors les galiotes continuèrent toute celte nuit de jeter des bombes dans Alger, et elles y firent un tel désordre, que, le \ septembre au matin, le R P. Levacher. consul de France à Alger, vint en parlementaire demander la paix à du Quesne. ei le prier, de la part du divan assemblé, de ne plus jeter des bombes. Du Quesne répondit « qu'il n'était pas venu là pour parler de paix, mais pour châtier les corsaires, et que, s'ils avaient quelques propositions à faire, ils devaient venir eux-mêmes, et que, jusque-là. il continuerait son feu » En effet, le P. Levacher parti, la nuit vint, et les bombes recommencèrent de pleuvoir dans Alger. Le lendemain, nouveau retour du P. Levacher, et nouvelle réponse de du Quesne, qui déclara avoir encore quatre mille bombes à jeter avant son départ : que, pourtant, si le divan voulait rendre quatre cents esclaves qu on demandait, on pourrait parler de paix. Le P. Levacher reporta ces paroles à Baba-Hassan, qui allait peut-être se rendre à ces conditions, lorsqu'une sédition s'éleva dans la ville et le força de continuer les hostilités contre les Français.

La nuit du 7 au 8, les galiotes commençaient à s'approcher de nouveau, lorsque le vent fraîchit tout à coup du nord-ouest, et du Quesne, redoutant les tempêtes de l'équinoxe, partit le 12 cl arriva avec les galiotes et les bâtiments de charge de l'ile de Formentera, laissant devant Alger le chevalier de Léry, avec MM. <le Saint-Aubin, de Belle-Ile et de Belle-Fontaine, pour croiser devant le port el le bloquer étroitement, jusqu'à ce que la saison permit de veuir continuer ce bombardement, qui ne fut, pour ainsi dire, que l'essai de celui de i 685.

En arrivant en France, du Quesne alla à la cour, et fut assez froidement reçu par Louis XIV; néanmoins il donna les deux mémoires suivants sur la conduite à tenir pour les affaires d'Alger, on y trouvera sévèrement énoncés plusieurs griefs louchant le grand nombre de volontaires de qualité et de gardes marines qui encombraient les bâtiments.

MÉMOIRE DU SIEER DU QUESRÏ, CONTENANT OTIB PROPOSITION FOUR TERMINER LA GUERRE DALGER, SELON LES CAS QUI ï SONT MEN- TIONNÉS , ET OCI PEUVENT ARRIVER PENDANT LA CAMPAGNE DE l'année PROCHAINE 1683.

« Si les corsaires d'Alger qui sont présentement en mer prennent le parti de ne pas rentrer dans leurs port que leur paix ne soit faite avec la France, pour éviter le risque d être brûlés par les bombes ardentes ou enfoncés parles bombes ordinaires, dont

JEAN BAHT

i's ont expérimenté les effets dans leur tille, et se retirent dans les port- du Levant dépendant du Grand Seigneur, pour rechercher *a protection en lui proposant les avantages qu'il pourra tirer du service qu'ils lui rendront avec leurs vaisseaux.

• (lomme aussi, dans la conjoncture présente, qu'il se rencontre plusieurs vaisseaux marchands français dans les Rebelles du Levant, supposez qu'il y en eût de renfermés dans leurs ports, l'on peut croire qu ils tenteront auprès du Grand Seigneur de les faire arrêter, pour l'engager ensuite a faire leur paix avec la France, ce qu il est important d'éviter, à cause qu'ils tireraient celte négociation en d excessives longueurs, y trouvant leur avantage.

« Enfin, s'il arrive que les puissances d'Alger, n'ayant pas leurs vaisseaux dans leur port, prennent la résolution d'essuyer l'attaque des galintes cl de voir ruiner leur ville par les bombes, sur quoi ih témoignent de l'indifférence, suivant le rapport d'un esclive chrétien, en te vantant qu'ils sont assez riches pour la rebâtir plus belle qu'elle n'est.

« Pour les prévenir là-dessus, je ne vois point d'expédient que de tenter, dans la saison favorable, de boucher l'entrée de leur port avec les vaisseaux dont le lest, qui sera de plus grov ses pierres qu'à l'ordinaire, sera cimenté ; il faudra que ces vaisseaux soient conduits à la voile, par un vent fort et favorable, contre l'estaeatlc qui est » l'entrée du port ; et pour les faire ser- •vir a plus d'un usage, il faudra disposer l'entre-deux des ponts comme celui des brûlots, et y joindre encore d'autres machines que la poudre fera sauter et crever ensuite dans le lieu où elles tomberont, ce qui produira sans doute un très-grande désordre, soit dans la ville, ou dans le port, ou dans les batteries du môle, où sont leurs plus gros canons.

« Et, pour l'exécution de celte entreprise, qui sera tenue secrète, l'on choisira cinq vaisseaux du port de Toulon, entièrement hors de service pour la guerre, et l'on prendra le prétexte, en cimentant le lest, que c'est pour les couler bas et faire la ,elée des ècueils du Port- Vendre ; et quoique ces vaisseaux ne soient pas suffisants pour boucher loulel entrée du port d'Alger, quand même ils y seraient disposés à souhait, cependant l'on ne doute pas que les Algériens ne voient l'entreprise possible quand on voudra les pousser à bout.

< Il est impoilant de remarquer que, tant qu'on laissera aux corsaires d'Alger la liberté de sortir pendant l'automne et l'hiver, ils incommoderont fort le commerce, parce que ce sont les six mois de l'année auxquels il est plus fréquent, et qu'alors il n'y a point de galères en mer, et qu'il n'y a eu jusqu a présent que très-peu de vaisseaux en état de les joindre. L'est pourquoi il est nécessaire que Sa Mnjesté ordonne que l'on bâtisse trois vaisseaux à Toulon, le premier de cent quarante-deux pieds de long, semblable au Snini-Eirprif ; un autre de cent trente-deux, et le troisième de cent vingt-deux; et que ce premier soit achevé avant le mois de septembre prochain, afin de pouvoir aller en mer l imer, si le service du roi le demande.

« J'ai cru devoir faire â S i Majesté la proposition de ce qui e»l conlenu dans ce mémoire, afin que cette campagne ne finisse point sans succès, quand même les Algériens prendraient toutes les mesures dont il a été fait mention ci-dessus.

« DO QOEftRE. *

ItËNOine CONCERNANT L ARMEMENT NAVAL QUI SERA DESTINE POOtl PAIRR II. M-. FORTE r.UEHHE AUX CORSAIRBS ET A LA V1LI.F. d'aLm , JCSUDA CE QU'ILS SOIENT CONTRAINTS A 1» MANDES LA PAIX ET A RÉPARER l'iNSVI.TK QUILS ONT PAITR AUX SCJF.TS DU ROI.

« Il est nécessaire d'armer quinze bons vaisseaux de guerre choisis en Levant et en Ponant, les moindres de quarante canons el de trois cents hommes d'équipage, deux fregaies légères, deux brûlots et trois barques île guerre. Oe ces frégates légères, il y en a une a Toulon, el l aulre pourrait être celle qu'a faile M. Biaise, le charpentier napolitain, a Brest, laquelle il sera bon d'éprouver.

« Tous ces quinze vaisseaux et autres bâtiments doivent être absolument et uniquement destinés pour cette guerre, elne doivent être divertis â aucun autre service, quel qu'il puisse être; autrement il serait absolument impossible de terminer cette entreprise avec succès, pour la raison que, pour réussir, il faut que tous ces vaisseaux soient portés et distribués selon les occurrences, lesquelles ne se peuvent bien prévoir que dans le temps que l'ou est sur les lieux ; car il est quelquefois de conséquence de oe pas perdre certaines occasions, qui le plus souvent ne sauraient plus se recouvrer, et nous en avons eu un exemple cette derniète campagne, où, si les quinze vaisseaux et autres bè^ tiineiits qui avaient été premièrement destinés par les ordres du roi a se joindre devant Alger s'y fussent en «ffet trouvés vers la fin du mois de novembre, on les aurait postés en sorte que les vaisseaux corsaires qui étaient dans ce port n'auraient pas entre-

f iris de sortir ainsi qu'ils ont fait, ne voyants leur rade ni sur a croisière de leurs plus proches caps que quatre vaisseaux; le cinquième était allé faire du bois el de l'eau aux Iles de Formenlera.

, « Il est de la dernière nécessité d'avoir un port qui soit près de la côte d'Alger, comme celui de Yvice et de Minorque; ce premier élanl le plus près d'Alger, on s'en doit sertir préférablemcnt. et de l'autre dans le besoin, lorsque l'on aura nécessité d'avoir des rafraîchissements.

i II faut prendre ses mesures en sorte que lé» vaisseaux' de guerre qui partiront de Toulon avec le commandant n'embarquent que pour quatre mois de vivres, et qu'il y ait I sa suite trois flûtes, dont la plus grande chargera les victuailles des vaisseaux qui auront passé l'hiver à la mer.

« Une autre portera tout ce qui est nécessaire pour la carène; et ce sera celle qui a déjà été disposée pour cela par le capitaine Baissier, premier mallre d'équipage, qui la doit commander; celle-ci demeurera avec la première dans le port de Yvice, où sera le rendez-vous général de tous les vaisseaux el autres bâtiments venant de Toulon, et de ceux de la mer qui auront besoin de vivres et de faire aiguade ou d'autres nécessites.

« La troisième sera celle que l'on appelle la bien chargée ; elle servira a la suite de l'escadre où sera le commandant pour porter partie de son rechange, el même celui que l'on porte ordinairement à la suite d'une (lotie pour faire une expédition â une côte ennemie; il faudra aussi qu'elle porte une grande partie des cordages et ancres pour touer les galiotes, afin de n'en point embarrasser les vaisseaux de guerre, étant une chose essentielle qu'ils soient fort dégagés de tout ce qui n'est pas absolument nécessaire.

« C'est pourquoi je crois qu'il est a propos pour le bien du service que, pendant la guerre contre les corsaires, l'on n'embarque aucun garde de la marine ni volontaire, attendu qu'il leur faut a lous des lits, des tables el des sièges, ce qui occupe beaucoup de place el cause de l'embarras ; et de plus ils font une grande dissipation d'eau et de rafraîchissements, parce qu'ils sont souvent malades de la mer. Pans une autre guerre où les ennemis nous attendent ou viennent A nous, et où il n'est pas besoin de courir après, on peut alors sans conséquence les embarquer.

- L'on est convenu à Toulon de ce qu'il y aurait a faire aux galiotes pour disposer les mortiers sur leur plate-forme pour tirer droit en avant ; cela s'ajustera facilement, selon que le commissaire bombardier le demande. Il a été résolu aussi d'y faire un pont léger qui se démontera dans l'occasion, et qui ne servira seulement que pour la navigation, afin de les garantir de la mer, et prévenir I inconvénient qui pensa arriver l'année passée ès-mer de la Manche ; ou leur doit mettre aussi un mât devant et une voile latine, qui se démonteront de même.

i A l'égard des deux galiotes que l'on doit construire, on prendra garde de ne point tomber dans le défaut qui s'est trouvé aux antres; il sera nécessaire qu'elles soient bien fournies de râbles et d'ancres, savoir : chacune de six câbles, de quatre grosses ancres et d'une à touer.

< El comme il y augmentation de galiotes, il faut aussi augmenter le nombre des bombes, et ne point tant compter sur celles que l'on a rapportées de devant Alger, parce qu'il s'en

est trouvé beaucoup de défectueuses. Ce serait un grand défaut s'il arrivait que l'on en manquât après tant de précautions et de dépenses.

< Il faudra aussi donner ordre pour soixante-quinze milliers de poudre neuve a mousquet, de la plus line, afin que les bombes ne manquent point leurs coups, comme il est arrivé a plusieurs qui n'ont pas crevé.

« Il faudra faire exprés buit bonues chaloupes, et les garnir de mâts, voiles et rames, pour servir â louer les galiotes, et pour tout autre service aux jours d'occasion.

« Les officiers de ces galiotes se plaignent que leur» équi pages étaient trop faibles ; ils demandent au moins trente bons matelots sans y comprendre les officiera, et point de soldats sur leur état : les vaisseaux de guerre leur en fourniront dans le besoin ; il sera nécessaire aussi que l'on ne leur embarque â Toulon que pour quatre mois de vivres, et que le surplus soit sur les flûtes qui Tiendront ensuite an rendez-vous.

« Je crois qu'il suffira pour celte expédition d'avoir dix galères destinées pour la rade d'Alger, pourvu qu'elles soient bien choisies et bien armées de cbiourme. et équipées de fer et de gumns. Il faudra qu'elles aient aussi une tlùte ou autre bâtiment pour embarquer leurs mâts, antennes et autres rechanges, et une autre pour faire leur aiguade, afin que la ehiourme ne pâlisse pas, et, par-dessus tout cela, choisir le commandant elles capitaines qui aiment la ner, afin que l'union et la bonne intelligence entre les vaisseaux et galères produisent un succès avantageux et agréable au roi.

« La partance desdites galères doit être au 10 avril, pour être au rendez-vous sur la fin du mois, ou il faut que«les vaisseaux de guerre et les autres bâtiments se rencontrent aussi, afin que, suivant les avis que l'on recevra des vaisseaux du roi qui auront croise pendant l niver, on puisse prendre un parti convenable; et que, si oo apprend que tous les vaisseaux ne soient pas rentrés dans leur port, on lâche de les rencontrer â la mer, en se servant de l'avantage que les vaisseaux du roi nouvellement espalmés auront sur les leurs, qui auront été â la mer pendant deux ou trois mois.

• Il est important qu 'aussitôt et toutes les fois que les vaisseaux reviennent de la mer, on travaille â leur radoub de charpente, et qu'on leur donne une carène sans suif, jusqu'à ce qu'on les veuille mettre en mer ; et, quand l'équipage est tout assemblé et les vivres prêts â embarquer, alors on leur donne la dernière carène avec le suif, et puis l'on part avec la dernière diligence, et ainsi l'on profile du temps auquel les vaisseaux sont en étal de bien marcher : c'est ce qu'il faudra pratiquer en cette occasion, où il est surtout nécessaire de bien aller a la voile, et même cela contribuera â faire partir les vaisseaux dans le temps précisément ordonné par la cour, ce qui n'arrive pas ordinairement, parce que l'on commence trop tard les radouds de char-

Knte, et que l'on n'y travaille que lorsque les vaisseaux sont ilinés pour aller â la mer.

* Il est aussi d'une nécessité absolue, que le vaisseau k Trident, qui doit servir d'hôpital, soit uniquement destiné A ce service particulier, et qu'il soit en état de partir avec le commandant : l'exemple du grand nombre de malades qu'il y a eu les deux dernières campagnes le fait assez connaître; et il faut de plus, outre les officiers de médecine, chirurgiens, apothicaires et autres gens destinés â ce service, qu'il y soit embarqué deux cents matelas, des draps el des couvertures â proportion pour les malades, et que ce ne soit pas de ceux que Von a rapportés de Sicile. Il faut aussi qu'il soit pourvu en partant de loulon de bœufs, vaches, moulons et poules, et que le munitionnaire emporte avec loi des fonds suffisants pour renouveler ces rafraîchissements quand il en sera besoin : c'est ainsi que cela s'est pratiqué autrefois, comme il est aisé de le voir par les anciens états. Et, en effet, il est de la dernière importance pour le service du roi que cela soit ainsi, afin de conserver en bonne santé les équipages des vaisseaux de Sa Majesté, parce que de celle manière, aussitôt que quelque soldai ou matelot tombe malade, on le sépare de ceux qui se portent bien el ainsi le mal lie se communique pas, comme il a coutume de fjire quand ils --oui tous ensemble.

f Le mal de terre ou scorbut étant des plus ordinaires sur la mer, et l'air de la terre v étant un souverain remède, il faudra disposer un lieu sous des lentes, â l'endroit où les vaisseaux donneront carène, pour y laisser un nombre de matelas et quelques gens de l'hôpital pour avoir soin des malades invétérés que 1 on y mettra, qui sans doute guériront plus tôt, et les vaisseaux qui viendront caréner prendront soin de rembarquer les convalescents, et de les rendre ensuite chacun a leur bord.

« 11 faudra qu'il y ait un commissaire intelligent qui sache le détail des carènes, et qui prenne un soin exact de la distribulion des rafraîchissements ; mais principalement pour mettre le bon ordre el empêcher les contestations qui arriveront entre les écrivains du roi et les commis du munitionnaire sur la qualité des vivres qui viendront de Toulon sur les ilotes; car il est sous-entendu que les vaisseaux de guerre, sans une nécessité imprévue, n'iront point â Toulon chercher leurs vivres pour éviter la perte du temps; et ainsi il faudra qu'aussitôt que les premières flûtes auront déchargé leurs vivres, elles soient renvoyées â Toulon sous l'escorte de celui des navires qui se trouvera avoir le plus besoin de carène, afin que dans le temps qu'il la donyiera on charge les (Iules de vivres pour la subsistance de l'armée, ainsi que le roi l'aura ordooné. et qu'elles soient ensuite escortées par le même vaisseau, qui les conduira au rendez-vous destiné, que l'on juge devoir être l'Ile de Yvice, qui sera l'endroit où l'on tiendra toujours correspondance avec l'armée, et où les ordres de la cour seront adressés, pour de la passer en sûreté â l'armée.

« Il est donc très-nécessaire que l'intendant de marine de Provence ail des ordres précis pour tenir prèle la quantité de vivres que l'on doit porter au rendez-vous, où les vaisseaux n'en prendront que pour trois mois, après avoir donné carène, â la fin desquels ils retourneront encore, afio de pourvoir aux mêmes nécessités, suivant que les ront.

. De

« Au mois de

Les plans de campagne pour l'année 168S ayant été basés suivant les rapports et projets de du Quesne, il partit de Toulon le 6 mai, â la tête de six vaisseaux de guerre, et donna pour rendez-vous aux galiotes, galères et vaisseaux de charge, les Iles Formentera, près Yviçv Voici une lettre de Renan , qui est comme le journal d'une partie de cette seconde expédition sur Alger.

COPIE DR LA RtXATIOï» 00 BOVBAtlDEMEltT d' ALGER, ESV0TÉH AU MARQUIS IW SCIGSEXAV PAR RE1U0 d'ÉLIÇAGARAV.

« L'armée arriva le 4 juin aux Iles Formentera; le Laurier, t Etoile et les galiotes y arrivèrent le 9, et, après y avoir attendu les galères jusqu'au 15, pendant quoi ou travailla â charger deux mille bombes, M. du Quesne appareilla et fit route le lenderaaiu pour venir ici. On y arriva le 18, et on y trouva MM. d'Amfreville, de Septesmes, de Villelte, de Mené et de Saint-Mars: M. d'Amfreville avait une prise anglaise chargée de citrons, qu'il reprit sur un Turc qui se disait de Télouan ; mais l'on a vérifié qu'il était forban, ayant aussi commission d'Alger : il y avait vingt-cinq Algériens dedans et quelques Saletins.

n M. du Quesne résolut de se servir des galiotes sans attendre les galères; et, comme cela paraissait délicat â cause que les ennemis avaient deux galères prêtes et deux autres que l'on disait aussi être bientôt en étal de sortir, il ordonna que l'on viendrait d'abord mouiller un peu en dftfâ de la grande portée de canon de la ville, et que l'on ferait porter un peu plus près de la ville sept vaisseaux â éj;ale dist.iuce des batteries des ennemis, el de porter sept ancres it louer vis-à-vis d'eux, environ â six cents toises du môle, aussi â égale distance des batteries, dont les haussières seraient frappées sur ces vaisseaux, et que, outre ceux-là, l'on porterait encore plus près de la ville deux vaisseaux aux deux ailes qui miraient chacun une ;mcrc a tuucf

aussi plus près de la ville que les premières ancres a toucr et a leur cote, afin que, étant avancé dessus, il* pussent être sur les deux ailes des galiotes pour les pouvoir flanquer en cas de sortir des ennemis lorsqu elles seraient eu place pour jeter des bombes. 11 y aura ci-joint un bout de plan d'Alger, avec l'ordre de ce mouillage, pour lâcher d en donner une idée claire.

« Toutes ces ancres a touer sont plus près les unes des autres

Sue les vaisseaux sur lesquels elles tiennent, qui occupent plus 'espace pour pouvoir éviter à tous les changements de vent et de marées, afin que les galiotes qui se haleni dessus ne fassent point un si grand Iront pour pouvoir mieux être flanquées par les deux vaisseaux des ailes.

. Le 20 l'armée mou'lla, et le lendemain les neuf vaisseaux se postèrent dans l'ordre que je viens de dire ; ce jour-là et le 22 se passèrent à préparer les louées de galiotes et celles des deux vaisseaux des ailes.

« Le 23, à dix heures du matin, on fut porter les ancres à louer ; M. de Tourville porta celle du vaisseau du nord, et M. d'Amfreville celle du sud, qui devaient être les plus proches de la ville; M. de Lèry porta celle du milieu, se réglant sur les deux des ailes, ensuite celles des intervalles furent portées par les capitaines des vaisseaux sur lesquels les haussières devaient élre frappées , se réglant tous sur les trois qui avaient leurs chaloupes dessus. Tout cela se Gl avec beaucoup d'ordre et de justesse.

« Les ennemis ne tirèrent pas un seul coup, croyant que tous ces mouvements se faisaient pour savoir la portée de leurs canons. M. le duc de Morlemarl était dans le canot de M. de Tourville, accompagné de H. le marquis de la Porte.

i Le reste de ce jour fut employé à préparer toutes choses pour bombarder au premier beau temps, et le soir on donna ordre a M. le major de mener des chaloupes en garde pour empêcher les ennemis de draguer les ancres à touer ; mais ils ne sortirent point.

« Le 21 la mer fut grosse, et N. du Qucsne se contenta de donner 1rs mêmes ordres pour les chaloupes de garde, et, comme elles furent portées par les marées proches des murailles, les ennemis tirèrent quelques coups de mousquet sans blesser personne.

c Le 25 il y eut fort mauvais temps et l'on ne fit rien.

« Le 26 la mer fut fort grosse ; mais, comme le vent manqua entièrement le soir, et que l'on était daas l'impatience de commencer à faire quelque chose, M. du IJuesne vint faire marcher les galiotes et les deux vaisseaux des ailes dans l'ordre qu'il avait prescrit, après avoir fait donner aux galiotes dix gardes de la marine, dix grenadiers et dix soldats d'augmentation à chacune, et il ordonna au major de poster la moitié des chaloupes armées vers les vaisseaux du "nord et l'autre vers ceux du sud, après qu'il en aurait donné deux à chaque galiote pour s'en servir, et qu'il en aurait porté deux fort proche de la sortie du port, pour brûler des amorces de temps en temps en cas que les ennemis fissent quelque sortie, afin qu'à ce signal louicsles chaloupes des ailes marchassent vers les galiotes qui auraient pu élre attaquées.

« L'on ne commença à tirer qu'à une heure après minuit, tant à cause que l'on différa fort longtemps à se mettre en marche

Iiour donner le temps à la mer de se calmer, que parce que l'on ut quelque lemps à se poster à cause qu'il en faut toujours beaucoup, et l'on continua de tirer pendant une heure et demie ou deux; après quoi M. du Quesne liia deux coups de canon pour la retraite. Dans ce temps-là il vint un vent de terre fort frais qui nous aurait empêches de nous orienter. L'on lira environ quatre-vingt-dix bombes, toutes à douze et à quinze livres de poudre : il y ru rut huit ou dix de i rêvées en sortunt du monlier ou en l'air, les bonnes furent toutes tant sur le mole que dans le poil, et cinq ou six dans les premières maisons de la ville. Lis ennemis tirèrent environ trois cents coups de canon sans blesser personne, quoiqu il y eût quelques coups sur les galiotes.

* M. le duc de Morlemarl, accompagné de MM. de la Porte, de Blenac cl do M. le Motheux et de sou écuyer, étaient dans

le canot de M. de Tourville, qui était présent à tout avec M. de Léry, allant et venant dans tous les endroits, ei envoyant le major porter des ordres de tous cotés.

» M. de Léry avait dans le sien MM. de Gèvres, de Belle- Fontaine, d'Aligre. de Combes et de Combes l'ingénieur; beaucoup d'aulivs officiers et volontaires allaient dans les autres chaloupes.

« Le 27 au soir la mer s'abattit entièrement et il y eut tout à fait calme, et comme il faisait des éclairs de tous côtés et que le ciel était fort chargé avec assez d'apparence de mauvais temps, M. du Quesne fut quelque lemps irrésolu ; cependant, après avoir donné les mêmes ordres que le soir auparavant, il fit marcher tout dans le même ordre. On fut en place environ à onze heures, et on jeta des bombes jusqu'à environ une heure qu'il survint un si gros coup de vent de terre, que la mer devint furieuse. Les galiotes s'en retournèrent fort vile auprès des vaisseaux, et loules les ancres à touer chassèrent. On tira ce soir-là environ cent dix bombes, aussi à douze et à quinze livres de poudre; il y en eut environ quinze ou seize qui crevèrent en sortant du mortier ou en l'air. Les ennemis redoublèrent leur feu et tirèrent environ six cents coups de canon; il n'y eut que M. de Choiseul, enseigne sur le Prudent, qui fut tué avec deux autres hommes de sa chaloupe, qui furent tués du même coup que lui.

i M. le duc de Morlemarl, accompagné des mêmes gens, M. de Tourville, M. de Léry el M. d'Amfreville, qui n'avait pas la fièvre si fort qu'auparavant, furent présents à tout comme la nuit précédente.

« J'étais dans le canot du major ce soir aussi bieu que partout où il a été les autres fois, pour vous pouvoir mander, monseigneur, avec la dernière exactitude, selon vos ordres, tout ce qui s'est passé ici.

« Le 28, Babasan envoya un député avec un autre Turc interprète et le père Vacher, à neuf heures du matin, pour proposer la paix. M. do Quesne leur dit qu'avant que d'écouter aucune proposition il voulait qu'ils lui envoyassent tous les esclaves français et tous ceux qui avaient élé pris sous la bannière de France, sans excepter aucun, sans quoi il n'écoulerait rien ; il leur donna cela fort succinctement par écrit, sans vouloir que le P. Vacher se mêlât d'aucune négociation Babasan renvoya deux ou trois heures après les deux Turcs avec une lettre du P. Vacher en réponse; mais il les renvoya sans les vouloir écouter, ni voir leur iellre, disant qu'il fallait que les choses se passassent entre lui el les puissances d'Alger, sans entremetteur, el qu'il ne fallait plus revenir sans satisfaire premièrement à ce qu'il voulait; ils revinrent encore à six ou sept heures du soir pour demander en grâce que l'on ne tirât point de bombes ce soir-là, et que le lendemain i midi tous les esclaves qu'ils pourraient envoyer seraient à bord, et qu'ils continueraient à les envoyer à mesure qu'ils les ramasseraient. M. du Quesne leur accorda ce qu'ils demandaient pour ce soir-là ; aussi bien il lui aurait élè impossible de faire tirer, les ancres à touer ayant chassé le soir d'auparavant ; il aurait fallu les replacer avant que nous songeassions à y retourner; et ils prièrent que l'on tirât un coup de canon pour faire connaître à ceux d'Alger qu'on leur avait accordé ce qu'ils demandaient. Ils étaient convenus de ce signal avant que de repartir de la ville, ce qui fit connaître qu'il fallait qu'ils fussent fort pressés; en effet l'on apprit le lendemain, par M. de Beaujeu (qu'ils amenèrent avec cent quarantedeux esclaves , à l'heure qu'ils avaient promis), qu'il y avait beaucoup de division, de partis déclarés, el beaucoup de terreur parmi eux, par le grand désordre que les bombes avaient fait la dernière nuit. Cependant il est certain que l'on n'avait fait que de commencer fort médiocrement, et que c'aurait été toute autre chose lorsque l'on aurait eu de belles nuits pour commencer de bonne heure, et que l'on aurait approché les ancres comme l'on allait faire pour tirer de près les bombes el les carcasses. Jusqu'à cette heure ils sont fort poncluels à suivre ce que M. du Quesne leur a prescrit, eljc ne doute point qu'il ait d'eux tout ce qu'il leur demandera, et je ne crois poinl que le plus et le moin* soit à l'épreuve de quatre ou cinq cents bombes, de la manière qu'il semble qu'ils les envisagent.

KT LOUIS XIV

« Le 29. comme J'ai dit ci-dessus, cent quarante-deux, sans 11. de Reaujeu; le 30, ils ont amené cent vmgt-quaire.

i Le \" juillet cent cinquante deux, et vinrent demander en grâce, de la part de Rabasan, a M. du Quesne les Turcs de la prise de M. Lèry; mais il ne voulut leur accorder que le rey (c'est le capitaine de la caravelle) ; eucore leur dit-il que c'était seulement en considération de Dabasan a qui il voulait faire ce présent sans conséquence,

« Le - , ils en ont encore amené quatre-vingt-trois, et plusieurs aujourd'hui avec quatre femmes dont il y en a trois Messinotses de la famille de Guenegau, jurât de Messine, et une Marseillaise.

M. le Molheux, qui porte les nouvelles et qui va' partir tout présentement, ne me donne que le temps de vous envoyer, monsieur, la copie de la lettre que j'écris a monseigneur le marquis. Je crois que vous serez bien aise d'apprendre ces commencements de paix- ci. Si le reste suit du même air, je ne crois pas qu'il puisse y avoir rien de plus glorieux pour la marine.

m Je suis , sieur,

Mmi-

« Votre trés-humblc et trés-obéissant serviteur,

c A In rade il A Ipi r, le 3 juillet MX

« llr.N\: .

« Si M. le Motlieux m'avait donné le temps, j'auraisenvoyé une copie de ceci a monsieur votre frère pour toute la société ; si je ne puis lui en envoyer, je vous prie, monsieur, de lui endonner une. »

{B'ibl. roy., nut.)

Le journal de M. Renan, a Seignelay, s'arrètant la, on doit continuer celte relation. Le 25 juillet. du Quesne nomma des otages pour convenir de la paix : c'étaient des principaux citoyens de la ville et des plus riches, que M. de Reaujeu, revenant d'esclavage, lui avait indiqués. On se disposait donc dans Alger à tout accorder aux prétentions de du Quesne, telles rudes qu el-

les partissent, lorsqu'un certain Mezzo-Morlo, qui était au nombre des otages, pri i du Quesne de le renvoyer a Alger, promettant d'ajuster quelques empêchements qui retardaient la ratification du traite. Du Quesne, instruit par M. de Reaujeu que Mezzo-Morlo avait, en effet, une assez grande influence a Alger, et principalement sur la milice, lui accorda celte demande; mais Mezzo-Morlo ne fut pas plutôt de retour dans la ville, que, rassemblant les officiers de la milice, il leur représente le peu de

forces des Français la faiblesse du dey ; puis, les exaltant, les enivrant, il marche a leur télé au palais de Raba-llassan , le poignarde de sa propre main, et se fait proclamer dey ik sa place.

Du Quesne, ne voyant pas revenir son otage, fil recommencer a tirer des bombes dans la nuit, el le nouveau dey, animant la milice par son exemple, répondit vigoureusement au feu de du Quesne:

toutes les nuits les galiotes s'ap-

E mettaient et bomardaient la ville, qui n'était plus qu'un monceau de ruines. Les Algériens, furieux, recommencé rent leurs cruautés et chargèrent un de leurs canons avec le R P. le Vacher, qu'ils envoyèrent ainsi par morceaux au milieu de l'escadre française.

Dans ces extrèmiiès, deux partis se formèrent à Alger, l'un, composé de ceux dont les maisons étaient détruites, qui voulait la continuation de la guerre, el l'autre, composé de ceux dont les maisons avaient encore quelque chose a craindre, qui voulait la paix.

Ui'zzn - Murlo sa

battit plusieurs fuis contre les fauleurs de celle sédition; cependant les bombes pleuraient toutes, les uuils, et surtout pendant la nuit du 7 août elles tirent un épouvantable ravage : la fureur des Algériens s'exaspéra, ce fut alors qu'ils mirent à la bouche d'un canon M. le chevalier de Lhoiseul-Deauprè, qui fut sauvé par la reconnaissance d'un capitaine turc Ce fait est si universellement connu, qu'on lira sans doute avec grand intérêt celle lettre île M. de tlhojseul a M de Seiguelay . dans laquelle il rend compte de sa terrible position. Cette lettre est

JKAIS BAHT

d'une noble et belle simplicité, et cette dernière phrase offre an trait bien caractéristique du temps : - Comme je ne puis pas « écrire i M. le eomle de Choiseul (sou père\ ayez la bonté de « Tassurer qu'il ne se mette point en peine, car, de quelque « couleur qu'on me peigne ma mort, elle n'est pas capable du « me faire fausser ma religion, ni faire honte à ma maison, ne < voulant point de salut que de mon Dieu et de mon roi dn- « quel j'espère mourir véritable sujet. »

Cette lettre est aussi fort curieuse, en cela qu'elle donne comme un journal des effrayantes sensations de M. de Choiseul, depuis le jour où il fut pris jusqu'à celui où il se vit lier à la bouche du canon.

LETTRE DD CHEVALIER CHOISECL-DEAUPRE.

« 19 décembre 1(183 -

< Depuis que je suis fait esclave j'ai été assez malheureux de ne pouvoir trouver une seule occasion pour assurer a Yotrn Excellence de mes très-humbles respects, que celle-ci, qui n'est pas même, sûre , mais j'espère que- ces gens-ci la trouveront bonne, n'ayant rien a informer Votre Excellence qui les regarde; permettez, s'il vmi- plill, que je vous rende compte de la manière dont j'ai été pris. Vous saurez, monseigneur, que le vingt-neuvième de juillet, M. le Motheux. ayant eu ordre de M. du Queane d'appareiller pour la garde d'un petit vaisseau saletin qui • été depuis acheté par un Anglais, ici, et d'envoyer sa chaloupe a la chaîne pour joindre les autres qui s'y devaient trouver, pour ensuite se poser en sorte que l'on pût remarquer si le vaisseau levait l'ancre ; M. le Motheux, duquel Votre Excellence m'a fait l'honneur de me faire lieutenant, me donna sa chaloupe armée de cinq soldats et de onze matelots, et comme il n'avait rien paru sortir les jours auparavant de cette ville, N. du Queane ne donna point de lieu de rendez vous comme A l'accoutumée ; je fus droit a la chaîne, comme il m êlait ordonné ; étant assez près pour voir qu'il n'y avait point de chaloupe*» Je n'en fus au vaisseau a dessein d'y rester jusqu'au jour, selon non ordre; une demi-heure après, il en sortit un canot que je suivis aussitôt pour, en le prenant, savoir de lui quelque chose, mais je fus arrêté par une galiote et quatre chaloupes qui faisaient leur ronde; ayant demandé : Qui vive? je tirai le premier, et eux ensuite, mes matelots s'étant loua renversés comme morts, le» coups et les cris ne leur purent faire lever la tète, répondant seulement qu'il* étaient mort», Les ennemis furent prés d'une demi- heure sans oser nous aborder -, lia tirent encore une décharge de pierriers et mousqueterie, blessèrent mon sergent et un soldat; nous restâmes trois combattaots, l'ajitre s'êlant mis du nombre des dormants ; nous fûmes abordés de tous cotés ; ils commencèrent a tailler ; étant a moi, j'en renversai Un dane la mer avec moi, d'où, étant tiré malgré mol, je fus conduit au gouverneur, qui, m 'ayant renversé à ses pieds, puia m'ayant relevé, ne pouvant me tenir, étant presque mort dea bourrades qu'ils m avaient données, mo dit que, sachant la mort du consul, j'étais sorti â dessein de venir brûler ses vaisseaux; que,

Iiour moi, je méritais le feuj que demain j'irais au canon. Je ui dis : — Tout a l'heure, si lu veux. Le lendemain, le peuple nousprit; il nous aurait assommés, al l'on ne nous eût entérinés. L'on me mit la chaîne et on me donna la bastonnade ; huit jours après, nous fûmes portés au canon, et, après m'avoir assommé de coups, je fus livré pour être attaché; ensuite on me délia, on remit ma partie au lendemain ; je fus ensuite gardé pour le dernier et attaché . Comme on allait mettre le feu, le capitaine de la caravelle que M. le chevalier de Léry avait pris *e mit iur te canon, rfwaiif qu'il voulut! mourir on ma grâce, qu'on lui accorda. Je ne voulus pas qu'on m'ôtâl qu'on ne me rendit mon valet, qui, lié sur un autre canon, atteudait aussi qu'on mil le feu ; tout me fut accordé ; l'on nous amena ici aux bagnes du bailli, attend.int un pareil sort, que l'on nous promet (ous les jours. J'ai resté deux mois jetant le sang :'i force de coups ; cela est passé. M. le chevalier de Tout ville m'a envoyé quinze louis et nu linge. Ordonnez, s'il vous plaît. Monseigneur, quelques secours et l'honneur de votre protection, ayant résolu de prier

Dieu jusqu'au dernier moment pour Votre Excellence et votre famille ; comme je ne puis pas écrire a M. le comte de Choiseul, ayez la bonté de l'assurer qu'il ne se mette point eu peine, car, de quelque couleur que l'on me peigne ma mort, elle n'est point capable de me faire fausser ma religion, ni honte i sa maison; ne voulant point de salut que de mon Dieu et de mon roi, duquel j'espère mourir véritable sujet, et de Votre Excellence le très-humble, très- obéissant et fidèle serviteur.

t Choiseol-B«auhié t

Pour en revenir aux négociations de la paix d'Alger, il faut savoir que Hadgi-Hussein. ou Mezzo-Morto, fut obligé, pour détrôner Baba-Hassan, de faire paraître des sentiments fort opposé! I ceux de celui qu'il voulait perdre, bien qu intimement il partageai la même façon de voir. Mezzo Morto était un homme trop habile et trop fin pour s'abuser un moment sur les forces de* Français; aussi ne voulait-il autre chose que de se faire forcer A demander la paix. H faut dire que la vivacité des attaque* de du Quesne semblait devoir le mettre en merveilleuse position pour cela ; car le bombardement continuait. Le 9 septembre, I» mer étant belle, les galiotes tirèrent le matin plus de trol* cents bombes; le 10, elles en tirèrént cinquante; enfin, le 1 1 le* Algériens firent sortir du port une galère, qui voulut «lever ta fulminante, commandée par M. de la Bretesche. et soutenue par plusieurs chaloupes; mais on fit un si grand feu de mousqueterie lt de grenades, que la galère turque fut obligée de M retirer. Il y eut quarante quatre Turcs de blessés; les Fiançai» perdirent M de Bracourt, père de M. de Sepville ; M. de la Breteache reçut deux coups de feu, dont il mourut quel* que* jour* âpre*; MM. de Tausaien et d'Agoul, volontaires sur le Prudent, furent tués; MM. de Marcillac et de Bois-Joly, garde* de la marine, grièvement blessés. Le 14, on jeta encore plusieurs bombes, et on apprit par un esclave que Meno-Morlo était aussi blessé.

Bientôt le* vent* contraire*, qui soufflent ordinairement pendant le mol* de septembre, commencèrent a se faire sentir. Les munition* de du Quesne étant épuisées, les équipages fatigués, il lui fallut «'éloigner encore de cette ville sans avoir rien termiué, et y lal»«er M. de Choiseul, entre autres prisonniers ; du Queane revint donc I Toulon avec son escadre, où il arriva le 16 octobre. Pour terminer oe qui est relatif A Alger, il faut savoir que I* paix fut faite avec cette puissance par l'intermédiaire de M. de Saut, agent français a Alger, et aussi du chevalier de Tourville, qui vint, tvec de* pouvoirs fort étendus, pour traiter de cetto paix, ver* la fin du mois de mars de l'année suivante, IflM.

La î avril, A midi, le chevalier de Tourville, envoyé pour cette négociation, mouilla donc sur la rade d'Alger; M. de Saut l'ai la voir, et lui apprendre que le dey devait envoyer dix capitaines A son bord pour le complimenter, ce qui fut exécuté le lendemain, M. de Tourville, le* ayant parfaitement accueillis, les renvoya très-satisfAiu, èl le* fit saluer de sept conps de canon. Le 5 et le 0, MM. le marquis d'O et Mayer, commissaire général de la mariue, allèrent complimenter le dey de la part de M. de Tourville ; et, le même jour, le dey lui écrivit, afin de savoir A quelles conditions le roi de France voulait la paix. M. de Tourville les donna, et, au bout de huit jours, le traité suivant fut conclu. On en donne seulement ici la teneur :

< t* Le dey rendra tous les Français généralement détenus esclaves dans le royaume et domination d'Alger, et on lui rendra seulement les janissaires du Levant qui sont sur les galères de France; 2° les vaisseaux d'Alger ne pourront faire de prises dans l'étendue de dix lieues des côtes de France, 5° tous les Français pris par les ennemis de l'empereur de France qui seront conduits à Alger et aux autres ports du royaume seront aussitôt mis eu liberté sans pouvoir être retenus comme esclaves; 4* les étrangers, passagers sur les vaisseaux français, ni pareillement les Français pris sur les vaisseaux étrangers, ne pourront être faits esclaves sous quelque prétexte que ce soit, quand même les vaisseaux sur lesquels ils auraient été pris se seraient défendus, !>• si quelque vaisseau français se perdait sur les côte*

de U dépendance d'Alger, soit qu'il fût poursuivi par les enne-

mi», ou ïorc* par le mauvais lemp», il sera secouru de lout ce dont il aura besoin pour êire mis de nouvetu en mer et pour recouvrer les marchandises de son chargement, en payant le travail de* journées qu'on y aura employées, sans que l'on puisse exiger aucun droit ni tribut sur les marchandises qui seront mises a terre, I moins qu'elles ne soieut vendues dans les ports de ce royaume; 6* il ne sera donné aucun secours ni protection contre les Français aux corsaires de Barbarie qui seront in guerre avec eux, ni a ceux qui auront armé sous leur commission; 7* le dey. pacha, divan et milice d'Alger feroot défense à tous les sujets d armer sous commission d'aucun prince ennemi de la couronne de France : ils empêcheront aussi que ceux contre lesquels l'empereur de France sera en guerre puissent armer dans leurs ports pour courre sur ses sujets; 8» les Français ne pourront être contraints, pour quelque cause et prétexte que ce soit, A charger sur leurs vaisseaux aucune chose contre leur volonté, ni faire aucun voyage aux lieux oh ils n'auront point dessein d'aller; D* toutes les fois qu'un vaisseau de guerre de l'empereur de France viendra mouiller devant la rade d'Alger, aussitôt que le consul en aura averti le gouverneur, ce vaisseau sera salué à proportion de la marque du commandement qu'il portera, par les châteaux et les IbrU de la ville, et d'un plus grand nombre de coups que ceux de toutes les autres nations; 10» la même chose se pratiquera dans toutes les rencontres des vaisseaux de guerre à la mer; 11* si la paix venait a être rompue, tous les marchands français qui se trouveront dans l'étendue du royaume d'Alger pourront se retirer où bon leur semblera, sans qu'ils puissent être arrêtés pendant le temps de trois mois. « Ccdit traité fut fait pour mit an*.

Telle fut la fin de celle campagne d'Alger qui coula gros a la France, et dont l'issue semble justifier celte insolente bravade de Mezzo-Morto, qui, apprenant ce qu'avait dépensé Loujs XIV pour le bombardement d'Alger, répondit : « Votre empereur n'a- « vait qu'a me donner la moitié de ce qu'il a dépensé, et je rui-

* nais Alger moi-même. »

Vers le milieu de 1684, une ambassade d'Algériens, assez ridicule, vint rendre homtnage à la grandeur de Lonit XIV, et pr< luder, pour ainsi dire, au funeste et fastueux voyage du doge de Gènes, qui causa en Europe un soulèvement général d'indignation contre Louis XIV.

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