PARTIE
* M. le marquis de Seignelay, étant arriviS devant Gênes qualonc vaisseaux, dix galiotes, deux brûlots, deux frégates, huit dûtes, vingt et une
listeaux, dix felouques el vingt galères, après les saluls et les cérémonies accoutumés du sénat, qui depula à M. de Seignelay, le 18, sur les neuf heures du malin, après leur avoir fait connaître les intentions du roi et les sujets de plainte qu'ils ont donnes à Sa Majesté, leur demanda de sa part les quatre corps de galères qu'ils firent construire l'année dernière et armer pour les Espagnols, l'une desquelles serait armée el eu étal de naviguer, l'entrepôt du sel de Savone, et que quatre sénateurs iraient demander pardon au roi de leur conduite a sou égard, et le prier d'oublier le passé.
«r Les députés du sénat demandèrent avec beaucoup de soumission du temps pour assembler le conseil et en délibérer. H. de Seignelay leur accorda jusqu'à cinq heures du soir, et leur dit que, s'ils passaient cette heure, ce ne serait plus les mi mes conditions, et qu'ils devaient s'attendre à la désolation de leur ville s'ils n'accordaient pas ce qu'il leur demandait de la part de Sa Majesté.
<i Cependant l'armée se mit en état , et les galiotes se postèrent sous le canon de la ville, et si près, que le commandant des galères de Gènes envoya prier M. de Seignelay de faire retirer ces bâtiments, qui étaieut sous son canon, à quoi l'on ne lit aucune réponse.
a Sur les quatre heures et demie, les Génois, au lieu de venir rendre compte de leur délibération, tirèrent sur nos galiotes, lesquelles commencèrent à jeter des bombes dans la ville, el ont continué jusqu'au 22, que M. de Seignelay lit cesser le l'eu, et envoya le major des vaisseaux leur dire qu'il était informé du désordre que les bombes avaient l'ait dans leur ville, qu'ils étaient encore à temps de répondre aux propositions qu'il leur avait failcs; ils demandèrent jusqu'au lendemain, ne pouvant pas répondre sur l'heure sans s'assembler.
« Le lendemain matin, M. de Seignelay, ne recevant point de réponse, lit recommencer de jeter des bombes ; quelque temps après, ils envoyèrent un homme sans caractère dire qu'ils ne pouvaient point s'assembler sous le feu el a la chaleur des Lombes ; que leur consolation était qu'ils n'avaient point mérité le traitement qu'ils recevaient, et que toute la chrétienté les plaindrait. On recommença à tirer de part et d'autre, et a résoudre la descente qui avait été projetée.
« Le 24, deux heures avanl le jour, M. le marquis d'Amfreville, chef d'escadre, fit une fausse attaqué du côté de l'est, proche les infirmeries, avec six cents hommes, et M. le duc de Mortemart fit une descente à la pointe du jour à Saint-Pierred'Arène, avec deux mille cinq cents hommes, el sous lui M. le chevalier de Tourville, lieutenant général, MM. les chevaliers de Léry et de Berthomas, chefs d'escadre, avec plusieurs capitaines et officiers subalternes des vaisseaux, huit capitaines de galère el cinquante-deux officiers subalternes, le major des galères, les gardes et officiers de la compagnie de M. le duc de Mortemarl. ,
< L'on débarqua proche un pont du côté de l'ouest, vis-à-vis une enceinte de murailles, ou on trouva une forte résistance, d'où les ennemis firent un très-grand feu; s'y étant retranches, ils en furent vigoureusement chassés par les ordres que M, le duc de Mortemart donna si à propos dans le commencement et dans la suite de l'action, qu'il s'est fait admirer dans le succès d'une entreprise aussi dangereuse.
* M. le chevalier de Léry se fut poster proche un marais rempli de roseaux et un petit bois couvert, où une partie des ennemis s'était retirée, et d'où ils continuèrent de faire un Irèsgrand feu pour leur ôter la communication d'un pont qui leur était fort avantageux ; quelques uns se cachèrent dans les palais et nous tuèrent assez de monde, sans pouvoir découvrir d où venait le feu.
« Une auire partie des ennemis gagna du côté de l'est, vers le fanal ; MM. les chevaliers de Tourville et de Berthomas, avec d'autres officiers des vaisseaux et des galères, les suivirent, et coupèrent le chemin à ceux qui pouvaient venir du côté de la ville.
« M le duc de Mortemart ayant fait poster le reste de ses troupes en divers endro ls du laubourg du côté de la ville, et ayant donné les ordres nécessaire-. poi:r s en rendre le maître.
ordonna qu'on fit débarquer les artifices et qu'on commençât de mettre le feu au faubourg du côté du la ville, toujours en se retirant jusqu'au lieu où l'on avait fait le débarquement, et d'où il fit sa retraite, après que le feu eut été mis partout le faubourg.
» M. le chevalier de Noailles, lieutenant général des galères, et M. le commandant de la Brelesche, chef d'escadre, furent commandés, avec dix galères, pour canonner les batteries du fanal et pour favoriser la descente et la retraite de nos troupes; six galères par M. le chevalier de Breteuil, chef d'escadre, pour soutenir les galiotes; et les quatre autres par M. le comte de Bueil, capitaine de galère, pour la fausse attaque de M. le marquis d'Amfreville.
< Cette action ne se fit pas sans perte considérable de part et d'autre. »
(Bibi Mf.)
Telle fut l'issue de cette sanglante et véritablement injuste agression, les faubourgs de Gènes la Superbe furent réduits en cendre ; presque tous les édifices publics, ainsi que les magnifiques palais du doge et des sénateurs, furent ruinés èt écrasés par les bombes qui furent tirées au nombre de 2 à 3.000; car, après I incendie des faubourgs de Gènes , le bombardement recommençant les 25, 26, et 27 mai, on continua de jeter des bombes.
Enfin, le 28, Seignelay donna le signal du rembarquement des troupes : les chaloupes allèrent en plein jour remorquer les galiotes sous le feu des batteries de Gènes, et le soir Seignelay partit pour Toulon sur une frégate; le duc de Morlemari mil à la voile avec les galères pour aller croiser sur les côtes de ( atalogne, et, le 29, du Quesne mit à la voile avec ses vaisseaux pour la même destination.
Ce qu'il y eut surtout de fâcheux dans cette injuste attnque, ainsi qu'on l'a déjà dit, c'est que la plupart des marchands français habitant Gènes furent à jamais ruinés, et que plusieurs furent massacrés par la populace; car Seignelay, vonlant tenir son expédition la plus secrète possible afin d'en assurer le succès, n'avait pu faire prévenir les marchands français de se retirer; aussi furent-ils victimes de ces expédients.
Quant au ravage causé par les bombes de l'incendie, il est à peine croyable, et p'usieurs relations l'élèvent à plus de 100 millions On va citer, à ce sujet, une dépêche de M. Lenor, euvoyé peu de temps après à Gênes par M. de Croissy, ministre des affaires étrangères, auquel il rend compte de ce qu'il a vu dans celte malheureuse ville.
RELATION DD B0IB4RDIBTMT M OftflES.
« Sur les premières nouvelles qu'on reçut à Gênes que l'armée navale du roi venait de ce côté-là, les marchands français y furent menacés par le peuple, et ne purent depuis sortir quoi que ce soit de leurs maisons, parce que leurs voisins les en empêchèrent ; lorsque la flotte parut, les menaces devinrent plus violentes, et les Français, ne voyant pas de sûreté pour leur vie, prirent le parti d'abandonner leurs biens et leurs familles pour se retirer les uus dans la ville, les autres dehors dans des couvents de religieux. D'abord qu'on eut tiré les premières bombes, on pilla les principaux, sans même épargner le sieur Aubert, consul de la nation ; on enfonça les portes de leurs boutiques, on prit leur argent, leurs meubles, leurs marchandises ; et leurs papiers aussi bien que leurs livres de compte furent brûlés ou déchirés. Le lendemain il se forma dans la ville on corps d'environ quatre cents hommes du peuple, lesquels, agissant de leur chef et de concert, se divisèrent en quatre troupes et achevèrent d'enlever tout ce qu'ils découvrirent appartenant aux Français. Ils en usèrent de même à l'égard de plusieurs Piémonlais; et, sous prétexte de chercher ceux de l'une ou de I aulre nation qui se cachaient, ils entrèrent dans les maisons de quelques Génois et les pillèrent; mais le Tn.it pour prévenir la suite de ces désordres, commit le sieur Carlo Tassis. maître de camp général avec une pleine autorité de se servir des voies qu'il jugerait à propos pour cela.
JEAN BAHT
lequel fit publier une défense générale, cous peine de la vie de porter des armes, et commanda quelques détachements des troupes d Espagne qui arrêtèrent en deux jours trente ou quarante de ces voleurs, qu'il Bt arquebuser, et par là il dissipa entièrement les autres; ce qui donne lieu aux Espagnols de se vanter qu'ils ont sauvé Gènes, autant de ses propres huilant! que des armes des Français. Le sénat fit ensuite publier que tous ceux qui avaient pillé les effets desGéuois et des étrangers eusseut à les rapporter au palais neuf, a peine de la vie; mais il y en eut si peu qui obéirent, qu'on peut dire que cet orJre demeura sans exécution. Cependant la perte des Français a été fort grande, et les Génois même tombent d'accord qu elle va à plus de î)00,000 écus. .....
h II serait long et inutile de faire ici le détail des insultes qui ont été faites presque à tous les Français qui ont paru en ce temps-la dans les rues : il suffira de dire qu il y eu a deux qui ont été tués, l'un avec une barbarie sans exemple, l'autre avec une perfidie qui fait horreur. Le premier fut avec une troupe de Génois, qui, en le menant, lui donnaient à l'euvi des coups de baïonnette, et qui, l'ayant conduit sur le môle, lui coupèrent la tète, mirent son corps eu quartiers et en jetèrent les pièces dans les canons qu'on tirait sur la flotte du roi; l'autre, s'étant réfugié avec tous ses effets chez un Génois qui se disait son ami et qui lui avait offert sa maison, fut tué par cet homme d'un coup de pistolet par derrière.
« On n i point su encore précisément les noms des Génois qui ont été maltraités pour avoir été soupçonnés d'être d'inclination française, si ce n'est le sieur Christophe Centurion, qui fut pris, attaché et battu par une troupe de canailles, des mains desquelles IlippolyteCenturion, son parent, qui commandait au môle, ne le put tirer qu'en les assurant que c'était pour le faire mourir plus ignominieusement ; mais il ne le garda qu'un jour ou deux, après quoi il le laissa aller pour lui donner le moyen de se remettre en sûreté à la campagne.
« On pourrait encore comprendre dans ce nombre le capitaine Pallavicmi de la Valteline, lequel, accusé d'intelligence avec les Français pour avoir supposé, à ce qu'on dit, uu ordre qui ne lui avait point été donné de changer de poste, fut mis en prison et y est encore.
» On n'a point appris que les nobles aient aucune part aux mauvais traiiemenls qui ont été faits aux sujets de Sa Majesté; ils oui, au contraire, aidé à les sauver; ils les ont fait recevoir d.ms leurs maisons de campagne, et leur ont fait donner des escortes pour sortir de l'Etal, après en avoir retenu une partie dans les palais pour les mettre a couvert de la fureur du peuple. Les deux courriers ordinaires de Home, qui, daus les commencements, s'étaient malheureusement engages dans la ville, ont assuré aussi nue le doge et les officiers de la république leur avaient accordé tout ce qu'ils avaient demandé pour se garantir d'insulte. Uu a su même que Dominique Spinola ayant été accuse d'avoir donné asile à quelques Français eu son château de Campi, comme il était vrai, le sénat ne l'a point désapprouvé.
« A l'égard de l'effet des bombes, il a été terrible de toute manière. Les premières qui tombèrent dans la ville y mirent partout d'abord une confusion incroyable, et plie augmenta considérablement lorsque la nuit rit voir plus distinctement les feux dont ie palais public et ceux des particuliers étaient embrasés. Ce fui alors que la plupart des geus, même ceux de la noblesse, abandonnèrent leurs maisons pour mettre leurs personnes en sûreté, et se sauvèrent sur la montagne; le doge s'y relira avec sa femme, et fut loger avec le conseil à l'Albergo ; ce qui a fait , dire que le roi a mis le sénat à l'hôpital. Nais le lendemain chacun ayant pensé a enlever de thci soi ce qu'il y avait de meilleur, ce fut une autre manière de confusion : les hommes et les femmes de toutes sortes de condition allaient criant et courant confusément dans les rues, charges de tout ce qu'ils pouvaient porter, sans savoir même où ils le devaient mettre; et ce fut en ce temps-là que, sous l'escorte d un détachement d'Espa gnols, on fit transférer à l'Albergo le trésor de Saint-Georges.
et que les juifs qui se réfugièrent hors de la ville se mirent ' une colline où ils
de leurs maisons, et. comme ils étaient campés sous des tentes en fort grand nombre, il semblait que ce fût une nouvelle ville.
« Enfin la perte est si considérable, que, parmi ceux qui la connaissent davantage, les uns disent qu elle est de 60.OOU.000 de livres, monnaie de France, les autres qu'on ne saurait presque l'estimer si l'on fail réflexion aux bâtiments, aux marbres, aux peintures, aux meubles et aux marchandises qui y ont péri ; un marchand joaillier a même dit qu'il s'y était fondu une quantité con>idérable de perles, dont on fait un grand commerce dans cette ville-lâ.
<r Mais, quelques désordres qu'il y ait dans la ville, il n'y en a pas moins dans le gouvernement. Le doge, quatre sénateurs et quatre nobles, tous attachés à l'Espagne par leurs intérêts particuliers, et qui ont été nommés dans celle conjoncture, par la république, pour la direction générale des affaires avec une autorité entière et indépendante des conseils, en forment un qu'ils appellent la junte et sont les maîtres absolus de toutes les délibérations; en sorte qu'il ne faut pas s'étonner s'ils ont fait, depuis le départ de l'armée navale du roi, une nouvelle ligue offensive et défensive avec l'Espagne, et s'ils ont donné un décret portant défense à tous les Génois de proposer de s'accommoder avec la France que du consentement de l'Espagne. Ils ont envoyé leurs dix galères, commandées par Jean-Marie Doria, à la rencontre de celles d Espagne, lesquelles étant arrivées le 16 de ce mois devant Gênes, au nombre de vingt-sept, et ayant été saluées, selon la coutume, n'ont répondu que par trois coups de cauon, et ont commencé par là à traiter les Génois comme leurs sujets ; ces galères n'ont pas été plutôt dans le port, que les officiers qui les commandant y ont choisi les lieux où ils ont voulu les placer, et ont mis en chacune de celles de la république une compagnie de Napolitains pour en être les mattres comme des leurs; dans le même temps ou a remis aux troupes du Mi lanais, qui étaient dans la ville, les postes du palais public, du Caslellet, de la Lanterne, la porte du Pont-Réal et celle de Saint- Thomas ; de sorte que ce jour là a paru celui d'une véritable prise de possession, et que les Espagnols commencent à dire que l'acquisition de Gênes peut bien les consoler de la perle du Luxembourg. Cependant la junte a résolu de faire construire encore trois galères, lesquelles, avec les dix autres cl les vingtsept d'Espagne, feront une flotte de quarante. Par un décret qu'elle a fait publier, elle accorde le titre de noblesse à qui armera un vaisseau pour aller en courso contre les Français, et promet des récompenses à ceux qui voudront armer des barques à même tin Pour subvenir aux dépenses nécessaires, celle junte a résolu de faire de nouvelles impositions, outre la taxe de trois pour cent qui fut faite, il y a un mois, sur tous les sujets de la république ; et, parce que quantité de noblesse et de bourgeoisie avait quitté la ville dans le commencement du désordre, on a publié un décret par lequel il est ordonuè aux absents de revenir, et défendu à tous autres d'en sortir, à peine de confiscation de leurs biens.
m Le terze espagnol de don Francisco de Cordova, celui des Napolitains du marquis de Groltolé, celui de Lombardie de Cappotroppa, capital) Barilc. sont du nombre des troupes que le comte de Melgard a mises dans Gènes; mais c'est la république qui les paye et qui fournil le pain de munition. *
{Affair. ètrang. Gênct. 1682-84, p. 293.)
Il serait difficile d'exprimer l'élounement profond où celte sanglante et vaiue expédition de Gênes plongea l'Europe ; l'indignation fui à son comble, et les motifs qui poussaient la Hollande, l'Empire, l'Espagne et plusieurs électorals à fonder assurément la ligue d'Augsbourg s'en accrurent d'autant.
A son retour, Seignelay fut parfaitement reçu du roi qui, ravi d'avoir si vaillamment châtie culte misérable république, fil signifier au doge que, si satisfaction ne lui était pas doniiic, il recommencerait le bombardement l'année prochaine. Mais le pape intervint, et Louis XIV, qui avait d'ailleurs besoin de ses forces pour une grande et lucrative entreprise contre les barbaresporté tout ce qu'ils avaient sorti | ques, prêta l'oreille à un t ~
Ah mois de janvier 1085 le roi fit donc sortir de la Pastille l'envoyé de Gènes, ainsi qu'on le voit par la lettre suivante :
c 14 janvier 108.'».
• M. de B>semaux,
i Je vous fais cette lettre pour vous dire maintenant que sitôt que vous l'aurez reçue, mon intention est que vous mettiez hors de mon château de la Bastille et en pleine liberté tic sa personne le sieur Marini, envoyé de Gênes, moyennant quoi vous en demeurerez bien et valablement déchargé'; et n'étant a autre fin, je prie Dieu, etc.
i Louis. »
( Affaïr. étrang. Gênes, 4241-1686, p. 13. )
Voici le texte du traité conclu avec la république de Gènes le 2 février 1685. On y remarquera surtout I article V. Par cet article, fort conséquent d'ailleurs avec la pensée qui dicta, la même année, la révocation de l'édil de Nantes, Louis XIV, mû par l'égoisme religieux le plus implacable, • consacre au rétaf blissemenl des lieux saints détruits par ses bombes les sommes « qu'il exige de celte république, comme indemnité des pertes « immenses que les Français habitant Gènes ont souffertes pen- * dant le siège de cette ville. »
Ainsi, ce fut au prix de la ruine de ses malheureux sujets que le grand roi fit rétablir les couvents et les églises d'une ville ennemie et étrangère ! Mais il est juste aussi de dire que, par l'article VI du même traité, Louis XIV réclame et obtient de la même république 100,000 écus pour que cette pauvre madame de Fiesque n'en soit plus réduite a troquer ses fermes de Beauce pour des miroirs de Venise.
Tel est le texte du traité signé de Colbert de Croissy et du nonce du pape comme médiateur .-
« Louis, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, à tous ceux qui les présentes lettres verront, salut :
* Comme notre amé et féal conseiller en tous nos conseils, président â mortier en notre cour de parlement de Paris, secrétaire d'Etat et de nos commandements et llnances, le sieur Colbert, chevalier, marquis de Croissy, en vertu du plein pouvoir que nous lui en avions donné, aurait conclu, arrêté et signé le 1 2 février dernier, avec le sieur marquis de Marini, envoyé extraordinaire de. la république de Gènes, pareillement muni de pleins pouvoirs de ladite république, les articles par eux accordés à ladite r> publique, dont la teneur s'ensuit.
* Le roi ayant rétabli le repos de toute l'Europe par les traités de Crève, signés a Hatisbonne. le 15 août dernier, et Sa Majesté | se voyant dans une pleine et entière liberté de prendre contre la république de Gènes telles résolutions qu'elle aurait estimées être les plus convenables A sa gloire et à sa justice, elle a néanmoins bien voulu, en considération de Sa Sainteté, dont les soins infatigables pour la conservation de la tranquillité publique ne peuvent être assez estimés, préférer les voies de douceur a celle de la force et des armes ; et, sur les assurances qui ont été données A Sa Majesté par le sieur archevêque Ranuzzi, évéque de Gauo , nonce extraordinaire de Sa Sainteté, de l'entière résignation desdits Génois aux conditions qu'elle leur a demandées, et du pouvoir qu'ils ont euvoyé au sieur de Mariui, envoyé extraordinaire de la république de Gènes auprès de Sa Majesté, pour les accepter en son nom, et en convenir avec celui qu'il plairait a Sa Majesté commettre pour eu dresser et signer les articles, elle aurait autorisé. A cet effet, le sieur Colbert, chevalier, marquis de Croissy, conseiller du roi eu tous ses conseils, secrétaire d'Etal et des commandements de Sa Majesté, lequel, en vertu du pouvoir qui sera ci-après inséré, aurait, avec le sieur de Marini, autorise par la république de dnes, en vertu de la lettre des durs, gouverneurs et procurateurs de ladite république, signée Giroiamo de Marini et Carlo Mascardi, et datée du 29 janvier 1085, qui sera ci-après transcrite, arrêté, couclu et signé les articles suivants :
c Que'le doge A présent en charge et quatre sénateurs aussi
en charge, se rendront, dans la fin du mois de mars prochain, ou jii plus tard dans le 10 avril, en la ville de Marseille ou autre ville du royaume, d'où ils s'arhemincnv t au lieu où Sa Majesté sera. Lorsqu'ils seront admis à son audience, revêtus de leurs habits de cérémonie, ledit doge, portant la parole, témoignera au nom de la république de Gènes l'extrême regrrt qu'elle a d'avoir déplu A Sa Majesté ; et se servira dans son discours des expressions les plus soumises, les plus respectueuses, et qui marquent le mieux le désir sincère qu'elle a de méritera l'avenir la bienveillance de Sa Majesté et de la conserver soigneuse-
« Le doge et les quatre sénateurs rentreront, à leur retour A Gênes, danslcursrhargesetdignitcs, sans qu'il en puisse être mis d'autres A leurs places pendant leur absence, ni lorsqu'ils seront retournas, sinon après que le temps ordinaire de leur gouvernement sera expiré.
« La république de Gênes congédiera, dans le temps d'un mois, toutes les troupes espagnoles qu'elle a introduites dans les villes, places et pays dépendants dudit Etal, cl renonce dès à présent , en vertu de ce traité. A toutes les ligues et associations qu'elle pourrait avoir faites depuis le 1" janvier
i Lesdils Génois réduiront aussi, dans le même temps, leurs galères au même nombre qu'ils avaient il y a trois ans, cl pour cet effet, désarmeront celles qu'ils ont fail équiper depuis.
u Sa MAjesté ayant demandé que la république de Gênes dédommageât tous les Français, non-seulement de ce qui leur a été pris et enlevé, tant dans la ville de Gènes que dans le pays qui en dépendait, mais aussi de mutes les prises qui ont clé. faites sur eux par les vaisseaux et autres bâtiments armés ou autorisés par lesdits Génois, suivant l'état qui en serait dressé et fourni dans trois mois; et ladite république ayant offert de rendre aux sujets de Sa Majesté tout ce qu'elle a pu relirerdes effets qui leur appartiennent. Sa Majesté, acceptant ladite offre, mais suivant les mouvements de sa piété, a bien voulu se contenter que, au lieu des dédommagements ci-dessus dits, ladite république s'obligeât, comme elle fait par cet article, de contribuer A la réparation des égiises et lieux sacrés qui ont été minés ou endommagés par les bombes, que le refus de donner A Sa Majesté une juste satisfaction a attirées indistinctement sur ladite ville, toute somme d'argent que N. S. P. le pape estimera convenable. Sa Majesté remettant aussi A Sa Sainteté de régler le temps dans lequel lesdites réparations devront être faites.
< Le comte de Fiesque ayaul imploré la protection de Sa Majesté sur les anciennes prétentions de sa maison contre ladite république, Sa Majesté a désiré qu'il fût payé présentement audit comte de Fiesque la somme de 100,000 écus, monnaie de France; et, comme ladite république a voulu encore témoigner en cela sa déférence pour Sa Majesté, et mériter d'autant plus l'honneur de ses bonnes grAces, elle s'est obligée par ce seul motif, et non autrement, de payer dans deux mois audil comte de Fiesque ladite somme de 100,000 écus, sans préjudice des arrérages qu'elle prétend avoir contre ledit comte de Fiesque et sa maison, qui ne pourront recevoir aucune atteinte par ledit jugement ; et . en considération de la promptitude avec laquelle la dite republique satisfait en cela a la volonté du roi. Sa Majesté promet qu'elle n'appuiera point de la force de ses armes ni d'aucune voie de fait les prétentions du comte de Fiesque et de sa maison, Sa Majesté voulant qu'elles ne puissent être poursuivies que par les voies de droit ; et, comme l'intention de Sa Majesté est que le payement ci-dessus dit ne soit que par pro-
vision, sans préjudice des raisons des parties, aussi alla déclare que ledit comte deFicsque, ses hoirs et ayants cause poursuivant leur» droits cl actions en justice, comme il a etè dit. ladite république | uisse compenser, sur ce qui pourrait leur être adjuge, ladite somme de 100,000 écusque ledit comte de Fiesque aura reçue en vertu dudit traité.
« Sa Majesté étant contente des satisfactions ci-dessus dites, et voulant bien rendre l'honneur de ses bonnes grâces a la république de Gènes, elle sera bien aise aussi de luire au doge et iiu\ sénateurs tout le favorable accueil qui leur puisse marquer sa bonté et le retour de sa bienveillance roy.de ; et. après qu'ils se seront acquittes des fonctions pour lesquelles ils se doivent rendre auprès de Sa Majesté, ils pourront s'en retourner a Géues pour y exercer leurs charges, ainsi qu'il est convenu par l'article II dudit traité. Sa Majesté déclarant qu'il ne leur sera fait de sa part aucune autre demande, ni imposé d'autres conditions que celles qui seront exprimées et établies par le présent traite.
« Tous les actes d'hostilité cesseront, savoir : par terre, dès le jour de la signature du traite, et par mer, dans un mois, a commencer dudit jour ; et, s'il y a quelques sujets du roi détenus dans les prisons, galères ou vaisseaux de Gènes et autres lieux, lisseront incessamment élargis, Sa Majesté voulant bien aussi faire mettre en liberté tous les Génois qui pourraient être retenus, soit dans ses prisons, ou dans ses galères, vaisseaux et autres lieux.
« Le présent traite sera ratifié incessamment par ladite république de Gènes; les ratifications échangées avec celles de Sa Majesté au plus tard dans trois semaines : en foi de quoi nous avons signé les susdits articles, et i iceux fait apposer les cachets de nos armes.
c Fait à Versailles le «• jour de février 1685.
« Signé ; A. Rakozzi, archevêque, èvêque de Fano ;
« COLBERT DE CrOISSI. »
^Affaire* étrangère*. Gènes, 1684-1685.)
D'après ce traité, le doge partit donc de Gènes le 30 mars 1685 atec quatre sénateurs pour venir en France faire des soumissions au roi de la part de la république.
Quoiqu'il n'eût point passé à Turin, et qu'il eût traversé incognito tous les Etats de M. le duc de Savoie, Son Altesse Royale ne laissa pas d'envoyer le général de sa maison pour l'y défrayer dans tous les lieux de son passage : la république envoya le sieur Uoria pour en remercier Son Altesse Royale au nom du doge et des sénateurs.
Il arriva le 20 avril a Lyon; >' n'y reçut aucun compliment ni visite de-la part des magistrats, et en rr partit le 14 par la diligence, qui le rendit A Paris le 18 ; il vint descendre dans la maison de madame de Be.iuvais, au faubourg Saint-Germain . près de la Croix-Rouge ; il n'avait avec lui que le sénateur Garibaldi; les trois autres nommés Agostino Lomellino, Marcello Rurarzo et Paris Maria Salvago, arrivèrent quelques jours après avec les six gentilshommes de la suite du doge, qui étaient les sieurs Guseppe Lomellini , Gio. Ambrogio Dona , Franciseo-Maria Nrgrone, Agostino Centurione, Cesare Durano et Dominico Franzone.
I,e doge demeura incognito dans Paris jusqu'au 15 mai, qu'il fut admis a Versailles a l'audience du roi, conduit par M de Donneuil, introducteur des ambassadeurs. M le maréchal d'Ilumières avait été nomme pour l'aller prendre, quoique le do^e eût prétendu d'avoir un prince; mais, comme le doge avait refusé de donner la main chez lui à ce maréchal de France, c'esta-dire la droite, Louis XIV le révoqua, et ne lui donna personne ■titre qae M. de Ronneuil. De plus, on lui avait fait dire nuel
ques jours avant « de faire «Mer les clous dont la housse de son « carrosse était garnir, relie distinction n'appartenant qu'aux « personnes royales et aux souverains. »
Le doge arriva à Versailles, sur les dix heures et demie, dans les carrosses du roi et de madame la Dauphine; il était dans le premier a\ec M. de Ronneuil et les sénateurs ; le sieur de Marin!, envoyé de Gênes, était dans le second avec le sieur Giraud, aide des introducteurs des ambassadeurs, et quelques gentilshommes de sa suite : le premier carrosse du doge, qui les suivait immédiatement, était vide, et son cortège remplissait tous les autres Le doge et les sénateurs avaient trois carrosses a eux et une calèche : le premier était tiré par huit chevaux et les autres par six; il était fort grand, massif, et orné de sculptures et de dorures au dehors, et le déduis était d'un velours rouge a fond d'or, mais de peu d'éclat et peu proportionné à la campane, qui était d'or trait, fort haute et formant par espaces les armes et les chiffres du doge et des sénateurs; il y avait sur le milieu de l'impériale et au dehors, qui n'était que de cuir, une couronne de cuivre doré, fermée et portée par les ècussona du doge et des sénateurs ; au dos du carrosse était une peinture assez ordinaire qui représentait la Paix et le temple de Janus : au devant, au derrière et aux portières étaient les armes du doge avec une couronne fermée, et, pour support, la France et la Ligurie; celles des quatre sénateurs étaient aux quatre coins.
La marche de ces carrosses était précédée de douze pages a cheval et de quarante cslafiers: la livrée était d'un drap rouge couvert de galons rouges et blancs, mais sans or ni argent.
Ils ne trouvèrent a leur arrivée aucun soldat sous les armes ni même en haie, il n'y avait en dehors que les sentinelles; mais en dedans les gardes de la porte étaient en haie et sons les armes; lesSuisses étaient rangés en haie avec leurs hallebardes; les gardes du corps se trouvaient aussi en haie et sous les armes dans la salle; M de Duras, capitaine des gardes du corps, qui se trouvèrent aussi en haie, les y reçut a la porte, et les conduisit jus qu'au trône du roi, qui avait été mis au bout de la grande galerie, à l'entrée du salon de madame la Dauphine. Dès qu'ils approchèrent du trône de Louis XIV, qui avait a ses côtés monseigneur le Dauphin. M. de t hartres, M. le Due. M. de Rourbon, M. le duc de Maine et M. le comte de Toulouse, le roi se leva et se découvrit; le do-jje et les sénateurs montèrent sur le trône ; le roi se couvrit, fît couvrir le doge; les sénateurs restèrent découverts; tous les princes, qui ont le privilège de se couvrir dans les audiences des ambassadeurs, se couvrirent. Le roi demeura debout tant que le doge parla; après que son discours fut fini, suivant les termes du traité, et que Sa Majesté lui eut répondu, les sénateurs lui firent un compliment chacun en leur particulier, et le roi leur répondit à tous séparément ; on remarqua seulement que le doge se tint découvert pendant que les sénateurs parlaient, quoique le roi les écoutât toujours couvert.
L'audience finie, ils s'en retournèrent par le même chemin ; M. de Duras les reconduisit jusqu'où il les avait pris, ou ils trouvèrent, dans la salle des ambassadeurs et dans celles attenantes, quatre tables préparées pour leur diner; il y en avait une cinquième dans le grand commun pour la suite : elles furent toutes servies avec beaucoup de magnificence. MM. de Livry. de Donneuil et Magalotti mangèrent a celle du doge, qui avait un fauteuil ad diilinrtionem des sénateurs et des autres. Ils quittèrent tous leurs habits de cérémonie pendant le diner, après lequel ils les reprirent, et furent conduits 4 l'audience de monseigneur, puis à celle de madame la Dauphine, ensuite chez mesfcignetirs les dues de Rourgogne et d'Anjou, pour qui madame la maréchale de la Motte, leur gouvernante, répondit: après quoi ils furent chez Monsieur et chez Madame, et l'on observa en tous ces lieu* les mêmes cérémonies que chez le roi
On les mena ensuite chez M. de Chartres, où les sénateurs commencèrent à se couvrir, et continuèrent dans toutes les visites qu'ils fiient après.
Ils furent au sortir de lA chez Mademoiselle, qui fit cinq ou six pas au-devant du dnge. lui donna sa joue a baiser, le reçut debout, et le reconduisit jusqu'où elle avait été au-devant. I.a même chose se passa chez mademoiselle de Montpensier et clie?
madame de Guise, chez qui madame la grande-duchesse se trouva, et recul conjointement leur visite dans le même appartement.
On les conduisit de là chez M. le due, qui avait avec lui H. de Bourbon : ils les reçurent ensemble a la porte de leur appartement, qui donne sur la galerie; ils firent passer le doge le premier, ces princes suivirent et les sénateurs après, jusque dans la chambre de M. le duc, où I on avait prépare trois fauteuils et quatre tabourets : le doge se mit dans celui du milieu, les princes dans les drux 'autres et les sénateurs sur les tabourets; ils les conduisirent de la même manière jusqu'à la même porte où ils les avaient pris. Ils ne virent point M. le prince, parce qu'il n'était pas a Versailles,
Ils furent ensuite chez madame la duchesse, qui les reçut couchée sur son lit ; le doge la baisa et s'assit dans un fauteuil, et les sénateurs sur des tabourets, mais tous couverts. Mademoiselle de Bourbon, qui se trouva avec madame sa mère, les vint recevoir à la porte de sa chambre, se tint assise sur le lit pendant que la visite dura, et les reconduisit jusqu'au morne endroit.
Madame la princesse de Cotiti les reçut aussi sur le lit; le doge l'y salua, et après avoir terminé là toutes leurs visites, environ sur les cinq heures et demie, ils s'en retournèrent à Paris de la même manière qu'ils en étaient venus, et les soldats aux gardes ne parurent non plus à leur retour qu'ils avaient fait â leur entrée.
Il est à remarquer qu'ils avaient prétendu de ne voir que le roi ; mais Sa Majesté leur régla le cérémonial de la manière qu'il parait ci-dessus qu'il a été pratiqué.
Le jeudi suivant ils dînèrent chez M. Magalotli.
Le vendredi le doge retourna à Versailles avec les sénateurs pour en voir les appartements; ils étaient en habits ordinaires; ils assistèrent au dîner du roi, comme tous les autres courtisans, et Sa Majesté leur lit un très-bon accueil : madame la princesse de Conti et mademoiselle de Nantes, accordée à M. le duc de Bourbon, mangèrent ce jour-là avec Sa Majesté. Ils dînèrent dans l'appartement de Mademoiselle, où M. de Livry leur avait fait préparer un magnifique repas ; après le diner, ils furent voir Trianon et la ménagerie clans des calèches que le roi leur avait fait préparer ; ils s en retournèrent le même soir dans leur second carrosse, qui versa et ne blessa personne.
Le samedi, ils furent voir Saint-Cloud, où Monsieur les reçut et les régala.
Le 23, le doge retourna à Versailles pour y voir les eaux ; il assista comme les autres courtisans au lever de monseigneur le dauphin ; il fut ensuite à celui du roi, après lequel il fut voir les écuries, et revint à la messe du rot. M. de Livry lui avait préparé les deux tables du grand maître et du chambellan, où lui, tonte sa suite et quelques seigneurs de la cour dînèrent; après le dîner, il fut voir jouer toutes les eaux et assista à un
Knrt hal, que Sa Majesté fit Taire exprès pour lui dans le sade la musique, où toutes les dames et les jeunes seigneurs parurent avec une magnificence extraordinaire, et finit à onze heures et demie; et le doge, à qui l'on avait fait faire collation au retour de la promenade, s'en alla souper et coucher à Paris ; il fut toujours accompagné de MM. de Bonneuil et de Magalotli. Sa Majesté, qui n'avait eu qu'un habit tout simple le jour de son audience, en avait un, le jour du bal, sur Irquel il y avait pour 10,000.000 de pierreries.
Le 2*, après midi, le doge et les sénateurs reçurent chez eux la visite de monseigneur le duc et de M. de Bourbon ; ils vinrent recevoir les princes avec leurs habits de cérémonie jusqu'au bas des degrés du perron, qui est dans la cour, les conduisirent, en leur donnant la main, jusque dans leur appartement, les reconduisirent jusqu'à leur carrosse, et ne se retirèrent que qnand le carrosse commença à marcher; ils furent ensuite à l'hôtel de Soissons voir madame la princesse de l'ariguan avec les mêmes habits, et y auraient vu madame la princesse de Bade, si elle y eût été ; mais elle est reléguée à Rennes à cause du mariage du prince de (iarignan.
Le 26, le doge et trois sénateurs (le sieur Salvago étant ma*-
. lade; prirent leur audience de congé du roi, avec toutes ies mêmes formalités pour le cérémonial qui s'étaient observées à sa première audience, à la réserve qu'ils ne virent, ce jour-là, que Sa Majesté et personne autre.
Le 27, ils furent à la plaine de Grenelle voir faire la revue aux gardes françaises, et visitèrent le palais des Invalides.
Ils ne rendirent, pendant leur séjour, aucune visite aux ministres du roi ni à ceux des princes étrangers.
Ou n'a autant insisté sur les minutieux détails de cette vaine et puérile cérémonie, qui, jointe aux 100,000 écus de M. le comte de Fiesque, à la reconstruction des couvent; et églises île Gênes, et à la satisfaction particulière de M de Seignelay. fut le seul résultat de cette inutile et injuste expédition maritime qui coûta cher à la France ; on n'y a insisté, dis-je, qu'afin de Taire ressortir davantage le ridicule et l'odieux de cette agression.
L'odieux de cette agression, quand on pense que pour complaire à la superbe importance de M. de Seignelay, servir sa jalousie contre Louvois. et satisfaire à l'avidité des amis de s nu ministre, Louis XIV a laissé presque détruire de fond en comble une ville innocente, ruiner ou massacrer ceux de ses sujets qui l'habitaient, et sacrifier des gens de grande valeur et de grand renom qui l'avaient longuement et vaillamment servi dans sa marine.
Des gens tels, entre autres, que ce brave chevalier de Lèry, tué devant Gênes, et qui, à paît sa brutalité, sa rogue et son imagination de miracle à propos de l'entrée de f Entreprenant dans le port de Dunkerque, fut un des capitaines les plus braves et les plus expérimentés de notre marine, et si bien reconnu cl apprécié comme tel par Tonrville, que ce dernier le choisissait toujours, avec M. de Coetlogon, pour lui servir de matelots lorsqu'il s'agissait de quelque entreprise téméraire et décisive; des gens tels encore que M. le comte de Tourville, neveu du chevalier, jeune garde-marine, qui déjà donnait les plus brillantes espérances; des gens enfin, tels que M. le marquis d'Amfreville, qui fut atrocement blessé dans cette affaire.
On a dit le ridicule des résultats de cette agression, parce que rien ne parait plus tristement bouffon que de voir avec quelle morgue fière ce matamore, Louis XIV, se prélasse de toute la hauteur de la France, si cela se peut dire, au-dessus de cette pauvre république jooffensive et incapable de résister seule un moment à une entreprise sérieuse ; en un mot, parce que c'est un bien niais et bien misérable triomphe que celui de recevoir en grande pompe à Versailles, aux yeux de l'Europe, le duge Lascaro humilié, soumis et repentant, digne conséquence des ambassades de Siam et d Alger, digne prélude de celles de Tunis et de Tripoli !
Enfin telles furent les causes, les faits et l'issue de l'expédition de Gênes.
La dépêche suivante de M. le duc de Mortemart, qui contient d'ailleurs quelques nouveaux détails sur les ravages causes à Gènes par les bombes, est fort curieuse en cela qu'on voit par celle lettre du jeune général des galères à M. de Seignelay, son beau frère, qu'il a reçu « la mission de chercher les galères ( d'Espagne pour leur demander le salut du pavillon, et les « combattre en cas de refus. »
D'après une phrase qu'on a soulignée, il est évident que les instructions confiées à M. de Mortemart, à ce sujet, étaient fort obscures et indécises ; mais il est à croire que celles données à Tourville par M. de Seignelay, dans le même but, furent plus précises, ou que Tourville prit sur lui de les préciser davantage, car son beau combat contre l'amiral Papachim, dont on parlera en son lieu, n'eut pas d'autre cause que le refus que fit cet amiral espagnol de ramener son pavillon devant celui de France.
On voit qne Seignelay continuait de profiter du goût passager de Louvois pour la paix et les bâtiments, et qu'il cherchait sur mer autant de causes de rupture avec l'Espagne qu'autrefois Louvois en avait cherché sur terre.
Voici d'abord la lettre de M. le duc de Mortemart.
BAKT
UTIllE DU DCC DE HORTEHAr.T AU MAr.Ql'IS DE SEIGSELAÏ.
t De Gtacs, 15 juin 1684.
( J'arrivai, mon cher frère, hier au malin ici, où tous les saints se rendirent à l'accoutumée. Tout le peuple est dans tout l'Eut de Gènes si civil au moindre Franchis, qu'il est aisé de voir la terreur dans laquelle ils sont encore et qu'ils se ressouviennent du châtiment que le roi leur a fait ; il est difficile aussi qu'ils l'oublient sitôt. Des gens qui ont été dans la ville m'ont ait avoir trouvé le désordre des bombes bien plus grand qu'ils ne l'avaient ouï dire et qu'ils ne se l'étaient imaginé. On ne voit encore dans toute la ville que transporter les ruines des maisons, et des maçons qui travaillent partout ; il n'y a jusqu'à présent presque rien de réparé; la misère y est la plus grande du monde, et on dit qu'il y a bien des gens qui avaient un bien considérable
3ui ont été entièrement ruinés par la perte de leurs maisons et e tout ce qu'il y avait dedans. Quoique vous ayez eu des relations fort justes de tout le désordre que les bombes ont fait en cette ville, je doute, de la manière dont j'en entends pat 1er, que vous ayez une idée juste de l'étal où elle a été réduite. On m'a dit une particularité assez extraordinaire, qui est qu'il manque encore dans la ville vingt mille personnes, qui eu sortirent à cause des bombes, et dont on n'a point de nouvelles. J'empêche avec beaucoup de soin qu'aucun homme de l'équipage ne descende à terre, et je ne laisse aller que très-peu d'olliciers, afin d'éviter les désordres qui pourraient arriver.
« Il ne s'est rien passé dans notre navigation de Marseille ici
n' mérite que je vous en rende compte. Je trouvai en mer les x galères de Gènes, qui sont allées pour prendre le doge. « Gomme nous n'avons p.is pu décharger S Villcfranche la barque de pain que j'y avais en>oyée, j'ai été obligé de la l'aire venir jtisqu ici, et ce n'a même pas été sans peine que les galères ont embarqué ici les six jouis de biscuit, qui étaient dessus.
« Il y a environ quinze jours que les galères d'Espagne sont parties de ce port, et j'ai appris de plusieurs endroits qu'elles sont jointes a celles de Naples, Sicile et Sardaignc, et qu'elles sout toutes dans le port de Langon au nombre de vingt-deux et deux galioles. Je veux croire qu'elles y sont sans dessein, et qu'elles en seront parties avant que je sois de ce co té-là ; mais il est toujours bien sûr qu'elles y sont, ou du moins qu'elles y étaient il y a fort peu de jours : je l'apprends par trop d'endroits, et j'en sais des particularités trop grandes, pour en pouvoir douter. Si elles y étaient encore, il serait, ce me semble, assez vraisemblable que ce ne serait pas pour rien ; car ce n'est point un endroit où elles soient accoutumées de se tenir toutes ensemble, et, si elles n'y étaient venues que peur prendre l'escadre des particuliers, elles ue demeureraient pas si longtemps; déplus, elles sont justement dans un lieu auprès duquel il laut que nous passions. J'avoue que cela m'embarrasse beaucoup, et tout autre que moi le serait à ma place ; « car vous savez bien « que mou instruction porte de les chercher pour leur demander c le salut ; qu'il n'est pas limité jusqu'à quel nombre je dois les « chercher et les combattre en cas de relus, et en un mol qu'il t n'est point parlé de la conduite que je devrais avoir dans une < occasion comme celle où je pourrais être bien prés de me trouor ver. » Je sais bien que vous avez été jusqu'à présent toujours fort assuré que les galères d'Espagne, eu quelque nombre qu'elles seraient, éviteraient celles du roi, et que peut-être présentement même vous savez certainement que je ne les rencontrerai point; mais moi qui ne sais pas ce qui en sera, je me trouve dans un embarras fort légitime, dont vous m'eussiez tiré facilement en me faisant savoir précisément les intentions du roi en pareil cas : et je ne serais pas dans l'incertitude où je serai peutêtre de savoir si je devrais les chercher ou les éviter. J'ai assemblé les officiers généraux pour leur demander leur avis sur cela ; mais ils ne savent lequel me donner; et, à la vérité, si ces galères-là sont encore à Livournc, il n'y aura point de parti à prendre qui ne puisse être mauvais, ne sachant point les intentions que les Espagnols peuvent avoir, ni ce que Sa Majesté voudrait au'on fit dans uue occasion comme celle-là. J'ai envoyé
deux felouques à Livourne, l'une desquelles doit revenir au de* vaut de moi pour me faire savoir les nouvelles qu'elle aura apprises, et l'autre doit aller jusqu'à Porto-Ferrare pour en avoir encore de plus certaines. Je partirai cependant demain d'ici pour aller à Porto-Venere, où j'attendrai une de mes felouques, qui y arrivera apparemment après-demain malin , et je prendrai mon parti sur les nouvelles qu'elle me donnera.
« Je vous demanderai toujours, mon cher frère, la continuation de votre amitié, et je vous prie d'être bien assuré qu'il n'y a personne de qui je la souhaite tant que de vous et pour qui j'aie une si forte tendresse.
0 Le duc DE MonTEHABT.
t Gomme il n'y a à présent en cette ville ni président, ni consul, ni personne":'! qui on puisse se fier, je ne puis prendre de mesures jusles que je n'aie de nouvelles plus certaines : ce qui m'a fait prendre le parti d'attendre ici le retour d'une de mes felouques, que j'espère avoir celte nuit, ou demain au plus tard. »