‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 90 sur 120 · MÉMOIRE DU MARÉCHAL DÉSIRÉES SUR TRIPOLI · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DU MARÉCHAL DÉSIRÉES SUR TRIPOLI

« Toulon, du dimanche 13 mai 16H.Y

* L'AyrfabU est en état de mettre demain a la voile, et les envoyés d'Alger me paraissent si satisfaits, que j'ai lieu de croire nue M. de Tourvillc n'étant pas obligé de mouiller longtemps devant Alger, pourra se rendre a la Lampedouze le 8 ou le 9 du mois prochain, qui est le rendez-vous qu'on a choisi pour se joindre avec son escadre et les galiotcs à rames, d'où I on partira tous ensemble pour aller a la rade de Tripoli.

« L'agréable porte tous ses vivres et les autres en ont pris le plus qu'il leur A rlé possible, et j'ai ménagé que les bâtiments de charge prissent beaucoup d'eau au delà de ce qu'ils ont accoutumé d'en porter, pour le secours des vaisseaux à la rade de Tripoli, afin d'épargner une cinquième flûte pour porter de l'eau. Je ne peu* m empêcher défaire considérer que. bien que leurs équipages paraissent aussi forts par le nombre qu'ils ont été autrefois, hormis tAnlcnl et l'Agréable, il n't-n est pas, toutefois, de meWe pour les services pénibles du vaisseau, A cause de la quattlitè de gardes de la marine qui y sont embarqués, qui ne pourront pas servir au cabestan, ni' à amurer le* voiles avec même force et même plaisir que font les soldais, tellement que, s'il convenait au service du roi que l'on embarquât sur les vaisseau* un certain nombre de nouveaux cardes, proportionné a l'équipage de chacun, le service s'y ferait aisément et sans préjudice des manonivres, et tout le monde y trouverait ses commodités : par exemple, n'en embarquer que vingt sur trois cents hommes d'équipage, et suivre celte proportion sur lés plus fort» : cependant les nouveaux gardes qui demeureraient dans le porL Continuant leurs exercices et les études du métier, n« perdraient (lis leur temps.

h J'ai déjà fait savoir en gros ee qui mu paraissait de la machine du sieur de l'ointis ; pour répondre à ci ne heure au* observations que l'on a faites, et pour le foire «vw ordre, je dirai que la première est la difficulté de la navlgttli'.

« A quoi on répond que l'pxpéHenfe • prouvé le contraire

• La deuxième, que, quand elle pourrait naviguer aisément, Il serait difficile de se retirer d'une cote si l'on y était surpris d'un vent frais après y être descendu cl que la retraite fût nécessaire ; il est aisé de se garantir de cet inconvénient, soit en laissant tomber une ancre a cinq ou six cents pas du lieu de la des* cente. ou mettant un vaisseau a une distance de la machine, laquelle, y étant tenue par des amarres, pût se retirer prompte-

- aisément

>ra pas moins aisé de remédier aux accidenl* qUe eancoups de canon dans les hauts dr la machine; niais,

« H ne sera i seraient les i

pour la rendre plus sûre et plus forte, on croit qu'il faut âjouleé une chaloupe aux trois du modèle que l'on a vu, afin que les petits baux ou chevrons sur quoi la plate-forme est posée eussent moins de portée et par conséquent plus de force; taire les bascules du pont pour descendre, servant aussi de parapets avant que de les avoir abaissées, d'une hauteur raisonnable sans être pesantes, el propres à résister aux coups de mousquet, ce qui se peut faire parle moyen de deux planches de sapin, garnies entre les deux de vieux cordages, avec des traverses légères, mais fortés. pour les tenir bien jointes et liées ensemble.

« Outre cela, il faut mettre à couvert les rameurs, ce qu'il sera aisé de faire, car c'est en quoi consiste le prompt effet de cette machine, qu'il y ail moins de desordre qu'il se pourra parmi ceux qui tiennent el servent les avirons.

a Une machine de la sorte portera deux cents hommes presque disposés en ordre de bataille; et supposé que l'on voulût faire descendre, par exemple, deux mille nommes, on pourrait avoir trois ou quatre de ces machines; laisser des intervalles entre elles, el dans ces intervalles avoir six ou sept chaloupes avec une pièce de canon chacune de six livres et même de huit livres de balle chacune, comme j'en ai fait l'expérience à Brest, et, derrière les machines, des chaloupes chargées d'infanterie pour occuper la place de ceux qui seraient descendus, et, descendre ensuite promptement el dans le même ordre. Ainsi, avec quatre machines, on formerait en un moment quatre petits bataillons qui se trouveraient aussitôt en ordre et avec leurs intervalles.

« Pour le transport, il est aisé de le faire en portant toutes les pièces et matériaux en fagots, préparées et travaillées de sorte qu'on pûl les joindre el remettre ensemble en trois ou quatre heures.

« Le maréchal d'Estrées. »

LRTTRB du MARÉCHAL DESTRÉES AU mvrqvis dk

.De Toulon, 15 m.i tf«5.

Monsietlr.

« \m troisième esl le désordre que les coups de canon causeraient à la machine s'ils perçaient les chaloupes sur quoi la plateforme esl posée, où l'on prétend mettre l'infanterie; il est difficile de répondre de l'événement d'une action ; mais il esl certain que, préparant les chaloupes avec une certaine quantité de liège dedans, elles ne couleraient pas à fond pour être percées de coups de canon ; joignez que 1 accident de recevoir descoups de

il ; joignez qu

canon dans une descente n'est pas particulier a la machine, mais

emploierait à cel effet.

commun â toutes sortes de

st pas parti chaloupes

et bateaux plats qu'<

• J ajouterai que, s'il y avait un grand feu de canon à essuyer, il y aurait non-seulement de la témérité, mais même de la folie à tenter une descente, si le feu des vaisseaux n'avait précédé et détruit ou ralenti eu partie celui des ennemis.

« Je me trouve obligé d'avoir l'honneur de Vous écrire sur deux choses, qui me feraient de la peine si j'avais d'autres vues dans les emplois que les occasions ne rendre service, et si celui que J'ai maintenant dans le Levant ne finissait avec la campagne.

• M. l'intendant, comme je vous l'ai déjà mandé, me fit entrevoir «u retour de Marseille des ordres du roi sur un modèle de jOUitlaJ de navigation; l'autre sur un remplacement d'officiers MU commandement des escouades des soldats gardiens el des soldais île la demi-solde ; il me donna ensuite un mémoire qui portait le nombre d'ofnVIer* nécessaires, et que ce choix devait être fait conjointement parle commandant et 1 intendant; depuis, sans m 'avoir fait voir le fondement de cette prétention, il m'a appris que ce choix ne se devait fain

lour vous envoyer

une liste, de sorte qu'ayant délivré un ordre sur la presse qu'il m'en avait faite, je l'ai fait retirer aussitôt, par le scrupule ordinaire que j'ai aux occasions de cette nature; cependant je ne peux trouver de raison à cette conduite, si ce n est qu'il soit bien aise de faire valoir aux officiers qui seront choisis qu'il leur a procuré cet emploi. Quoi qu'il en soit, cela ne me regarde que parce que je ne le crois pas dans l'ordre, n'étant pas persuadé qu'un intendant doive pailagcr avec un commandant qi;e le roi a honoré de la dignité de maréchal de France le choix des officiers, qui esl une fonction purement militaire et un des fondements de la discipline, surtout quand on ne fait paraître aucun ordre précis, et que ce partage ne peut apporter aucun avantage, ni a vous, monsieur, ni au service dit roi; mais seulement du mépris à ceux qui commandent : joint que les intendants ont tant de moyens de se faire des amis par les grâces qu'ils peuvent faire, qu'il ne faut pas douter qu ils li aient beaucoup plus de geus attachés à eux qu'à ceux qui les doivent der.

ËT LOUIS XIV.

• Je ii . ii pas vu jusqu'ici eh aucun porl que les intendants aient prétendu ce que celui-ci prétend avec froideur et une apparence de modestie. Tant que M. du Quesne a été ici, par un esprit de malelotage, il n'a songé qu'aux radnulis, aux constructions et aux ouvrages de port qut font partie des fonctions des intendants; les autres, pour se dédommager, ont empiété sur les fondions du lieutenant général, et personne ne s'est mis en peine de la discipline.

« Quant à M. de Vauvré, il ne se peut pas plaindre de mes honnêtetés, non plus que moi des siennes; mais il est accoutumé à donner la mouvement ici à toutes choses) il Croit que c'est à lui a connaître et a faire récompenser le mérite des oflicicrs, et à leur procurer des grâces et des emplois; je veux croire qu'il a le discernement juste et de bonnes intentions; mais il n'est pas possible, même dans une cause qui n'est pas la mienne, que je puisse convenir de ces maximes, ni que je sois persuadé qu'un intendant qui veut s'attribuer tout le pouvoir et toute l'autorilé sur les choses militaires satisfasse à son devoir et ne sorte pas de ses fonctions: il doit éclairer celles des autres pour en rendre compte, mais non pas les troubler parle principe que j'ai dit.

« l/autre chose dont j'ai, monsieur, à vous informer, regarde le procès d'un soldat déserteur qui était commencé devant que je fusse armé: on a fait remettre l arrêt du conseil de guerre entre les mains de M. l'intendant pour vous le faire tenir; on n'a pu convaincre ce soldat de désertion ; l'ordonnance que je joins ici n'ayant été ni publiée ni aftichée dans les vaisseaux; mais comme on a cru la devoir faire subsister pour rendre les matelots et soldats plus sujets pendaut cet armement, sous le bon plaisir de Sa Majesté, M. de Vauvré, qui voit depuis six ans subsister cette ordonnance, a cru que c elait un attentat que de la roulirnier, et m'en a parlé, quoique avec douceur, comme d'une chose que vous pourriez blâmer ; s'il avait assisté au conseil de guerre, il aurait pu nous en montrer plus tlft les inconvénients.

« Cependant j'ai cru que je devais, monsieur, vous informer > de toutes ces choses, afin qu'on ne vous les explique pas d'un*»! manière différente; car, bien que je remontre doucement à M. de Vauvré ce qui me parait raisonnable, qu'il en use de même, et que je le regarde comme une de vos créatures, et par conséquent avec estime et considération, il me semble toutefois fort caché et fort rempli du désir de se maintenir dans une certaine autorité qui ne lui est pas propre, et peut-être ne voit-il pas sans peine que l'on ne convient pas de ses principes. Je croirais manquer & la reconnaissance que je dois à l'amitié dont vous m honora, si je vous parlais avec plus de retenue et moins de sincérité: comme nous parlons bientôt, cela mettra lin a cette diversité de sentiments. Je lâcherai de m'acquilter ponctuellement pendant cette campagne dés ordres qu'on m'a donnés, et a mon retour j'aurai l'honneur de vous expliquer plus particulièrement toutes choses de vive voix.

t Je suis, avec beaucoup de passion et de respect, « Monsieur,

« Votre (rès-huinble et très-obéissant serviteur,

« Le maréchal <IT.mio.ks o

t t»e 11 r.utc d« Tripoli, le 21 jnin 1085.

* Notre navigation depuis Toulon a été accompagnée de vents

qu'il n'en fait dans la Médi-

assez frais et beaucoup plus forts

terranéeen cette saison. Ces gros temps, toutefois, qui ne passeraient pas en Ponant pour des tourmentes, nous ont obligés, pour ne pas laisser écarter les galiotes à bombes, de mouiller à la rade de Carthage et d'attendre huit jours a Lampedouze les galiotes ,1 rames. Elles y arrivèrent le 16 de ce mois, daus le temps que l'on mettait a la voile pour venir ici; car. attribuant ce retardement à deux petits vaisseaux corsaires de Tripoli dont on avait eu avis, qui pouvaient les avoir leiiues assiégées a la baie de Soiissc, on avait détarhê r Aventurier, le jour d'auparavant, pour les dégager et les mener ici le long de la rôle de Barbarie.

t Cependant , ces galiotes a rames , avec plus de zèle que

d'exactitude à leurs ordres, ont fait canal par un autre côté avec assez de peine, a ce que les capitaines oht dit.

0 Pour le rendez-vous de M. de Tourville et le nôtre, il a été plus ju6te, étant arrivé trois heures seulement devant nous à celle même Ile. L'arrivée des galiotes a causé encore un autre détachement ; car, sur l'avis qu on a eu par elles que le vaisseau du capitaine Neigre de Marseille aurait été amené par des marchands de Tunis aux Gerbes, sous une vente simulée avec les Tripolilains, je détachai sur-le-champ le Fî</ète avec une tartane pour s'en rendre maîtres. Le reste des vaisseaux a fait voile ici, et, y ayant rencontré le Prudent, te Cheval-Marin et le brûlot, il ne manque de celle escadre que les trois galiotes a rames et les deux vaisseaux détachés que nous attendons à tout moment.

* Leur absence ne nous a pas empêchés de prendre hier not postes, et de placer les galiotes aux lieux plus propres a incommoder et ruiner la ville.

« Il a été exécuté d'abord avec assez de justesse; mais, depuis, la mauvaise qualité de fond de cette rade, pour ainsi dire semée de roches vives et de roches de corail, a fait que l'on s'est resserré ou éloigné de son poste de deux ou trois cables en quelques endroits, sans rien changer toutefois à la figure du mouillage cl nous oter l'espérance de l'effet des bombes.

« M. d'Amrreville avait cru que ceux de Tripoli pourraient envoyer quelqu'un vers le commandant, et un esclave sauvé a son bord, qui est de Céphalonie, assurait que le dey, dans le désir de faire la paix, et, d'un autre coté, dans la crainte de fâcher les beys et la milice embarqués sur les vaisseaux qui ont joint l'armée du Grand Seigneur, aurait fait partir une gallole pour aller a Scio, afin de prendre leurs avis ou plutôt leurs ordres. Cependant, comme ledit sieur marquis d Amfreville n'a eu aucun commerce avec eux et que je n'ai eu garde d'y envoyer personne, on commença hier de la ville a tirer sur un vaisseai que je Us mettre à la voile pour arrêter une flOlc hollandaise qui .oulait entrer dans le port, et sur les chaloupes qu'on avait détachées de tous côtés pour sonder; quoique le 19, que nous arrivâmes, ils eussent été plus dociles.

« Cela, joint au camp que nous voyohS prés la ville et au soin qu'ils ont eu de faire partir les femmes et les enfants, fait juger que. n'osant rien conclure d'eux-mêmes sans les autres, ils sont résolus de souffrir l'effet des bombes en attendant, et le dommage qu'elles peuvent causer.

« Quoique j aie tait apporter de la terre de la Lampedouze et remplir des sacs, je ne vois pas encore lieu de tenter aucune autre entreprise.

1 Je ne crois pas qu'il fut difficile de brûler les Vaisseaux dans le port; mais il o y en a qu'un seul aux Tripolilains de six pièces de canon.

« La flûte hollandaise qu'on a arrêtée est vide et est veuue de Corfou a dessein de charger du sel. Comme i ai dit au commencement de ce mémoire que nous avious mouillé à la rade de Cartilage, je ne dois pas omettre de dire que le fort de la Goulette, après avoir salué le pavillon de 8a Majesté, voulut aussi saluer le commandant de ses vaisseaux; le dey, désirant ajouter à cette civilité toutes celles qui pouvaient marquer sa bonne disposition, m'envoya visiter par ses principaux amis et porter beaucoup de rafraîchissements. Quoique ne voulant faire autre chose que passer sans entrer en matière des choses que je dois seulement traiter à mon retour de Tripoli, suivant le* derniers ordres du roi, je n'eusse envoyé personne à Tunis, ces honnêtetés m'ont obligé de l'en faire remercier par le major et assurer que j'y repasserais.

« Il y avait deux jours que le cap Nègre avait été accordé aux Anglais pour le prix de huit mille écus , et plus cher que les Français n'en eussent voulu donner.

« Cependant on attribue a la mauvaise conduite de quelquesuns et à la jalousie que le Génois , agent de l'Ile de Tabarquc, a inspirée, la prompte conclusion de ce marché devant l'arrivée de l'escadre.

Dans le temps que je ferme cette leltre. on voit un <~!

ilS.

sur voilier péchera d'entrer ei le fera

« lians le temps que je terme cette lettre, on voit ui à la voile qui fait route pour venir a Tripoli.

Le ('.luml-Mnrin, qu'on a réservé comme le meilli pour demeurer sous les voiles, l'empêchera d'entrer

mouiller sous le pavillon, comme on a fait la flùïe hollandaise.

c Si les ordres de Sa Majesté ne portaient pas que l'on aie l'honneur de l'informer tous les mois de l'état et de l'action de ses vaisseaux, j'aurais différé ce mémoire; mais ils me serviront d'excuse si cette dépêche ne peut apprendre autre chose que notre arrivée et noire mouillage à la rade de Tripoli.

« Le maréchal d'Estrées. »

Aussitôt après avoir mouillé, M. le maréchal d'Estrées envoya, selon ses instructions, un parlementaire a Tripoli, chargé d'exposer au dey les réclamations et les griefs de Louis XIV. Le dey ayant répondu, ainsi qu'il suit, d'une manière fort évasive, les hostilités commencèrent.

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