CHAPITRE LV
Bien qu'il eût été fait chef d'escadre le 30 octobre 1675, lieutenant général le 1" juin 1682, et vice-amiral és mer du Levant le 1" novembre 1689, ce fut seulement lors de sa campagne de la Hanche, en 1690, que le rare et vaste génie de Tourville atteignit son entier développement, et que ce grand marin put mettre largement en œuvre les trésors d'expérience et de savoir si vaillamment amassés pendant i rente ans de navigalion ; car Tourville avait alors (1690) quarante sept ans, et on a dit en son lieu que depuis l'âge de seize ans il servait, pour ainsi dire, sans aucune interruption, les expéditions continuelles contre les Barbaresques, ayant toujours comblé les lacunes que la paix faite â diverses reprises avec les puissances de l'Europe eût apportées sans cela dans les phases de sa vie guerrière.
Ainsi donc, presque toute cette existence, déjà si loogve de services rendus, s'était passée i la mer I Ainsi donc, depuis treute ans, Tourville avait incessamment navigué, 'seul, en division ou en croisière, dans l'Océan, dans ia Méditerranée ou dans les mers d'Amérique ; ainsi donc, depuis son entrée dans la marine, Tourville avait assisté â toutes les grandes batailles navales de ce temps-là, et s'était montré aussi calme, aussi intrépide dans un abordage que dans une descente ; aussi profondément tacticien dans un engagement à l'ancre que dans une action à la voile, dans une mêlée en escadre que dans une affaire partielle; en un mot, ses beaux et rudes combats de Malle, de Scio, de Gênes, de Messine, d'Agosta, de Païenne, d'Alger, de Tripoli, de Tunis, et, en dernier lieu, son éclataul fait d'armes contre le vice-amiral Papachin, u offrent-ils pas, pour ainsi dire, comme le resplendissant et glorieux tpéc'imat de toutes les sortes de renommée que peut rêver un roario, depuis celle de capitaine corsaire jusqu'à celle de général en chef?
Mais il faut dire que Tourville dut d'aussi grands résultats non-seulement à sa bravoure qui était extrême, non-seulement à ses connaissances pratiques et spéculatives qui embrassaient toutes les parties de la marine, depuis celle de charpentier jusqu'à celle d'amiral, mais encore et surtout i l'imposante et presque religieuse idée qu'il s'était faite de l'immense responsabilité et des non moins immenses devoirs d'un homme qui, chargé d'exécuter des entreprises toujours périlleuses, devait disposer de la vie d'autres hommes comme de simples moyens d'action. On insiste sur cette particularité, parce qu'il demeure évident que celle pensée domina toujours les manœuvres ou les évolutions de Tourville, et qu'il avoue lui-même qu'elle fut une des conditions élémentaires de sa lactique navale.
Aussi, voyez comme il comprend la terrible importance de cette mission, et dans sou ensemble, et dans ses moindres détails ; voyez, qu'il commande une frégate ou cent vaisseaux de guerre, s'il conliera â d'autres qu'à lui-même le sein ( le premier à ses yeux) d'explorer la position d'une redoute, d'un port ou d'un mouillage ennemi ? Jamais I Avant que de méditer et de mûrir son plan d'attaque, il voulait aller voir et juger par luiméine les dispositions de l'ennemi qu'il avait i combattre, ditsant à ce sujet très-spirituellement et avec une extrême justesse: « qu'un général ouqu'un capitaine qui basaitsesprojets d'attaque a ou de défense sur le rapport d'un tiers, lui paraissait fort agir f comme un peintre qui voudrait faire un portrait ressemblant « d'après une narration. « , ■ .u-.v
Puis, quand on lui représentait que c'était imprudemment exposer ses jours que d'aller ainsi prendre connaissance de lV"»uemi dans une frêle embarcation, et cela souvent sous le feu dos ■'•♦twrius, il répondait : * U témérité fâeheese ci w'ri- « tableineut funeste n'est pas dsfls cet expédiant, mais dans « celle foi a«es*ie sa* récits d'autrui, qui. s'ils sent faux et « écoutés, peuvent amener la perle entière et tonjottr» irreps * nbk des hnssjnee et des vaisseaux que lo roi a confiés i notre « expérience. • . . i • .1. •,»• :? a .»•? •.•#•!,(•.
Or, oo reconnaîtra facilement que la conduite de Tourville fot toujours admirablement conséquente a cette pensée; mais s'il exposait ainsi sa propre vie pour gagner a nos armes un bon et honorable succès, < succès qui, selon sa singulière expression, t devait coûter le moins de sang, de chanvre et de bois posc sible; i a il bravait seul cent fois la mort pour s'assurer des moyens de ne pas aventurer la vie de tous, une fois son plan de bataille longuement réfléchi et décidément arrêté, il mettait dans son exécution une inébranlable et froide intrépidité qui prouvait assez que, les exigences de l'humanité et d'une sage prévoyance remplies, regrand homme sentait que, pour que sa tache fut parfaite, il lui fallait vaincre... , nfacnàiMftprix, ou essuyer un ècliec comme relui dclall»^ue,qui l'ut plus beau qu'une victoire.
Jamais , peutêtre, la bravuure calme et raisonuée de Tourville ne brilla plus que dans cette campagne de 1600, et cela parce qu'il eut continuellement à lutter contre les inspiration! et même contre les ordres réitérés que luidnnnailSeigne- Ly. Ce ministre, bien qu'ami tort intime de Tourville et faisant de luilouilecasqu'uu ambitieux peut et doit faire de l'homme qu'il regarde comme le principal instrument de sa propre gloire, lui reprochait, et souventmêmeavee emportement, d'agir avec trop de lenteur et de tempéraments, et résumait ses récriminations en l'accusant d'être brave de cœur el poltron d'esprit. Seignelay eut dit plus juste en l'accusant d'être brave de ta pereonne el poltron pour set malclou . ai l'on peut s'exprimer ainsi.
Toujours est-il que ce fut de la sorte qu'il qualifia l'admirable sagesse de Tourville. Mais ces mots injustes et suprêmement insensés ne pouvaient blesser ni même atteindre un marin aussi longuement et vaillamment éprouvé que l'était Tourville ; car il y a dans les hommes de cette trempe une conscience si uaive et si vraie de leur propre puissance, que lors de certaines
attaques ils ne font que sourire sans cesser de suivre d'un mil ardent cette voie mystérieuse que le génie leur trace.
Il faut avouer pourtant que la patiente douceur et que la parfaite équité de Tourville furent souvent mises a l'épreuve par la folle impétuosité de Seignelay, dont l'insatiable ambition n'était jamais satisfaite, et qui lui donnait coup sur coup les ordres les plus déraisonnables, les plus contradictoires ou les plus impossibles a exécuter.
Ainsi , pour citer une preuve entre mille, après le beau combat de l'armée française sous le cap de Beveziers , combat dont on parlera lus bas , et dans equel la flotte Mgl»liollandaise fut complètement battue, quoiqu'il eût besoin d'importantes réparations , Tourville , poursuivant l'ennemi avec acharnement pendant quinze jours, de mouillage en mouillage, lui brûla ou lui fit échouertreizevaisseaux du premier rang. Eh bien !
ce magnitique fait d'armes , qui eut des suites si funestes pour l'ennemi , ne satisfit point encore Seignelay ; car on trouve dans une dépêche qu'on citera plus lard en entier, et dans la-
Juelle Tourville oope de nouveaux détails sur celle action avec sa modestie habituelle, on trouve ces mots adressés a I impatient el injuste ministre : «Je « vous suis exir. - « mement obligé a de la part que « vous avei prise « a ce nui m'est ar- « rivé dansce cornt bat, parla lettre * que vous m'avez >i lait l'honneur de « m'ècrirc de voir tre main; mais votre lettre du 4, que j'ai reçue en même « temps, a beaucoup diminué le plaisir que je venais de re- • cevoir, puisque vous avez pu douter de mon zèle et de mon « ardeur pour l'exécution des ordre* du roi, qui n'ont jamais « été moindres ponr mon respect et mon attachement pour h vons. a
Que pouvait donc vouloir on espérer Seignelay après un succès aussi considérable? rien de possible ou de raisonnable sans doute; il voulait seulement opposer aux batailles de Lotrvois
JP.AN BART
(qui menait déjà loin et vigoureusement la rancune de la fenêtre de Trianonj quelque victoire navale fabuleuse, ou, à son défaut, quelque tentative d'une audace inouïs et désespérée, dût ce triomphe d'orgueil aussi féroce que vain cl stupide coûter a la France Tourville et sa marine tout entière.
Puis, lorsque ce grand homme de mer représentait avec calme, mesure et irrésistible raison, que de telles visées étaient complètement désastreuses et ne tendaient à rien moins qu'a ruiner entièrement la plus belle flotte qu'il y eût alors au monde, Seignelay se laissait entraîner a de si puérils et de si misérables emportements, qu'il allait jusqu'à menacer Tourville de lui oter le commandement des escadres et de le donner au maréchal d'Estrèes, de qui l'impéritie et l'opiniâtre nullité avaient porté de tels fruits, que, malgré tout le crédit des familles d'F.strèes et de Noailles, Louis XIV avait été obligé de lui donner un gouvernement et de lui faire quitter le service de mer.
On le répète, ce fut donc une double gloire pour Tourville que d'être arrivé aux merveilleux résultats qu'il atteignit dans eette campagne, cl cela malgré Seignelay . aussi ne peut-on songer sans frémir dans quel abîme eût été engloutie la marine A cette époque, si, au lieu de rencontrer sur sa route la volonté sage et inébranlable de Tourville, Seignelay eût trouvé quelque fou téméraire et servile qui se fût fait l'instrument de sa fatale ambition.
El pourtant, quel grave malheur pour Seignelay et pour la France que son incurable jalousie de Louvois ! funeste passion qui flétrit et empoisonna tout ce qu'il y avait de véritablement grand, de sain et de généreux dans l'esprit du fils de Colbert ; car, qui peut nier la merveilleuse puissance et facilité de travail ainsi que l'opiniâtre persistance de volonté de ce jeune ministre? qui ne sait qu'il opéra presque des prodiges par le nombre et la rapidité de ses armements, qu'il poussait avec une infatigable énergie , tant il était incessamment obsédé par la pensée de surpasser Louvois! idée fixe et fiévreuse, qui le faisait rester des nuits entières dans les ports, dans les rades, â bord des vaisseaux en armement ou en construction, et qui, enfin, jointe aux excès de tous genres auxquels il se livrait toujours malgré cette vie d'une activité si dévorante, lui coûta la vie cette année-la... Mais aussi Seignelay venait de mettre en mer plus de cent vaisseaux de guerre, et son ambitieux orgueil dut fiissonner d'un âcre plaisir en pensant au dépit de Louvois alors qu'il viendrait â savoir que pour la première fois une aussi puissante armée venait d'appareiller a'un port de France aux yeux de l'Europe étonnée.
Certes il n'y aurait eu rien de plus noble et de plus beau que cette passion effrénée d'exalter a son plus haut triomphe l'importance morale et matérielle de la marine en France, passion qui usa si vite et si tôt l'existence de Seignelay, si l'emploi que ce ministre se proposait de faire d'aussi merveilleux éléments eût été glorieux et profitable au pays. Malheureusement il n'en fut pas ainsi : celle flotte immense, fruit de trente années de travaux et de soins, qui portait des milliers d'hommes aguerris, expérimentés ; cette cité flottante qui avait coûté des millions, dégarni les arsenaux jusqu'au délabrement le plus complet, épuisé le trésor, presque ruiné le commerce en le privant de ses matelots, et laissé le littoral sans défense en lui retirant jusqu'à ses gardes-côtes; ce majestueux armement, enfin, commandé par Tourville, Noailles, Chateaurenault. Coetlogwi, d'Amfreville, Langeron, de Villetle. Relingues, d'Estrées, Cabaret, Foran, les plus braves noms de la marine, n'était aux yeux de Seignelay qu'un moyen de tenter quelque entreprise aussi téméraire qu'insensée, dût-il, sans but et sans profil, ruiner en un jour, en une heure, cette œuvre splendide et formidable; et pourquoi? pour porter une jalouse atteinte â l'amour-propre d'un rival..., au risque de laisser la France sans un seul vaisseau et plus pauvre de marine qu'elle ne l'était â l'avènement de Colbert au ministère 1
Veut-on encore une preuve de celte infernale jalousie qui Inrturaii Seignelay* Le 7 juillet, ainsi qu'on le verra plus bas, la flotte française, ayanl passé la nuit au mouillage, appareillait le malin avec le flot, car depuis deux jours Tourville manœu-
vrait avec une merveilleuse habileté afin de prendre sur l'ennemi l'avantage du vent; or, le matin de ce jour-là il reçoit, par une barque longue, une dépêche de Seignelay qui, lui apprenant la victoire remportée à Fleurus par M de Luxembourg, reprochait amèrement à l'amiral ses temporisations, exaltait le bonheur de H. de Louvois d'avoir des homme» tels que M. de Luxembourg , et finissait par ordonner très-impérieusement â Tourville de livrer bataille ce jour-la. quoi qu'itpùl en arriver. Tourville n'en fil rien, on le pense bien ; mais on voit encore une fois, par la nature des ordres de Seignelay, que, sans la fermeté de Tourville, le salut et la gloire de la marine de France eussent été souvent bien compromis.
Maintenant, revenons à l'expédition de 1690. Mais avant on doit dire deux mots de la jonction de 1 escadre de la Méditerranée avec les escadres du Nord, opérée par Tourville en 1689, et qui fit le plus grand honneur à son savoir, â sa prudence et à son habileté de tacticien consommé. Voici comment les choses se passèrent :
Vers le mois de mai 1689, pendant que M. de Chateaurenault remportait, ainsi qu'on a dit. un avantage signalé, dans la baie de Bantry, sur l'amiral Herbert, Tourville reçut l'ordre d'amener de Toulon â Brest les vingt vaisseaux qn'il commandait en Levant. Cette escadre devait être jointe aux forces du Ponant, afin qu'en 1690 les développements des opérations navales dans la Manche fussent plus larges et plus décisifs.
Cette jonction présentait d'étranges difficultés; or. on le répète, le génie avec lequel Tou; ville parvint â la nouer demeurera un des plus beaux litres à l'admiration des gens du métier.
Tourville, parti de Toulon à la tête d'une escadre de vingt vaisseaux, arriva donc A la hauteur d'Ouestant le 29 juillet 1089, et là il apprit par un contrebandier breton que .la flotte ennemie, forte de soixante-dix voiles, croisait â l'embouchure du passage de l'Iroise pour s'opposer à son entrée dans la rade de Brest.
Or, depuis plus de deux mois qu'elle tenait la mer, l'escadre de Tourville manquait d'eau, ses vivres étaient â leur fin; il avait essuyé un coup de vent furieux dans le golfe de Gascogne, et plusieurs de ses vaisseaux avaient besoin de réparations indispensables ; un plus long séjour à la mer lui était donc impossible, et, d'un autre côté, la force numérique de l'ennemi se présentait telle qu'il ne pouvait songer à forcer la passe de l'Iroise, ayanl d'ailleurs reçu les ordres les plus précis de ménager exlraordinairementsa division jusqu'au moment où elle aurait rallié les escadres du Nord.
Par le parti qu'il prit dans cette difficile alternative Tourville prouva de quelle nécessité indispensable étaient toutes les branches du grand art qu'il avait si laborieusement approfundi.
Il lui fallait, pour entrer dans l'Iroise, des vents de nordouest M de sud-ouest. Sachant que ces vents sont très-fréquents daus ces parages, et calculant que la brise d'est-nordest, qui durait depuis quinze jours environ, ne devait pas souffler longtemps encore, il se résolut d'attendre un changement de temps, sachant que d'un vent de sud-ouest ou de nord-ouest l'ennemi, ne pouvant absolument tenir Ouessant, serait obligé de donner dans la Manche et de lui laisser ainsi libre l'entrée de l'Iroise.
Tourville, ayant d'ailleurs fait tous les préparatifs d'un combat désespéré dans le cas oû l'ennemi le viendrait attaquer, attendit donc patiemment, pendant six jours, en louvoyant dans l'ouest d'Ouessant, que la brise se fit au sud-ouest ; le h août, l'événement répondit à la prévision de l'amiral : un vent frais commença de s'élever du sud -ouest.
A la vue des penons qui flottèrent bientôt vers le nord-est, on pense si la joie fut grande à bord des vaisseaux de Tourville ; car, depuis six jours, la position des équipages était des plus fâcheuses, réduits à un verre d'eau corrompue et à cinq onces de biscuit gâté; l'impatience de voir arriver la fin de ces privations était si grande, qu'il fallut I impo<nnte autorité du nom de Tourville pour contenir les matelots et les officiers d;'.tis le devoir, lorsque, malgré cette brise si favorable, il donna l'ordre de rester eucore eu panne, au lieu de mettre le cap sur l'en-
trée de l'iroise. Avec ?» prudence habituelle, l'amiral voulait s'assurer, avaol que de tenter le passage, et de la position de l'ennemi, et de celle d'Ouessant, par rapport a ses observations astronomiques, dont l'exactitude ne pouvait alors être comparée a celle qui les distingue de nos jours. En effet, deux frégates légères chassèrent bientôt en avant pour éclairer l'armée.
On pense si ce fut une rude épreuve pour l'impatience des équipages, qui, voyant la brise du sud-ouest .se faire de plus en plus, accusaient Tourville de sacrifier un temps si précieux par les tempéraments d'une prudence qu'ils ne pouvaient comprendre, et qui, selon eux, leur faisait, a chaque minute de retard, perdre peut-être une occasion qui leur échapperait bientôt; mais enfin, après sept heures d'attente qui parurent des siècles, les deux frégates revinrent et confirmèrent que l'escadre se trouvait à quatorze ligues dans l'ouest d'Ouessant. Tourville donna aussitôt l'ordre de faire route pour l'iroise, et, le vent ayant peu après halê le nord-ouest, les ennemis, i dix lieues sous le vent, virent la flotte de Tourville donner vent arrière dans la passe de Plroise.
On ne s'est étendu quelque peu sur celte manoeuvre de Tourville que pour faire remarquer ce trait saillant de sa tactique.
Peu de temps après l'arrivée de celle escadre à Brest, le maréchal d'Eslrécs, piqué de se voir préférer Tourville. quitta son commandement, et obtint pour son fils, par une faveur toute particulière, la survivance de sa charge de vice-amiral du l'oiwnt.
M. de Relingucs, chef d'escadre, fut envoyé vers le même temps dans le nord de l'Ecosse pour s'opposer au passage de six vaisseaux danois qui devaient porter des troupes en Irlande. M. d'Amfrcvlle. lieutenant général, fut envoyé au sud avec quarante vaisseaux pour s'opposer au passage de la reine d'Espagne, qui allait de la Coi ogne à Rotterdam, et s'emparer, s'il le pouvait, d'un convoi de trois à quatre cents voiles qui ne devait élre escorté que par vingt vaisseaux de guerre; mais, sur le point de partir pour cette expédition, M. d'Amfrevillc reçut la mission de transporter six mille hommes de troupes en Irlande.
En Amérique, les entreprises continuaient, et Seignelay, dès le commencement de 1 689, avait envoyé M. du tuasse, avec deux vaisseaux, deux flûtes et des lettres de marque pour ruiner la colonie hollandaise a Surinam, afin d'en transporter toules les munitions et marchandises à Cayenne. Craignant aussi quelque entreprise particulière sur les côtes de France, Seignelay lit armer cinq vaisseaux et deux barques longues, uniquement destinés a garder les côtes du royaume depuis Dunkerque jusqu'à Rayonne, cl a protéger la pèche du hareng sur la côte de Normandie.
Mais, avant que d'entrer dans quelques détails sur les préparatifs de la campagne qui suivit I expédition d'Irlande, a
Rropns de laquelle on a cité le long et curieux mémoire de i. de Lauzun sur la bataille de Limerick, il faut dire deux mots d une particularité assez importante de la vie de Tourville.
Ou a parlé, lors de l'affaire de Gènes, de la mort d'un gardemarine, le comte de Tourville, qui donnait les plus belles espérances ; on a dit aussi que cet officier était le neveu du chevalier de Tourville, qui, se trouvant par le fait de la mort de son jeune parent chef de sa maison, quitta l'ordre de Malte, obtint des dispenses, et prit le titre de comte de Tourville peu de Irmps avant son mariage, qui eut lieu vers la fin de l'année 168».
M. de la Popelinière, fort riche traitant, avait laissé une veuve jeune et belle, fille de Langeois, homme obscur, mais extrêmement enrichi dans les affaires. M. de Tourville. qui aimait fort l'urgent, pensant faire un grand et solide établissement par ce mariage, demanda la main de madame de la Popelinière et l'obtint. Langeois, aux nues de cette union, donna beaucoup a sa lille, et voulut qu'elle et son nouveau mari n'eussent pas d'autre maison que la sienne, un véritable miracle de luxe, de magnificence et de bon goût en toutes sortes de meubles, tapisse-
ries, tableaux et raretés. Malgré les désirs de Langeois, ce mariage ne fut pas heureux : la galanterie naturelle à Tourville, qui lui dura fort longtemps; le caractère impérieux de sa temme, qu'il avait fait nommer dame de madame la duchesse de Brrry, y firent naître les premiers différends ; enfin, diton, l'éclat d'une aventure de madame de Tourville, son gros jeu. sa prodigalité, comblèrent la mesure, et. somme toute, l'amiral l'ut bientôt aux regrets d'avoir changé de condition.
Peu de temps avant son mariage, vers la fin de 16H'.t, Tourville fut donc nommé vice amiral és mers du Levant, el chargé par Loui* XIV du commandement en chef de la floue destinée a agir contre l'Angleterre, l'Espagne et la Hollande II donna vers celle époque, à M. de Seignelay, le mémoire suivant sur la jonction de la (lotte de M. le vice-amiral d'Estrèes, alors à Toulon, avec les forces de Brest. On verra par ce document, qui servit d'ailleurs rie base à l'instruction que lui donna Seignelay, combien les prévisions de Touiville sur celle campagne se réalisèrent.
MÉMOIRE Dii> >"É AU ROI PAR M. DE TOURVILLE (1690).
La diligence que les ennemis font pour armer leur flotte lui persuade que leur premier dessein est d'empêcher la jonction des vaisseaux de Toulon a ceux de Brest, el il lui parait qu'il ne leur est pas difficile d'y réussir en prenant les mesures qui conviennent, soit en envoyant vingt vaisseaux dans le détroit pour se joindre aux vaisseaux espagnols, ou en faisant sortir de la Manche leur flotte le 15 avril pour la meltre a la hauteur de l'iroise, et empêcher par ce moyen l'eutrée de M. le comte d'Estrèes dans la rade de Brest.
L'affaire qui lui parait la plus importante est de faire la jonction. Il faut, pour cet effet, faire une grande diligence pour le départ des vaisseaux do Toulon ; et, lorsqu'ils viendront pour atterrir aux côtes de Bretagite, il est a propos qu'ils se mettent a la hauteur de Penmarck, afin de pouvoir éviter l'armée des ennemis, qui pourrait être sur Ouessant ; el. comme il y a près de douze lieues nord et sud de cet endroit a Penmarck, il est difficile que les ennemis puissent avoir connaissance de l'arrivée des vaisseaux de Sa Majesté. Il faudra tacher d'entrer, s'il se peut, par le Baz ; et. en cas qu'on ne le puisse, faire en sorte de doubler la Pointe-des-Saints, et ranger le plus que l'on pourra la Basse-Jeane, afin de s'éloigner le plus que l'on pourra d'Ouessant. Il est du service et de la sûreté des vaisseaux du roi d'envoyer trois ou quatre petits bâtiments, distants les uns des autres de dix lieues en dix lieues, a la hauteur de Penmarck, pour donner à M. le comte d'Eslrées des nouvelles de l'armée ennemie, et aussi pour lui marquer l'endroit où les vaisseaux de Sa Majesté seront mouillés, afin qu'il puisse prendre des mesures justes pour son entrée.
Si on peut faire la jonction des vaisseaux, il est nécessaire que Sa Majesté fasse savoir si elle veut s'opposer aux descenles que les ennemis pourraient tenter sur tes côtes du royaume, et si elle veut que. quelques forces supérieures qu'ils aient, son armée les combatte plutôt que de souffrir de descente. En ce cas, il faudra se mettre en état de sortir de la rade de Brest lorsqu'on apprendra que les ennemis embarqueront une assez grande quantité de troupes pour pouvoir donner de l'inquiétude A nos côtes. Il ne serait pas d'avis que l'on se pressât de sortir de la rade de Brest que les ennemis ne fussent du côlé de Torbay, p.irce qu'en ce cas il serait en état d'exécuter ce qu'il plairait au roi d'ordonner avant que les ennemis eussent rien entrepris. Il lui paraît que, si les ennemis voulaient faire une descente en Normandie, on ne pourrait l'empêcher, i moin*
3 ne de s'aller poster tout d'un coup a la lingue ou a la pointe e Sainte-Hélène, à l'Ile de Wight, pour se mettre en parage de tomber dessus, en cas qu'ils voulussent faire celle descente, ce qui serait un parti extrême pour mille bonnes raisons Si l'armée était hors de la rade de Brest et qu'elle demeurât au large comme il serait nécessaire de le faire, si on n'allait pas a la Hogue ni a l'Ile de Wight, les ennemis pourraient prendre leur temps, et, avec des vents d'est-nord-est, faire leur desoente aux côtea de Normandie sans qu'on pût les en empêcher, a
cause des vents qui seraient contraires pour aller i eux ; d'ailleurs, s'ils ont trente vaisseaux de guerre de plus que l'armée de Sa Majesté, ils peuvent faire leur débarquement en laissant dix navires de guerre avec les vaisseaux de charge, et venir avec le reste de leur armée au-devant de celle de Sa Majesté pour la combattre.
Si Sa Majesté ne veut point hasarder un combat avec des force* inférieures à celles des ennemis, et qu'ils aient dessein d'envoyer vingt vaisseaux dans la Méditerranée pour se joindre aux Espagnols avec leurs galères, on pourrait, après la jonction de M. le comte d'Estrées, sortir avec toute l'armée, comme si on avait dessein de combattre les ennemis lorsqu'ils entreprendraient quelque desrente sur les cotes ; et il faudrait avoir deux corvettes, commandées par des ofliciers de conliance, avec ordre de se laisser prendre, sans que les équipages en eussent connaissance, et leur recommander de laisser les ordres qu'on leur enverrait attachés avec un boulet, comme on a accoutumé de faire, sans les jeter a la mer, afin que les ennemis puissent
I' ajouter créance. Il faudrait leur maïquerpar ces ordres d'aler en diligence en Irlande pour exécuter les desseins dont on supposerait qu'ils auraient connaissance, et après l'exécution de revenir entre les Sorlingues et Ouessant, pour se mettre en parage de tomber sur les ennemis en cas d'entreprise sur les côtes de France, et les combattre, quelque supérieurs qu'ils fussent.
Lorsque l'armée serait sortie de la rade de Brest, il faudrait qu'if s'en allât, avec toute la diligence possible, avec cinquante navires de guerre, dans la Méditerranée, et les brûlots, pour combattre et détruire les vaisseaux que les ennemis pourraient y avoir.
On pourrait donner un rendez-vous aux galères, selon qu'il conviendrait; et au reste des vaisseaux qui demeureraient dans l'Océan, on pourrait en détacher les plus fins de voiles par de petites escadres de trois en (rois, pour se leoir sur diverses croisières pour tacher d'interrompre le commerce des ennemis, avec ordre de venir joindre l'armée aux endroitsqui leur seraient marqués. On en pourrait aussi détacher quelques-uns pour les Iles de l'Amérique, le Canada; et ainsi, eu prenant les précautions nécessaires pour tâcher de couvrir le détachement des cinquante vaisseaux qui seraient sous ton commandement, il pourrait entrer dans le détroit en prenant le large, sans que les ennemis en eussent connaissance : ils croiraient, au contraire, par le moyen des ordres qu'ils auraient interceptés, qu'it aurait dessein de les combattre, ce qui leur ôterait un assez long temps l'envie de faire une descente en France, durant lequel il pousuivrait sa route ; et, par le moyen des frégates fines de voiles qui seraient avec lui, il arrêterait tous les bâtiments qui le pourraient voir, qu i/ emmènerait avec tm.
La raison oui rengagerait à mettre dans les ordres qu'on laisserait tomber entre les mains des ennemis d'aller en Irlande du coté de Gallovray, est afin d'éloigner les ennemis de leurs cotes et de gagner du temps, parce qu'auparavant qu'ils aient fait le trajet d'Irlande pour l'aller chercher, et qu'ils aient donné avis au prince d'Orange a leur retour de leur voyage, il se passera uu temps considérable, qui les mettra hors d'étal de rien entreprendre.
Mais si on lui donne ordre de rester a la mer. comme il y a deux ans, pour tâcher d'amuser les ennemis, et leur faire connaître qu'on est en état de les attaquer au cas qu'ils entreprendraient une descente, je crois devoir dire qu'en ce cas il faut se résoudre a les combattre â la fin, car, s ils avaient bien voulu fe chercher en ce temps, ils l'auraient combattu, vu qu'il n'est pas possible de rester un si long temps à la mer a pirouetter a Tentour d'nne année sans en venir aux mains, comme il l'a amplement expliqué ; et toute la marine sait que les ennemis ne furent appliqués en ce temps qu'a couvrir le retour de la flotte de Smyrne, et que c'est ce qui les empêcha de s'attacher à le trouver.
Les cinquante vaisseaux qui passeraient dans la Méditerranée prendraient pour quatre mois de vivres, ou pour cinq s'ils le pouvaient; ils pourraient partir vers le 15 du mois de mai, et arriver dans la Méditerranée â la fin de juin. On chercherait les
ennemis pendant les mois de juillet et août pour les combattre, et on serait en état après cela de faire repasser trente navires de guerre dans l'Océan et d'en laisser vingt daos la Méditerranée. On donnerait a Toulon pour trois mois de vivres â ces trente navires, et il faudrait que la plupart fussent du département de Rochefort, afin qu'il n'y eût qu'un petit nombre qui fût obligé d'entrer a Brest. Tous ces vaisseaux viendraient atterrir à Belle-lsle, pour donner ensuite dans les rades de la Rochelle, en observant de faire tenir les bâtiments d'avis à quinze lieues au large, â la hauteur de Belle-lsle et de Penmarck, pour avertir les commandants des vaisseaux ennemis qui pourraient être â la mer.
(Archiva de la marine.)
On voit avec quelle précision, quelle étonnante clarté, Tourville met en lumière, dans ce mémoire, les différentes opérations que l'ennemi pouvait tenter pendant l'année 1090, et avec quelle finesse il propose, dans le cas ou on voudrait aller écraser d un seul coup les flottes coalisées dans la Méditerranée, de donner le commandement de deix corvettes légères à un capitaine de confiance chargé de fausses instructions, et ayant la mission de se laisser prendre par les croiseurs anglais, â cette fin que ces derniers, trompés par le faux semblant des instructions de leur prisonnier, qui supposeraient une expédition dans le nord de l'Irlande, y portassent toutes leurs forces, pendant que les vaisseaux français, grâce â celte manœuvre, trouvant la Manche libre , pussent aller dans la Méditerranée porter un coup fatal â la marine liollando-espagnole.
Mais l'hypothèse d'une jonction dans le Nord ayant prévalu, Tourville eut ordre du roi d'entrer de bonne heure dans la Manche, â la tète de quatre-vingt quatre vaisseaux et quinze galères; car, nouveauté assez étrange, cette fois les galères servirent dans l'Océan. Ce fut Seignelay, dont l'esprit ardent et aventureux voulait tenter toutes chances, qui donna l'ordre de les y conduire, et il faut dire qu'elles y rendirent d'assez grand services lors de la descente de Tingmoutb, commandées qu'elles étaient par l'intrépide bailli de Noailles, un des meilleurs officiers généraux des galères de ce siècle, et sur les éminents services et le grand caractère duquel on reviendra plus d une fois.
D'après ses instructions, Tourville devait se trouver en mer, â la tète de sa flotte, avant que les Anglais ne fussent sortis de leurs ports, et tâcher de les y surprendre et de les y hrfller; il' lui était ordonné d'aller d'abord â l'Iymouth, de faire des détachements vers Torbay et Portland pour y enlever le plus de vaisseaux marchands qu'il se pourrait et de rassembler ensuite tous en détachements pour foudre sur la flotte ennemie aux rades de Portsmouth et de Spithead, d'aller de là croiser â l'entrée de la Tamise pour empêcher la jonction des flottes anglaise et hollandaise ; de mouiller pour cet effet près du banc de Calloper, afin de couper le commerce et la communication de l'Angleterre avec la Hollande en envoyant des détachements â Soutnwood-Bay et ù l'entrée du canal du Roi, ainsi que dans le nord de l'Ecosse et de l'Angleterre, pour interrompre aussi le commerce de cette puissance dans la mer Baltique.
11 fut, de plus, expressément défendu â Tourville de s'engager dans un combat , même â nombre égal , du coté des dunes, mais, s'il était attaqué, de se retirer â l'entrée de la Manche, entre Ouessant et les Sorlingues, et de lâcher d'attirer les ennemis dans ces parages pour les y combattre, mais surtout de ne pas s'engager vers la côte du nord; et aux approches de l'arrière-saison il devait quitter la Manche et se retirer â Brest , avec toute l'armée , vers le mois de septembre au plus lard.
Tel était le résumé de la première instruction donnée à Tourville , fort sagement rédigée d'après ses vues et conseils (Areh. delà mar., 1090-1605 . Mais Seignelay insi-ta tellement auprès de madame de Maintenon, qui le protégeait fort, que l'esprit de la première instruction fut totalement changé, «qu'il y substitua ses propres idées. Aussi, deux mois après, il
fui u. lionne .1 Tou. ville, par une aulre instruction qui atiaulait la première, de chercher partout l'ennemi et de le combattre, même dan» la Tamhc et tout le* dunes. Les galères eurent ordre de le rejoindre, et on lui manda d'engager l'action avant la jonction du prince d'Orange. Seignclay, dont l'activité infatigable embrassait, on le répète, presque toutes les parties des armements, avait fait disposer des lits et des hôpitaux pour les malades, a Dunkerquc, Boulogne et Calais, avec ordre, au défaut de bâtiments convenables, de prendre les maisons et les lits des particuliers, et de traiter de gré à gré avec eux pour le traitement et la nourriture des maladies.
La flotte française, rassemblée u brest, était donc forte de soixante-dix vaisseaux de ligne, de cinq frégates légères, de dix-huit brûlots et de quinze galères.
Tourville, commandant en chef, montait te Soleil-Royal et avait, comme toujours, le marquis de Laporte (neveu dû chevalier de Valbelle), et le chevalier de Goellogon pour matelots d'avant et d'arrière ; sûr de l'affection et de la bravoure de ces deux intrépides chefs d'escadre, qui servaient avec lui depuis si longtemps, il ne s'en séparait jamais, et cette vaillante et glorieuse trinilé se partageait en frères tous les dangers qui devaient assaillir un vaisseau amiral monté par Tourville, et soutenu par de tels matelots.
MM, de Nesmond, chef d'escadre, et d'Amfreville, lieutenant général, commandaient les deux divisions du corps de bataille sous Tourville.
L'avant garde était sous les ordres du comte de Chateaurenault, qui avait mis son pavillon sur /c Dauphin-Royal. MM. le marquis de Villeite-Mursay, lieutenant général, et le marquis de Langeron, chef d'escadre, commandaient les divisions de cette avant-garde.
Enfin, l'arrière-garde avait pour oflicier général M, le comte d'Eslrées, vice-amiral, montant le Grand, et MM. le chevalier de Flaeourl, chef d'escadre, et de Cabaret, lieutenant général, étaient a la tétc de deux subdivisions de ce corps d'armée.
Jean Bail, dont on parlera bientôt plus au long, commandait f Alcyon, une des frégates de chasse destinées a éclairer l'avant-garde et à porter les ordres des pavillons pendant le combat.
A propos de cet ordre de marche, on remarquera la position des capitaines de brûlots, qui, détachés en avant et hors de la ligne «le bataille quand elle marchait vent arrière, ou sur ses flancs quand elle naviguait au plus près du vent, continuaient d'être destinés à garantir les vaisseaux-pavillons de tout abordage ou à incendier les navires ennemis qui auraient tenté de s'en approcher.
C'était, à vrai dire, le poste le plus périlleux de toute la flotte, puisque d'abord les capitaines de brûlot se trouvaient les premiers et le plus évidemment exposés au canon des batteries, et qu'au milieu de l'action ils avaient autant à craindre du feu du l'ennemi que de l'explosion de leur propre navire, tout changé d'artifices et de machines incendiaires ; aussi voilon qu'à l'exception des capitaines Verguin et Jean Etienne, qui survécurent, les braves capitaines Serpaul, Champagne, beauvoisis, Rocuchon, Videau, Ozée, Thomas, Cbaboisseau l'ainè et Cbaboisseau cadet, Grosbois, etc., sont tous morts glorieusement sur leur bord. A chaque campagne il fallait renouveler presque en entier le personnel de ces intrépides marins, qui périssaient ainsi obscurs et ignorés au milieu des flammes de leurs brûlots, car, s'ils manquaient leur abordage, ils devenaient pour tous, au milieu de la mêlée, un objet si dangereux, que Français et ennemis Its coulèrent souvent à coups de canon pour s'en garantir
Mais revenons à la flotte commandée par Tourville, qui sortit de la rade de Brest le 23 juin 1690.
Elle mil i la voile par un temps favorable, mais qui fut de peu de durée, car, à rentrée de la Manche, les galères furent obligées de relâcher à Camaret. et la flotte lutta longtemps contre la mer et les courants avant que de pouvoir joindre les ennemis.
Ce fut un grand malheur, ainsi qu'on va le voir par la dépêche de Tourville, que les galères n'aient pas pu suivre le reste de
la flotte; car, après le combat qui se livra le 10, sur les cinq heures du soir, le calme étanl venu, un grand nombre de vaisseaux anglais et hollandais, complètement désemparés, mouillèrent au jusant; il fut impossible à Tourville de les poursuivre, a causf) de ce calme qu'on a dit; taudis que, si les galères du brave bailli de Noaillcs eussent été là, au moyen de leurs rames elles auraient été brûler ou amariner les bâtiments ennemis, faisant ainsi l'office des bâtiments à vapeur de nos jours. Aussi ne peut -on que louer extrêmement Seignelay d'avoir compris tout le service que pouvaient rendre les galères dans l'Océan.
Enfin, ce ne fut que le 2 juillet que Tourville reconnut l'Ile de Wight; et les vaisseaux qui étaient à la découverte aperçurent plusieurs navires de l'armée ennemie mouillés hors de la pointe de Sainte-Hélène.
L'avant-garde anglo-hollandaise était commandée par l'amiral Ever.stzcn, Hollandais
Le corps de bataille hollandais et anglais était commandé par l'amiral hollandais Vanderkulm, et l'arrière-garde par l'amiral Herbert.
Voici la relation de M. de Tourville sur le combat dit de fleveziers, écrite le lendemain même de cette affaire :
le 11 juillet 16UO.
Je n'ai pas le temps de vous faire le détail du combat que nous venons de rendre contre la flotte enoemie, il est impossible que j'en puisse savoir les particularités. Les ennemis avaient le vent sur nous; j'ai l'orme notre ligne: les Hollandais se sont trouvés à lavant-garde, Herbert faisait le corps de bataille, et le pavillon bleu anglais l'arrière-garde ; M. de Cbaleaurenault se trouva à l'avani-garde par la disposition de notre armée, cl M. le comte d'Estreesà l'arrière garde. Les Hollandais vinrent avec toute la vigueur possible sur notre avant-garde ; Herbert ne voulut pas me combaltre et même ne combattit avec aucun de nos pavillons. Je combattis avec son vice-amiral et deux seconds aussi gros que lui : M. le comte d'Eslrées combattit avec, le pavillon bleu. Nous tînmes le vent si beureusemrnt, que les Hollandais, s'ètant un peu trop abandonnés, ne purent se rallier au vent avec facilité, ce qui fut cause qu'ils turent entii' renient désemparés ; il y eut, 1 -comptant les An- « glais, douze de leurs navires rasés sans aucuns mils. 1 Je ne crois pas que, pour un combat donné sous le vent, on ait eu un pareil avantage l.ecalmt vint, ce qui fut cause qu'il n'y eut qu'un de leurs vaisseaux qui tomba entre nos mains, et qui était un hollandais de suixanle-huil pièces de canou. Il est sûr que, si nous avions eu nos galères, nous prenions tous ces navires démâtés qui mouillèrent au jusant. Le soir, le vent tourna de notre coté environ une demi-heure ; s'il eût continué, il y avait dix vaisseaux hollandais de coupés. Lorsque l'armée ennemie eut mouillé pour ne p^s tomber sur nous et se conserver la marée, je m'aperçus de leurs manœuvres, quoiqu'ils eussent toutes leurs voiles, et je mouillai avec quelques vaisseaux de 'mon escadre à la portée du canon de sept ou huit vaisseaux hollandais qui étaient près de moi. Après la marie finie, ils levèrent l'ancre et se firent remorquer avec leurs chaloupes ; ce sont des bâtiments plats qui tirent peu d'eau, et, par conséquent, plus aisés à remorquer que les noires. Ils s'éloignèrent un peu de nous; nous sommes toujours en présence ; le vent est toujours de leur côté. L avant-garde, commandée par M. de Cbaleaurenaull, soutiul parfaitement bien les vaisseaux ennemis; M. le comte d'Eslrées. qui riait de l'arrièregarde, soutint, de son cûtè, parfaitement l'escadre bleue qui le vint attaquer ; il y eut deux vaisseaux anglais de l'arrière-garde qui furent démâtés; le reste des vaisseaux fui démàlé par l'avant-garde el noire corps de bataille. Vous ne doutez pas qu'après un combat de huit heures nous ne soyons fort désemparés, la plupart de nos vaisseaux n'ont plus de munitions; nous suivons cependant l'armée ennemie. Je saurai plus de particularités dans 1a suite que je vous manderai. On ne peut être plus
JEAN BAKÎ
satisfait que je suis de tous 1rs capitaines : H. de Villelte, qui était le troisième ou le quatrième vaisseau de lavant-garde, commandée p;»rM. de Chaleaurenault, a fort bien soutenu. Je suis Tort content de mes deux matelots, qui étaient le marquis de Laporle et Coetlogon ; le premier a été rnlièajmcnt désemparé Il y a eu trois à quatre vaisseaux de l'arrière-garde. commandée pur SI. le comte d Eslrées, qui ont été fort désempares, particulièrement Pannetier. Il y a beaucoup de nos vaisseaux, ([m n'ont plus de poudre. Le vaisseau ennemi se rendit a M. de Nesmond. Je trouve que les ennemis se sont parfaitement bien battus ; il n'y a eu qu'Herbert et ses seconds qui n'ont pas tiré de près et qui n'avaient choisi que des vaisseaux particuliers de l'escadre du marquis d'Amlïevillc. Si nous avions eu le vent, l'affaire aurait été plus complète ; mais vous pouvez assurer le roi qu'elle ne le peut avoir été davantage, les ennemis ayant le vent sur nous. Je suis fort content des chevaliers de Bouillon , d Armagnac et de Luynes; Pimon a parfaitement bien fait son devoir et ne m'a pas été inutile. Je puis aussi rendre témoignage que j'ai été fort secouru de M. de Vauvré par sa présence et par ses conseils. Le major général m'a fort bien secondé en tout. « Le petit Pienau a eu la basque de sou justau- ■ corps emportée d un coup de canon, qui lui a passe entre f les jambes en ce temps qu'il dressait un plan ; il a de l'cs- « prit, de la capacité et beaucoup de valeur, et est d'un bon t conseil, o
Je suis obligé de vous dire que le sieur Truillel a fait des merveilles ; il commandait les batteries : c'est le meilleur officier de France ; il y aurait de la justice que vous lui envoyiez une commission de capitaine ; dans une occasion comme celle-ci, cela donnerait de l'émulation aux autres officiers.
M. de Colombe s'est parfaitement acquitté de son devoir avec les gardes qu il commandait.
Je suis avec beaucoup de respect,
Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Le comte de Totir.vn.iE.
( Archives de la marine.)
Plusieurs passages des dépèches de Tourvillc, de Cbateaurenault et de Pelit-llenau prouvent que l'escadre anglaise ne lit pas aussi vaillamment son devoir qu'elle aurait dû le faire, et que les malheureux Hollandais furent en cette occasion un peu traités par l'amiral Herbert, leur allié, comme le furent en 72 et 73 les Anglais par M. le vice-amiral d'Estrèes. fut ce timidité ou secret dessein de l'amiral anglais? le fait est difficile â expliquer; ce qu'il y a de malheureusement certain, c'est que la fatale affaire de fa Hogue. en l6'J2. n'eut lieu en partie que
Iiarce que Louis XIV se croyait sûr, d'après les assenions de acques II, de la défection ou au moins de l'inaction d'une grande partie de la flotte anglo-hollandaise; mais la défection n'eut pas lieu, et la flotte française, étant dans une effroyable disproportion avec la flotte ennemie, fut écrasée.
En apprenant la nouvelle du combat de Beveziers. Seignelay lit compliment à Tourville en l'excitant encore a de plus grands succès, et lui envoya des ordres réitérés cl précis de tenir la mer pour profiter de sa supériorité, avec défense de renvoyer dans les ports d'antres vaisseaux que ceux qui se trouveraient tout A l'ait hors de combat, lui enjoignant en outre de se tenir aux rades de Portland et de Torhay, ou il recevrait des munilions pour se radouber, et d'où il pourrait se remettre en mer pour un second comli.it. ou bien entreprendre une descente au port d'Amos ou â Kaiwaler, considérant cette entreprise comme facile et lui laissant même entendre que le roi ne lui saurait pas mauvais gré de risquer ses vaisseaux dans cette entreprise.
On pense que Tourvillc n'exécuta de ces ordres que ce qu'il crut convenable, agissant' sur mer comme autrefois Turenne agissait sur tene dans ses Mations avec Louvois. Aussi répondit-il de la sorte à Seignelay en lui rendant compte presque jour par jour de ses opérations.
LETÏÏIE DF. ». DE T0URVM.LE.
13juillct 1090
Monseigneur,
J'ai reçu le duplicata de votre lettre du 10 de ce mois par un bateau de Dieppe.
Depuis n.-tre combat, nous n'avons pas perdu les ennemis de vue en appareillant toutes les marées; les calmes sont cause que nous n'avons pas eu douze ou quatorze vaisseaux hollandais; comme la plupart étaient sans mats, ils se sont tirés avec plus de facilité avec leurs chaloupes. Cependant, la nuit du 10 et du 11, ils ont été obligés de mettre le feu a deux de leurs vaisseaux, dont un est un vice-amiral de Hollande de quatre-vingts pièces de canon et un autre de soixante-dix pièces. J'ai détaché des vaisseaux pour suivre uo gros vaisseau hollandais a trois ponts, qui, n'ayant que son mât d'avant, faisait vent arrière le long de la côte. J'en ai encore détaché d'autres pour tâcher à joindre six vaisseaux qui sont demeurés sous le vent de l'armée ennemie. Je coulinue à la poursuivre plus que les forces des équipages et les mâtures des vaisseaux ne me peuvent permettre : ils se servent comme nous des marées et du veut, qui leur a toujours été favorable, pour se retirer du cdté des dunes. Je suis persuadé que, si, après, le combat, j'avais eu le vent sur eux, c'aurait été une décision entière. Il est constant que, dans les combats qu'ils ont donnés, les Hollandais ne se sont jamais si fort engagés, ni avec tant de vigueur : les Anglais ont fait de même, a l'exception d'Herbert et de ses deux seconds, qui n'ont pas approché de si près que les autres. La plupart des navires anglais étaient les plus forts qu'ils eussent; il m'a paru douze navires du premier rang, et les moindres de soixante pièces; les Hollandais avaient la plupart des navires à trois ponts, je n'en ai vu que deux qui n'eussent que cinquante canons. Les uns et les autres nous ont paru parlaitement bien armés par le grand feu qu'ils oui fait; heureusement leurs bombes et leurs boulets artificiels n'ont pas eu tout l'effet qu'ils en espéraient; cependant il y a eu une bombe qui a emporté la poupe du Terrible, commandé par le sieur Pannetier, qui a été obligé de sortir de la ligne pour se raccommoder, et qui a tué beaucoup de monde. L'Arrogant a eu un boulet d'artifice qui avait mis le feu dans sa poupe; le Tonnant, un autre boulet dans sa poupe, qui y mit le feu pendant plus d'une demi-heure sans sortir de la" ligne ni cesser de combattre ; je lui envoyai une chaloupe, dans la pensée que j'avais qu'il n'y prenait pas garde.
Le travail que nos équipages ont eu depuis qu'ils sont entrés dans la Manche ne se peut imaginer. Si les galères étaient avec moi. je pourrais tenter quelque descente, ce qui ferait un trèsbon effet et ferait mieux connaître au peuple la défaite de son armée, qu'on tâchera de lui cacher. Vous devez être persuadé que je tirerai tout l'avantage qui se pourra de l'état où sont nos deux flottes. • Mais la passion que j'ai pour votre satisfaction « ne me fera toujours plus entreprendre que je ne dois dans « l'état où est l'armée, vous suppliant d'avoir plus de confiance « en moi que vous ne m'en avez témoigné depuis le commens cernent de cette campagne, et d'être persuade du parfait atv lâchement et de la reconnaissance avec laquelle je suis,
Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
Le comte H Tobrvule.
Le 13 juitUt 1G90 »n *o t an ijuar» de «u.l-e»l du eau de K-ijerby, éloigné de quatre lieues.
Le chevalier Jenings s'est parfaitement bien acquitté de son devoir; il esl homme de bon scus et du métier, et tort affectionné pour son roi.
(Archives de la marine, Cornsp. de M. de Tottrvitle.
Dans un passade de celle lettre . Tourville parle des boulets d'artifice, reçus a bord du Terrible, et venant des navires hollandais, comme d'une invention récente. Sans doute ces projectiles creux remplis de matière incendiaire devaient offrir quelque ressemblance avec les boulets dus de nos jours à M. le colonel Paixhans.
Bien que Tounrille eût annoncé a Seignelay que depuis le 10 juillet il avait déj» brûlé sept vaisseaux ennemis et qu'il en avait fait échouer quatre . l'impatient ministre n'était pas encore satisfait ; il reprochait a Tourville son incroyable lenteur, alors que celui-ci, incessamment acharné i la destruction de la flotte anglo-hollandaise, la poursuivait de mouillage en mouillage, et. malgré les calmes, les vents souvent contraires, les courants et les marées, d'une influence si dangereuse et si difficile a maîtriser dans la Manche, parvenait a tenir la mer et à rallier chaque jour toute sa flotte autour de lui. On voit par celte lettre de Tourville que les récriminations de Seignelay étaient incessantes.