LETTRE DE H. LE COMTE DE TOUSVII.LE
Devant U Ityc, le 4C juillet 1TO0.
Monseigneur,
Depuis le départ du major général, les sieurs de Sepville et de la Itochalar ont obligé deux navires de se brûler, dont l'un est hollandais, de soixante pièces de canon, et l'autre anglais, a trois ponts, de quatre-vingt-dix piêres; l'on juge par les trois fanaux qu'il portail et de la manière dont il était démâté, que c'était celui que commandait le duc de Graffton. On lut a compté en se brûlant soixante-dix-neuf coups de canon. Le viceamiral de Hollande, échoué proche de Devetiers, s'est tiré a terre ; il s'est déchargé de tout ce qu'il avait dans son bord ; on ne le peut brûler que par des détachements de chaloupes,
ET LOUIS XÎV.
ce qui est difficile, parce qu'aucun de nos navires de guerre n'en peut approcher pour les soutenir. Il y a lieu de croire qu'ils se sont retranchés, ayant fait une tente proche du vaisseau, sur lequel ils ont arboré le pavillon de vice-amiral. Comme ce vaisseau est à sept lieues d'ici, au vent de l'armée, et que cela n'empêcherait de suivre les ennemis, je verrai en repassant ce que je pourrai faire. J'avais mouillé ce matin devant la Rye, sur le rapport qui me fut fait qu'il j avait cinq vaisseaux de guerre anglais échoués qu'on pourrait encore brûler; mais, les ayant envoyé reconnaître par le sieur Duchalarl, il m'a rapporté qu'il y en avait deux de soixante pièces environ qui se sont retirés ce matin en dedans; de maniè re qu'il est impossible de les insulter, ayant une batterie qui commande l'entrée et qui n'est pas plus large que la portée d un mousqueton, dont les vaisseaux
lérent le soir, nous fûmes obligés de passer la nuit a la mer, et le lendemain nous vînmes mouiller à l'abri de la baie de Torbay; comme nous étions éloignés, nous appareillâmes le lendemain pour nous approcher des galères. Tes détachements sont rails, comme je vous ai déjà mandé, a vingt hommes par chaloupe. Comme je me suis approché du corps des galères, ce mouvement a fait que quelque cavalerie a paru sur la côte : il a paru aux capitaines des galères qu'ils ont fait quelques retranche mcnls. Le vent, qui est forcé au nord-ouesl, empêche d'exécuter notre projet; nous attendons que le vent se soit calmé, afin qu'à 1 entrée de la nuit les galères appareillent avec les chaloupes commandées pour aller à Dratport, qui est & neuf lieues d'où nous sommes mouillés ; les galères remorquent trois chaloupes, afin qu'elles y puissent arriver en même temps.
Louvoii remet au courrier la dépêche qui contient l'ordre rie rnv.>ger le ratatinât, et lui dil île crever vingt dieraui, l'il le faut,
pour qu'elle parvienne plut vite à ta destination. — p»r,i; 419.
ne peuvent point approcher à la portée du canon, à cause des vents qui la couvrent. Le Oieval-Marin se trouvant détaché, j'envoie U Faucon en France, et je fais passer le sieur Iiart a Dunkerquc avec la flûte chargée de canons. J'appareille pour suivre toujours les ennemis.
Je ne puis m'empécber de vous dire que nous ferions mille fois plus de diligence à la rade du Havre pour raccommoder et remater nos navires, qui sont beaucoup plus incommodes que je ne croyais, et pour y prendre de l'eau et les autres besoins, et y débarquer les plus malades dont le nombre est fort grand.
Je suis, etc. Le comte dk Tocrvillb.
{Arch'tv. de la marine.)
A la rade de Torbay, 2 août 1600
* i , Monseigneur,
Depuis la dernière lettre que je me suis donné l'honneur de vous écrire, nous sommes arrivés a Torbay; les galères y mouil-
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Vous serei informé par MM. de Bon repos et de Vanvré de l'état auquel nous sommes. J'ai fait mouiller notre armée en trois colonnes, afin d'avoir plus de communication les uns et les autres, il ne peut venir aucun bâtiment de Cherbourg ni du Havre par le vent qu'il fait.
Je suis avec beaucoup de respect, Monseigneur,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
(Archive* rte Ut marine.)
Le comte de Toubviili.
A U rade do Torbay, ce 5 août 1690.
Monseigneur,
Après avoir demeuré quelque temps a la rade de Torbay sans pouvoir rien entreprendre avec- le* galères, par la contrariété des vents qui nous ont toujours été contraires sur les
JliAN HAUT
vues que j'avais eues, je n'ai pas voulu perdre un moment de temps pour tacher d'entreprendre qm Ique chose. Je u'emuvkqcvi im.n DJMs mon canot roru visiteu )i<u mèhe t.v côte ; « j'én lais accompagné par le brigautin de M. le chevalier de t Noailles. » Je n'ai point trouvé d'endroit plus propre ui qui convint mieux aux galères pour foire un débarquement que Tingmouth , dans la vue que j'avais de faire brûler douze vaisseaux qui y étaient. J'en apportai un petit plan aux officiers généraux, et ie donnai les ordres pour exécuter ce dessein le lendemain 1 la peinte du jour. J'avais donné ce commandement à M de Villette, niais 11. le comte d'Eslrées me l'a demandé. Je donnai ordre aux galères d'être a la pointe du jour devant Tingmouth. Tous Tes détachements ont été faits selon le projet que je vous en avais envoyé; les troupes débarquèrent le plus heureusement du monde .«ans qu'elles aient éprouvé aucune résistance , et elles se sont rembarquèes de la même manière, après avoir brûlé les navires qui ((aient dans cette rivière. Ladeneau a été commande avec son canot pour exécuter ce dessein : il y a réussi parfaitement et l eu toute la bonne conduite que vous pouvez souhaiter. J avais vu de la cavalerie dans le temps que je fus sonder cette rade ; j'avais ordonné a M. le comte d Estrècs de ne point s'y engager s'il trouvait de la résislarce. Le major général étant sur Ta galère de M. de Mailly avec lui, l'on a proposé de le laisser descendre avec les grenadiers, et que, en cas qu'il trouvât une grande résistance, il n'engagerait pas davantage de troupes pour le faire soutenir, et que, s'il se rendait maître des premières maisons, la descente était assurée ; ce qui a très-bien réussi; et n 'avant point trouvé de résistance, il a fait preudre les retranchements et la batterie des ennemis a revers, et dans ce temps là toutes les troupes se sont débarquées. Par le détail que M. de Bonrepos vous fera de la conduite qu'il a eue dans cette affaire, vous sciez convaincu qu'il était propre pour avoir ce détachement, comme je vous l'avais proposé. M le comte d'Estrées s'est comporté dans toute celle «flaire avec beaucoup de prudence, et les troupes se sont rembarquèes en très bon ordre. Je mets à la voile pour aller du côté de l'Iymoulh, où j'apprends qu'il y a quantité de vaisseaux. Soyez persuadé, s'il vous plaît, que je n'oublierai rien de ce qui peut aller a la gloire du roi et à noire satisfaction. M. de llonrepos vous informe de tout ce détail.
Je suis avec beaucoup de respect, Monseigneur,
Voire très-humble et très-obéisaant serviteur.
Le comte de TocnviLLE.
(.-IrcAire* </e /a marine.)
Après cette expédition de Tingmouth, où Tourville, toujours fidèle à sa maximes, « s'embarqua, ainsi qu "il le dit, dans SOU « canot pour visiter lui-même la cote et souder le port, en com- « pagnie du chevalier de Noailles u, il remit a la mer, brûla encore cinq vaisseaux, et reviut à la lin d'août dans la baie de Bertheaume, d'abord parce que l'armée avait besoin de réparations indispensables, puis parce que, l'cq'itnoxe approchant, Tourville savait tout le danger que ses vaisseaux auraient couru dans la Manche pendant les coups de vent épouvantables qui y régnent a celte époque de l'année.
Bll apprenant le retour de la flotte à Pcrlheaume, Seignelay tomba dans ces emportements dont on a parlé, blâma vivement Tourville, et le menaça de donner cette lois ie commandement de l'armée au comle d'Estrées. Mais il n'en fit rien, ainsi qu'on le pense. Cependant Tourville se radouba, et bientôt la fatale issue des aflaires d'Irlande prouva combien cet amiral avait eu raisou de rentrer en rade pour s'y remettre en état de tenir la mer dans une saison toujours si rigoureuse
Le roi Jacques II s'étanl trop presse de livrer bataille, ainsi qu'on l'a vu par la dépêche de M. de Lauzun, fut obligé de revenir en France. Le prince d'Orange facilita sa fuite, fort salisfait de le voir hors des trois royaumes, cl il ne s'agit plus que de renier d'Irlande les débris de celle malheureuse expédition ;
ce fut alors que Seignelay reconnut, ainsi qu'on a dit, que Tourville avait agi avec sa justesse de prévision habituelle en venant se radouber, afin de pouvoir reprendre la mer. En clfet, MM. d'Amfreville et de Xesmond ayant été chargés du rembarquement des troupes d'Irlande, Tourville, avec son corps d armée navale, composée de quarante-cinq vaisseaux, assura ce transport en croisant dans ces parages.
Seignelay, sachant bientôt après que plusieurs vaisseaux de guerre el un grand nombre de bâtiments marchands étaient mouillés à Plymouth, ordonna à M. de Chateaurenaull de les aller incendier : l'entreprise était impossible de tous points. Tourville en remontra la vanité au ministre, qui persista. Tourville alors en écrivit au roi, qui lui donna raisou : l'entreprise n'eut pas lieu, et l'armée rentra désarmer a Brest.
Pour terminer l'historique decelie campagne de(G90, on doit parler de deux combats particuliers fort brillants, ceux du chevalier de Mené et celui de M. du Quesne-Monier, nevcu> du grand du Qucsoe.
M. de Mené, commandant le vaisseau le Marquis, de cinquante pièces de canon, se trouvant sous le vent d'un vaisseau anglais de quatre-vingts, l'attendit bravement, et, a portée de pistolet, lui envoya sa double bordée. L'effet en fut terrible : le vaisseau anglais se vit entièrement désemparé, eut son capitaine blessé à mort, plus de soixanie hommes tués et cent de grièvement blessés. Le chevalier de Mené, ayant eu un bras emporté, mourut le lendemain; son fécond, M', de Combes, ingénieur fort habile, prit le commandement du vaisseau anglais ; mais il était tellement dègreè, qu'il fut obligé de le brûler, le Marqu'u étant alors forcé de prendre chasse devant une divisiou de six vaisseaux anglais. Ce qui restait de l'équipage anglais fut transbordé sur le ÊfarquU, qui ne put être atteint.
M. du Quesne-Monier, lui, croisant sur la cote d'Irlande avec trois frégates, eut oonnaissaiv-e de cinq voiles sous le cap Lézaïd. Deux de ces bâtiments étaient de guerre, les trois autres de charge. Ayant le vent, M. du Quesue-Monier laissa hardiment porter sur l'ennemi, et, comme un des deux navires t-nait plus le vent que l'autre, M. du Quesne-Monier détacha la frégate la Jolie pour aller l'attaquer, se réservant d'aborder l'autre navire de guerre, en donnant l'ordre .. la troisième frégate de ne prendre part au combat qu'autant qu'il en donnerait le signal. Ces dispositions faites, il arriva sur le commodore an-
S;lais. lui envoya sa bordée à demi-porlée de pistolet, et l'aborda ranchcmenl par le travers, en engageant son beaupré dans ses haubans d'artimon. Le combat dura pendant une heure et demie; mais le capitaine anglais ayant été tué, l'équipage demanda bon quartier a M. du Qucsne, qui rallia le port de Brest avec les deux frégates anglaises et deux des bâtiments qu'elles escortaient, car la Jolie n'avait pas moins bien et vaillamment combattu que la frégalc de M. du Quesne-Monier.
Ainsi furent les expéditions générales et particulières de l'année 1690.
Dans h nuit du 2 au 5 novembre de cette même année, mourut a Versailles, dans l'un des pavillons destinés aux secrétaires d'Etat, Jean-Bapiiste l.'olbcrt, marquis de Seignelay, à l'âge de trente-neuf ans, usé par l'abus d'un travail rare, mais quelquefois excessif, par son activité inquiète, par l'âcreté de sa haine jalouse contre Louvois, et aussi, dit-on, par des excès de femmes, de table et de jeu, excès auxquels il s'était toujours livré avec emportemeoi. On croit, dfl plut, que les déniera moments de ce minisire furent sinon bâtés, du moins empoisonnés par ta crainte de commencer à déplaire souverainement au roi, sur lequel il avait d'ailleurs déjà pris un si positif, mais si fâcheux ascendant, qu'on sait que Lonis XIV dit d'un air suprêmement satisfait et dégagé, ft propos de la mon de Louvois, arrivée neufmoisenviron après celle de Seignelav, « qu'en moins n d'une année il se voyait eufin délivré des deux hommes qui « lui avaient le plus pesé, o
Telle fut la fin précoce de celle existence si prématurément el toujours si profundctnrnl labourée par les passions les plus ardentes, de celle existence si aud,o ieusement inutile ù la Fiance, quand clic ne lui fut pas funeste, si étourdie par le
LT LOUIS XIV
vain retentissement de guerres injustes et ruineuses, si superbemeni aveuglée par les éclatantes illusions d'un crédit et d'un état monstrueux pour sa capacité, et si malheureusement faussée par l'adulation la plus vénale cl la plus scrvile, ainsi que par la triste facilite d'avoir pu tout ambler de prime saut, sans travail et sans peine.
Etrange contraste avec la vie réglée, patiente, austère, économe et continuellement laborieuse de u.ibertl avec cette vie qui ne fut qu'une suite d'acte» grands, profitables, véritablement fertiles, et toujours considérables alors même qu'ils dépassaient ou n'atteignaient pas le but que cet excellent esprit s'était proposé.
On a déjà fait remarquer l'entière et complète différence qui existait dans la manière dont Colbert et son lils régirent et leurs propres biens et les intérêts de la France. Cet enseignement devient plus frappant encore si l'on songe à l'état désastreux dans lequel ce ministre prodigue laissa la marine et son patrimoine, celte grande œuvre de la sagesse et du génie de son père, ce double et magnifique héritage que Seignelay avait pourtant reçu de Colbert mourant si florissant et si beau!
Ainsi, à sa mort. Seignelay. ayant armé tous les bâtiments construits par Co'berl, laisse une immense flotte de guerre, splendide, généreuse et hardie, des vaisseaux élincelanis d'or sous leurs pavillons de soie... mais aussi les arsenaux sont vides, le commerce perdu, la marine marchande ruinée, les équipages sans solde, le trésor épuisé, et une dette énorme pèse sur ce ministère.
Ainsi, à sa mort. Seignelay laisse des merveilles de luxe, de goùl et d élégance, une maison à Sceaux où.il avait englouti des millions, Seignelay laisse enfin pour héritage tout ce qu'on peut rêver de plus démesurément somptueux et de plus inutile... mais aussi sa femme refuse d'accepter le legs de ses biens, parce qu'il devait plus rie cinq million*!
Encore une fois, n'est-ce p.is un pénible contraste que de comparer la géne cl le néant que cette mort laisse après elle a tout ce que Colbert mourant léguait à la France et aux siens?
Triste dènoûment. d'ailleurs, de la plupart des fortunes de ces grands hommes, d'abord ignorés, et devenus puissants par l'ascendant de leur seul génie ! Ainsi, a la fin du dix-septième siècle, que reste-t-il de Maxarin, de Lionne, de Colbert, de le Tellier? Un duc Maiarin, fou furieux et imbécile, qui dissipa jusqu'au dernier louis la fortune royale que lui avait gagnée le cardinal ; un marquis de Herny et deux ou trois autres lils de Lionne, abimés dans la plus obscure et la plus crasse débauche ; Louvois, qui perdit la France; Seignelay, qui brûlait de l imiter; cl puis après Louvois... c'est moins encore... c'est Barbelieox. . Après Seignelay, le marquis de Lomé I
Tels furent donc les héritiers du génie de ces grands ministres, qui, vers le milieu de ce siècle et après les turbulences de la Fronde, reconstruisirent sur de si larges bases la politique, le crédit, les finances, le commerce, la «urine, l'industrie de la France; comme ils fondèrent aussi leur liante position sociale!... Ainsi, après une seule génération, ou voit lant d'éclat, tant de splendeur, tant do crédit s effacer peu à peu, puis s éteindre a jamais dans la nuit de l'oubli... Ainsi. Mazarin finit au du.; Maïarin!... Lionne, au marquis de iieruy!... Colbert, an marquis de Lourè I... le Tellier, â Barbezieuxl...
Mais, pour revenir à la mon de Seignelay, M. Pitelypeaux de Pontchartrain eut après lui le département de la marine, M. Colbert de Croissy, la charge de commandeur et grand trésorier des ordres du roi; quant au marquis de Lonré, fils atné des cinq enfants du Seignelay, il fut reçu, le y décembre de cette année, maître de la garde-robe du roi, en survivance de M. le marquis de la Salle.
Pendant que Tourville occupait la mer. Luxembourg et Câlinât exécutaient sur terre les ordres impérieux de Louvois, et les horreurs commises lors de l'invasion de Hollande étaient de bien loin surpassées. Eu effet, si, en ItiNS, la dc.lié.incc de Jacques II cl le facile avènement du prince d'Orange au trône furent dus en partie a la trahison, à la maladresse et à Ij fausseté du cabinet de Versailles ; si ce fait seul suffit pour entacher
d'une honte éternelle le nom de ceux qui le laissèrent s'accomplir, que dire de cet effroyable ravage du Palatinat, ce sanglant ephèmèriile de 108'..?
Un jour, sans doule, Louvois. suivant sur ses caries la inarche et les opérations des cinq grandes armées, de près de cent mille hommes chai une, qu'il avait mises sur pied pour attaquer à la fois l'Empire, l'Espagne, l'Angleterre, la Hollande, la Savoie et presque toute l'Italie, à celle seule fin de forcer Louis XIV a laisse k la la truelle; un jour, sans doute, Louvois recevant les dépêches de ses maréchaux .comme il disait), fui frappé de celte observation, pleine de justesse d'ailleurs, faite par 1 un d'eux : a Que le Palatinat, abondant et fertile, placé presque a au centre de la guerre, étant le grenier où s'app ovisioiinaient « les armées eiinemies, ce pays leur facilitait malheureusement « les moyens de tenir la campagne; » avec sa logique naïve et nue comme la hache du botineau, Louvois fit à son tour ce raisonnement d'une conclusion non moins rigoureuse : « Le l'.dao tinat favorisant les opérations de l'ennemi en ravitaillant, il « faut détruire le Palatinat. » Prenant alors un crayon, il biffa sans doute le Palatinat de la carte d'Europe, en meltaul eu marge : u A suppiimer. *
Puis, avec son effrayant laconisme, il chiffra immédiatement, eu dix iignes, l'ordre de ravager le Palatinat. mais de le ravager radicalement, et non pas ça et la, imparfaitement, comme lors de la campagne de Turennc, qui, prenant sur lui d'adouck de beaucoup les ordres exprès et réitérés de Louvois, s'était borné à détruire huit ou dix villes, une cinquantaine de bourgs et quelques cents villages (quant aux hameaux, on n'en parle que pour mémoire) ; non, Louvois écrivit cette fois l'ordre de ravager bel et bien, absolument et entièrement, ce pays fâcheux; depuis Manlieim et lleidelbcrg, ses capitales, somptueux s< jours des princes électeurs, jusqu'aux moindres chaumières, recommandant expressément deue pas laisser pierre sur pierre, et de détruire par la mine ce que la torche aurait épargné.
Ceci écrit, le minisire se rendit en haie chez madame de Maiutenon pour trouver le roi, efcll, ayant lu à ce prince l'ordre de ravager le Palatinat, il le pria de le signer vite et tôt pour qu'il pût expédier i l'instant son courrier. Comme le grand roi était plus humain que son minisire, il fit d'abord sans doule, à la lecture de cet ordre étrange, quelques Item, hem. en se rengorgeant et regardant d'un air inierrogatif madame de Mainleiion assise en face de lui et travaillant à sa tapisserie ; sans doule aussi madame de Maintenon lit un de ces signes d'hésitation qui veulent dire : — Peste! voici qui me parait un peu rude! mai», comme Louvois, après avoir brièvement élabli i que le Palatinat entravant la marche des armées du roi, il était op-
fiorlun de le détruire, semblait prendre en extrême impatience es philanthropiques indécisions du grand monarque et de su femme, le grand monarque signa timidement Louis, et passa la plume à Louvois, peut-être en soupirant il le faut penser pour le c<xur du grand roi), comme un homme un peu inquiet du marché qu'il vient de conclure ; alors le ministre ajouta rapidement : et plu* Ht, Loti loi* ; puis, la dépêche complétée par cette dernière signature impérieuse cl ferme, qui semblait tracée par une main de fer, le. minisire salua le roi, sortit, demanda un courrier el lui remit l'ordre en lui disant de crever •vingt chevaux , s'il le fallait , pour que la lettre aimiil plus promniemeut à sa destination.
Et le courtier parCi au galop ayant dans sa poche l'arrêt de ruine et de mon d'un pays tout entier...
Or, l'arrêt fut scrupuleusement exécuté dans le mois de février 1680, a l'épouvante du monde entier. . . Le Palatinat fut complètement et atnoluntçnt incendie cl dévaste par les armées du roi de France; et, vingt ans après, on frémissait encore d'effroi à l'aspect des ruines innombrables qui couvraient ce malheureux pays, autrefois si fertile et si riche.
Encore une fois, on ne saurait se lasser d'exprimer son étouo/ment de ce que, parmi tint de rois, ce roi Louis XIV ait surtout et spécialement reçu de la postérité le sob iquetJe Ciuu.l ! Il en est de même du siècle XVII' : on dit le grand niitle, comme on dit le Grand Ilot! cl pourtant, dans aucun siècle le»
mœurs, la religion et l'honneur de la France ne furent plus fangeusemenl el pins grossièrement avilis et souillés! Et pourtant, dans aucun siècle la corruption et l'immoralité ne fleurirent plus vivaces et plus fertiles en scandales, ordures, vilenies, prostitutions, férocités, sacrilèges, en crimes enfin el en infamies de toute espèce et de tout état.
On le demande : faut-il pleurer ou rire de cet aveuglement si falal et si bouffon ?
Ou bien, ceci paraissant à jamais avéré : » que les faits réels, « prouvés, une fois hors des muettes ténèbres au fond desquelles « la partialité, ou je ne sais quelle honteuse dignité humaine. « les tient ensevelis, viennent presque toujours, dune voix aussi « formidable qu'écrasante, brutalement dire : Cela s'est pas « vrai! aux louanges ou aux mépris classiques dont une foule t hébétée ou malapprise couvre tout acteur évident, voué de la « sorte à l'admiration ou a l'exécration moutonnière des siècles, a par la servilité, l'ignorance ou la haine des historiens. *
Ceci avéré, ne pourrait-on pas, ne devrait-on pas conclure que la plus splendide renommée, couronnant ainsi généralement les existences le plus dangereusement stupides ou les plus criminelles, tandis que les natures nobles, rares el courageuses demeurent le plus souvent méconnues, obscures ou insultées, il faut d'ordinaire croire assurément le contraire de ce qu'affirme la postérité; et, pour citer un exemple entre cent, mis fort en garde contre la grandeur de Louis le Grand, par tant et de si basses réalités, prendre conséquemment en singulière et extrême défiance la mimué proverbiale de total Louis, la BOirrÉ non moins proverbiale du bon Henri, et peut-être (qu'on ne regarde pas ceci comme un paradoxe, les faits prouveront) se laisser aller au coulraire à un sentiment d'attraction véritable pour certains actes du Récent et de Locis XV. je suppose, eux si injustement et [togicè) si proverbialement décriés?