‹ Jean Bart et Louis XIVChapitre 98 sur 120 · CHAPITRE LVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE LVI

M. Pierre-Louis Phelvpeaux, comte de Pontcharlrain, qui, à la mort de Seignelay, fut pourvu du département de la marine, était pelit-lils de Paul Phelypeaux, secrétaire des commandements de Marie de Médicis, el député, en 1616, à la conférence de Loudun, où furent agités et réglés les intérêts des protestants. Paul Phelvpeaux, mort en 1621 , a Castel-Sarrazin, pendant le siège de Montauban, descendait par sa mère du célèbre avocat général Talon. D'un savoir immense, d'un esprit droit cl éclairé, travailleur infatigable, Pierre-Louis Phelypeaux a laissé d'intéressants mémoires sur les affaires de France pendant le règne de Marie de Médicis, et un journal très curieux et Irèsdétaillé des couferences de Loudun.

Son fils, père de celui dont il s'agit ici, mourut en 1665, président de la chambre des comptes. Lors du procès de Fonquet, étant forl des amis el des partisans de ce ministre, il avait noblement el fermement résisté aux instances réitérées de Colbert, de le Tellier et de Louvois, qui, acharnés à la perte du surintendant, comptaient sur la voix de Phelypeaux pour perdre plus assurément leur ennemi. On pense si ce refus, motivé* peut-être plus par son attachement pour Fouquet que par la conviction de l'innocence de ce dernier, arrêta court fa carrière de Phelypeaux. De ce jour il dut perdre tout espoir de crédit et d'avancement; aussi mourul-il dans la dernière disgrâce, plus qu'alarmé sur l'avenir de son (ils, qu'il laissait pauvre, sans appui et sans bien, n'ayant même pu obtenir pour lui la survivance de sa charge.

Ce fils, Louis Phelypeaux, que l'on vient de voir remplacer Scignelay, était né en 1643, el se trouvait ainsi à vingt-quatre ans simple conseiller aux requêtes du palais, ne pensant guère a sortir de l'obscurité où la défaveur attachée à son nom semblait le devoir ensevelir, lorsque le hasard le plus surprenant^ et aussi une digne el grande action de Colbert, élevèrent tout à coup M. de Pontcharlrain a une fortune inespérée, ppul-ètre pour son Age, mais non pour sa capacité, qui était vaste, pro-

fonde, solide, et largement étayée des études les plus fortes et les plus complètes.

Il arriva donc qu'en 1667 la place de premier président au parlement de Rennes vint A vaquer; ce siège était compté parmi les plus considérables, d'abord parce que le premier président de son parlement se trouvait de droit second commissaire du roi lors de rassemblée des Etats; puis, parce que l'administration de cette province, si importante par son commerce et sa marine, et si difficile à régir a cause de l'esprit opiniâtre, fier et sauvage de ses habitants, exigeait un homme spécial, sage, éclairé, doux et ferme à la fois, et oui pût encore, sans hauteur ni faiblesse, faire agréer ses fondions à M. le duc de Chaulnes, presque vice-roi de tout ce pays-la, et raaitre des Etats, qu'il menait à sa dévotion.

Sachant toute la portée que devait et pouvait avoir cet emploi vacant alors, Colbert, qui n'accordait que fort rarement, et encore à la seule demande expresse et réitérée du roi, ces fonctions pratiques qui touchent si immédiatement aux affaires, à des gens peu capables de les remplir selon qu'il l'entendait , Colbert, avant donc, selon son usage, retenu (a nomination do cette présidence, demeurait forl empêché de savoir à qui la donner, et en causait un jour familièrement avec M. Hotmnn, un de ses cousins par alliance qu'il avait fait intendant des finances de Paris.

Ce Hotman, que Colbert consultait souvent, était un homme de grand sens, de forl bon esprit cl d'une expérience consommée, irais aussi d'une rudesse et d'une brusquerie étranges, disant d'ailleurssa pensée sans ménagement ni scrupule. Comme, pour la centième fois peut-être, Colbert se plaignait a lui de l'iusuflisance des gens qui se présentaient pour remplir ces fonctions si enviées de premier président de Rennes, llotman, après avoir réfléchi quelque temps, se frappa le front et dit vivement au ministre : — Vous avpz, monsieur, commis deux méchantes injustices el une maladresse pendant et depuis le procès de Fouquet : pendant le procès, en disgraciant Phelypeaux, honnête homme, sage, instruit, qui n'écoulait que sa conscience, et au pis son amitié (chose rare en ces temps-ci), pour défendre un malheureux qu'il pensait innocent.

— Monsieur llotman! s'écria Colbert blessé... en fronçant ses formidables sourcils.

Mais M. llotman, sans s'émouvoir le moins du monde, fit un geste de la main, annonçant qu'il n'avait pas tout dit, et continua :

— Vous avez commis une autre méchante injustice après le procès jugé, monsieur, en entravant la carrière du fils de Phelvpeaux, et en lui faisant comme une manière de péché originel Je l'affection si louable de son père pour un infortuné.

— Monsieur llotman ! dit encore Colbert, qui ne fut guère plus écouté que la première fois ; car M. llotman coutiuua :

— Enfin, vous avez commis une maladresse, monsieur, en vous privant ainsi des services du fils de Phelypeaux, qui, embourbé à cette heure dans une place de conseiller aux requêtes du palais, remplirait mieux, et plus habilement que pas un, votre présidence de Rennes, car c'est justement la l'homme qu'il vous faut!

— Phelvpeaux, premier président du parlement de Rennes ! s'écria Colbert confondu. Et quel âge a ce mignon, s'il vous plaît? ajouta-l-il avec ironie.

— Ce mignon, monsieur, reprit llotman imperturbable, ce mignon a quelque vingt-cinq ans; ce mignon est un homme érudit, appliqué, grand légiste et fort des amis de M. d'Herbigny, auquel il a donné d'excellents mémoires sur la juridiction maritime et commerciale, qu'il a fort étudiée ; ce mignon, monsieur, est le digne rejeton d'une souche de grands hommes de bien ; il est d'une sévère et exacte probité ; il a du zèle, du feu, de l'esprit et du savoir, il est bien el favorablement apparenté, il est jeune, actif, d'une piété solide el éclairée, aimant la cour de Rome... ni trop ni point; il est parlementaire, mais avec mesure et décence; enfin, monsieur, ce mignon est d'une de ces vieilles familles de robe où tout ce qui est honorable el bon est demeuré en singulière vénération et fécond exemple.. Eu un mot, et pour terminer, mousieur, vous connaissez ma rc-

connaissance et mon attachement pour vous, vous savez si tout cela est sincère ; eh bien ! c'est au nom de cet attachement et de cette reconnaissance que je vous dis de prendre Phelypeaux : vousferezd'abord une excellente affaire de ministre en vousl'assuraot, puis une non moinscxcellcnte affaire d'honnête homme, en réparant une injustice poursuivie sur deux générations. Maintenant, monsieur, pesez bien ceci, informez-vous de Phelypeaux, nommez-le ou ne le nommez point, libre àvous. Mais, quant a moi, pour vous, son persécuteur, pour lui, victime d'une injustice de votre part, j aurai fait ce que je devais faire et dit ce que je devais dire. — Et, faisant là-dessus une brusque révérence a Colbert, Holman sortit.

Huit jours après, M. de Pontchartrain, à son entière surprise, était nommé par Colbert premier président du parlement de Rennes.

Les services que M. de Pontchartrain rendit en Bretagne furent tels et si profitables, il déploya dans ses fonctions une pratique, une habileté si extraordinaires, un esprit si doux et si conciliant, bien qu'absolu lorsqu'il le fallait, qu'il se lit adorer dans cette province. Plus tard, M. Claude Pelletier, qui eut le contrôle général des finances, après la mort de Colbert, ainsi qu'on l'a dit, reconnaissant en M. de Pontchartrain de si nom breuses et de si brillantes parties, le tira de Bretagne, en 1687, pour le faire intendant des finances sous lui ; puis, lorsqu'il les quitta, en 1689, il le proposa et le fit agréer au roi comme le seul homme oui pût largement et utilement remplir celte administration si difficile et si épineuse.

Mais, chose unique et étrange, M. de Pontchartrain eut presque de la rancune contre Pelletier, parce que celui-ci se retirant des affaires lui avait fait donner ce ministère, tant il redoutait l'écueil et le danger de cette charge, qui, portant avec elle la faveur, la richesse et le pouvoir, était aussi la plus assurément exposée aux aigreurs, à la jalousie ou à la haine de tous, depuis le roi jusqu'au dernier courtisan, dès que les coffres étaient vides et que le ministre ne pouvait suffire aux prodigalités du monarque ou aux largesses qu'il accordait à ses favoris.

Aussi, lorsqu'en 1690 M. de Pontchartrain se vit nommé secrétaire d'Etat et chargé de la marine et de la maison du roi, un moment il crut qu'il pourrait quitter les finances ; mais ni Louis XIV, ni Louvois, ni madame de Maintenon ne voulurent y consentir, et il en demeura chargé à sa grande et véritable douleur.

Voici, pour compléter cette esquisse biographique d'un des quatre ministres de la marine du long règne de Louis XIV, ce que dit M. de Saint-Simon à propos de M. de Pontchartrain :

t C'était un très-petit homme, maigre, bien pris dans sa petite taille, avec une physionomie d'où sortaient sans cesse des étincelles de feu et d1 esprit, et qui tenait encore beaucoup plus qu'elle ne promettait. Jamais tant de promptitude à cornprendre, tant de légèreté et d'agrément dans la conversation, tant de justesse et de promptitude dans les reparties, tant de facilité et de solidité dans le travail, tant d'expédition, tant de subite connaissance des hommes, ni plus de tour à les prendre. Avec ces qualités, une simplicité éclairée et une sage gaieté surnageaient tout et le rendaient charmant en riens et en affaires. Sa propreté était singulière et s'étendait à tout, et a travers toute sa galanterie qui subsista dans l'esprit jusqu'à la fin, beaucoup de piété, de bonté, et j'ajouterai d'équité, avant et depuis les finances, et dans cette gestion même autant qu'elle en pouvait comporter; il en avouait lui-même la difficulté, et c'est ce qui les lui rendait si pénibles, et il s'en expliquait même souvent avec amertume aux parties qui le lui remontraient. Aussi voulut-il souvent quitter les finances, et ce ne fut que par ruse que sa femme les lui fit garder, en lui demandant tantôt deux, tantôt quatre, tantôt huit jours de délai.

» Le nombre immense de créations d'offices et d'affaires extraordinaires auxquelles la guerre engagea ne laissa pas de tomber en partie sur Pontchartrain, cl c était ce qui lui faisait désirer de quitter les finances. 11 fut pressé d'établir la capilalion et le dixième, inventés l'un et l'autre par le puissant Baville, le maître du Languedoc sous le nom d'intendant, et qui

les proposait sans cesse pour en faire sa cour. Pontchartrain eutliorrenr des deux impôts que leur facilité a imposer et à augmenter rendraient continuels et d'une pesanteur extrême, et rejeta le dernier sans souffrir qu'on le mil en délibération ; mais il ne put éviter l'autre.

Or, il faut le dire, malgré tant de véritables et de rares qualités, mais toutes spéciales pour l'emploi des finances, M. de Pontchartrain ne rendit aucun service à la marine, et fut même indirectement, et involontairement sans doute, cause de l'irréparable échec qu'elle reçut dans la funeste journée de la llogue, ainsi qu'on le verra en son lieu.

On doit d'ailleurs faire observer que, lorsque ce nouveau ministre reçut la marine des mains de Seignelay, elle était dans un état désastreux : les armements, poussés hors de toute mesure et de tout besoin, étaient immenses, leurs frais énormes eteontinuels, et il ne se trouva rien dans les coffres du trésor de ce département pour subvenir à d aussi ruineuses dépenses. De là, de cette gène, de cette pénurie de fonds, une tendance bien manifeste et bien aisément remarquée dans presque toutes les instructions de Pontchartrain à Tourville, et singulièrement dans celle qu il lui donna lors de la campagne de 1691 ; c'està-dire une tendance toute financière, toute cupide, qui se résumait par «r l'ordre exprès d'atlaquer le convoi hollandais reve- . nant de Smyrne, estime trente millions, et de considérer cette « mission comme le seul but véritablement important de toute la ■ campagne, et, conséquemment. de tout entreprendre, dbtoit

4 mSAftUKB MËMK POUR REUSSIR A FAIRE CETTE CAPTURE. »

Kt range et cruelle condition que celle de Tourville! A Seignelay, prodigue, insouciant d'argent, mais avide de gloire jus* qu'à la folie, et capable de tout ruiner pour faire briller les armes du roi d'un splendide mais fâcheux et inutile éclat; à Sei-

Înelay succède Pontchartrain, sage, économe, prévoyant, haile, mais qui ne voit pour ainsi dire dans cette flotte innombrable, mise en mer par l'ambition personnelle de son devancier, qu'un moyen de faire la course sur une immense échelle, de piller çà et là les convois ennemis, et d'utiliser au moins de la sorte les forces navales que la superbe de Seignelay avait si fort et si malheureusement exagérées.

On le répète, étrange et cruelle condition que celle de Tourville! de Tourville, obligé sous Seignelay d'exposer sans cesse son crédit, sa faveur, sa vie, d'user enfin jusqu'aux derniers expédients de toute l'imposante autorité de son grand nom de Tourville, pour empêcher à peine le fils de Colbert de sacrifier la marine aux impatientes et jalouses rêveries de son orgueil; puis, sous le ministère de M. de Pontchartrain, Tourville obligé de lutter encore pôur faire sentir à ce nouveau ministre qu'il y avait quelque chose de plus considérable el de plus important que l'enlèvement hasardeux de trente millions, à savoir, une décisive et terrible question d'honneur national, de salut et d'intérêt public, qui se pouvait résoudre de la façon la plus effroyable pour le pays, si l'on s'opiniùtrait à compromettre, pour une pillerie toujours aventureuse, des intérêts aussi sacrés, aussi organiques que ceux de la conservation des côtes, des ports et des vaisseaux de France.

Heureusement Tourville, fidèle à cette noble ligne qu'il s'était tracée, et qu'il suivit toujours intrépidement malgré les clameurs de l'envie, de la haine et de l'orgueil froissé, tint, autant qu'il fut en lui, aussi peu de compte des ordres de M. de Pontchartrain que de ceux de Seignelay, du moins en ce qu'ils renfermaient de malhabile ou de dangereux pour l'honneur et le salut de la flotte qu'il commandait.

Ici encore on doit s'étendre un peu sur cet autre trait du génie de Tourville : car ce grand marin, tout en admettant, avec sa haute raison, son intelligence sagace et sa vieille expérience, tout en admettant, dis-je, comme une théorie, comme un fait d'une sagesse et d'uue nécessité primordiales, l'obéissance passive el immédiate de tout inférieur, matelot, capitaine, amiral ou minisire envers son supérieur, Tourville osait pourtant parlois prendre et assumer sur lui les conséquences d'une contradiction formelle aux ordres qu'il recevait de la courl conséquences qui pouvaient être terribles et ne devaient atteindre que lui seul 1 . Mais, on le répèle, tel était le sublime dèvouc-

JEAN BAKT

ment île Tourville à In mission qu'il anail ù remplir, qu'il exposait aussi vaillamment son crédit, KOR grade, son avenir, au dangereux cl irréparable mauvais ressentiment du roi ou de ses ministres, qu il hasardait vaillamment sa vie sons le feu du ration, pour assurer à sa flotte un posle ou un mouillage meilleurs !

Or, on le demande, dans une telle occurrence et avec des convictions pareilles, convictions- qui guidèrent incessamment Tourville, l'inobédienre. la résistance à des volontés qu'on sait devoir être funestes et causer la ruine, le deshonneur ou la perte irréparable des hommes et des choses qu'on vous a eonliés, ne peut-elle pas s'élever jusqu'à la plus splendide abnégation de soi. jusqu'au plus magnitique sacrifice qu'il soit donné â l'homme de faire à la gloire de sou pays et à l'humanité tout entière?

lui un mot, qu'y a-t-il de plus beau, «le plus auguste, de plus Saint, que la marche calme, ferme et raisonné* de cet homme, qui se dit : « En faussant ou dédaignant les ordres exprès et suprêmes que j'ai reçus, je sais que je sauve la flotte que l'on m'a conliée ; mais aussi, en agissant de la sorte, je sais que je m'expose à subir avec une religieuse et muette résignation l'inflexible châtiment que la loi ou le pouvoir doit absolument m'infliger je sais enliu que j'appelle sur moi une punition infamante ou mortelle, mais juste toujours, et due ù toute rébellion; car, ce que j'ai fait, moi. uniquement par raison, conscience et bravoure, d'autres le peuvent faire par vertige, bassesse ou lâcheté, o

On le répète, cette conduite semble bien noble et bien grande, et l'ourville, du (Juesuc et Turmne la tinrent plus d'une fois.

Oue si l'on objectait, avec une apparente solidité, qu'au temps de Louis XIV la discipline militaire était loin de se montrer aussi effrayante et aussi implacable a l'insubordination qu'elle aurait pu l'être, on répondrait assurément que la volonté toute puissante d'un ministre aussi royalement irascible, brutal et emporte que Loitvois, «pie I influence d'un homme aussi sûr de l'appui de madame de Maintenon et de Louis XIV, que l'était l'oulcliartrain, était alors autant .' redouter que le plus intraitable des conseils de guerre, et que. dans ce tempsla. la perle du crédit ou de la faveur de la cour entraînait de telles et de si mortelles suites, que des gens comme Racine et bien d'autres moururent de regret de l'avoir déméritèe... Mais, encore une fois, vengeance de roi, de ministre, de maltresse, dès que la voix de son devoir parlait, Tourville brava toujours de si effrayantes conséquences, comme il se fut noblement réaigné à subir I équitable sévérité d'un conseil de guerre.

On va maintenant entrer dans le détail de la manœuvre de Tourville pendant l'année UilH .

Les opérations maritimes de cet amiral dans la Manche durant cette campagne furent attaquées en France avec une violence extrême, et lei détracteurs do ce grand marin lui surgirent de tous côtés. Cela était d'ailleurs concevable : une si noble carrière, encore récemment illustrée par le beau combat de Ucveziers, dans lequel I intrépidité la plus rare s'était si merveilleusement unie aux sages tempéraments d'une tactique froide et profondément méditée, une si belle carrière, dis-je, ne pouvait manquer aux insinuations de la haine et de l'envie.

Et d'abord, il faut dire que, pour les gens prévenus, ignorants ou intéressés dans le débat oue souleva la pensée stratégique de Tourville, pensée qui fut le germe de toutes les évolutions de sa campagne de 1691, jamais peut-être plus d'apparences ne furent réunies contre un général d'armée, jamais circonstances plus fâcheuses ne se liguèrent contre lui.

Au nombre de ces dernières, il faut nécessairement ranger la complète et superlative inexpérience de M. de Pontrharlrain dans 1rs choses de la marine, et l'obligation où il se trouvait alors de faire dresser les instructions pour Tourville par des commis de bureau incapables de tout point de cette grave mission, nu par des oflieiers généraux qui, ravis de trouver celle occasion de susciter mille embarras au rival qu'ils jalousaient, rédigeaient ces instructions d'une manière ambiguë, obscure, ou y inséraient quelque clause des plut compromettante * exécuter.

Ainsi, dans l'instruction qui fut donnée a Tourville le 26 mai, par M. de Pontcharirain, instruction que l'on va plus bas citer

i n entier avec les sages réflexions que Tourville y ajouta en la renvoyant au ministre, il lui est enjoint de montrer le pavillon du roi. mais d'éviter le combat le plus possible.

A cet article, Tourville fait cette observation : « Il ne faudrait « pourtant pas besitrr a attaquer les ennemis si leurs forces t n'étaient supérieures aux nôtres que d'un petit nombre de « vaisseaux, de 6, 7 ou 8. J'ai déjà eu l honneur de le dire au <r roi : dès le moment que deux armées sont en présence et en

ii état de se pouvoir reconnaître, il est impossible d'éviter un « combat quand une armée ennemie voudra engager l'autre et ii qu'elle aura le vent, surtout dans une saison où la nuit n'est « que dp trois ou quatre heures et où les coups de vent ne peu- « vent pas faciliter une séparation. Il n'y aurait d'autre expéu dienl que d'abandonner tous les vaisseaux qui ne seraient pas « fins de voile, ce qui ne se peut pas pratiquer; car ce serait « une manoeuvre qui intimiderait de telle manière les équipages « qu'il serait trè.s-difficile de les pouvoir rassurer lorsqu'il fau- » (Irait combattre. Tons les oflieiers généraux et ceux qui ont i de la pratique a la mer conviendront de ce fait, et que le .i meilleur parti (quoique inférieur en nombre) est d'attendre « l'ennemi en bon ordre et de tenir une brave contenance. »

On ne peut répondre, ce nous semble, d'une façon plus digne, plus nette cl plus raisonnable; it en est de même de l'observation pleine de force et de justesse qu'on lira plus bas, i propos d'une défense explicite de M. de Ponlchartrain. qui interdisait i Tourville a la relâche dans plusieurs ports de France, » comme ri 1rs hasards et les chances si imprévues de la navigation permettaient de faire de pareils choix et de pareilles exclusions.

On verra aussi, par les articles v et vi, que M. de Ponlchartrain regardait, ainsi qu'il a été dit, comme l'opération la plus importante de la campagne la prise des ftl, 000,000 ; car le trésor et les finances de Louis XIV étaient dans un tel état d'épuisement, qu'il eût tout risqué pour faire cette capture, telle impolitiqiir, telle imprudente qu elle eût été d'ailleurs.

Voici donc comme l'instruction demeura, malgré les observations et les remontrances de Tourville.

nr.»IAIMJDES DE H. DE TOCHVILLE SITR l/uUTntTCTIOS Qt'l |ff] A ÉTÉ ES VOTÉE Lt: 26 MAI 1691.

Imlruclion pour le sieur comte de Tourville, vice-amiral île France, commandant l'armée navale du roi.

Allait}, US6 oui 1691.

Ledit sieur de Tourville a été informé du nombre de vaisseaux que Sa Majesté a fait armer dans ses ports pour composer son armée navale , et il en verra encore plus particulièrement , par la liste ci-jointe , les noms et la force, et les officiers que Sa Majesté a choisis pour les commander.

Les mesures que lés ennemis ont prises pour avancer leur armement doivent obliger à faire tout ce qui peut dépendre de ses soins et de son application pour faire mettre en état, sans perte de temps , les vaisseaux auxquels i! pourra y avoir quelque chose i faire lorsqu'il recevra celle instruction , et Sa Majesté lui commande de faire finir les difficultés qui pourraient venir de la part des capitaines et causer quelque retardement.

Sa Majesté lui a donne ses ordres pour faire passer à Belle-Ile tous lis vaisseaux qui se trouveront à Brest , et elle a donne les mêmes ordres dans les autres ports, de sorte qu'elle espère que son armée y sera rassemblée et en étal d'agir à la fin de ee mois.

Sa Majesté veut qu'aussitôt que l'armée sera rassemblée elle mette à la voile, et qu'elle vienne se mettre à l'ouvert de la Manche, de sorte qu'il n'y puisse entrer ni sortir auenn bâtiment sans tomber au pouvoir des vaisseaux de Sa Majesté.

Elle est bien aise do l'avertir, pour cet effet, que les flottes anglaise et hollandaise de Smyrnc, qui sont parties de Livourne le septième du mois d'avril , et qui ont paru devant Alicante le septième de ec mois, pourront être a l'entrée de la Manche au commencement de juin; qu'il est de la dernière importance que ledit sieur de Tourville soit en état de l'attaquer; et Sa Majesté veut bien lui dire que le service qu'il lui rendrait s'il enlevait cette flotte, qui est riche de 3O,00O.U0O, serait plus important pour l'exécution des desseins de Sa Majesté que s il remportait une seconde victoire sur l'armée navale des ennemis.

Outre celte flotte , dont la perte ruinerait sans ressource le plus considérable commerce des ennemis, il est certain qu'il s'en présentera plusieurs autrts dans le cours de cet été, dont ledit sieur de Tourville peut se rendre maître sans que les vaisseaux de Sa Majesté courent aucun risque.

Quoique ces services soient très-importants, et qu'ils demandent une grande application de la part du sieur de Tourville, cependant, comme ce n'est pas le principal objet que Sa Majesté a eu en mettant son armée navale à la mer, elle est bien aise de lui expliquer ses inteulions sur ce qu'il doit faire pendant cette

Mil.

Sa Majesté est informée que tes ennemis ont armé tous les vaisseaux qu ils oui pu mettre en mer, et elle ne Joute pas que, lorsque les Anglais et les Irlandais seront joints, ils ne soient supérieurs en nombre à ses vaisseaux; mais elle est en même temps persuadée que ses vaisseaux sont supérieurs par la valeur et la bonne contenance de ses officiers, par la qualité de leurs équipages et par la grosseur de leur artillerie. Cependant l'intention de Sa Majesté n'est pas que ledil sieur de Tourville aille

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