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— Ne crains rien, j'ai le mot d’ordre.
Le lieutenant et Chafineau regardaient cet étrange spectacle d’un sergent républicain entre les bras d’un vieil officier royaliste.
Potard remarqua l’ahurissement des deux hommes.
— Ça vous étonne, pas vrai, n'est-ce pas, lieutenant ?
— Un peu, mon bon Potard1
— Eh bien, écoutez, je vais vous raconter une histoire.
— Une histôire, dit Chafineau, tant mieux!
— Tais-toi, La Cocarde.
— Laissez-moi parler, colonel.
— Non, je t’en prie.
— Du moment que vous ne défendez pas, je commence.
Et Potard commença :
— (C'était en Amérique quand nous faisions la guerre contre les habits rouges : il y avait aussi de grands diables de sauvages avec nous et puis, il y en avait contre nous et, comme ces particuliers-là n'avaient qu'un uniforme aussi sommaire qu'indécent, il était difficile de reconnaître si c'était des amis ou des ennemis.
« Un beau matin, le colonel et moi avec trois hommes nous allons faire une reconnaissance dans un petit bois de sapins qui s’étendait à gauche de la ville.
« Il y avait à peu près une heure que nous marchions quand, tout à coup, de vilains sauvages nous entourent en poussant de tels cris que des hurlements de chats malades c’est de la musique céleste auprès! Nous nous abritons comme nous pouvons, derrière les arbres ; mais voilà les sauvages qui nous envoient de grandes diablesses de flèches qui tuent net les trois pauvres garçons qui étaient avec nous.
« — La Cocarde, que me dit le colonel, je crois que nous sommes finis.
« — Ça a bien l'air de quelque chose comme ça, que je lui réponds.
« Là-dessus, il ramasse un fusil d’un mort et se met à tirer dans le tas, je fais comme lui, les sauvages reculent. Ils se cachent dans les broussailles et continuent à nous envoyer leurs sales morceaux de bois qui venaient se ficher dans le tronc des arbres en tremblotant.
« C'était une vilaine position, mes camarades.
« Nous espérions toujours qu’on entendrait lescoups de fusil et qu'on viendrait à notre secours. Mais personne |
« Cela dura deux mortelles heures.
« Nous allions être au bout de nos munitions quand, m'étant un peu découvert pour voir ce que devenaient nos assaillants, je reçus dans la jambe une flèche qui me traversa le mollet.
« Je tombai comme une grosse bête en poussant un cri,
« Le colonel se pencha vers moi avec inquiétude.
« — Je suis flambé, que je lui dis, flambé, fini, disparu!
« C’est pas à cause de cette blessure de rien du tout, La Cocarde en a vu bien d’autres ; mais comme je ne peux pas marcher, il est évident et palpable que je serai massacré par les sauvages, comme un vieux chien malade.
« Tout d’un coup, il me vient une idée.
« — Dites donc, mon colonel, que je dis à M. de Locréan, je suis mort; c’est bien réglé; mais ma peau toute perdue qu’elle est, peut encore servir à quelqu'un.
« tés bien.
« Je vais continuer à tirer. Pendant ce temps-là, vous, tout doucement, vous vous glisserez dans les brousses et vous filerez en douceur. Ni vu, ni connu, enfoncés les sauvageots! ,
« Il me serra la maïn ; puis, avec un accent que je n’oublierai jamais :
« — Tu es fou, La Cocarde, me dit-il, nous nous sauverons tous les deux, ou nous mourrons ici tous les deux.
« Je voulus insister.
« Alors,'il fronça les ‘sourcils :
« — Je suis toujours ton officier, n'est-ce pas ? qu’il me dit.
« — Oui, mon colonel.
« — Eh bien, je te défends de dire un mot de plus. Je ne suis pas de ces hommes qui rachètent leur vie par se lâcheté. Assez maintenant; plus un mot de tout cela.
« Et, tranquillement, il se remit à charger son fusil et à guetter les guerriers à plumes qui, de temps en temps, laissaient voir leurs faces d’acajou.
« Les vilains singes, je ne sais comment, s’aperçurent bientôt que j'étais à moitié démoli et commencèrent à se rapprocher. M. de Locréan tirait toujours.
« Enfin, il abaissa son fusil et, me serrant la main :
« — Je viens de brûler ma dernière cartouche, me dit-il, nous sommes perdus.
« À ce moment, je le regardai ; oh! le beau soldat, mes enfants, tout pâle, avec une flamme dans les yeux, bien campé sur ses deux jambes écartées, ses mains petites et sèches crispées sur le canon de son mousquet.… Ah! mille millions! c'était un vrai plaisir de mourir avec un homme comme ça.
Ici le marquis interrompit le récit du sergent.
— Si tu continues à dire des choses pareilles, mon pauvre vieux, je vais t’empêcher de terminer.
— Oh! ne me contrariez pas, mon colonel ; je suis si content de parler de tout ça, dit Potard d’un ton suppliant.
— Allons va! dit le marquis ; mais passe les éloges.
Potard reprit son récit :
— Lessauvages seréunirenten masse compacte, puis, se ruèrent sur nous en poussant de grands cris.
« Le colonel me poussa contre deux énormes troncs à demi couchés qui formaient une espèce de rempart, puis, se mettant bravement devant moi, il commença un moulinet terrible.
« Pan! pif! pan! ah! les bons bras et le grand cœur;
moi, par-dessous je cherchais à crocher aux jambes les singes rouges, mais le colonel se fatiguait. Cette lutte inégale ne pouvait durer longtemps. J’entendais une sorte de râle sourd, sortir de sa poitrine,
« Deux fois déjà, il avait failli tomber,
« Tout à coup — ç’a a été une des plus grandes joies de ma vie — voilà que j’entends des coups de fusil et puis Jes sauvages qui s’éparpillent en criant touours.
j « Trois minutes après nous étions sauvés.
« Une compagnie du régiment où l’on était inquiet de notre absence, s'était mise à notre recherche et nous avait enfin découverts.
« Quand les guerriers à plumes eurent fui pour tout de bon, le colonel tomba évanoui.
« On le releva ; il avait sept blessures.
« Et, termina Potard en serrant les mains du marquis, voilà pourquoi je vous dis : mon colonel, si vous avez besoin de cette vieille bourrique de Potard, dites un mot et il se fait tuer pour vous avec joie. Vous avez acheté sa peau au prix de votre sang et des marchés comme ça, voyez-vous, y a plus à y revenir.
— Merci, mon vieux camarade, dit le marquis très ému, tu es un brave cœur. Qui sait... ajouta-t-il après un moment de silence, peut-être un jour aurai-je besoin de toietferai-jeappelàton dévouement?
— Pas besoin, colonel.
— Comment ça ?
— Quand vous voudrez que je me fasse casser la tête pour vous, vous viendrez me trouver puis vous crierez : La Cocardel :
« — Présent, que je répondrai.
« — Mon vieux La Cocarde, que vous ajouterez, le moment est venu, faut faire la révérence à la vie humaine; j'ai besoin de toi. — Très bien, que je dirai — puis je me ferai expliquer la consigne et, le lendemain quand on fera l’appel au bataillon, au nom . Potard, un camarade répondra tout simplement :
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