‹ Jean BleuChapitre 26 sur 39 · VON TS DENT ER · texte numérisé non relu

VON TS DENT ER

verts, coule un mince filet d’eau; par une trouée de l'horizon, on aperçoit, les marais de Kermario dans leur morne tristesse, puis, tout autour, formant un cirque immense, les escarpements granitiques qui bordent la vallée ; de maigres ajoncs roux y poussent tristement et à chaque instant la pierre rouge et grise troue le sol bouleversé comme pour affirmer sa toute-puissance dans ce lieu de désolation.

C'était là, au pied de la pierre branlante que Louis de Falouët, Cadoudal, et Jean-Marie se trouvaient réunis au moment où nous les retrouvons. D’invisibles sentinelles les gardaient; aucune surprise n’était à craindre et de la terre sans voix, au ciel, sanglant encore de la mort du soleil, un large silence +2 dans l'air qui n’avait même plus d’ha-

eine.

Les trois hommes parlaient à voix basse.

Était-ce la prudence, était-ce l'horreur tragique du lieu qui les faisait parler ainsi ?

— Ainsi, tu l'as vue? disait Louis.

— Oui, répondit Jean-Marie, je l’ai vue; elle est bien triste, mais bien courageuse : elle pense à vous, elle pleure ; elle pense à vous, elle est forte.

— Et tu crois pouvoir la sauver?

— J'en répondrais sur mon salut.

— Que comptes-tu faire ?

— Lui faire revêtir des habits de paysan et l’emmener avec moi.

— Tu es fou!

— Non pas.Je connais le guichetier, il m’est tout dévoué. Mon plan est simple, il réussira.

— Et si vous êtes repris ?

D'une voix très calme, Jean-Marie répliqua :

— J'ai mon couteau; quand tout sera perdu sans espoir, je tuerai d’abord la-demoiselle ; je me frapperai ensuite.

— Malheureux ! s’écria Louis en frémissant.

— Eh bien quoi ? vous aimeriez mieux peut-être la voir au bras du général républicain! Allez, vous ne ’aimez point.

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— Mais si, je l’aime, insensé que tu es, et c’est pour cela que tu me fais peur.

Jean-Marie secoua la tête.

— Non, non, vous ne l’aimez pas comme il faut qu’on aime. Vous aimez peut-être au point de mourir ; vous n'aimez pas jusqu’à tuer |

Le comte allait répondre.

Ca doudal parla avant lui. ,

— Le temps presse, dit-il ; la nuit va venir; nous parlons trop. L'idée de Jean-Marie est bonne, monsieur le comte ; c’est même le seul plan qui puisse réussir. |

— En sommes-nous donc là? dit vivement le jeune homme, nos troupes.ne sont donc pas suffisantes pour enlever la ville ?

— À quoi servirait un coup de force, pour sauver la demoiselle ! Croyez-vous que ce démon qui se fait appeler Jean Bleu ne la ferait pas disparaître en cas de défaite ! Vous pouvez être assuré d’une chose, c’est

ue l’entrée de nos Chouans à Vannes serait le signal e la mort de la demoiselle.

— Mais alors, que faire ? dit le jeune homme avec aur.

— Suivre le plan de Jean-Marie.

— Bien, fit-il résigné ; j'accepte.

Et s'adressant au mutilé :

— Fais ce que tu voudras, mon pauvre Jean- Marie ; mais rappelle-toi que tu as ma vie entre tes mains.

— Je la sauverai, monsieur Louis, répondit l'étrange garçon en levant la main comme s’il avait fait un serment ; je la sauverai ; quelquechosemeledit,

— Dieu t’entende |

— Il me voit!

— Quand partiras-tu ? .

— Demain. A la nuit je serai à Vannes. Et quelques heures après, je vous rendrai la demoiselle aux cheveux d’or.

— Ah! si tu fais cela, Jean-Marie, je te donnerai ce que tu voudras.. et.

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— Jean-Marie ne vous demande qu'une seule chose.

— Laquelle !

— De vouloir bien lui continuer votre amitié.

— Ah! pauvre cher! s’éeria le jeune homme avec effusion et en lui prenant les mains, ah | pauvre cher; tu l’as déjà tout entière et complète.

— Jean-Marie est bien heureux.

— Pourquoi?

— Il est sûr d’avoir un ami.

— Que dis-tu ?

— Ah! fit-il avec un incroyable accent de tristesse; vous ne savez pas, vous qui avez l'existence facile, heureuse, vous ne savez pas comme c’est bon un ami. Je n’en ai jamais eu, moil ou plutôt je n’en avais plus : ils étaient tous morts.

— Au fait, puisque je suis ton ami, maintenant ; tu me dois des confidences, dis-moi qui tu es.

Le mutilé eut un soupir.

— Je vous dirai tout cela; je vous conterai cette triste histoire plus tard. L’heure n’est pas venue.

— Comme tu voudras.

— Oh! mais vous la saurez tout entière, un jour, cette longue histoire où il y à du sang et des larmes. Allons, dit-il après un silence, adieu!

« Voici la nuit.

Il serra la main des deux hommes.

— Ici demain, à minuit, dit-il à Louis.

— J'y serai.

— Nous y serons : elle et moi.

— Ah! je n'ose guère l'espérer.

— Ii faut toujours espérer : l'espérance est un bâton *. Dieu nous a donné pour traverser les chemins de

ouleur.

« Adieu !

Et, s’enlevant sur les poignets, il eut bientôt escaladé l’escarpement de roches qui dominaïient l’endroiït où les trois hommes se trouvaient.

— Maintenant à mon tour, dit Cadoudal quand le mutilé eut disparu.

— Que voulez-vous dire, vous partez ? ;

— ne encore, mais bientôt. J'attends quelqu'un ici.

— loi

— Oui.

— Et qui donc ?

— Vous allez voir.

Les deux hommes restèrent muets quelque temps.

Soudain, dans le silence de cette nuit de juin que la lune faisait lumineuse, une voix forte s’éleva, chantant : ‘

Monsieur Charette a dit aux gars d'Ancenis Monsieur Charette a dit aux gars d’Ancenis, Mes amis !

Le Roi va ramener les fleurs de lys.

Prends ton fusil Grégoire

Et ta vierge d'ivoire

Et ta gourde pour boire Nos Messieurs sont partis Pour chasser la perdrix !

Il y eut un silence.

Alors Cadoudal reprit à son tour:

Monsieur Charette a dit aux gars d'Monfort, Monsieur Charette. a dit aux gars d’'Monfort 5 Frappez fort !

Le drapeau blanc défend contre la mort !

Puis les deux voix ensemble entonnèrent le refrain :

Prends ton fusil Grégoire

Et ta vierge d'ivoire

Et ta gourde pour boire, Nos Messieurs sont partis Pour chasser la perdrix !

— Jéhu ! dit une voix tout près d'eux.

— Gédéon! répondit le partisan.

Une forme noire glissa le long des pierres.

Instinctivement, Louis mit la main à sa ceinture,

Cadoudal l’arrêta d'un geste.

— C'est un ami, murmura-t-il à son oreille.

L’inconnus’était arrêté à trois pas des deux Chouans. L'ombre des roches et de la nuit ne permettait pas de distinguer ses traits,

Il portait un chapeau à larges bords, très enfoncé sur la tête et une redingote d’étoffe sombre. A sa ceinture aucune arme n'était suspendue.

Après une minute de silence, l'inconnu fit un pas en avant :

— Bonjour, Georges, dit-il au partisan; bonjour, monsieur de Falouët |

— Vous me connaissez? dit Louis avec surprise.

Pour toute réponse l’inconnu se découvrit et un rayon de lune vint le frapper au front.

— Monsieur de Tinténiac | murmura Louis.

— Lui-même, mon cher comte, comment va le marquis ?

De taille moyenne, mais bien prise, toujours sautillant, la figure osseuse percée de deux yeux vifs, le marquis de Tinténiac représentait bien ces gentilshommes spirituels et roués de la cour de Louis XV, et en ce moment, avec la roche sous ses pieds et le ciel sur sa tête il semblait aussi à son aise que dans les salons de Versailles.

— Mon père va bien, marquis, je vous remercie, répondit le jeune homme à Tinténiac.

— Et Mie de Montfort... cette beauté, cette perle qui vivait près de la mer comme pour faire honte à celle des flots ?….

Louis l’interrompit : .

— Un grand malheur est arrivé, monsieur mon ami, dit-il.

— Comment! serait-elle ?.…

— Prisonnière de Jean Bleu,

— C’est encore plus affreux ! Et ce Jean Bleu saiton enfin qui se cache derrière son masque ?

Louis tressaillit et à voix basse répondit :

— C'est mon frère, monsieur.

Tinténiac eut un haut-le-corps puis se remettant aussitôt, il ajouta avec une dignité qui étonnait chez ce petit homme toujours remuant :

— Excusez-moi, monsieur le comte, si j'ai touché à des sujets aussi pénibles; mais mon ignorance est l’excuse de mon manque de courtoisie.

Le comte lui tendit la main.

— Vous avez toujours été l’ami de notre famille, monsieur de Tintémiac; vos questions ne m'ont blessé en rien. Il fallait d’ailleurs que vous fussiez instruit de tout cela.

à «Maintenant,assez parlé. Occupons-nousdesaffaires u roi. ;

Tinténiac s’inclina, toussa légèrement, puis après avoir secoué d’une chiquenaude son jabot de batiste, il commença :

— Je viens de Brest et j’apporte de bonnes nouvelles. L’escadre anglaise qui nous amène les renforts vient de détruire près d’Ouessant, les vaisseaux de la République. Dansdixjourslesémigrésserontavecnous.

— C’est toujours à Quiberon qu’on débarque?

demanda Cadoudal.

— Toujours. De là ils marcheront sur Auray, pendant que nous et nos bandes nous prendrons l’ennemi à revers. Ah ! vrai Dieu ! fit-il en relevant la tête avec un beau mouvement d'enthousiasme, je crois qu’enfin nous tenons le succès. Le pays est remué, tout s’agite, l’insurrection va éclater, terrible comme un volcan ; la Bretagne sera le tombeau dela République!

— Qui commande ? demanda encore Cadoudal,

— Il y a trois corps. Le premier est sous les ordres de Puysaye…

— Un ambitieux, dit Cadoudal en secouant la tête.

— Le second est commandé par d'Hervilly.

— Un incapable.

— Le troisième a à sa tête Hector de Sombreuil.

— Un enfant !

— Oh! oh | mon camarade, vous êtes triste comme une orfraie |

— Vertuchoux ! moi je vois tout en rose,

Cadoudal soupira.

— Au diable les prophètes de malheur! Allons, Georges, je ne vous ai jamais vu ainsi. Est-ce au moment où tout nous présage le succès que vous allez douter de notre cause ?

— Je ne doute pas de ma cause, répondit le parti-

red

san avec tristesse, je sais qu’elle est bonne ; mais, depuis quand est-ce la justice qui triomphe?

— Depuis qu’elle a des soldats comme nous, Cadoudal. Ah! j'ai un espoir profond au cœur que tout tournera bien.

Cadoudal resta muet un instant; puis s'adressant à Tinténiac :

— Vous avez des ordres ? dit-il brièvement.

— Oui, je vais vous les communiquer.

Tinténiac entr'ouvrit sa redingote, fouilla dans sa poche et en tira un large pli cacheté de rouge quil présenta à Cadoudal

Très vite, le partisan fit sauter les cachets et à la clarté bleue de la lune, il lut :

— L'ordre est signé : « Puysaye, » dit-il au marquis quand il eut fini sa lecture; c’est donc lui qui commande ?

— Il a du moins la haute direction de toute l'expédition.

— Tant pis ! fit Cadoudal.

— Et que vous disent ces papiers? demanda le marquis.

— De m’entendre avec vous pour inquiéter les derrières de l’armée républicaine ; mais cela, seulement après avoir protégé le débarquement.

— Diable!

— Eh | oui diable ! l'opération n’est guère commode et il faut que l’homme qui a donné un pareil ordre ait bien peu de connaissance du pays. Il n’y a pas trois cents Bleus dans la presqu’ile ; deux cents à peu près au fort Penthièvre, une centaine au Mont Saint- Michel et voilà tout. Quel besoin ont-ils de nous deux pour déloger si peu de monde ?

— Que faire? murmura Tinténiac.

— Obéir, j'ai un ordre, je l’exécute; je suis soldat avant tout.

— Cependant... dit Tinténiac, nous pourrions faire ceci : Louis, écoutez-moi bien.

. Le comte qui rêvait les yeux perdus dans le ciel, tressaillit tout à coup :

— Vous dites ?.… interrogea-t-il.

— Je parle de choses graves; prêtez-moi toute votre attention.

— Je vous écoute.

— Ilest inutile, n'est-ce pas, mon cher Georges, et vous le comprenez comme moi; il est inutile de lancer toutes nos troupes dans une pareille entreprise. Nous prendrons chacun la moitié de nos bandes. Le reste, le comte Louis le commandera et pourra ainsi commencer les opérations sur les derrières de l’armée républicaine. -

« Voilà mon plan ? qu’en dites-vous?

— Il serait excellent, dit Cadoudal si, par malheur, dans ce papier que vous venez de me remettre, il ny avait l’ordre de prévenir M. le comte Louis de Falouët d’avoir à prendre, aussitôt le débarquement terminé, le commandement de la 88 compagnie de Royal- Artillerie.

— N'importe! nous trouverons quelqu'un pour

commander.

« Parmi vos lieutenants, vous en avez bien un auquel vous puissiez confier une pareille mission ?

Cadoudal réfléchit un moment.

— Oui, dit-il enfin. Je crois que Jambe-d’Argent fera l'affaire.

— nu est celui-là ?

— Un brave et un rusé; vous le verrez à l’œuvre.

— Soit. Nous nous reverrons demain ?

— Oui.

— Où cela ?

— Ici même, si vous voulez.

— Bien. A quelle heure?

— À la même qu'aujourd'hui.

— C'est cela. Et maintenant, messieurs, adieul

Et, soulevant son chapeau avec un geste élégant, le gentilhomme, le jarret tendu, s’inclina devant les deux hommes.

— Je pars avec vous, Tinténiac, dit Cadoudal.

— Bon, Mais en route alors, car j’aiencore bien des choses à faire cette nuit.

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