L'ÉVASION
Le cachot était mal éclairé par une mauvaise petite lampe charbonneuse dont la de tremblante faisait passer des ombres rapides sur le visage de la prisonnière.
Jeanne dormait. ÿ
Étendue tout habillée sur son méchant grabat, la pauvre fille épuisée de fatigues et d'émotions avait succombé au sommeil; et son bon ange sans doute lui envoyait des rêyes roses, car son visage charmant reflétait une expression heureuse, et sur ses lèvres pâles voltigeait un sourire.
À quoi rêvait-elle ainsi ?
Voyait-elle glisser sous ses paupières closes les larges paysages où la mer formait l'horizon et au milieu desquels elle avait grandi, voyait-elle son oncle de Falouët, grave dans ses cheveux blancs ou bien son cousin Louis.
C'était son nom qu’elle murmurait tout en rêvant,.
En ce moment la porte grinça et s’ouvrit lentement.
Un homme entra.
Puis la porte se referma avec un bruit pesant.
Jeanne dormait toujours.
L'homme fit un pas en avant et son pied heurta la cruche qui tomba et se brisa.
JEAN BLEU | 151 Aie
La jeune fille, les yeux encore mi-clos, se souleva en murmurant :
— Louis!
L'homme eut un ricanement sonore.
Au bruit, la jeune fille finit par s'éveiller. Elle se redressa sur son lit et, les yeux agrandis, chercha à reconnaitre celui qui venait d'entrer.
L’inconnu s’avança encore un peu. Un grand manteau l’enveloppait jusqu'aux yeux. {
Quand il fut tout près il enleva son chapeau eb se découvrit le visage. ,
Elle le reconnut.
— Ah! c’est vous, encore vous! s’écria la pauvre
‘enfant avec épouvante. Que me voulez-vous encore ?
— Que tu m'aimes ! répliqua Jean Bleu.
— Je te hais!
— Inutile de recommencer la scène de l’autre jour, ma belle cousine, je viens simplement vous dire ceci :
« Vous avez jusqu’au petit jour pour réfléchir, si d'ici là vous n'avez pas consenti à devenir ma femme, un homme entrera dans ce cachot, oh ! ce ne sera pas moi, et cet homme, malgré vos cris et vos prières, vous pendra à ces barreaux de fer?
Jeanne devint mortellement pâle ; malgré elle, ses mains se joignirent et ses lèvres balbutièrent : Grâce !
— Ah! ah! je savais bien que vous en viendriez là
Un flot de sang monta au visage de Jeanne et, les yeux étincelants, les narines frémissantes, elle se redressa superbe d’audace et de bravoure devant le misérable.
— Je suis folle, je crois, je vous ai supplié, lui ditelle, on ne prie pas un bourreau. Faites de moi tout ce que vous voudrez, je suis prête.
Jean Bleu frappa du pied avec colère.
— Ah! tu mourras, je le jure sur Dieu.
D'une voix très calme, le considérant avec une sorte de pitié curieuse, la jeune fille reprit :
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— Vous êtes un monstre, Jean, une espèce de fou, de démoniaque, vous n'avez plus ni âme, ni cœur, ni loyauté, ni honneur. Qui aurait cru qu’un Falouët pût tomber si bas!
Secouant sa tête fauve avec un mouvement d’implacable colère, Jean Bleu répondit :
— Oui, je suis tout ce que tu dis, je suis bien pis encore ; c’est pourquoi tu n'as ni pitié, ni merci à attendre de moi. Un monstre, eh! oui! un monstre, j'ai voulu tuer mon frère, je te ferai mourir, j'ai insulté mon père ; par Satan! je défierais Dieu, s’il le fallait!
À cet effroyable blasphème, la pauvre fille cacha sa tête dans ses mains.
— Alions, je vous laisse, poursuivit Jean Bleu, j'ai voulu vous donner un dernier avertissement.
Il tira sa montre, .
— ]l est dix heures ; vous avez encore six heures pour vous décider. Vous comprendrez, j'espère, qu'il vaut mieux consentir à ce que je vous demande.
— Jamais !
— La nuit est bonne conseillère.
— Vous m'offrez la honte |
— Qu'importe ! vous vivrez.
— La mort, plutôt cent fois la mort |
— Allons donc !
— Vous verrez bien.
— Soit. Adieu ou au revoir, comme vous voudrez.
— Adieu!
Jean Bleu s’inclina, salua ironiquement la jeune fille, la pars s’ouvrit et il disparut.
Quand il fut partiet que la vaste prison retomba dans son pesant silence, la pauvre Jeanne, le cœur déchiré par un grand désespoir, se jeta sur son lit et : pleura amèrement.
Désormais, tout était fini ;aucune puissance humaine ne pouvait la sauver. Elle était la proie de cet homme au cœur de bête féroce qui ne reculerait pas devant un crime de plus ou de moins. =
Le Falouëét!l le marquis! Louis! tout ce qu’elle
‘avait connu, tout ce qu’elle avait aimé ! Il fallait dire
adieu à tout cela pour jamais. Et la vie semblaits'ou-
vrir si riante devant elle ! Elle aurait été si heureuse de vivre sous le grand soleil du bon Dieu... le soleil ! jamais elle ne le reverrait et, tout à l'heure, il allait donner le signal de sa mort. Et puis cet horrible supplice ! et déjà au cou elle avait la sensation de l’étranglement et 1! lui semblait que des mains brutales de bourreau s’appuyaient sur ses frêles épaules,
La première heure de cette vivante agonie fut atroce ; la pauvre enfant se soulevait parfois, échevelée, belle comme une madone affligée sous ses larmes brûlantes, et disait avec des cris : ;
— Ah! je ne veux pas, je ne veux pas!
Puis elle retombait et pleurait sans bruit, la tête enfouie dans l'or de ses tresses et l’on aurait pu croire qu’elle dormait sans le mouvement convulsif de ses épaules secouées par les déchirants sanglots |
Il y avait déjà bien longtemps qu'elle pleurait quand une voix faible comme un souffle murmura à son oreille :
— La demoiselle |
Croyant rêver elle se releva.
Jean-Marie était debout devant elle tenant à la main un paquet.
Jeanne mit les deux mains sur sa poitrine et ferma les yeux : puis elle devint si pâle que le mutilé la soutint eroyant qu’elle allait mourir.
— Comment te voilà, Jean-Marie ? dit-elle en se remettant.
Re Oui, la demoiselle ; mais il n’y a pas de temps à
erdre.
= « Voilà les habits; dépêchez-vous ; vous m'’appellerez quand vous serez prête.
Mais -
— Je vous répondrai plus tard, le temps marche. Bientôt va paraitre le jour. $
— Ah! le jour, murmura-t-elle avec angoisse.
« C’est bien, Jean-Marie, je vais me hâter.
Le jeune homme sortit et MU de Falouët resta seule.
UNE 2-17 Mr ES Ton
Au bout de quelques minutes la jeune fille appela Jean-Marie.
Le jeune homme retint un cri d’admiration.
Elle était charmante ainsi dans son costume de paysan breton.
Le chapeau profondément enfoncé maintenait les masses lourdes de sa chevelure, sa taille souple serrée fe une large ceinture de laine, tandis que des larges
raies la jambe nerveuse et fine s’échappait pour venir enfouir le pied dans des sabots de hêtre.
Il y avait dans toute son allure quelque chose de crâne et de décidé qui charmait.
— Je suis prête, dit-elle d’une voix brève.
— Bien, partons sans bruit.
11 souffla la petite lampe, prit la jeune fille par la main et franchit la porte.
Un corps faisait une tache plus noire dans l'ombre du corridor.
— Dépêchez-vous, dit une voix, la ronde va venir.
Jeanne reconnut le guichetier.
Nos trois personnagesallaient en étouffant leurs pas.
Au moment où ils allaient atteindre l'entrée de Ja
rison, Jean-Marie saisit ses deux compagnons par le ras.
— Arrêtez, dit-il, on vient.
Jeanne retenant son souffle s'arrêta toute frémissante.
Une lueur tremblotante se distinguait au fond du corridor.
— C’est le gardien-chef qui fait sa tournée, murmura le guichetier.
— Attendez-moi ici, dit Jean-Marie, dans ce renfoncement, et ne bougez pas que je revienne.
Et, sans attendre de réponse, le mutilé se mit à glisser sur le sol comme une couleuvre.
L’homme avançait toujours.
Il allait paisiblement, somnolent presque, accomplissant son devoir habituel, sans grand soin, faisant cela parce qu’il fallait le faire etn'ayant qu’un désir : retrouver son lit au plus tôt.
JEAN BLEU é- A5DE
Soudain, il laissa échapper sa lanterne qui se brisa et s’éteignit. Puis une main puissante s’abattit sur sa bouche. Il fit un effort terrible pour se dégager, mais alors il sentit une lame de fer qui lui entrait dans la gorge.
Il tomba, et Jean-Marie le soutint pour que sa chute ne fit pas de bruit. .
Aussitôt qu'il fut assuré de la mort du malheureux, le mutilé revint vers ses compagnons.
Ils n'avaient rien entendu que la chute de la lanterne.
— Eh bien? dit Jeanne anxieuse.
— La route est libre.
— Que s’est-il passé ?
— Venez, dit Jean-Marie, sans répondre.
Lis firent quelques pas ; puis, tout à coup, Jeanne trébucha contre un obstacle qui barrait le corridor.
Elle se baissa, et se releva avec un cri étouffé.
— Silence ! dit Jean Marie impérieusement.
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! répétait tout bas Mile de Falouët.
— C'était pourtant un brave homme, murmura philosophiquement le guichetier,
On était arrivé au greffe.
Le guichetier fitentrer les fugitifs dans la pee chambre où il habitait. Il prit rapidement quelques hardes, puis faisant tourner Jean-Marie et Jeanne par un petit escalier, nos trois personnages arrivèrent bientôt devant une basse porte qui servait d’entrée particulière aux gens de service de la prison et qui donnait sur les derrières du bâtiment.
Une minute après les fugitifs étaient dans la rue.
La lune brillait.
Jeanne regarda sa main.
Sa main était rouge.
— Horreur ! fit-elle, vous l’avez tué!
— Il le fallait.
— C’est horrible !
— Puisqu’il nous barrait le passage, repartit impassiblement Jean-Marie.