‹ Jean BleuChapitre 29 sur 39 · LE DÉBARQUEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉBARQUEMENT

Le 27 juin 1795, la baie de Quiberon offrait une animation inaccoutumée.

Sur la plage, une foule d'hommes, de femmes, d’enfants se pressaient et bourdonnaient comme dans Vattente d’un grand événement. Au milieu de tout ce monde on remarquait des charrettes chargées de provisions de toute sorte. Des Chouans circulaient parmi les groupes.

Au large, la mer était couverte de vaisseaux battant à la corne le pavillon britannique.

S'approchant àforce de ramesune nuéede chaloupes, de canots, d’embarcations de toute forme et de tout tonnage arrivaient au rivage.

Au milieu d’un groupe de paysans, Cadoudal, les bras croisés, regardait la mer. Près de lui Tinténiac braquait avec obstination une lorgnette sur les cha- Joupes.

Il abaissa sa longue-vue et se tournant vers Cadoudalil dit:

— Dans cette grande chaloupe, la troisième en comptant par la gauche, voyez-vous. Georges ?

— Oui, eh bien ? demanda le partisan.

— Je viens de reconnaître d’'Hervilly et Puysaye.

— Ah! on va donc enfin pouvoir agir.

— Ouil et ce n’est pas trop tôt, murmura Tinténiac ; chaque heure écoulée m'enlève une espérance.

— Ah! lui dit doucement Cadoudal, vous ne voyez donc plus les événements avec autant d’optimisme que l’autre jour.

— Je ne sais, répondit avec une sorte d’hésitation Tinténiac, mais nos affaires me semblent devenir moins bonnes. Est-ce notre conversation de l’autre

Ro ae D D A LUE ve ETES SUIS SACS, EP ARE SE CN TEE AS re Fri

jour qui m’a troublé, est-ce toute autre cause? personne ne pourrait le dire, cependant rien n’est perdu encore; avec de la rapidité et de la décision, le succès est assuré

— Eh ! oui, voilà ce qu’il faudrait; mais les soldats té la rapidité, les chefs auront-ils la décision

— Nous le saurons bientôt ; les chaloupes abordent.

Les deux hommes se turent et attendirent.

Uneimmenseclameurs’élevaitdelafouleetdelamer.

— Vive le roi! vive la religion!

Les premiers émigrés débarquaient et s’agenouillant sur la grève, ils baisaient pieusement ce sol de France qu'ils n’espéraient plus revoir.

Les paysans s’embrassaient entre eux; c'était comme un souffle d'espérance qui venait de passer sur tous ces hommes qui allaient marcher unis pour briser le joug de fer qui les étreignait.

Un mouvement se fit dans la foule, le comte d'Hervilly et le comte de Puysaye venaient de débar-

uer.

; Tinténiac et Cadoudal vinrent à leur rencontre.

Arrivés en face les uns des autres, les quatre chefs se découvrirent et il était étrange de voir ces quatre hommes représentant bien, chacun pour sa part, cette ligue royaliste qui allait finir si misérablement.

Le comte de Puysaye, c'était cette noblesse sceptique et peu scrupuleuse, dévorée d’ambition et de soif de richesses, n’ayant d’autre but que son intérêt et trouvant tous les moyens bons pour y atteindre,

D’Hervilly, un vieil officier, homme de devoir et & de courage, mais hésitant et ne comprenant rien à | cette campagne étrange qu'il allait entreprendre, ï représentait l’armée de la monarchie rompue au métier et à la discipline, mais ne laissant rien au hasard et élevée dans les principes de la grande guerre

ses. 200 l'as a: sb SN

régulière, 4

Piuténiao, c'était cette noblesse héroïque qui avait 20 abandonné tout pour sacrifier son corps et son âme à à la cause qu’elle défendait. :

Es D:

à sé + Le M Er

Cadoudal enfin c'était le peuple, le paysan devenu soldat et soldat terrible.

Tinténiae présenta Cadoudal aux deux gentil-

ommes.

D'Hervilly lui tendit la main.

Puysaye se contenta de s’incliner très légèrement puis s'adressant à tous, il dit :

— Il serait bon, je crois, messieurs, de nous concerter immédiatement sur les mesures à prendre.

— C'est aussi mon avis, dit Tinténiac.

— Si vous voulez me suivre, . dit Cadoudal, je connais un endroit où, pour causer, nous serons plus commodément qu'ici.

— Très bien, dit Paysaye; guidez-nous.

Cadoudal et les trois hommes se mirent en marche en remontant la côte. Ils atteignirent bientôt une maison isolée qui dominait la mer d’un côté et de l'autre le bourg de Carnac:

Un très vieil homme assis sur un banc se leva en voyant les arrivants.

1 salua Cadoudal qui lui dit en breton:

— Laisse-nous seuls dans ta maison et veille à ce que ps ne nous dérange.

L'homme sans mot dire ouvrit la porte, la referma quand les quatre chefs royalistes furent entrés et se mit en faction

Quand la porte fut fermée nos quatre personnages s’assirent ; d'Hervilly prit la parole et s'adressant à Cadoudal et à Tinténiac :

— Avant de régler un plan de campagne, il faut assurer le débarquement de nos troupes; donc il faut a je m’informe d’abord de ceci : quelles sont les

orces ennemies que nous avons immédiatement devant nous ?

Ce fut Tinténiac qui répondit :

— D'abord, le premier point à occuper c’est le mont Saint-Michel que le général Roman tient avee trois cents grenadiers. De plus il y a deux petites colonnes volantes d’une centaine d'hommes chacune qu'il faudrait aussi enlever.

PT e

— Bien, voilàdonce la première besogne àaccomplir. -

« Vous et Georges avec vos bandes vous pouvez arriver à ce premier résultat ?

— Ce sera l’affaire d’une heure, répondit simplement Cadoudal.

— Ensuite, continua Tinténiac, nous avons à nous emparer du fort Penthièvre qui défend l'entrée de la presqu'ile. S

— Ah oui, dit très vivement d'Hervilly; c’est un .

oint de la plus haute importance dont je compte aire ma base d'opérations, en attendant les renforts.

— Comment | s'écria Cadoudal, vous allez attendre les renforts!

— Maiïs,certainement.

— Vous n’allez pas vous jeter immédiatement dans le pays qui se soulèvera comme un seul:homme; vous n’ailez pas marcher, sur Auray, et d’Auray sur Vannes et de Vannes sur Rennes!

— Vous êtes fou, monsieur, dit sèchement d’'Hervilly. fs Cadondal ne put réprimer un geste d’impatience, puis à d’'Hervilly:

— Enfin que comptez-vous faire?

— Vous m'interrogez, je crois?

— Ehf ouil je vous interroge et je vous répète: Quelles sont vos intentions?

— Vous donner des ordres, monsieur, et vous contraindre à les exécuter. | — Sainte Anne! gronda le Breton en se levant et. en frappant du poing la lourde table qui était devant lui, sainte Anne | si c’est celui-là qui nous commande

je rassemble mes gars et je m'en vais!

Tinténiac vint vivement à lui: |

— Je vous en prie, Georges, dit-il amicalement, pas de coup de tête; ces messieurs ne vous connaissent pas encore; plustard, ils vous apprécieront mieux.

— Croyez-vous! dit Cadoudal, mélancoliquement.

“Puis il se rassit.

D’'Hervilly reprit la parole:

— Le temps marche, il faut immédiatement prendre nos mesures pour que le débarquement ne soit pas inquiété.

« Cela fait, nous nous réunirons de nouveau pour : régler définitivement notre plan de campagne. Ah! j'y pense. j'ai déjà quelques troupes débarquées, si vous le voulez, elles vous aideront.

— Nos gars feront bien l'affaire tout seuls, interrompit rudement Cadoudal; nous allons aller tous goil ardement nous faire tuer pour que ces messieurs

éjeunent tranquilles.

— C’est bien, c’est bien, on vous laissera attaquer avec vos Chouans ; je suis les opérations d’ici même. Quand la redoute sera prise, vous remplacerez le draper républicain qui flotte là-haut par le drapeau

lanc. Allez messieurs, et faites votre devoir.

Après avoir salué, les deux hommes sortirent.

Cadoudal semblait profondément triste.

Tinténiac marchait la tête basse et à pas lents.

Ils firent quelques pas en silence.

Quand ils furent arrivés au bout de la falaise, Cadoudal s’arrêta et posa la main sur l’épaule de son compagnon:

— Voyez-vous, mon ami, dit-il en lui désignant la resqu'ile qui s’étendait tout entière devant eux. oyez-vous ce coin de terre ?

— Oui, certes.

— Eh bien saluez, Tinténiac, cette terre sera sacrée pour nos fils, car c’est là que la fatalité va creuser le tombeau de notre cause.

Tinténiac tout pensif ne répondait pas; enfin après un silence: .

. — Viens, Georges, dit-il en entrainant le partisan, allons nous faire tuer.

Avant d’aller plus loin dans le récit des événements qui vont suivre, nous croyons devoir donner à nos lecteurs une description de ce lieu sinistre où s’est accompli le drame sanglant qui va faire à notre récit comme un rouge épilogue.

Page 1