UN JOUR DE BONHEUR
Sur la route rocailleuse et tourmentée, semblant un escalier aux marches inégales, à mi-chemin entre eo et Portaliguen il y avait une petite maison.
n pierres grises, très basse de toit, cette demeure n'était pas un palais et cependant ses habitants étaient, en ce moment de notre récit, plus heureux que bien des rois de la terre.
La simplicité de l’intérieur répondait à la pauvreté de la façade; le sol était en terre battue, la vaste cheminée noircie ouvrait sa large bouche au fond de la pièce avec un air renfrogné, le rayon de soleil qui venait tiédir les vieilles cendres ne remplaçant sans doute qu'imparfaitement les rouges joies des flambées d'hiver.
Une table boiteuse en bois blanchi par l'usage, quelques bancs noircis et polis par le temps, une vieille horloge dont le balancier battait avec un bruit fatigué, des vaisselles de Quimper sur un bahut, deux fusils au râtelier; tout au fond, le lit en armoire des campagnes bretonnes, où les rideaux de serge pourpre mettaient une note violente dans l’austérité du vieux chêne: c'était tout le mobilier.
Par les croisées à petits carreaux, on voyait les rochers et les maigres genêts qui descendaient jus-
u’à la mer dont l’immensité rejoignait le ciel à l'horizon. Et, au pied du mur, un rosier poussé par hasard dans la désolation de ce lieu, mettait à la vitre terne une superbe rose rouge qui s’épanouissait comme un sourire,
Dans cette humble chambre quatre de nos principaux personnages sont réunis.
Dans une espèce de fauteuil de bois, le marquis Alain est assis, considérant un groupe formé par Louis et Jeanne qui, assis sur un banc, restent silencieux, les mains dans les mains, les yeux dans les yeux.
À leurs pieds, couché sur le sol, ainsi qu’un chien fidèle, Jean-Marie regarde aussi ce bonheur qui est son œuvre.
Jeanne se lève et vient à la fenêtre.
— Jl fait beauaujourd'hui, dit-elle, la mer est calme. Nos dernières troupes pourront débarquer sans dommage.
À Ah! c’est un beau jour pour moi, dit le vieux gentilhomme, mes enfants sont heureux et les troupes du roi sont victorieuses |
— Oui, mais hélas ! on se battra encore.
— N'ayez pas peur pour moi, Jeanne, ajouta le comte, votre amour me défend de tout mal.
— Je prie Dieu tous les jours, Louis, pour que rien de fâcheux n'arrive ni à mon oncle, ni à vous.
— Que peut-il donc arriver de fâcheux maintenant? ajouta le marquis avec un enthousiasme de jeune homme; le pis qui puisse survenir, c’est de recevoir une balle et de tomber devant l’ennemi.
Jeanne eut un soupir.
— Eh bien ! quelle plus belle mort peut-on désirer?
— Mourir! dit encore la jeune fille, pourquoi parler de cela, quand nous sommes tous réunis, quand la ne est pour nous, quand le soleil brille dans le cie
— Il faut penser à tout, ma fille, répondit gravement le vieillard; je sais bien que j’ai tort de parler ‘ de ces choses funèbres quand, tous deux, vous voyez Ja vie s'ouvrir devant vous, pleine de promesses; mais à mon âge quoi de plus beau que d’être frappé pour sa cause, que de mourir pour son drapeau |
— Je vous en prie, mon père, dit Louis, ne parlons pius de cela.
— Allons, mes enfants, je vous laisse.et vais voir nos troupes dans leurs cantonnements.
Et le vieillard, se levant, sortit en les saluant d’un sourire.
Les deux jeunes gens restèrent seuls; car Jean- Marie avait suivi le marquis.
Is se regardèrent longtemps, sans parler, semblant prendre un charme infini à cette contemplation
mutuelle et, comme sileurs yeux suffisaient à échan- :
| Hynpts pensées, que la parole troublerait peut-
Enfin Louis prit la main de la jeune fille, la porta d’abord à ses sie. uis tirant de la poche de sa veste un anneau d’or, ï le passa au doigt de la jeune
— Écoutez-moi bien, Jeanne. De cet instant nous sommes fiancés; nous n'avons pas de prêtre pour nous bénir; mais. soyez sûre que celle qui jadis a porté cet anneau, ma sainte mère, nous voit en.ce moment et nous bénit. à
— Nous sommes unis pour jamais, Louis, répondit gravement la jeune fille; voicima main pour sceller sette promesse :elle vaut la parole d’un gentilhomme.
Tout cela se faisait simplement dans cette pauvreté de chaumière devant le grand paysage triste qui s’étendait autour d’eux.
Jeanne inclina sa tête blonde vers Louis ef le jeune homme pressa son front sous ses lèvres, E
A ce moment le soleil vint mettre un rayon parmi
les splendeurs dorées des cheveux de Jeanne, puisil
disparut comme confus d’avoir osé effleurer cet.er vivant qui effaçait son éclat.
En ce moment on frappa à la pur
Louis, un sourire de Joie aux lèvres, se retourna et cria gaiement :
— Entrez |
Une voix bien connue les salua d’un bonjour,
C'était Cadoudal. ,
Derrière lui, on apercevait Tinténiac.
Cadoudal s’inclina profondément devant la jeune
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fille qui lui tendit sa main où il déposa un respectueux baiser.
Quant à Tinténiac, vêtu d’un habit fort galant, il exécutait devant Jeanne une série de révérences si parfaitement correctes que le duc de Richelieu en aurait été jaloux s’il avait encore été de ce monde.
— Nous ne sommes pas importuns, mademoiselle, demanda Tinténiac en faisant la bouche en cœur, et l’empressement de l’amitié ne trouble-t-il point les confidences de l'amour?
— Quel drôle d'homme vous faites, monsieur de Tinténiac! répliqua gaiement la jeune fille; aiguiser des pointes et arranger des madrigaux quand nous sommes en pleine guerre, exposés à chaque instant aux hasards du combat, c’est bien du même homme qui hier accrochait sa chemise en guise de drapeau, parmi les balles et les baïonnettes et qui aujourd’hui paraît devant moi en habit de velours épinglé avec, au cou et aux manches, pour cent louis de dentelles.
— Le métier de la guerre ne force point à s’habiller comme un sauvage, et tel qui néglige sa toilette dans le combat, serait impardonnable, si, pour présenter ses hommages à la beauté, il ne mettait pas un peu d’ordre dans son équidage.
— Tout cela est charmant, interrompit Louis en riant, mais trêve de galanteries, donnez-nous donc des nouvelles.
— Voilà des oreilles roses que nous allons bien Ch dit Tinténiac en désignant la jeune fille.
— Mais pas du tout, répliqua-t-elle vivement, tout ce qui touche à notre cause m'intéresse.
— Je parlerai donc.
« Aussi bien, les nouvelles ne sont pas mauvaises; nous avons ici, sans compter nos bandes de paysans, cinq régiments : La Châtre, La Marine, Dresnay, d'Hervilly et Royal-Artillerie. Les républicains sont en retraite jusqu'à Vannes; le fort Penthièvre est à nous depuis ce matin; nous allons marcher en avant et balayer jusqu’à Rennes les soldats de la République.
— Et les autres renforts? demanda la jeune fille,
— Dans peu de jours, ils seront ici.
— On les attendra?
— J'espère bien que non.
— Pourquoi?
— Cela nous ferait perdre du temps.
— Eh bien! alors?
— Les renforts nous rejoindront.
— Sn les commande?
— Hector de Sombreuil.
— Il est bien jeune.
— C'est un vaillant homme de guerre,
— Qui donc prendra le commandement suprême, gene il aura rejoint les troupes, lui, d’Hervilly ou
uysaye ?
— Vous venez d'un seul mot, mademoiselle, de résumer toutes nos craintes; car il y aura évidemment bien des froissements, bien des compétitions pour la direction des opérations et cela peut nous être bien funeste.
— Et qui commande les Républicains?
— Un nouveau chef qui vient de leur arriver.
— On le nomme?
— Hoche,
— ès est celui-là ?
— Un grand général.
— Peuh! fit dédaigneusement la jeune fille, un républicain !
— Oui, mais un homme, un homme qui connaît tout, qui voit tout, qui dirige tout. En Allemagne il a paru si grand que la convention l’a fait saisir: il allait avoir la tête tranchée, quand le 9 thermidor est survenu.
— Quel âge a-t-il?
— Vingt-quatre ans.
— Si jeune
— Eh oui! si jeune; et c’est justement pour cela que je le redoute. Quand un vieillard commande, il . n’est pas à craindre; mais quand un jeune homme dirige une armée, il faut s’attendre à tout.
— Et où est-il en ce moment?
— En arrièrede Vannes.
— Que fait-il là?
— Il attend des renforts, car il a été battn hier matin par les Chouans de Cadoudal, commandés par Jambe-d’Argent.
— Lui, battu, votre invincible!
— Oui, mademoiselle.
— Vous voyez bien qu’il n'est pas dangereux.
— Je voudrais que vous disiez vrai,
— Et où votre héros a-t-il essuyé sa défaite?
— À Pontsal.
— À Pontsal! sur la route de Sainte-Anne?
— (Oui. Les gars d’Arradon, de Piœren, de Baden et de Plougoumelen l’ont attaqué près du moulin, . wns’est battu deux heures et nous avons perdu du monde, mais il a:dû reculer.
— Bravol les Chouans! dit la jeune fille enfrappant ses deux petites mains l’une contre l’autre.
— Pour un mot pareil, à moi adréssé, mademoiselle, dit Tinténiac, je trouverais que ma mort ne paierait même pas la faveur reçue.
— Vous ne pourrez donc pas parler sérieusement pendant un quart d’heure? dit Jeanne.
En ce moment la porte s’ouvrit.
Le marquis et Jean-Marie rentraient.
Tous saluèrent le vieillard.
— Je viens d’aller voir mon régiment, mes,enfants, dit le marquis Alain:avec un sourire.
— Votre régiment, mon père?
— Eh! oui, nous sommes cent cinquante cheva- Tiers de Saïint-Liouis qui avons formé un petit corps qui ne sera pas au dernier rang, je vous le jure, quand il s’agira de se battre.
— Quel est votre chef?
— Le marquis de Thalouët; moi, je suis cornette. Ah! ge fais bien mon chemin, ajouba en souriant le
i d, — pensez donc, j'ai été maréchal de camp!
— Vous avez l'air heureux, mon père.
— Certes, tout ‘cela me rajeunit; il me sembleique
j'ai vingt ans! Ah! à propos, ajouta-t-il em se tournant vers Tinténiac, quand nous battons-nous, mon général?
.— Bientôt, j'espère, cornette, répondit celui-ci em rtant.
La conversation se continua quelque temps encore sur un ton enjoué, Tous semblaient soulevés par une espérance ; Cadoudal lui-même n'avait plusses pressentiments sinistres.
Dieu voulait sans doute que tous eussent ce dernier jour de joie avant les poignantes angoisses des malheurs prochains.
Puis tout le monde sortit et les deux jeunes gens restèrent encore une fois seuls,
Louis prit les mains de Jeanne.
— Vous êtes maintenant toute ma vie, dit-il d’une voix très douce, et je vous aime de toute mon âme. Par vous, j'ai déjà eu en quelques jours plus de joie que: dans toute mon existence et si Diew veut que je meure et que je vous perde, je ne le maudiraï pas. Les événements vont se précipiter maintenant, je ne sais si je pourrai vous revoir d'ici longtemps, mais ma pensée sera toujours avec la vôtre. Pourtant je: voudrais emporter un souvenir de vous, quelque chose de visible, de réel, de palpable ; me me donnerez-vous rien ?
La jeune fille eut un soupir.
— de n'ai rien, vous le voyez bien, Louis, pas un bijou, hormis cette bague que vous venez de me donner, pas une dentelle... quel souvenir pourriezvous bien emporter de moi ?...
Et, anxieuse, Jeanne cherehaït autour d'elle.
in son visage charmant s’éclaira d’un sourire cb, sapprochant de la fenêtre qu’elle ouvrit :
— Venez, Louis, dit-elle, j’ar trouvé. ë
Et son doigt blanc désignait. la rose rouge qui montait jusqu’à la fenêtre. £ 4
Elle voulut la cueillir mais elle se jeta vivement en arrière en poussant un léger err,
æ— Qu'y at-il? fit Louis, déjà inquiet.
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— Voyez, je me suis piquée |.
Avec une moue charmante elle tendit au jeune homme sa main au bout de laquelle tremblait une perle rouge.
Louis saisit la tige de la fleur et la brisa, mais en tendant la rose à la jeune fille, celle-ci remarqua qu’il avait les doigts ensanglantés.
— Vous aussi..…, lui dit-elle.
— Et qu'importe!
Jeanne prit la rose et sur les pétales de pourpre essuya son sang et puis :
— Donnez-moi votre main, dit-elle à Louis.
Le jeune homme tendit sa main blessée.
Avec la fleur elle essuya aussi le sang qui coulait et appuyant ensuite ses lèvres aux lèvres de la rose elle dit au jeune homme :
— Prenez cette rose, Louis, où votre sang s’est mêlé au mien; comme nos deux cœurs n’en font qu’un, comme nos deux vies sont liées, portez-la sur votre poitrine et que Dieu fasse que cette humble fleur vous protège de tout danger.
Louis, s’inclinant, baisa la main de la jeune fille, prit la rose et la cacha sous son habit.
Alors on entendit le tambour qui battait.
— Au revoir, Jeanne, dit-il en la pressant sur son cœur, on m'appelle là-bas, soyez vaillante, comme je serai vaillant.
— Au revoir, Louis, au revoir, mon beau chevalier.
Ils échangèrent une dernière étreinte puis le jeune homme s’arrachant à son bonheur la quitta très vite.
Ils s’envoyèrent un dernier regard et le jeune homme disparut au tournant du chemin.
Restée seule, Jeanne tenait ses regards obstinément fixés sur cet endroit de la route où une grosse roche grise lui avait caché son fiancé.
— La demoiselle. dit une voix toute proche.
La jeune fille se retourna.
Jean-Marie était devant elle.
— Votre cœur est attristé et les larmes mettent à vos yeux un éclat humide. À quoi bon pleurer? Jean-
Marie vous a promis que vous seriez heureuse; Jean- Marie ne se trompe pas.
— Il ne mourra pas, n'est-ce pas, Jean-Marie? dit la jeune fille en joignant les mains.
: — Vous serez triste encore, mais le bonheur vienra.
— Oh! répète-moi ce que tu voyais !
— À quoi bon? Mes paroles sont gravées dans votre tête, comme les lettres taillées dans le granit de l'autel de Saint-Corentin.
« J'ai dit que vous seriez heureuse. Cela suffit.
— Tu as raison, Jean-Marie, j'ai tort d’être si faible.
Je m'étais cependant promis de resterforte. D'ailleurs, Louis m’a dit d’être vaillante, je le serai.
— Il ne mourra pas; car sila mort vient pour le frapper il y aura quelqu'un qui sera entre la mort et
lui.
— Ne donc?
— Moi!