LA BATAILLE
Il nous faut, avant de poursuivre notre récit, donner quelques détails sur les premières opérations de l’armée royaliste, opérations qui suivirent immédiatement le débarquement.
Après le brillant fait d'armes des Chouans de Cadoudal et de Tinténiac, d’Hervilly, au lieu de pousser une pointe vigoureuse dans l'intérieur des terres, employa huit jours, du 27 juin au 3 juillet, à cantonner ses troupes à Carnac et dans les villages environnants.
Il y eut seulement des détachements de paysans envoyés sur Auray, Pontivy, Landevant et d’autres points. Mais, comme ils ne furent pas appuyés et
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suivis par le gros des forces royalistes, comme om leur refusa l'artillerie dont ils avaient besoin, ils - furent bientôt repoussés et dispersés après des succès de détails. Le 3 juillet, les chefs de l'expédition apprirent que Hoche, auquel on avait laissé le temps de concentrer ses troupes, approchait en force pour attaquer la petite armée royaliste. Alors Puisaye et d'Hervilly songèrent à s'emparer de la presqu'île de Quiberon, défendue par le fort Penthièvre, où ä y avait une garnison de six cents républicains.
On arrive à Quiberon, diu côté de la terre, par une langue sablonneuse qui peut avoir une lieue dans sa plus grande largeur, et vient, en se rétrécissant, aboutir à l’entrée de la presqu'île, où elle n’a plus
e soixante mètres. Cette entrée de listhme, qu'on appelle dans le pays, le Sillon, est fermée par le fort. Penthièvre. L’attaque du fort fut résolue pour le 4 juillet. Le fort fut enlevé sans coup férir.
Six compagnies de grenadiers furent laissées à la garde de la presqu’ile et du fort, dont M. d’'Hervilly voulait faire un lieu de dépôt et un point de communication facile avec la mer. On arriva ainsi jusqu’au Gjuillet; c’étaient onze jours de perdus, et ceux qui savent le prix du temps dans de pareilles entreprises ne s’étonneront pas de nous entendre ajouter que ces onze jours perdus décidaient presque sans retour du sort de l'expédition.
Hoche, commandant en chef des côtes de Cherbourg, n'avait pu empêcher le débarquement. Il s'était replié dans l'intérieur des terres, n’osant risquer une action générale avec le peu de troupes qu'il avait sous ses ordres; battu même à Pontsal
er les Chouans, il rétrogradait sur la route de
ennes, quand il se rendit compte de lhésitation et des fautes des généraux royalistes. Alors, sans balancer, il prit une vigoureuse offensive.
Refoulant devant lui les Chouans mécontents et; découragés, le rar républicain enleva Auray où il se cantonna. Îl avait à peu près treize mille hommes autour de lui.
Dans la soirée du: 6 juillet, les colonnes républicaines, beaucoup plus nombreuses que l’armée royale, dès lors réduite à la défensive, la firent se replier vers la presqu'ile.
7,le 9, le 12 juillet, il y eut de petites escar- mouches plus ou moins sérieuses. Le 7, le corps expé-
ditionnaire, étant sorti de nuit, surprit à la pointe du jour un gros de républicains: arrivé de: ka veille au soir, fatigué par une longue marche et qui s'était mal gardé. Les républicains allaient être mis en
déroute, quand deux colonnes de armée royale, se .
méconnaissant dans l’ombre, se fusillèrent. H em résulta un flottement dans les rangs des royalistes, qui permit aux républicains de se reconnaître; deux obus bien dirigés mirent du désordre dans le régiment d'Hervilly, et le général ordonna la retraite sans qu’on eût rien fait d’utile. La retraite s'effectua en bon ordre; mais, dès le lendemain, Hoche se couvrit d’une ligne d'ouvrages fortifiés au bas de la côte Sainte-Barbe, dont il était maître, et protégea sa position par un camp retranché établi en avant de sa ligne. Dès lors la petite armée royale était, comme: gardée à vue dans la presqu’ile, dont les républicains avaient fermé l’entrée. Au lieu. d’être assaillants, ils étaient assailhis; en descendant à terre ils avaient la Bretagne entre eux, et Hoche et les républicains; maintenant, renfermés dans une étroite presqu'ile de deux lieues de long sur quelques centaines de mètres de large, ils avaient Hoche et son armée entre eux et la Bretagne.
Maintenant que nous avons exposé à nos lecteurs la situation des deux armées respectives nous allons les conduire dans une petite maison de paysans à Plouharnel, où nous retrouvons d’'Herviliy, Puisaye et Cadoudal.
C'est d’'Hervilly qui parle :
— Les affaires vont mal, messieurs, dit-il; les républicains nous enferment dans la presqu'ile. Cependant, tout peut encore être sauvé,
« Voici ce que je propose :
— Pardon, monsieur, dit alors Puysaye, mais il me semble que vous m’oubliez un peu.
— Suis-je le chef, oui ou non? dit d’Hervilly avec colère.
— Vous êtes le chef des troupes, monsieur, répli- 7. Puysaye avec hauteur, mais moi, je suis le chef
e l'expédition.
— Je ne comprends plus.
— N'importe, je commande, vous obéirez.
« Et maintenant écoutez-moi.
D'Hervilly se leva, mit son chapeau et se disposa à partir.
— Au nom du roil... monsieur, dit Cadoudal d’un ton de prière.
Le général royaliste hésita un instant, puis revint à sa place.
Puysaye avait fait semblant de ne rien remarquer de toute cette petite scène.
Quand d’Hervilly fut rassis, il commença :
— Nous attaquerons demain les retranchements des Bleus; pendant ce temps, vous, Cadoudal et Tinténiac, vous ferez une diversion sur les derrières de l'ennemi. J'ai fait embarquer Tinténiac à Port-Haliguen pour la côte de Sarzeau, il a emmené avec lui toute la division d’Auray, ses Chouans, une partie des troupes de Vannes et un détachement de Loyal- Emigrant. Il a reçu l’ordre de régler sa marche de manière à arriver le 14 à la hauteur de Baud, à l’embranchement des deux routes de Baud à Auray et de Hannebon à Lorient. Jean Jan et de Lantivy ont dû débarquer un peu au-dessus de Lorient dans l’anse du Pouldu et de là marcher également sur Baud, Les troupes une fois réunies, Tinténiac en prendra le commandement et redescendra sur Auray de façon à les attaquer par derrière le 16 juillet. Le 16 juillet, c’est-à-dire demain, vous l’entendez bien, messieurs. Donc, que tout soit préparé, c’est demain qu’on attaque.
Alors, la porte s’ouvrit et un jeune homme parut sur le seuil.
— Sombreuill dit d’'Hervilly en se levant.
C'était un bel oflicier, tout jeune — vingt-quatre ans à peine — mais portant dans les yeux cette flamme secrète qui donne le courage aux soldats et la victoire aux armées.
— Oui, messieurs, me voici, répondit le jeune homme en saluant ; je viens vous annoncer que ma division est arrivée et que je débarquerai aussitôt que vous le jugerez convenable.
Puysaye, qui n'avait pas encore parlé, dit alors : +
— Nous n'avons pas besoin de vos troupes, monsieur.
— Comment ! s’écria le jeune homme avec stupéfaction, vous n'avez pas besoin de mes hommes ; mais, savez-vous que j’ai quinze cents vieux soldats qui ne demandent qu’à aller au feul
— C’est possible, monsieur, mais les ordres sont donnés et je ne puis reculer maintenant ni attendre vos troupes; elles me gêneraient plutôt que de me rendre service.
— C'est bien, monsieur, dit Sombreuil, froissé, je n’insiste pas ; mais si l’attaque de demain échoue — ce qu’à Dieu ne plaise — vous témoignerez, je l'espère, de toute ma bonne volonté et des efforts que j'ai faits pour obtenir de vous la permission du débarquement.
— Il suffit, monsieur, en cas de malheur, vous ne serez he inquiété.
— Îime reste quelque chose à vous demander, ajouta Sombreuil.
— Quoi donc?
— La permission de combattre à vos côtés comme volontaire.
* — Accordél dit Puysaye avec son mauvais sourire.
— Et moi, dit Cadoudal, que vais-je faire dans tout cela ?
— J'ai à vous parler quand ces messieurs seront partis.
— On nous renvoie, dit d’Hervilly.
— Non, monsieur, on ne vous renvoie pas;.mais j'ai à causer longuement avec Cadoudal et je ne veux pas vous imposer ni une fatigue, ni un ennui,
— C’est bien, monsieur, nous sortons.
Et, prenant par le bras Sombreuil, d’Hervilly sortit avec lui en saluant légèrement.
Ils firent quelques pas en silence.
D’Hervilly semblait préoceupé et sombre, il saisit la main de Sombreuil et lui dit :
— À vous on peut tout avouer, n'est-ce pas?
— Oui... mais parlez vite, vous m’effrayez.
— Eh bien! Nous sommes perdus!
— Vous perdez l’esprit !
— Ah! je voudrais l’avoir perdu.
— Nous n’en sommes pas au point que vous dites!
D’Hervilly frappa du pied avec impatience.
— Enfant! qui ne veut pas comprendre, dit-il; je vous le répète, nulle puissance humaine ne peut nous sauver,
— Alors denrain.… ?
— Demain, je serai mort.
— Et l’armée?
Le général royaliste laissa tomber sa tête sur sa poitrine et Sombreuil vit une larme qui roulait dans ses yeux,
— Comment en sommes-nous venus là.
— Ah! dit d’'Hervilly avec une sourde colère, c’est ce maudit Puysaye qui a tout faitl
— Comment! je le croyais dévoué et habiïle.
— Eh ouil dit le général avec amertume, dévoué à
lui-même, habile à tromper les autres, voilà bien ce
qu'ilest.
— On peut encore forcer les lignes républicaines.
— Essayez d’enfoncer une falaise avec votre poitrine!
— C'est à tenter encore, cependant.
— Nous le tenterons demain.
— Attendez un jour encore, mes troupes seront débarquées.
— Et Puysaye qui a donné les ordres pour demain.
— C’est vrai. oh ! cet homme.
— Ahlvous voyez que vous y venez aussi, voilà ce que je me dis, moi, depuis quinze jours. Tout ce que j'ordonne, tout ce que je commande, tout est détruit, renversé immédiatement par un ordre contraire venant de Puysaye. Il a les pouvoirs, je n'ai qu’à m'incliner.
— Ne pouviez-vous en référer aux princes?
— J'ai essayé, mes courriers ont été interceptés.
— Mais cet hommest un démon!
— C'est Satan lui-même.
— Où veut-il nous mener, quel sombre projet roule-t-il dans sa tête?
— Nui ne le sait, que Dieul
Il se fit un silence troublé seulement par l’éternelle plainte de la mer rongeant les falaises.
— Vous croyez alors, reprit Sombreuil au bout. d’un instant, que nous ne pouvons plus être sauvés.
— Non, sur mon salut et.sur mon honneur, je crois que tout est fini.
— Alors, nous mourrons, dit froidement le jeune homme.
— Moi, oui ; mais vous, qui vous force à demeurer avec nous?
— Ma seule volonté.
— Vous voulez mourir avec nous?
— Je l'espère.
— Vous avez vingt ans; vivez heureux : laissez mourir les vieux comme nous; mais Laissez-nous mourir seuls. à
L’œil bleu de Sombreuil lança un éclair.
— Vous êtes gentilhomme, monsieur le comte, et à moi, gentilhomme comme vous, vous venez pro-
oser cette infamiel Vous m'’engagez à fuir le “danger?
D’Hervilly haussa légèrement les épaules.
— Restez donc, puisque tel est votre bon plaisir,
— Oui, je resterai.
Alors d’Hervilly retira son chapeau.
— Que faites-vous, monsieur ?
— Je vous salue, parce que je trouve ce que vous faites là, très beau.
— Non, monsieur, c’est très simple.
— Je vous quitte, j’ai encore quelques ordres à donner. A demain.
— À demain.
Les deux hommes seserrèrentlamainetseséparèrent. Sombreuil, resté seul, croisa ses bras et s’appuya à une roche ; de là son regard embrassait la mer et toute cette terre où tant de sang avait coulé déjà, où tant de sang allait couler encore.
Le fier jeune homme poussa un soupir et, tirant de ga poitrine un médaillon, il le baisa furtivement.
’était le portrait de sa fiancée, Mlle de la Blache.
Puis trois visions passèrent devant ses yeux: son père d’abord, guillotiné l’année précédente, sa sœur ensuite, cette pure et héroïque figure qui a aussi sa légende, puis sa fiancée, cette Marie de la Blache à laquelle il avait voué une si profonde affection,
ne minute, ses yeux se portèrent sur sa chaloupe qui, tout armée, l’attendait à la pointe, puis sur les vaisseaux anglais, dont l’énorme masse se dressait sur la mer ; mais il repoussa bien vite la pensée qui, un instant, lui était venue et, seredressant de toute sa taille, il refoula les larmes qui lui montaient aux yeux.
Le sacrifice était décidé.
A ce moment, sortant de la chaumière, il aperçut Cadoudal qui, après avoir hésité, marchait vers lui, très vite.
Et quand il fut près du jeune homme, celui-ci remarqua un trouble extraordinaire sur le visage si expressif du partisan. j
— Vous ne me connaissez pas, monsieur? dit Cadoudal brusquement.
— Non, monsieur, je n’ai pas cet honneur.
— Je suis Georges Cadoudal,
Sombreuil, avec son beau sourire, lui tendit la main : — Alors je vous connais et je vous aime, dit-il.
Le partisan rougit de plaisir et s’inclina, puis il,
reprit: .
— Je vous connais aussi, moi, monsieur de Sombreuil, et je sais que vous êtes un loyal gentilhomme ;
aussi je viens vous dire : Puysaye nous trahit. ‘
Le jeune homme eut un tressaillement.
— Savez-vous bien que c’est grave ce que vous dites là, monsieur, et qu’il faudrait des preuves avant d’ajouter foi à vos paroles.
— Des preuves, je n’en ai pas encore; mais j'en aurai,
— Enfin que vous a-t-il dit?
— Voilà. Aussitôt que vous avez été partis, il ne m'a pas caché que l'expédition était finie et que nous marchions à une catastrophe.
— Bon ; après?
— Comme je m'étonnais dele voir si tranquille devant un triste événement il me dit: « Ne vous inquiétez pas, Georges, ce gi peut être préjudiciable aux uns, peut être un grand bonheur pour les autres ; » et, comme j’avouais ne pas comprendre, il reprit : « Sivous voulez me servir, votre fortune est faite. » Je sentais venir la trahison. Au lieu de m’indigner, je feignis d’entrer dans ses vues.
— C'est affreux! murmura Sombreuil.
— Attendez, ce n’est pas fini encore.
— Parlez.
— Sans se livrer entièrement, parlant toujours à mots couverts et à voix basse, il me fit comprendre que la perte de l’expédition royaliste était le but de la politique anglaise qui voyait ainsi l’occasion de se venger des échecs de la guerre d'Amérique en faisant massacrer d’un seul coup tous nos glorieux officiers de marine qui sont venus combattre ici.
— Mais, je rêve, c’est abominable tout ce que vous me racontez là |
Cadoudal poursuivit :
— Je lui parlai du combat de demain. Il eut un sourire : « Mes mesures sont bien prises | » m’a-t-il dit. Et comme j’insistais ayant l'air de craindre un succès: « Vous redoutez la diversion de Tinténiac, n'est-ce pas? » Je fis oui de la tête: « Eh bien! nous n'avons pas à nous en occuper, cette diversion m’aura pas lieu. » I m’expliqua alors comment il venait de faire partir un exprès à Tinténiac pour lui annoncer la défaite complète de l’armée royaliste et pour lui donmer l’ordre de semettre en retraite pour sauver ce qu'il pourrait de ses troupes.
— Le misérable! mais que faire?
— Voilà ce que j'ai imaginé. Je puis en faisant diligence rejoindre, à temps encore peut-être, Tinténiac et ses hommes, lui découvrir toute la machina- “ion et faire la diversion comme nous l’avions d’abord décidé.
— Oui, c’est cela ; mais il faut agir promptement. Moi je verrai d’'Hervilly, de façon à ce qu'on s'assure de la personne de Puysaye.
— N'y comptez pas, dit Cadoudal, vous et d’Hervilly seriez sacrifiés, mais lui se tirerait d'affaire.
— Et pourquoi, je vous prie?
— Puysaye a su se faire des amis nombreux parmi les ofliciers du corps expéditionmaire ; de plus àl a un peu partout ici des créatures dévouées qui le défendront jusqu’à la mort. Ensuite, mous n'avons aucune preuve pour leconfondre.
— C'est vrai, dit le jeune homme ; agissons par nous-mêmes et cachons jusqu’au bout, si nous le pouvons, cette éternelle honte d’un général vendant ses soldats. Mais si Dieu permet que je survive à la journée de demain, je jure quele traîtrene mourra que de ma main.
— Oude la mienne, murmura Cadoudal,
— Allons, séparons-nous ; des officiers viennent de notre côté. j
— Un instantencore ; à ceux-là, il faut que je dise adieu.
Appuyé au bras de son fils, le marquis Alain s’avançait péniblement ; dans un des derniers combats, il avait reçu une légère blessure à la hanche dont il souffrait beaucoup.
— Je vous quitte! dit Cadoudal en allant vers eux, la main ouverte. *
— Vous nous quittez, Georges, ditle marquis, et pre donc?
— Îl le faut, l'intérêt de l’armée l'exige.
— Vous avez reçu des ordres,
— Oui, de ma conscience.
— Je ne vous comprends pas.
— Que Dieu fasse que vous ne compreniez jamais les terribles choses qui se préparent ici !
— Vous m'épouvantez, Georges, ilfaut que jesache.…
Cadoudal regarda bien fixement le marquis.
— Vous savez combien je vous aime, vous et les vôtres... dit Cadoudal.
— Tu l'as prouvé, dit le marquis.
Cadoudal reprit :
— Eh bien, je ne puis vous dire ce qui se passe. Si je pars, c’est pour vous sauver ; si je meurs, c’est pour votre vie. Ne m’interrogez plus, je ne pourrais vous en dire davantage.
— Pardon, messieurs, dit Sombreuil en s'avançant, mais je vous affirme sur l’honneur qu'il ne peut vous en dire plus.
— Cela suffit, dit le marquis. Adieu! Georges! sauvez-vous et sauvez-nous.
— Adieu! Georges, dit Louis avec tristesse, j'avais espéré encore combattre à vos côtés.
e partisan serra les mains qu’on lui tendait, fit un dernier signe de recommandation à Sombreuil et s’éloigna à grands pas.
Le.16 juillet, à la pointe du jour, le tambour battait a charge.
D’Hervilly faisait commencer l’attaque du Sillon par le régiment de la Châtre et deux compagnies de son propre régiment. Les régiments du Dresnay et
e la Marine suivaient en colonnes serrées.
D'Hervilly à cheval, un peu en arrière, suivait avec sa lorgnette les mouvements des troupes.
Les avant-postes républicains furent enlevés avec beaucoup de décision et, électrisés par ce premier succès, les royalistes emportèrent le camp retranché après une lutte acharnée.
Soudain, un cavalier arriva au galop et s'arrêta devant d’Hervilly.
C'était Sombreuil.
— Général, lui dit-il très vibe, le lieutenant d’artilerie Dufaure vient de me communiquer une nouvelle grave.
— Qu’'y a-t-il?
— Surune dune, à la gauche de nos colonnes d’attaque et perpendiculairement à la ligne républicaine, les Bleus viennent d'établir une batterie!
— C’est impossible!
— Voyez plutôt.
D'Hervilly braqua sa lorgnette sur le point que lui indiquait Sombreuil.
— C’est vrai, dit-il, eh bien! que M. de Rotalier la démonte avec ses canons.
— Alors suspendez l'attaque un instant.
— Jamais. Mes troupes sont lancées, les arrêter serait une folie.
— Vous avez bien changé depuis hier, monsieur, dit Sombreuil.
— Je l'avoue, aujourd’hui je crois presque à la victoire.
— Hélas ! murmura Sombreuil.
D'Hervilly venait de donner quelques ordres.
Sombreuil salua le général et lui dit:
— Je vais prendre le commandement de la compagnie que vous m'avez confiée.
— Allez, monsieur.
Sombreuil remit son cheval au galop.
En passant près de l'artillerie, il salua Louis de Falouët qui commandait une pièce.
Puis il mit pied à terre et se mit à la tête de la compagnie du régiment du Dresnay.
Les régiments marchaient toujours en colonnes. Devant eux, plus un républicain, la terre semblait les avoir engloutis. Pas un coup de feu n’était tiré, sur toute cette scène pesait un de ces lourds silences qui précédent les orages.
Sombreuil marchait toutà fait en avant. Il commençait à gravir une dune, quandil s'arrêta et fit faire halte à ses hommes.
Il vient d’entendre une voix forte crier :
— Pas encore! ne tirez pas encorel
Les Bleus sont là, tout prêts à les fusiller à bout portant. :
è en veut faire rétrograder; il est trop ard.
Un feu terrible éclata de toutes parts.
Prises en écharpe par le feu des batteries, en tête par la mousqueterie des républicains, les colonnes royalistes continuent à avancer calmes et silencieuses comme à la parade.
Onrapporte que Hoche, voyant le stoïique courage de ces braves gens, ne put s'empêcher de dire :
— A la bonne heurel On voit que ce sont des Français.
D’Hervilly poussa comme un rugissement de colère et, se lançant au galop, il vint se mettre au milieu de la fusillade.
Sur son mâle visage, une horrible angoisse se eignait, c'était le désespoir, la colère, la rage; il eva son épée et ayant l’air de rassembler dans ce
mouvement tout ce qui restait encore de ses colonnes hachées, il se jeta comme un fou sur l’ennemi en criant : « En avant! »
Soudain, il chancela sur sa selle et roula sur le sable en vomissant du sang à pleine bouche. Sombreuil, je se trouvait près de lui, le prit dans ses
ras :
— Mon pauvre ami! murmura le jeune homme.
Le mourant ouvrit les yeux. ;
— Ne me plaignez pas, c'est vous qu'il faut plaindre.
« Prenez le commandement de tous ces braves ens. \
à « Partez, maintenant, l’ennemi arrive.
— Vous laisser ainsi.
— Je commande encore, puisque je ne suis pas mort.
« Partez, je l’ordonne,
— Je vous obéis.
Il déposa la tête du moribond sur le sable et, après ün dernier regard, s’éloigna.
Les Bleus arrivaient,
D’Hervilly sanglant et pâle se releva sur les poings et dans un cri suprême exhala sa vie:
— Vive le roil
Cependant ce n’était plus une bataille, c'était un désastre, Chacun luttait en désespéré; mais que pouvait faire le courage ?
Sombreuil venait de remonter à cheval sur une bête qui errait sans maître.
:% D’un seul coup d’œil il jugea la situation perdue : de tous côtés les républicains débordaient, menaçant . d’entourer complètement la petite armée royaliste et de rendre impossible la retraite.
Alors, remarquant un petit corps qui faisait encore bonne contenance, il se dirigea de ce côté.
C'était le deuxième bataillon du régiment d’Her-. villy, commandé par le marquis de Boissieux.
Il s’approcha de cet officier et le saluant :
— M. d’Hervilly vient de me remettre le commandement, je suis le comte de Sombreuil.
— Ordonnez, monsieur, dit le marquis.
— Mes ordres seront très courts: portez-vous en avant et protégez la retraite en vous faisant tuer.
Le marquis de Boissieux salua de l’épée et se remettant à la tête de ses hommes:
— En avant! commanda-t-il.
Le bataillon s’ébranla, calme et superbe, marchant à la mort comme à une fête. Peu à peu son élan s’augmenta et vint heurter les têtes de colonnes républicaines.
Le choc fut irrésistible. Les Bleus surpris plièrent. Mais bientôt l'artillerie recommença son feu meurtrier et, après une lutte héroïque, les braves que commandait M. de Boissieux tombèrent un à un.
Qui racontera les mille traits d’héroïismes qui furent accomplis dans cette déplorable journée!
Le comte de Rotalier qui commandait l'artillerie défendait ses canons en désespéré; son fils, qui combattait à côté de lui, tombe à ses pieds, blessé mortellement. :
— Enlevez cet officier! dit simplement Rotalier, et il continue de commander.
Le marquis de Boissieux, déjà deux fois blessé, reçoit un troisième coup de feu au moment où les troupes royalistes étaient sauvées, grâce à son dévouement. ; — Allons! je puis mourir, dit-il, ma tâche est aite.
Il s'étend sur le sable et expire.
Louis de Falouët avait réuni une poignée d'hommes et se battait comme un furieux.
Mais bientôt cernés par les grenadiers républicains, les braves qui l’entourent tombent frappés de mille coups. Lui-même est atteint ; il décharge une dernière fois son pistolet et tombe râlant surle sol.
Un grenadier à figure bestiale, voyant que le jeune homme respire encore, s’approche et avec un hideux sourire lève sa baïonnette sur la poitrine de Louis.
Deux autres grenadiers, qui se trouvaient un peu plus loin, s’élancent pour sauver la vie de l’oficier royaliste.
ais ils arriveront trop tard!
La pointe d’acier effleure déjà l’habit du jeune homme.
Soudain le misérable fléchit sous un choc inattendu.
Un homme! non, un démon! vient de lui sauter à la gorge.
Les deux hommes se roulent sur le sable, formant un effroyable groupe.
Ce
Mais un seul se relève.
C’est Jean-Marie.
Il brandit un couteau tout sanglant qu’il vient de plonger au cœur du grenadier républicain.
Les deux autres soldats arrivent enfin sur le lieu de cette scène.
L'un des deux, le plus jeune, met en joue Jean- Marie.
L'autre relève le fusil prêt à partir et dit:
— Que l'humanité et les principes de la raïson te servent toujours de guide. Ce citoyen qui, je crois bien, est une ancienne connaissance, a agi comme toiz-ou moi nous l’aurions fait en pareille circonstance. S'il a l’air de faire le méchant nous serons toujours à même de l’envoyer sur les sinistres bords.
— Vous dites, sergent ?
— Par sinistres bords, j'entends que nous lui ferons passer le goût du pain s’il récalcitre à nos objurgations pacifiques et désintéressées!
Ecrasé par l’éloquence de son ancien, Chafineau
: baissait la tête.
Car c’est encore nos deux vieilles connaissances que nous retrouverons sur le champ de bataille de Quiberon.
Cependant, Jean-Marie, sans s'inquiéter des deux républicains, se penchait avidement sur le jeune homme et entr'ouvrait son habit sur lequel se crispait sa main gauche; entre les doigts le sang filtrait,
Tout pâle, les yeux clos avec déjà des ombres de mort sur le front, Louis semblait un cadavre, mais cependant, après un examen de quelques secondes, le mutilé se releva et s'adressant alors aux deux soldats stupéfaits il dit, en posant un doigt sur sa bouche comme s’il avait craint de le réveiller.
— Pas de bruit, il n’est pas mort.
— Il me semble reconnaître cet officier. Ce visage ne m'est pas particulièrement inconnu, dit Potard en se penchant :
— Vous oubliez déjà le fils de l’homme qui vous a soigné, le fils de celui.
ge. à RE CORRE Le
.— Mille millions! s’écria Potard en se donnant un grand coup de poing dans la tête, mille millions!
« C’est le fils au colonell Tu sais petit, dit-il en s'adressant à Chafineau, le fils du grand sec que j'aimais tant là-bas au Falouët!
-- ue aventures, sergent | CZ Fa
— 1] y a comme cela dans la vie beaucoup de ; 4 rencontres réciproques et momentanées, dit Potard : d’un ton sentencieux ; mais assez causé, il ne faut 4 pas laisser périr ainsi ce pauvre jeune homme; où he
allons-nous le porter d’abord?
— Chez moi, dit Jean-Marie. :
— Chez toi, ah çà! tu veux abuser de la crédulité hu naturelle et inhérente aux grenadiers de la Répu- 4 blique, citoyen coupeliché! SQ
— Allons chez moi, vous dis-je, répéta Jean-Marie © avec impatience.
— Et c’est loin, chez toi, gogenarda Potard. < — Non, vous allez voir. = Les deux hommes venaient de soulever le plus délicatement le blessé qui gémit faiblement. ! 5 — Bon, grogna Potard, ça lui fait mal ; il n’est pas mort! En routel Mais tu sais, si tu cherches à nous faire tomber dans des pièges insidieux et con- "30 tradictoires, j'ai l’œil sur toi... je ne te dis que ça. ee Et sur ces consolantes paroles, le lugubre cortège se mit en marche,