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Jean-Marie fit signe aux deux soldats qui sortirent de leur cachette et vinrent auprès du blessé.
Mais Potard ne pouvait pas se contenir plus longtemps.
— Je puis me flatter d’avoir vu bien des beautés dans ma vie, dit-il d’un air avantageux, mais j’affirme sur mon honneur de soldat français que jamais mes yeux éblouis et fascinés n’avaient encore contemplé une semblable merveille de la création.
— Ah çàl mais, demanda Chafineau, pourquoi es qu’elle s’est jetée comme une folle sur cet officier
Jean-Marie ne répondit pas.
Cependant, le mutilé ouvrait les habits du jeune homme et lavait la blessure.
Les grenadiers l’aidaient autant que possible, maïs Jean-Marie repoussa leurs services car leurs gros doigts arrachaient des plaintes au blessé.
Avec une merveilleuse adresse, le mutilé posa un premier et léger appareil sur la plaie, puis se relevant il dit aux grenadiers :
— Demeurez auprès de lui; moi, je vais chercher ceux qui l’aiment.
Les deux grenadiers restés seuls se regardèrent d’abord avec une égale surprise, puis Chafineau s’écria :
— Ah! sergent! quelles aventures, quand je serai revenu dans mes foyers, personne ne voudra croire ce que je raconterai. : .
— Le fait est, dit Potard, que depuis un mois j'ai vu bien des choses bizarres et successives, mais je crois que c’est encore aujourd’hui que mon étonnement a pris les dimensions les plus perpendiculaires!
— Hein? fit Chafineau.
— Qu'est-ce qu’il y a encore?
— C'est un mot que vous venez de dire, sergent ?
— Lequel?
— Per... di... perpen…
— Ah! perpendiculaire ; tu ne sais pas ce que ça veut dire?
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— Je l'avoue, sergent. L
— Eh bien, petit, retiens pour ta gouverne que ce mot renferme l’idée agrandie et multipliée, de grand, de colossal, d’immensel tu as compris?
— Oui, sergent. ainsi... en voyant la mer, pour exprimer ma suprême admiration pour l'étendue de toute cette eau, je pourrais dire : les flots perpendiculaires ?
Potard réfléchit une minute, puis :
— Ça ne se dit pas, mais ça pourrait se dire.
Pendant quelque temps, les deux hommes restèrent muets.
Enfin Potard rompit le silence.
— Ce qui m'énerve, c’est que je ne puis pas fumer Françoise.
Et le sergent sortait à demi de sa poche un culot de pipe noirâtre qu’il caressait de l’œil avec amour.
Des pas se firent entendre au dehors.
Les deux hommes mirent la main sur leurs armes.
Jean-Marie parut.
Avant d’entrer il se retourna et on l’entendit murmurer :
— Du courage, la demoiselle, vous avez promis d'être vaillante.
— Ne crains rien, dit une voix de femme.
Jean-Marie s’effaça, livrant passage à Milk de Montfort.
Jeanne, très pâle, les yeux agrandis, marcha droit au canapé où reposait son fiancé et le considéra longtemps sans une larme, puis elle se retourna et d’une voix calme demanda à Jean-Marie :
— Tues sûr qu’il n’est pas mort.
— Sur mon âme, je le jure!
Alors elle s’approcha encore plus près et allait s’agenouiller au pied du canapé, quand elle tressaillit et se baissa vivement,
Sur le tapis, une rose fanée ayant repris une nouvelle vie sous le sang dont elle était trempée, jetait son éclat pourpre parmi les mille nuances de la riche étoffe qui couvrait le sol.
— Pauvre ami! murmura la jeune fille en cachant la rose dans son sein.
— Est-ce que tu comprends quelque chose, Chafineau? murmura Potard à l'oreille du conscrit.
— Pincez-moi, sergent, répondit Chafineau sur le même ton, je crois que je rêve.
. — D'abord, nous n’avons plus rien à faire ici que je suppose!
— Evidemment.
— Eh bien! alors, partons!
— Oui, mais par où?
— Diable! c’est juste. Attends une minute, je vais interroger Brin d'Amour.
Potard prit le mutilé par le bras et lui demanda à l'oreille :
— Nous voudrions bien nous en aller.
— C'est facile, dit Jean-Marie, je vais vous conduire.
Et le mutilé, jetant un dernier regard sur le blessé, sortit suivi des deux soldats,
Quand ils furent éloignés, Jeanne s’agenouillant sur le tapis prit dans ses mains la main du jeune homme, puis elle resta là, les yeux rivés au visage du blessé, semblant épier le moindre mouvement qui révélât la vie.
Soudain, elle poussa un cri et se releva toute droite.
Devant elle, une femme se tenait debout, couvrant le visage du blessé de son profond regard.
— Qui êtes-vous? demanda impérieusement Jeanne,
— Chut! plus bas. il dort... répondit l'étrange créature sans changer de position.
— Mais enfin, madame... que faites-vous ici?
La folle releva la tête et considérant longuement Jeanne, elle dit enfin :
— Vous ressemblez à ma sœur Marie, ma pauvre sœur |
— Je vous interroge, reprit Jeanne avec hauteur... que voulez-vous et comment êtes-vous ici?
La folle eut un éclat de rire métallique.
— Je suis avec mon mari... mon cher mari, que j’ai enfin retrouvé.
— Votre mari?
— Regardez comme il est beau, quand il dort, mon Henri bien-aimé... regardez-le, mais ne le réveillez
as.
Et Hélène désignait Louis toujours sans connaissance.
— Votre maril s’écria Jeanne avec emportement ; mais ce gentilhomme est mon fiancé et mon cousin.
La folle sourit doucement :
— Vous voulez rire, dit-elle, je reconnais bien mon mari, je pense.
Jeanne pressa son front de ses mains.
— C'est à perdre l'esprit |! murmura-t-elle,
Puis à Hélène :
— Je ne ris pas, madame, et je vous répète qu’il est mon fiancé et que je l’aime.
— Ah! vous l’aimez, fit la folle d’une voix sifflante.
— Qui, je l’aime autant qu’il m'aime, lui.
— Ah! il t'aime, malheureuse fille de Satan ! c’est pour cela qu’il ne revenait pas! tu me l’avais volé et tu veux me le reprendre... essaye donc.
Et superbe de fureur, les yeux durs, la voix coupée, les mains étendues, Hélène se mit devant le jeune homme.
Aflolée d'abord par tout ce qu’elle entendait, Jeanne avait repris son sang-froid et, menaçante, elle aussi, avec un accent où tremblait une colère prochaine, elle dit à la folle :
— Sortez, madame, et finissez cette triste comédie.
Hélène eut un ricanement :
— Te le rendre, n’est-ce pas, jamais! Allons, hors d'ici, misérable!
Les deux femmes, tout près l’une de l’autre, se défiaient du regard et du geste.
— Hélène! dit une voix tout à coup.
Et Jean-Marie s’élançant prit respectueusement la main de la folle et s'adressant à Jeanne il lui murmura :
— Ne lui en veuillez pas, la demoiselle, la pauvre créature n’a plus sa raison.
Et pendant que Jean-Marie emmenait la jeune femme, Jeanne, apaisée subitement, reprenait aux pieds de son cousin sa veille un instant interrompue.
Jean-Marie revint bientôt.
— M'expliqueras-tu ?.. commença la jeune fille.
— Oui, tout; l'heure est venue, Jean-Marie ne verra plus beaucoup de soleils.
— Que dis-tu ?
— Ce qui est. Je suis arrivé au bout de mon temps et, avant d’aller retrouver tous ceux que j'ai perdus, je veux aujourd’hui confier à un cœur qui m'aime, les souffrances bientôt terminées de mon cœur qui saigne. Écoutez.
ean-Marie se pencha sur Louis pour voir si l’appareil n’était pas dérangé, puis remarquant, que le blessé respirait plus facilement, il alla s’adosser à la muraille où il resta quelque temps, la tête baïssée.
Enfin, il commença :
— Il y a un peu plus de vingt ans, je naissais dans un grand château de Bretagne. Un noble gentilhomme vivait là, menant grand train de vie, au milieu d’une belle famille composée de deux fils et de deux filles. Les noms, je ne vous les donnerai pas... à quoi bon? ces noms, personne ne les connaît plus.
« Ma mère était lasœur dugentilhomme dont je vous parle. Elle fut mariée fort jeune à un officier de marine qui périt en mer, en laissant sans fortune,
presque sans ressources, sa jeune femme qui alors
attendait ma naissance.
« Recueillie par son frère, ce futà son château qu’elle me mit au monde; mais ma vie causa sa mort et mon premier vagissement répondit à son dernier soupir.
« Jusqu'à seize ans, je grandis heureux et calme, entouré des caresses de mon oncle et de la profonde affection de mes cousins. La vie me semblait alors un grand fleuve aux eaux tranquilles qui coule sans orage jusqu'aux flots de la mer,
« La Révolution éclata.
« Ce fut comme un coup de tonnerre.
« Je ne vous raconterai pas l’émotion que les terribles événements qui se succédaient à Paris et dans la province souleva dans notre Bretagne ; vous étiez assez âgée alors pour vous le rappeler très nettement.
« Un soir, on ne que les Bleus arrivaient. On s’arma aussitôt et l’on se prépara à l’attaque.
« O l’effroyable nuit qui restera jusqu’à mon dernier jour dans ma mémoire comme une sinistre vision |
« En vous racontant tout cela, la demoiselle, voyezvous, j'ai dans les yeux le spectacle atroce que je vais dire :
« Les Bleus arrivèrent.
« Nous résistâmes d’abord vaillamment, maisau bout de deux heures, les bandits réussirent à enfoncer une porte et pénétrèrent dans le château.
« Le mari d'Hélène tomba mourant sur les marches de l’escalier. Mes deux cousins furent frappés à leur tour; moi je résistai longtemps, tirant sans relâche et prenant les fusils que me passaient tout armés mes cousines.
« Enfin, comme une meute de chiens furieux ils se jetèrent sur moi en masse; je fus saisi, lié et attaché à une fenêtre.
« Devant moi, qui pleurais de rage, je vis massacrer mon oncle; Marie, la plus jeune de mes cousines, après avoir servi de jouet quelque temps à cet monstres, fut criblée de coups de baïonnettes se expira sous mes yeux.
« Quant à Hélène elle avait disparu.
« Pour moi on trouva quelque chose de plus raffiné.
« Un officier s'étant approché me demanda quelques renseignements sur les environs du château qu'il ne connaissait pas.
« Pour toute réponse, je lui crachai au visage.
« Alors, sur son ordre, on m’étendit sur le plancher et là, mes bourreaux, après m'avoir souffleté et roué de coups, me coupèrent le nez, les oreilles et les lèvres.
« Ensuite on me délia et l’on me lâcha dans la campagne.
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« Je faillis mourir. Un paysan —ce pauvre Lestram, le guichetier de Vannes — me recueillit et me soigna; déjà chez lui, Hélène s'était réfugiée; mais les terribles scènes par lesquelles elle venait de passer avaient fait fuir sa raison pour jamais.
« Je guéris enfin; mutilé, hideux, épouvantable à voir, en butte à toutes les railleries, à tous les dégoûts, je fus d’abord si malheureux que je voulus me tuer; mais une pensée me retint : la vengeance!
« Tous ceux que j'aimais, que je vénérais étaient tombés sous les coups des Bleus; et alors, entre ces bandits puissants et nombreux et moi, chétif et seul, ce fut la guerre.
« Et je commençai mon œuvre.
« Ah! je me suis bien vengé!
Les gouttes de sang répandues ont été effacées par des flots rouges que je faisais couler, moi, le mutilé, moi Jean-Marie.
« Je découvris cette retraite où j’installai Hélène, C’est d'ici que je m'’élançais en quête de victimes, comme ces oiseaux de proie qui quittent leur aire pour aller en chasse. C’est ici que je revenais mûrir de nouveaux projets, quand l’entreprise précédente avait abouti.
— Tu m'épouvantes, Jean-Marie, murmura Jeanne.
— Je me montre à vous tel que je suis devenu. Autrefois j'étais doux, timide, craintif. Un coup de fusil me faisait tressaillir et j'avais parfois des peurs terribles par les nuits de lune. Aujourd’hui, je suis terrible, farouche, inexorable; la souffrance m'a transformé et de l’agneau a fait un loup.
« Maintenant, continua Jean-Marie, il ne me reste plus qu’une chose à faire.
— Laquelle ? |
— Vous sauver, vous et M. Louis.
— Et après? dy
— Après, ma tâche sera faite; je mourrai,
— Mais c’est horrible, Jean-Marie, cette constante pensée de la mort que vous avez! L ;
— Ne parlons pas de moi; je sais ce qui sera. Dieu
m'a permis parfois de connaître les choses d’avance. LE Et Louis vivra? demanda vivement la jeune ille.
— Il vivra. Et vous serez heureux tous les deux.
— Puisses-tu dire vrai! et mon oncle le marquis ?
Jean-Marie courba la tête et ne répondit pas.
La jeune fille se mit à pleurer.
— Ne pleurez pas, la demoiselle, car avant de mourir son cœur aura une immense joie.
— Je ne te comprends plus.
— L'avenir vous expliquera tout. Mais il faut penser à vous sauver maintenant. Cette nuit, je vais tout “td pour votre fuite.
— Réussirez-vous ?
— Je l'espère. Au revoir, jevaisaller tout préparer.
Et Jean-Marie se leva et disparut.
Encore une fois, Jeanne resta seule auprès du blessé.
La pauvre fille pensaït à toute cette lugubre histoire du mutilé qui avait tant de rapports avec la sienne ; son cœur se gonfla et, songeant aux épreuves subies et aux angoisses prochaines, elle se mit à ni dans la muette solitude de la petite chambre de Jean-Marie.