QUIBERON
Le lendemain de la funeste bataille que nous avons racontée dans le chapitre précédent, les troupes de Sombreuil débarquaient et le jeune chef en reprenait le commandement, abandonnant à Puysaye la direction supérieure,
Dans la nuit, le fort Penthièvre — la clef de la souricière où se trouvait l’armée royaliste — fut emporté par trahison.
On n’apprit que fort tard dans le fond de la presqu’ile l'événement qui venait de faire tomber le seul obstacle placé entre les républicains et les royalistes. La terreur fut immense parmi cette population désarmée, vieillards, femmes, enfants, qui était venue chercher un asile dans le camp des royalistes ; déjà trois colonnes républicaines, dépassant le fort Penthièvre et marchant vers 1e sud, chassaient tout devant elles. Les cris et l’épouvante de cette multitude en désordre, qui se précipitait vers le port d'Orange, afin de tâcher de s’y embarquer, causaient un ébranlement moral aux troupes qui se trouvaient en contact avec elle.
Les témoins oculaires de cette lamentable scène en ont conservé un ineffaçable souvenir, qui revit dans les pages où ils racontent le désastre de Quiberon.
« On voyait sur le rivage, dit M. de Chaumereix,
une multitude de vieillards, de femmes, d'enfants, qui étaient venus chercher un asile à Quiberon, et qui, se précipitant dans les chaloupes, périssaient sous nos yeux. Spectacle déchirant ! Peu occupés de nos malheurs personnels, nous donnions des larmes au sort de tant de victimes. »
Cependant Sombreuil, après avoir pris les ordres de Puysaye, avait formé sa division et s'était mis en mouvement pour arrêter les républicains.
Le jeune général, persuadé, d’après les promesses de Puysaye, d’être soutenu par le principal corps d'armée, prit d’habiles dispositions et, se lançant à cheval, il passa au galop devant la tête de ses troupes, donnant à chacun une bonne parole et à tous un suprême espoir.
e vieux marquis Alain de Falouët avait pris le commandement où détachement de Loyal-Emigrant et marchait à côté de ses hommes, les conduisant vers le fort Penthièvre, ainsi qu'il avait été convenu.
Tout à coup, émergeant soudain d’un pli de terrain, un officier à cheval parut.
Il se dirigea vers le marquis qu’il salua.
LA
M. de Falouët salua aussi; il avait reconnu Puysaye.
4 Quelle est cette troupe ? demanda le général.
— Loyal-Emigrant, répondit le marquis.
— Où allez-vous ?
— Au fort.
— Le fort est pris.
— Eh bien! nous le reprendrons à la baïonnette.
— Il ne s’agit pas de cela. La journée sera chaude. Il faut choisir une bonne position et vous y maintenir.
— J'ai des ordres et je les exécute.
— Des ordres de qui?
— De M. de Sombreuil.
— C’est moi qui commande ici.
— Vous ne commandez plus, puisque vous fuyez.
— Monsieur! prenez garde, s’écria Puysaye blême de fureur.
Le marquis, très calme, avait redressé sa haute taille, et ajouta d’un ton de mépris :
— Allons, monsieur, laissez-nous passer; laissez au moins mourir ceux qui préfèrent la mort à la honte.
Puysaye eut un éclat de rire.
— rs n’irez pas bien loin, en tout cas. Regardez.
Et son bras tendu désignait la lande rousse et pelée qui s’étendait en avant du fort et où déjà paraissaient les têtes des colonnes républicaines.
— Allez! vous êtes perdus!
En effet, Sombreuil qui n'avait pas été appuyé s'était vu déborder par les masses des Bleus et maintenant il commençait cette admirable retraite où, pendant six heures, il défendit le terrain pied à pied, contre un ennemi dix fois supérieur en nombre.
Sombreuil se trouvait maintenant, avec toutes ses troupes, retranché derrière un long, mais faible ouvrage en terre, appelé le Fort-Neuf.
Le hasard avait placé le marquis à côté du jeune général.
, L’instant était suprême.
Une lutte terrible allait avoir lieu entre les répu-
blicains qui fermaient toute issue eteles émigrés acculés à la mer et poussés au désespoir.
Sombreuil alors se tourna vers M. de Gesril son aide de campet lui dit :
— C'est étrange, que fait donc Puysaye? Tâchez de le trouver et demandez-lui des ordres et surtout des cartouches.
Gesril allait s’élancer.
Le marquis s’avança.
— Vous ne trouverez plus M. de Puysaye, dit-il avec tristesse.
— Et pourquoi?
— Je l’ai rencontré tout à l'heure qui fuyait.
— Le lâche!
— Ilest maintenant en sûreté sur les vaisseaux anglais.
— Cadoudal avait dit vrai, murmura Sombreuil.
Puis, se redressant, il dit à haute voix :
— Nous sommes livrés à nous-mêmes, messieurs ; nous n'avons plus de cartouches; il nous reste les baïonnettes et les épées; que chacun fasse son devoir comme je vais le faire moi-même et nous mourrons en braves gens |
— Pardon, général, dit le marquis; vous voulez donc faire massacrer ces vieillards, ces femmes, ces
enfants qui se lamentent et qui pleurent, là derrière |
nous et dont nous sommes le dernier rempart.
Une horrible angoisse se peignit sur le visage du jeune homme ; il ne pouvait même plus mourir! Il cacha son front dans ses mains et resta ainsi quelque temps.
Quand il releva la tête, il avait les yeux pleins de larmes.
— Plaignez-moi, monsieur, et ne dites à personne que vous avez vu pleurer Sombreuil.
A ce moment on vit sortir des lignes républicaines un officier à cheval, accompagné d’une trompette qui agitait un drapeau blanc.
Sombreuil fit aussitôt cesser le feu et descendit au galop la pente qui venait du Fort-Neuf,
Arrivé à une petite butte qu’on montre encore, près d’une fontaine en pierre grise, les deux officiers se saluèrent et s’observèrent un instant.
Tous les deux avaient le même âge presque.
L'oflicier républicain, grand, d’un blond presque roux, avait dans ses yeux bleus une grande douceur et une grande fermeté.
Les deux hommes se saluèrent.
® — A qui ai-je l'honneur de parler, monsieur? demanda le Bleu.
— Au comte Hector-Louis de Sombreuil. Et vous, monsieur, qui êtes-vous ?
— Lazare Hoche, répondit le républicain.
— Vous commandez en chef?
— Oui, monsieur. E& vous ?
— Moi également.
né Que désirez-vous et pourquoi cette entrevue
— Voilà une bien malheureuse journée pour vous, monsieur le comte, et bien du sang français a déjà coulé. Voulez-vous que nous trouvions un arrangement qui me permette de concilier les droits du vainqueur avec les lois de l'humanité?
— Je le veux bien, monsieur, si ce que vous allez me proposer est acceptable.
— Les conditions que je vais vous soumettre ne peuvent être bien brillantes, car vous êtes à notre merci et il ne vous reste plus un seul moyen de vous échapper.
— Si, monsieur.
— Et lequel?
— La mort! répliqua fièrement Sombreuil,
Hoche s’inclina.
— Je sais, ajouta-t-il, combien vos officiers et vos soldats sont braves, mais à quoi bon faire périr encore tant de monde ?
— Alors, permettez le rembarquement,
— Cela m'est impossible.
— Enfin que voulez-vous ?
— Une capitulation honorable. Remettez-vous à
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ma merci et je m'engage à tout faire pour sauver les troupes.
— Cela est inacceptable, monsieur ; c'est le trépas en vous me proposez et, mort pour mort, mes sol-
ats préféreront tomber en combattant.
— Que voulez-vous? je ne puis faire autre chose.
— Alors brisons là, monsieur, dit Sombreuil en rassemblant les rênes de son cheval, je vais faire immédiatement recommencer le feu.
Hoche semblait hésiter,
Enfin il se décida.
— Ecoutez, je prends tout sur moi; je promets la vie sauve à tous vos soldats.
— Même aux émigrés?
— Même aux émigrés. Quant à vous, il m'est impossible, malgré tout le désir que j'en aie, de vous promettre quelque chose.
— Oh! moi, dit Sombreuil, en secouant la tête, ne nous occupons pas de moi, il y a longtemps que mon sacrifice est fait.
— Croyez-bien, monsieur, ajouta Hoche, que, si je pouvais m'engager pour vous aussi, je n’hésiterais pas un instant.
— Encore une fois, je vous répète, dit Sombreuil avec une sorte d’impatience, qu'il ne s’agit pas de moi; mes hommes auront-ils la vie sauve?
; — Oui, monsieur, je vous le promets encore une ois.
— C’est bien, j'ai confiance en votre parole; mais songez que si, en ce moment, vous me trompiez, vous commettriez un acte infâme.
— J'ai donné ma parole, monsieur, et je suis soldat.
— C’est assez, dit Sombreuil en s’inclinant, je vais annoncer la capitulation à mes troupes.
Les deux généraux se saluèrent encore une fois,
Puis Sombreuil mit son cheval au galop et aussitôt qu’il fut à portée de voix de ses troupes, il leur cria :
— J'ai obtenu pour vous tous la vie sauve, vous serez traités comme prisonniers de guerre |
— Et vous, monsieur? demanda le marquis qui s'était avancé.
— Pour moi! c’est autre chose, je paierai pour tous, dit Sombreuil presque gaiement.
Et ce mot héroïque fut le dernier du premier acte de ce sombre drame de Quiberon qui devait avoir le Champ des Martyrs pour épilogue.
JEAN BLEU ET JEAN-MaAR1E.
Nous allons conduire encore une fois nos lecteurs dans cette mystérieuse chambre de Jean-Marie, creusée dans une grotte de Quiberon. ste s
Sur une sorte de lit, le comte Louis repose, ses traits sont plus calmes et ses lèvres moins pâles.
Près de lui, toujours pleine de courage et de dévouement, Jeanne veille sur son sommeil.
Des pas se font entendre, faisant grincer le sable fin de la grotte et bientôt Jean-Marie paraît.
Il s'arrête sur le seuil.
Jeanne se retourne posant un doigt sur ses lèvres.
— Il dort, dit-elle.
— Je vais vous parler à voix basse, dit le mutilé … entrant tout à fait. Voilà comment j'ai réglé votre
épart.
« Dans une heure, un canot sera tout armé en bas de la falaise, des matelots ‘solides, choisis par moi, vous y attendront. La mer se fait plus belle, le blessé ne souffrira pas trop.
— Merci, Jean-Marie, fit simplement la jeune fille en lui tendant la main,
Le jeune homme qui se penchait pour la baiser se redressa tout à coup.
— C'est incroyable | murmura-t-il ; j'entends des pas dans la galerie,
Il sortit précipitamment, laissant Jeanne anxieuse. Louis venait de se réveiller et gémissait faiblement. — Qu'avez-vous, mon ami? dit Jeanne.
— Je me sens mieux, dit très doucement le jeune homme.
— Ah! cher Louis!
— Et c’est à vous que je le dois, ma Jeanne, mon amie, ma femme |
« Avez-vous des nouvelles de nos troupes?
— Elles sont victorieuses, répliqua, en mentant héroïquement, Jeanne qui connaissait depuis la veille toute l’étendue du désastre.
— Dieu est bon! murmura le comte, et je puis mourir! Et mon père?
— Rien de fâcheux ne lui est arrivé.
— Ne pourrais-je le voir ?
— Il suit les troupes, vous le verrez bientôt.
— Pourquoi Jean-Marie n'est-il pas ici?
— Il vient de sortir. Ah ! tenez le voici.
C'était le mutilé qui venait de rentrer en effet ; d’un bond il fut au milieu de la chambre, et saisissant tous les meubles qu'il put trouver, il commença à les entasser contre l'ouverture que masquait la portière.
— Qu’as-tu donc? interrogea Jeanne.
— Malheur! malheur sur moi et sur vous! glapit le mutilé. Voilà Jean Bleu qui vient!
Jeanne poussa un cri.
Louis s'était redressé il un effort suprême.
— Que dis-tu? Jean Bleu, ici; mais c’est impossible, puisque nous sommes victorieux |
Jean-Marie tourna vers lui ses yeux pleins de pitié où le blessé lut la vérité tout entière.
— Ah! on m’a menti, dit-il en cherchant à se lever, on m'a mentil Nous sommes battus. Je veux aller mourir avec mes frères. Allons, aidez-moi.
Il retomba épuisé sur sa couche.
— Par grâce! Louis, s’écria Jeanne en s’élançant ne vous agitez pas ainsi. ,
Mais le blessé ne bougeait plus, ses yeux agrandis
brillaient d’un éclat de fièvre et, à ses lèvres, moussait une rouge écume,
Jean-Marie avait fini sa barricade improvisée.
Il se recula, semblant attendre l’attaque.
Pendant une minute un lourd silence pesa dans la chambre.
Soudain, on entendit comme un ricanement sonore, puis une voix railleuse dit :
— Allons, Jean-Marie, laisse-moi entrer ; tu es pris, mon cher.
Et la voix du mutilé s’éleva, répondant:
— Si vous entrez, ici, je jure Dieu que je vous tue !
— Attends, alors, je vais aller chercher des soldats et nous verrons comment tu résisteras à leurs baïonnettes.
Ce fut au tour de Jean-Marie à rire :
— Essayez d’aller chercher vos brigands, toute issue est fermée maintenant; derrière vous la pierre a basculé, désormais vous ne sortirez d'ici que si je veux.
— Tu mens! misérable ! cria Jean Bleu.
— Je mourrai peut-être ici, dit Jean-Marie, mais
ces grottes seront nos tombes. Ah! j’aurai une belle mort, continua le mutilé en $’exaltant; j’aurais pourtant aimé fermer mes yeux sous les rayons du grand soleil; mais Dieu ne l’a pas voulu et je le remercie, puisqu'il me donne avec la vengeance une dernière joie!
: « Oui, Jean Bleu, nous mourrons ici tous les eux, lentement avec la faim qui nous mordra aux entrailles avec ses dents de louve, et je t’entendrai hurler tes cris de désespoir et je verrai couler tes larmes, et je verrai tes mains décharnées se tordre. Ah | je suis bien heureux!
— Si ce que tu dis est vrai, bandit, riposta Jean Bleu, il me reste une ressource contre la faim.
— Laquelle?
— Mes pistolets ou mon sabre qui m’empêcheront de souffrir tout ce que tu dis,
— Allons donc! ricana le mutilé avec son accent sauvage, jamais tu ne te tueras, car toujours tu garderas au cœur la folle espérance d’être sauvé ; jusqu’à ton dernier souffle, tu aimeras mieux te tordre et manger le sable à pleine bouche que d’expirer de ta propre main!
Alors Jean-Marie se redressant et comme grandi tout à coup se mit à psalmodier pour ainsi dire une sorte de chant bizarre.
— Il est déjà dans sa tombe, celui qui combattait au soleil parmi les fracas de poudre et les lueurs d'acier. .
« Autour de lui la pierre, sous ses pieds le sable — ô quel beau tombeau! — jamais plus dans ses prunelles ne viendront passer les visions vertes des forêts et les splendeurs bleues des flots profonds ! Jamais! jamais ! Le noir l’enveloppe et l'obscurité l’étouffe — il voudrait avoir les yeux du chat, il voudrait avoir les ongles de la taupe!
« Il tremble dans son cœur, celui que la mort au grand jour n’effrayait pas! Ses membres frémissent comme les doigts d’une vieille et la peur le serre à la gorge, car il sent bien qu’il est condamné sans
itié.
È — Tu mens, démon! cria Jean Bleu, je n’ai pas peur!
— Tu n'as pas peur! reprit le mutilé avec son rauque accent; mais ta voix chevrote comme une
irouette cassée et dans ta tête bourdonnent des
ruits sinistres. Ah ! si, tu as peur, tu as bien peur, car nous allons tous deux serrer bientôt dans nos bras la mort; non pas la superbe mort qui vient, foudroyante, par un trou rouge dans la poitrine ; maïs l’effroyable, la hideuse mort qui torture lentement comme une atroce caresse, la mort du silence, la mort de la faim, la mort du désespoir!
Jean-Marie s'arrêta épuisé, les yeux hors des orbites, les bras tendus et raidis, les cheveux collés EE x )
pouvantée, Jeanne s’élança vers lui et, d’une voix suppliante, elle lui cria :
— Grâcel Jean-Marie! grâce au moins pour Louis!
— Malédiction! hurla Jean Bleu en faisant écrouler par un effort surhumain, tous les meubles entassés. Malédiction ! le démon avait raison, nous aurons une belle mort.
Et livide, la bouche tordue, les mains crispées, Jean Bleu apparut au milieu des débris de toute sorte qui obstruaient encore l’entrée.
Louis, en proie au délire, se redressait, farouche et criait :
— Une épée ! donnez-moi une épée ! Je veux le tuer ! le maudit, le renégat, le voleur de femmes |
Jean Bleu grinça des dents :
— Par le mordieu, s’écria-t-il, je savais bien que je le retrouverais |
Et rapide, tirant un pistolet de sa ceinture, il ajusta le blessé.
Jeanne poussa un cri déchirant.
Jean-Marie fit un bond.
Le coup partit avec un bruit sourd et la chambre fut remplie de fumée.
Louis, à demi relevé, les yeux hagards, semblait chercher autour de lui une arme.
Jeanne, pâle et haletante, regardait avec horreur les deux frères encore une fois en présence.
Jean-Marie, qui avait heureusement relevé le pistolet, se tenait replié sur lui-même, prêt à bondir devant Jean Bleu qui, frémissant, se dressait debout au milieu de la chambre.
— C’est encore toi, coquin, qui as relevé mon arme, encore toi quies venu te mettre entre moi et ma vengeance |
— C'est moi, oui, toujours moi!
— Eh bien! puisque Satan a voulu que je vous rencontre ici tous, vous allez tous mourir ; toi Louis, que je hais d’une incroyable haine; toi Jeanne que j'aimais trop ; toi enfin, misérable, à qui je vais faire payer toutes tes trahisons et toutes tes infamies |
— Tu ne feras rien de tout cela, dit tout à coup
mate, À PAL TE Las Ed LI #n
Jean-Marie d’une voix éclatante, parce que rien de tout cela ne doit être fait!
« Rappelle-toi les paroles que je t’ai dites un jour sur la lande.
— Ah | oui, dit Jean Bleu, ce jour où près de Vannes tes sottes prédictions m'ont troublé tellement la tête que j’ai oublié de te tuer.
— Aujourd’hui, je vais parler encore.
« Cet homme, qui est ton frère, cette fille, qui sera sa femme, seront heureux malgré toi et seront heureux longtemps. Pour toi, ton jour est proche, mais cependant tu verras encore quelquefois des étoiles et du soleil ; pour moi, CH mt, l'heure a sonné eb je vais m’endormir tout à l'heure pour me réveiller dans l’éternelle viel
Jean Bleu avait tout à fait changé d’attitude ; encore une fois, le mutilé lui inspirait une sorte de respect et, maintenant, son allure arrogante avait fait place à une espèce de crainte.
— Dirais-tu vrai? murmura-t-il en s'adressant à Jean-Marie.
— Oui, c’est la vérité que je dis ; Dieu qui me fait parler a mis dans ma bouche des paroles vraies.
Il y eut un silence.
— Ils seront sauvés, c’est la fatalité ; il n’y a rien à faire contre elle, dit à voix basse Jean Bleu.
Puis à Jean-Marie, il dit d’une voix accablée :
— Je ne sais quel pouvoir tu as sur moi; mais, quand tu parles, je me sens troublé comme si les mystérieuses choses que tu dis étaient des ordres. C’est en vain quema tonté serévolte, que, toutentier, je faisun suprême effort pour te résister, tout est inutile ; je me rends, je renonce à la lutte, je suis vaincu!
Et, en disant ces derniers mots il recula de quelques pas.
Maintenant, Louis râlait étendu sur sa couche et Jeanne, à genoux auprès de lui, essayait de réchauffer avec son souffle ses mains glacées.
Jean-Marie, qui avait observé le jeune général pendant qu'il parlait, dit simplement :
:— C'est bien. Alors puisque vous ne voulez plus nous nuire, je vous accorde la vie; vous sortirez d'ici, vous reverrez encore la mer et les bois ; seulement, vous allez me promettre ceci : il faut sauver votre frère, un canot l’attend à la côte ; vous allez le prendre dans vos bras et le porter jusque-là.
Jean Bleu eut un rugissement, puis éclata en disant :
— Moi, le sauver, moi, prendre dans mes bras cet homme que je hais et qui me haitl je ferais cela! Non, jamais, jamais!
Jean-Marie le regarda fixement, le couvrant des rayons qui jaïllissaient de ses magnétiques prunelles.
Jean Bleu le regardait aussi.
Pendant quelques secondes ce fut ainsi qu'ils restèrent silencieux entre-croisant leurs regards dont les flammes se confondaient.
Puis il se‘ passa une chose étrange.
Jean Bleu ferma les yeux, courba la tête, puis murmura :
— Oui, je cède, je vais prendre Louis dans mes bras ; je ferai tout ce que tu voudras, Jean-Marie.
Jeanne, presque épouvantée de l'incroyable scène qu’elle voyait, ne respirait plus et promenait ses regards étonnés sur les deux hommes.
ans un geste d'autorité souveraine, Jean-Marie commanda :
— Viens à moil
Et, aussitôt, quittant la muraille à laquelle il s’appuyait, Jean Bieu, d’un pas lourd et automatique, s’avança vers le mutilé.
Quand il fut tout près, il larrêta d’un geste.
Puis, se tournant vers Jeanne :
— Vous voyez, la demoiselle, dit-il, vous voyez ce que je puis. ; -
— Tu m'épouvantes, Jean-Marie, répondit Jeanne, tu m’épouvantes, je te l'ai déjà dit et Je te le répète, car tu disposes de forces inconnues et, devant tai, les plus indomptables se soumettent,
Jean-Marie eut un sourire.
F —. e veux vous montrer jusqu'où va ma puissance, it-il.
Alors, se reculant un peu, il darda encore une fois sur Jean Bleu toujours immobile l’éclat profond de ses regards gris.
Pendant un instant, le visage du jeune homme
arut bouleversé. On aurait dit qu'il faisait un incroyable effort pour résister à cette volonté surhumaine qui lui faisait abdiquer la sienne.
Mais, bientôt, ses traits reprirent leur immobilité de statue et, du même pas lent et raide, il se dirigea vers le lit où reposait Louis.
Jeanne voulut s’élancer,
— Ne craignez rien, dit Jean-Marie, et regardez.
Jean Bleu s'était agenouillé au pied du lit et là, après une hésitation qui fut courte, car l’œil dur de Jean-Marie le domptait toujours, il murmura :
— Je te demande pardon, mon frère Louis, j'aimal agi envers toi qui étais si bon! Je t'aime, Louis. pardonne-moil
— Mais c’est impossiblel s’écria Jeanne stupéfaite. je rêve. je dors!
— C'est lui qui dort, murmura le mutilé.
— Que dis-tu?
— Sous l'effort de ma volonté, la sienne a disparu et désormais, jusqu'au moment où je le voudrai, je tiendrai le jeune homme sous ce charme. Il fait ce que je veux et il m'obéit car mon esprit est dans sa tête.
— Je ne comprends pas... explique.
— Je ne puis vous expliquer les causes des effets
ue je produis; ces choses se font je ne sais comment. À quoi bon d’ailleurs chercher le pourquoi lorsque le fait existe ?
— Il va dormir comme cela longtemps ? interrogea la jeune fille.
— Aussi longtemps que je voudrai. Mais voici l'heure fixée pour votre départ. Dans quelques instants, vous allez vous embarquer et nous allons nous dire adieu pour la dernière fois.
Be LOTO PRES PR TN TE NI EEE" ts | + ‘ + CAIN
Jean Bleu restait toujours dans la même posture, les yeux fixés sur son frère.
Jean-Marie dit alors à Jeanne :
— Avant de partir, la demoiselle, je vais vous demander un grand service.
— Parle.
— Je ne sais si vous me l’accorderez.…
— Mais parle donc, mon pauvre ami, je serai, quoi que tu me demandes, encore ta débitrice.
— Vous êtes bonne, la demoiselle, et c’est ce qui m'encourage…
— Mais parle donc!
— Voici la chose : Vous savez ma cousine... Hélène.
— La folle?
— Oui.
— Eh bien?
Jean-Marie hésita.
— C’est donc bien difficile à dire ? dit Jeanne.
— Je voudrais que vous puissiez l'emmener avec vous, la pauvre, car sans moi que deviendrait-elle?
— Et c’est ça que tu n'osais pas dire?
— Oui.
— Tu es donc foul
« Necrains rien, Jean-Marie, cette femme, je la soignerai comme ma sœur et je tâcherai que dans ma tendresse elle retrouve quelque chose de la tiennel
Des larmes glissèrent des yeux de Jean-Marie qui embrassa les mains de Jeanne avec une sorte de vénération.
Il se releva bientôt.
— Allons ! il faut partir, dit-il.
Il s’engagea dans le couloir qui conduisait à la chambre d'Hélène et revint au bout d’un instant tenant d’une main la jeune femme et portant dans l’autre un petit paquet où se trouvait renfermé tout son bagage.
— Nous sommes prêts, dit le mutilé.
D'un regard, il releva Jean Bleu qui, avec des précautions infinies, souleva dans ses bras d’Hercule son frère évanoui.
Il emportait Louis avec autant d’aisance que Louis aurait dorloté un enfant.
Jean-Marie alluma une torche, jeta un dernier regard sur cette chambre où il avait si longtemps vécu, puis, avec un soupir il prit la tête de la petite troupe et s’engagea résolument à travers les grottes.
Ce n’était plus le même chemin qu'avaient pris les grenadiers lors de leur venue. On serpentait maintenant dans un dédale de couloirs, de carrefours, d’avenues de pierre où le plus habile se serait perdu et cependant Jean-Marie avançait avec une sûreté étonnante, n’hésitait jamais et maintenait toujours la même allure.
Soudain il commanda :
— Halte!
Chacun s'arrêta.
Alors un énorme roc bascula et une bouffée d’air frais vint frapper les fugitifs au visage.
Devant eux la mer.
Au-dessus d'eux les falaises,
A leurs pieds un canot où trois matelots se tenaient assis.
À l'horizon, les vaisseaux anglais dont l'énorme masse semblait immobile sur le tumulte des vagues. — La mer est forte! dit avec inquiétude Jeanne.
— La barque est bonne.
— Louis souffrira bien.
— Je regrette de ne pouvoir faire mieux.
— Mon pauvre Jean-Marie; mais je ne te fais aucun reproche! ,
— En barque! commanda le mutilé.
Il sauta le premier dans le canot et reçut Louis que Jean apporta jusqu’au bord.
Puis, quand le blessé fut couché au fond de l’embarcation, il aida les femmes à descendre.
Il embrassa passionnément Hélène qui lui dit :
— Nous allons nous promener en mer... comme c’est beau la mer... Dis-moi, Jean-Marie, vais-je le retrouver enfin ?…
— Peut-être, dit le mutilé.
La jeune femme détourna la tête et se mit à jouer avec le flot où elle faisait tremper ses doigts blancs.
Jean-Marie allait s’élancer.
Jeanne le retint.
— Un mot encore. Que va devenir ce malheureux? et da jeune fille désignait Jean Bleu qui, raide et immobile sur une pointe de rocher, considérait Jeanne avec ses prunelles vides de regards.
# Lui! répondit le mutilé, sa destinée va s’accomplir.
— T1 mourra bientôt?
— (Oui, bientôt, la demoiselle.
Jeanne étouffa un soupir puis ajouta:
— Que la volonté de Dieu soit faite!
« Maintenant adieu!
Avec ses beaux yeux à l’éclat étrange, Jean-Marie fixaït ardemment la jeune fille.
— Jean-Marie, dit-elle.
— La demoiselle!
— Embrasse-moi !
Une horrible pâleur vint aux joues du jeune homme, il chancela et se retint au bordage.
Jeanne sourisit doucement de son beau sourire d'ange, tendant son adorable visage.
— Embrasse ta sœur, répéta-t-elle.
Jean-Marie poussa comme un:cri de douleur, jeta un baiser fou sur les cheveux d’or de la jeune fille et bondit sur le rivage.
Comme affolé, entraînant derrière lui Jean Bleu, toujours endormi, il escalada la falaise par une sorte de sentier qui serpentait le long de la paroi du roc.
Arrivé tout en haut il s'arrêta et regarda.
En même temps il entendait la voix du patron de la barque qui commandait :
— À Dieu val
Les avirons mordirent le flotet le canot quitta la côte,
Jeanne, debout à l’arrière, tenait les yeux fixés sur Jean-Marie.
Le mutilé, de la main, lui envoyait un dernier adieu
Puis se tournant vers Jean Bleu, il étendit les bras et d’un ton de commandement. j
— Réveille-toi! dit-il d’une voix impérieuse.
La poitrine du jeune homme se souleva profondément.
— Réveille-toi! je le veux! dit-il d’un ton plus dur encore. ,
Jean Bleu devint pourpre, puis très pâle, puis resta une minute {tout frémissant.
Enfin, il passa la main sur son front en sueur et regarda autour de lui avec étonnement.
— Comment suis-je ici? murmura-t-il.
Jean-Marie l'observait curieusement.
— Ah! je me souviens, dit-il encore. les grottes. Jeanne. Jeanne et Louis! Où sont-ils? ajouta-t-il avec colère, où sont-ils?
Il aperçut Jean-Marie.
— Comment tu es encore là! toi, maudit, eh bien! réponds, réponds vite, où sont-ils ?
ean-Marie désigna sur la mer lle canot qui me paraissait plus que comme un point noir.
— Misérable! rugit Jean Bleu, misérable tu les as fait échapper !
— J'ai fait cela en effet, dit Jean-Marie.
— Mais tu ne savais donc pas comme je l’aimaiïs, tu ne savaïs donc pas comme je le haïssais; oh! cette femme, cette femme! perdue peur moi, perdue à Jamais, à quoi bon vivre maintenant ? :
« Infâmel continua-t-ilen marchant sur Jean-Marie.
« Anfâme, c’est toi qui les as réunis, c’est ‘toi qui les à sauvés, c’est toi qui fais leur bonheur! Oh! tout ton Sang, il me faut tout ton sang pour venger ma souffrance.
.— Prends-le, répliqua le mutilé, car je le veux bien ainsi.
« Ceux que j'aimais seront heureux ; la vie merpèsel
Jean Bleu, grinçant des dents et, comme ivre de Colère, dégaina.
L fit un pas vers Jean-Marie, puis s'arrêta.
— Je ne sais quelle force inconnue m’empêehe
DE
d'avancer, c’est encore ton étrange pouvoir qui m'étreint|
Jean-Marie eut un éclat de rire.
— Damnation! hurla Jean Bleu, je saurai donc enfin la couleur de ton sang!
Et il se rua sur Jean-Marie, avec des cris et des blasphèmes.
Immobile, le mutilé attendait.
D'un furieux coup de pointe, Jean Bleu lui creva la poitrine.
Le jeune homme tomba.
Jean Bleu se rejeta très vivement en arrière.
Il était tout pâle et, d'horreur, ses cheveux se dressaient.
Il recula jusqu’à une grosse roche où il s’adossa, tenant son front à deux mains, ayant toujours les yeux fixés sur le mourant.
Sur la pierre grise, le mutilé râlait, perdant son sang qui faisait des filets rouges, mais une joie profonde se lisait dans ses yeux qui, levés au ciel, sem: blaïent vouloir s’emplir d’infini,
Il tourna la tête vers Jean Bleu.
— Merci ! lui dit-il, non seulement je te pardonne, mais je te bénis ; je n’ai plus pour toi de haine ni de colère !
— Il parle! il parle encore! cria Jean Bleu avec épouvante ét cherchant à reculer plus loin.
Un vol de goélands, blancs comme des flocons de neige, s’approchait en tournoyant.
— Viens ici, demanda Jean-Marie, et donne-moi ta main.
— Non, répliqua sourdemént Jean Bleu.
Puis, très bas, il ajouta :
— J'ai peur!
Une dernière fois, les prunelles de Jean-Marie l’erveloppèrent de rayons attirants.
Il courba la tête voulant se soustraire à cette volonté br 5 le domptait.
iens ! je le veux | commanda Jean-Marie.
Lentement, très lentement, semblant souffrir horri-
blement, la sueur coulant du front et les bras tordus, il arriva près du moribond :
— Ta main, dit Jean-Marie.
Jean Bleu tendit sa main.
— C’est bien, à présent, adieu, je vais mourir.
Les goélands voletaient maintenant, faisant de grands cercles blancs au-dessus de la tête des deux hommes. $
Tout à coup, le mutilé se leva tout droit et là, debout sur la falaise, effrayant et superbe avec son visage déchiré, ses yeux flambants et sa poitrine rouge, il parlait d’une étrange voix, parmi les hurlements du vent et les rugissements des flots.
— Ce qui devait être est arrivé ; ce manteau qu’on appelle la vie, Jean-Marie le rejette enfin. Il va voir les choses qui se passent derrière l’azur du ciel, il va connaître de merveilleux secrets |
« Jean-Marie est heureux ! son âme s'échappe peu à pa de sa geôle, des voix l’appellent dans le vent, il es connaît bien ces voix! son cœur bat comme le moulin de Kéral!
Puis il eut un grand cri.
— L'heure est venue | l’heure est venue | les oiseaux seront bien tristes et le vent va pleurer.
Il tomba comme une masse, les bras en croix, gardant dans ses yeux agrandis l’extase des visions entrevues.
Les goélands s’envolèrent loin, bien loin derrière les nuages.
Jean Bleu se releva, poussa un cri d'horreur ef s'enfuit.