LES CAPTIFS
Nous arrivons aux derniers moments du terrible | drame que nous avons entrepris de raconter.
Nous nous sommes arrêtés à l'instant où Sombreuil rapportait à ses soldats l'annonce de la capitulation,
Les faits qui vont suivre sont de la plus rigoureuse exactitude.
Quand les arme; furent ramassées, les soldats républicains fouillèrent les vaincus et s’emparèrent de tout ce qui était à leur convenance. Ilsleur prirent jusqu’à leurs habits d’uniforme, qui étaient neuis, leurs chapeaux, que ceux-ci durent remplacer parles
enilles des vainqueurs et leurs feutres déformés,.
était le droit de la victoire. Les officiers républicains laissèrent faire leurs sldats.
Puis on donna l’ordre du départ.
De Quiberon à Auray, les deux colonnes de prisonmers suivirent des chemins différents. La première colonne arriva à onze heures du soir ; la seconde, qui s’égara en route, ne parvint à sa destination qu'à deux heures du matin. La nuit était pluvieuse et sombre, le pays coupé de fossés et de haïes, l’escorte républicaine si peu forte, qu’un officier républicain disait plus tard : « Ce n'étaient pas les royalistesqui étaient nos prisonniers, c’étaient nous qui étions les leurs, s’ils l'avaient voulu. » La route de Quiberon à Auray n’était pas celle d'aujourd'hui; elle inclinait davantage sur la droite, vers le petit bras de mer situé entre Carnac et Crach. Cette route, mal frayée, obligeait sans cesse les files de soldats républicains à se rompre ; et parmi ceux-ci il y avait des officiers généreux qui, prévoyant sans doute le sinistre dénouement de cette affaire, disaient à demi-voix à leurs
prisonniers : « Sauvez-vous ! » Mais les émigrés avaient donné leur parole de ne point tenter de s'évader, et l’inflexible honneur leur était un meilleur gardien que la faible escorte qui les conduisait. Ceux qu'on laissait en arrière appelaient pour qu’on les attendit. Quelques-uns, qui s’égarèrent tout à fait vinrent le lendemain se constituer prisonniers. Magnanime confiance, qui aggrave devant la postérité le parjure de la Convention |
Quand la première colonne arriva à Auray, vers dix heures du soir, les rues étaient désertes et, silencieuses, mais les mai:ons étaient intérieurement éclairées. « Toutes les femmes étaient à leur fenêtre avec des lumières, dit M. de Chaumereix. Je les exa-
minaï attentivement ; je vis l’expression de la plus ] P P
tendre-pitié. Des larmes coulaient de tous les-yeux; les regards se portaient sur nous, quelquefois avec effroi : ils semblaient craindre:de rencontrer un frère, un fils, un ami. » Lesprisonnierss’avançaient en silence et leur entrée à Auray, au milieu de: ténèbres de la nuit, avait quelque chose de lugubre.-Ce n'était, pas dans ce triste appareil et comme des vaincus qu'on avait espéré les y voir | Quand la seconde colonne de prisonniers parviné à Auray, entre minuit et une heure, on les entassa dans l’église des Cordeliers. Dans l’une et l’autre de ces prisons improvisées, la nuit fut cruelle. Une seule lampe allumée jetait une clarté douteuse et lugubre sur ces hommes dont un assez grand nombre étaient blessés, à qui l’espace manquait et qui étaientétendus sur de froides dalles, sans même avoir de la paille pour reposer leurs membres endoloris. « Je passai cette première et cruelle nuit, dit le chevalier de Gandry, sur les marches du grand autel, étouflé, pour ainsidire, sous le poids de mes camarades qui s'étaient étendus sur moi. » Par un de ces étranges contrastes ui se rencontrent dans la vie humaine, le chevalier d Gandry, un des rares survivants de l’armée de Quiberon, devait, huit ans plus tard, s’agenouiller sur le; marches du même autel de l’église de Saint-
Gildas, pour recevoir la foi d’une jeune parente de Sombreuil ; de sorte que le même sanctuaire lui rappelait ses plus grandes douleurs et ses plus grandes joies.
Dans ces premiers moments, un indescriptible désordre régnait. Les prisonniers demeurés én arrière arrivaient par petites bandes et sans escorte; et, ne trouvant ni prison disposée pour les recevoir, ni logis ouvert au milieu de la nuit, ils s’étendaient dans la rue (1).
Le lendemain matin 21 juillet, de huit à onze heures, on procéda au triage. On sépara les officiers des soldats et des sous-officiers, en prétextant qu’on réservait aux premiers un traitement plus en rapport avec leur position et leur grade. Ils furent tirés des deux églises et transférés à la grande prison dite des Anglais. Cette mesure avait éveillé leurs inquiétudes. Les officiers firent, à partir de ce moment, les plus vives instances auprès des sous-officiers de leurs régiments, pour les décider à ne point s'associer à leur sort, et à demander à partager la prison des soldats. Plusieurs s’y refusèrent d’une manière absolue.
Le comte Harscouet de Saint-Georges, dont je suis ici pas à pas la relation manuscrite, raconte à ce sujet le trait d’un sous-officier nommé François Jocquet, de Saint-Paul-de-Léon : « Il eût pu se sauver, dit-il, en demeurant parmi ceux de sa classe ; il nous supplia, les larmes aux yeux, de le laisser se mêler à
(1) « Mes compagnons, ne trouvant aucun asile, se couchèrent dans la rue, sur le pavé, sans avoir pris aucun aliment depuis la veille. Je me hasardai d'entrer dans quelques maisons ; je dis que j'étais soldat républicain, et, malgré la disette où l'on était, je me fis ainsi donner des vivres que nous partageämes. En allant à la découverte une seconde fois, j'abordai un officier qui faisait la ronde dans la rue, et, après un moment d'entretien, il me proposa de passer la nuit chez lui, au lieu de coucher dehors. Cet officier si humain était le commandant de la place... Je l'engageai à faire conduire chez lui une vingtaine de malheureux qui restaient dans la rue. Il y consenut sans peine, et, non moins poli qu'humain, il passa la nuit à les entretenir. » (Récit de l'évasion d'un officier, par M. de Montbron, page (24).
nous; notre cause, répétait-il était la sienne; il l’avait embrassée de cœur, et nous était si étroitement attaché, que, quelque danger qu’il y eût à nous suivre, il ne pouvait plus nous quitter. Nous lui fimes les plus vives et les plus affectueuses représentations. Ce fut en vain. Il fallut céder. Ce noble soldat avait déjà un titre à notre considération. Au moment de la capitulation de Quiberon, le quartier-maître du régiment du Dresnay lui avait remis l'or qui se trouvait dans la caisse. François Jocquet enveloppa dans un mouchoir la main dans laquelle il tenait cet or, et la suspendit à un autre mouchoir mis en écharpe autour de son cou, comme si cette main était blessée. Les républicains, au moment où ils nous fouillèrent, ne soupçonnèrent pas son stratagème et ne dénouèrent CR le mouchoir, qu'ils prirent pour un appareil,
nfermé dans la prison d’Auray, Jocquet remit aux officiers l’or qu'il avait ainsi sauvé, et qui fut partagé entre les officiers du régiment du Dresnay quise trouvaient dans la prison. Le digne Jocquet eut, quelques jours plus tard, la récompense de son courage et de sa vertu ; condamné à mort, il mourut en soldat et en chrétien. Trois autres sous-officiers partagèrent son sort; leurs noms étaient : Boishue, Dulargès de Porzou et Flamant, jeune bourgeois de Quimper. »
Le lendemain de leur translation à la grande prison d’Auray, c’est-à-dire le 22 juillet, à quatre heures de l'après-midi (1), les prisonniers furent conduits entre deux haies de soldats, état-major et musique en tête, à un quart de lieue d’Auray, sur la grande route qui conduit à Hennebon et d’Hennebon à Lorient, où il y avait trois mille hommes en bataille. Où les menaiton? Quel allait être leur sort? Les appréhensions furent vives, on commençait à supposer aux républicains de sanglants projets. Cette fois, la République
(1) C'est M. de Chaumereix qui indique ce jour et celte heure ; or, comme il écrivit sa relation en 1795, ses souvenirs devaient être présents. i
ce sinistre pasteur, se contenta de compter et d’examiner son troupeau. Quand les royalistes rentrèrent à Auray, toujours deux à deux, entre une double-haïe de soldats, les habitants ne continrent pas l’expression de leur étonnement et de leur joie; ils n’espéraient plus les revoir. Alors les esprits. s'ouvrirent à de meilleures espérances. Les habitants de la ville, - les femmes surtout, qui sont toujours les premières quand il y æ des malheurs à secourir et des afflictions - à consoler, offrirent aux autorités leurs secours et leurs services pour les prisonniers. La République n’était ni riche ni généreuse, et les accepta.
Alors, dans la cour de la prison qui était spacieuse, on établit pour chaque corps une chaudière.
Les vivres furent fournis, à peu de choses prés, par les habitants d’Auray ; aliments, médicaments, soins, consolations, rienne manqua aux. prisonniers, que la République regardait comme sa proie, mais que;la ville d’Auray regardait comme ses hôtes. Ceux ge survéeurenk ont payé, dans leurs récits, la dette
e reconnaissance que ceux qui ont succombé ont emporté dans leur tombeau.
u retour de la revue passée sur la route d’Hennebon; M. de Sombreuil, qui jusque-là partageait, la NE de ses compagnons d'armes, fut séparé d'eux.
n le plaça seul dans la principale auberge de, la ville, dans le Pavillon d’en haut et personne men entendit plus parler.
C'était dans la prison des, Anglais que se trouvait le marquis Alain.
Le vieux gentilhomme avait fait les longues lieues qui séparaient Quiberon d’Auray sans une plainte et sans un murmure.
Parmi lesofliciers républicains, quelques-uns, émus par ses cheveux blancs, lui avaient offert un cheval ouune charrette pour faire la route, il n'avait pas voulu accepter. è
Maintenant, debout et appuyé contre la froide muraille de l'immense salle où l’on avait entassé les prisonniers, le marquis songeait aux terribles événe-
JEAN BLEU Le OR
ments qui venaient de s'accomplir. La fièvre le fai-
sait trembler et sa blessure le faisait beaucoup souffrir ; mais il y avait quelque chose qui le faisait souf-
frir plus encore : c'était la pensée cuisante de la
défaite, c'était la certitude du désastre, c’était le sou-
venir des espérances enfuies.
Près de lui, adossé à la porte, un grenadier montait
la garde.
Le marquis songeait toujours sans faire attention aux gémissements des blessés, aux plaintes des prisonniers.
Soudain une voix murmura près de lui :
— Mon colonel |
Il n’eut, pas l’air d’avoir entendu.
— Monsieur de Locréan ! reprit la voix.
Le marquis tressaillit.
— . parle ? dit-il.
est moi, mon colonel.
— is donc ?
— Moi, mon colonel, moi Potard |
— Qui ça Potard ?
— La Cocarde !
— Hein!
— Eh oui, je suis là, je vous garde, dites un mot et je vous laisse prendre la porte et de là, la campagne.
Le marquis chercha la main de Potard dans. lobs-
curité, puis il dit :
— Je ne puis me sauver, j'ai donné ma parole et
jai accepté la capitulation.
— Oh! la capitulation ! fit Potard d’un ton sceptique.
— Mais elle existe, dit vivement le. marquis, le général Hoche a engagé-sa parole à M. de Sombreuil.
Tout en. se grattant la tête, Potard ajouta :
— C’est possible, tout ça; mais à votre place je rofiterais de ce qu’un brave garçon, qui vous aime ien, allez ! me donne la clef des champs et je m'en
irais sans dire gare | F
— Tu veux dire, que peut-être la capitulation: sera
violée et qu’on nous passera par les armes ?
— Dame! à peu près, quelque chose dans cet acabit-là ?
— Eh bien, qu'importe!
— Comment qu'importe ! et la vie, ça ne vaut done pas une promenade |
.— Mais non, mon vieux, pour moi, ça ne vaut plus rien.
— Pourquoi, sans vous commander ?
— J'ai perdu tous ceux que j'aimais.
— Vous croyez ?
— J'en suis sûr.
— Comment cela ?
— Un sous-officier de la marine m'a assuré avoir vu tomber mon fils Louis, devant ses yeux.
— C’est bien ça.
— Que dis-tu donc?
— Je dis : C’est bien ça ; moi aussi, je l’ai vu tomer.
— Ah! mon Dieu! fit le marquis.
— Mais, pardon, ajouta Potard, il est tombé, c’est vrai |...
— Eh bien!
— Mais, je l’ai relevé avec le petit Chafineau.
— Oh ! il n’est pas mort.
— Maïs non, mais non; une petite balle de rien du tout seulement qui lui avait passé dans le coffre. On s’en retire de ces choses-là, pas vrai, mon colonel ?
— Le pauvre enfant | murmura le marquis.
— Et puis, il y avait aussi un nommé Jean-Marie, espion de profession et mutilé de son état, qui nous a dit de conduire M. Louis chez lui.
— Chez lui !
— Oui, chez lui, c'est comme à moi, ça m’a semblé drôle qu'il ait un chez lui, ce particulier-là. Eh bien, c'était vrai pourtant et même qu’il était richement meublé!
— Mais tu divagues, la Cocarde |
— Pas du tout, vous allez voir : nous sommes donc partis en portant l'officier et le citoyen sans nez nous a conduits dans des espèces de grottes, près de la
mer et après avoir passé par des files de corridors où jamais ne passent des chrétiens. Enfin consé-
uemment nous sommes arrivés dans une espèce de arabe où il y avait de beaux meubles avec de l'or dessus.
« C’est là qu’on a mis M. Louis, et même que Jean- Marie l’a soigné comme un droguiste.
— Et Louis? dit le marquis.
— Il n’ouvrit pas les yeux.
— Mais alors il est perdu |
— Pas de danger, quand je l’ai touché avec mes grosses pattes, il s’est mis à crier; vous voyez bien que ça allait comme un charme.
— Mon bon, mon cher ami, ah! maintenant tout me paraît changé. Oui, oui, Louis vit; quelque chose dans le cœur me dit : espère !
— Et puis, continua le Potard, après cela, on nous a fait cacher et puis une très belle femme est venue et elle appelait M. Louis: « son mari, son cher petit mari ».
« Moi je n'ai rien compris, mais Chafineau qui est malin m’a dit qu'il devait y avoir quelque chose !
Le marquis ne put s'empêcher de sourire.
— Je ne comprends pas du tout ce que tu veux dire, ajouta le marquis, une seule chose me reste gra- -vée dans l’esprit ; Louis vit, cela suffit.
— Et si vous alliez le retrouver; c’est une idée comme une autre, pas vrai?
— Je te répète que j’ai donné ma parole et que je! ne m'évaderai pas.
— Vous avez tort!
— Pourquoi ?
— Parce que quelques lieues de pa s entre soi et la prison valent mieux que la plus belle capitulation du monde |
— Si la capitulation est violée — ce que je ne puis croire — que notre sang retombe sur ceux qui commettront ce crime infâme.
— Chut! fit Potard en se reculant vivement, on vient.
‘On relevait les sentinelles et bientôt ce fut un nouveau grenadier qui remplaça Potard.
Le matin vint enfin éclairer de sa lumière grise les visages défaits des imfortunés rassemblés dans la prison.
Le marquis n'avait pas fermé l'œil de lanuit. Assis sur une botte de paille, il regardait mélancoliquement tous ceux qui l’entouraient; mais sur son visage on ne voyait plus l’angoisse terrible qui s’y lisait avant les révélations de Potard.
Vers neuf heures du matin, les portes ‘s’ouvrirent et un municipal tout empanaché apparut accompagné d’un nombre respectable de soldats républicains.
À la main il tenait une feuille de papier.
Il:commença àappeler à haute voix.
Un étonnement profond se manifesta parmi les prisonmiers.
Que voulait-on faire d’eux ; aflaient-ïlsdonc passer devant un conseïl de guerre ?
Déjà une dizaine de royalistes se tenaient groupés auprés de la porte.
Le municipal appela un dernier nom :
— Le citoyen Falouët !
Le vieux genti homme se leva, salua de la main les personnes qui se trouvaient autour de lui et alla rejoindre ses compagnons.
— Où nous conduisez-vous ? demanda le marquis au municipal quand les prisonniers furent en marche entre deux rangs de soldats.
— Tu le verras tout à l’heure, citoyen, ricana le républicain.
Après cinq minutes de marche, la petite troupe déboucha sur la place.
C'était là que s'élevait l'hôtel de ville, lourde et irrégulière construction qui existe encore aujourd’hui, mais qui a été transformé en halle.
On montait un escalier de bois qui conduisait à une sorte de galerie dans laquelle s'ouvrait une porte donnant elle-même accès dans une vaste salle, où se trouvait déjà réunis, au moment où nous y introdui-
sons le lecteur, un certain nombre:de grenadiers, une vingtaine de prisonniers, parmi lesquels Sombreuil pâle et résolu et, derrière une longue table boiteuse, Le pe officiers dont un portait les insignes du général.
Celui-là, présidait ; mais son visage était couvert d'un masque noir
En entrant, le marquis remarqua tout desuite cette sombre figure et il tressaillit.
Quand tous furent groupés, les portes se refermèrent et ators le président se levant, appela :
— Le citoyen Sombreuil.
Le jeune homme fit un pas en avant, salua avec une politesse exquise et répliqua :
— Pardon, monsieur, Louis Hector, comte de Sombreuil.
— (C'est bien. Passons. à
« Vous êtes accusé d’avoirporté les armes contre le gouvernement de la République. Reconnaissez-vous ce premier chef?
— Parfaitement, monsieur ; maïs avant toute autre chose, je tiendrais à savoir ce que font autour de moi tous ces braves gens, mes officiers et mes soldats.
— Ils seront jugés après vous.
— Comment : jugés! s’écria Sombreuil, la woix tressaillante de colère, jugés! et de quel droit, je vous en prie!
74 Comme émigrés pris sur le territoire de la Répuique.
= Mais puisque il y a eu capitulation1{
— Montrez-la-moi!
— Faites venir le général Hoche !
— Le général Hoche est bien loin,
— Où donc?
— Sur la route de Paris.
— Faites venir alors M. Talien. |
— Le citoyen Talien EVE Ms ENRT Hoche,
— Que vont-ils faire là-bas
— Essayer de se justifier devant le Comité.
— Quel crime ont-ils donc commis ?
— Ils ont manqué de civisme.
— Ce qui veut dire.
— Ce qui veut dire, continua l'officier masqué dont la voix devint dure, ce qui veut dire que vous êtes en notre pouvoir, que vous allez être jugés, et que vous n'avez rien à attendre de notre clémence!
Sombreuil poussa un cri terrible.
— Oh! infamie! s’écria-t-il en se tordant les mains, je comprends tout maintenant, je comprends le piège hideux où l’on m'a fait tomber. Oh! mes soldats, oh ! mes amis, pardonnez-moi, pardonnez-moi, je suis bien malheureux.
Il cacha une minute son visage dans ses mains, puis se redressant et s'adressant à l’homme masqué :
— Et tous seront exécutés ? demanda-t-il.
— Je n’ai pas à répondre.
— C’est bien, monsieur, finissons cette ignoble comédie; nous sommes condamnés, nous le savons et nous nous y résignons; mais seulement j'en appelle à tous ces braves gens.
« Grenadiers! continua-t-il en s'adressant aux soldats qui entouraient les prisonniers, grenadiers, y a-t-il eu capitulation, oui ou non?
Les grenadiers hésitaient.
Enfin, un vieux soldat se décida et répondit tout haut :
— J'affirme sur l'honneur que nos officiers nous ont dit qu’il y avait capitulation, même pour les émigrés.
— Vous le voyez, monsieur, ce soldat l’aflirme : il y a eu capitulation.
— Vous devez avoir cette pièce, alors!
— Il n’y a eu qu’un échange verbal de promesses.
— C’est regrettable.
— Je croyais pouvoir me fier à la parole d’un officier républicain.
— Ce sujet est épuisé. Maintenant voulez-vous répondre aux questions que je vais vous poser?
— Je m'y refuse absolument; je suis condamné d'avance.
— C'est bien. Emmenez cet homme.
Deux grenadiers s’approchèrent de Sombreuil et sortirent avec lui.
L'officier masqué, dans lequel nos lecteurs n’ont pas eu de peine à reconnaître Jean Bleu, prit alors la liste qui se trouvait devant lui et la parcourut rapidement.
Soudain, il tressaillit.
Au bas de la liste fatale, il venait de lire un nom : ce nom, C'était le sien, c'était celui de son pèrel
A travers les trous de son masque, ses regards fouillèrent le groupe des prisonniers.
Parmi eux, le fixant avec ses yeux froids, il recon- -
nut le marquis et il eut un frisson.
Dans le silence terrible de la salle de jugement, il croyait entendre battre son cœur, très fort, très fort.
Il se leva, et se penchant vers le délégué Blad qui se trouvait assis à côté de lui :
— Citoyen délégué, auriez-vous l’obligeance de me remplacer quelques instants ? dit-il, je me sens comme une lourdeur à la tête; on étouffe ici.
Le délégué eut un hideux sourire.
— Oh! oh1 citoyen général, murmura-t-il en ricanant, auriez-vous des vapeurs, par hasard?
— Je ne sais ce que j'ai, mais il faut que je sorte; je ne me sens pas bien.
Le rire mauvais de Blad s’accentua.
| — Allez, fils vertueux, reprit-il, allez pleurer sur les cheveux blancs de votre noble père!
Jean Bleu lui saisit brusquement le poignet qu'il broya dans sa main puissante.
— Ecoute, murmura le jeune homme, grondant de colère, si tu tiens à ta vie, ne répète pas ce que tu viens de dire!
Etsansattendre sa réponse, le général sortittrès vite.
— C'est bon, c’est bon! répliqua alors le délégué en se frottant le bras.
Puis, haussant la voix, il appela :
— Le citoyen Falouët !
Le marquis Alain, pâle et grave, fit quelques pas en avant.
Sa belle tête bien en lumière avait une expression de noblesse et de fierté suprême.
É Arrivé devant la table, il s'arrêta et se croisa le
ras.
Vous êtes bien le citoyen Falouët? demanda le délégué en posant son coude sur la table et son menton dans sa main.
— À quoi bon cette question? répliqua le marquis avec un dédaigneux sourire; le misérable qui vient de quitter celte place a dû vous dire qui j'étais.
Blad se leva, rouge de colère.
— Je suis le juge ici et j'interroge!
.— n’y a pas de juges ici, il n’y a que des assassins.
Le délégué poussa un horrible blasphème.
— C’est bien, reprit-il, ton affaire est claire. Ah! tu insultes les représentants de ta nation!
— Cette grotesque comédie dure trop, dit le marquis de sa voix calme, finissez-en.
. . es donc bien pressé de mourir, citoyen bri-
an ë — Je suis surtout désireux de voir le moins possible votre figure de coquin.
De pie qu’il était, le délégué devint violet.
— Émmenez cet homme, grenadiers, et... s'il échappe... je vous ferai écorcher, mais lui... demain. demain. qu’on le fusille... qu’on le fasse souffrir. qu’on le.
Blad ne put achever, il suffoquait de fureur.
Comme on l’emmenait, le marquis se retourna et lança au délégué un long regard de mépris.