‹ Jean BleuChapitre 4 sur 39 · CRE RAR 22 : "LE. D , RER · texte numérisé non relu

CRE RAR 22 : "LE. D , RER

36 JEAN BLEU \f

Derrière le château on apercevait à travers le troncs rouges des sapins, la mer qui bleuissait en ba des vertes pelouses.

Arrivé devant le château, Louis mit pied | terre. [NV

Un valet s’approcha, prit la jument par la bride ( | l'emmena vers les écuries. |

Le jeune homme allait passer sous la voûte qi 'f reliait les deux tours, quand une voix l'appela :

— Louis |

Le comte se retourna.

mergeant d’un buisson, toute rieuse, sous u immense chapeau de paille, une jeune fille, des fleur plein les bras, lui faisait signe d'approcher.

Deux grands épagneuls roux qui bondissaient autour d'elle, vinrent lécher les mains du jeune homme qui s’avança vivement à la rencontre de la jeune fille | en murmurant : |

— Jeanne!

Quand il fut tout près, la jeune fille lui tendit une main en retenant de l’autre la botte de fleurs où le printemps riait dans tous les pétales. |

e comte prit la main qu’on lui tendait et la baisa en s'inclinant respectueusement. 1

Puis il se releva et resta muet un instant, regardant

la jeune fille.

’est que c'était une merveilleuse créature que cette

femme qui sourisit devant lui, sa tête blonde tout

enveloppée d’un rayon de soleil.

D’une taille élancée, souple et ferme comme une lame d'épée, la jeune fille dressait sa tête fière dans le rayonnement du matin, |

es yeux d’un vert profond sous l’envolée des cheveux blonds, le nez d’une courbe fine, les dents blanches éclatant derrière les lèvres rouges, Jeanne, de Montfort semblait être la déesse de la jeunesse et! de la beauté. |

Avec sa voix harmonieuse comme un chant, ce fut elle qui, la première, parla. |

— D'où venez-vous donc, Louis? vous voilà tout

St CSL En et Matt is RE

té, tout éperonné et vous rentrez quand les autres lèvent.

Je ne viens pas de bien loin, Jeanne, répliqua le

ne homme, et cependant j'ai appris beaucoup choses, beaucoup de choses intéressantes pour Si ces choses vous intéressent, Louis, elles ntéressent aussi; vous savez bien que votre vie est mienne; que je pleure quand vous pleurez et que is comme une folle quand vous semblez joyeux. is, continua la jeune fille en regardant Louis, vous blez tout soucieux ce malin, ces nouvelles, dont s me parlez, sont done mauvaises?

e front du jeune homme s’assombrit.

Voulez-vous faire quelques pas avec moi, Jeanne? t-il, j'ai à vous parler.

nquiète déjà, le sourire enfui de ses lèvres fraîches, anne de Montfort laissa tomber sur l'herbe s& bisson de fleurs et prit vivement le bras que le ne homme luitendait, ls firent quelques pas en silence.

e fut la jeune fille qui parla la première :

Eh bien? interrogea-t-elle anxieusement.

Le jeune homme hésitait, enfin il se décida, et, ce un soupir, Nous allons être forcés de nous séparer, Jeanne, lle de Montfort devint très pâle.

Nous séparer, et pourquoi, je vous prie? vous pr quitter le château ?

E- Non, Jeanne, c’est vous qui allez partir.

Moi! s’écria la jeune fille; mais que se passe-t-il he pour qu’on me renvoie, moi que le marquis aime me sa fille?

Vous n’avez pas peur, n’est-ce pas, Jeanne?

eanne eut un fier sourire.

Oui, je le sais, continua le jeune hemme, vous brave; mais vous êtes une femme etla place e femme n’est pas au milieu des coups de fusil. On va se battre?

Oui.

… — Quand:

— Cette nuit.

» — Les Bleus attaquent; ils sont nombreux ?'

Ils sont: mille:etiJean Bleu les commande,

— Je ne: sais pourquoi, Louis, mais-toutes:les fois que j'entends prononcer ce nom, il me passe sur/le corps.comme un frisson mortel.

—. J'espère: que vous n'en entendrez plus parler maintenant et que cette nuit sera pour lui éternelle,

—- Que voulez-vous dire, mon ami?

= Je veux-dire que:si je puis-rencontrer ce bandit dans le combat, Dieu, qui est juste, donnera à mon bras la force et l’adresse pourle frapper.

— Ah! ne faites pas cela, ne faites-pas:cela; j'ai aurcœur comme un pressentiment qui meïdit que cet homme nous sera fatal.

=— N'ayez: peur; je-ne: crains: que pour mon/père:et

urvous; c’est pourquoi vous allez partir, Jeanne, et

ienu vite; pour Sarzeau. Votre tante de Lokello-vous donnera asile jusqu’à demain, loin de la bataïlle-et loin du danger.

La jeune-fille, les: yeux brillants d’enthousiasrne, écoutait parler le comte avec un dédaigneux sourire aux lèvres.

— C'est cela, reprit-elle, tandis quelesautres se battront. et: mourront pour leur cause, moi, comme une infirme ou comme une enfant je serai, comme vous le dites si bien, loin de la, bataille et loin du danger. Ah |! non, n’y comptez pas, Louis ; làä:où vous serez, je serai, et's’il ya péril, tant mieux! tous ceux de: ma race: l'ont aimé et: je ne faillirai pas à ce glorieux héritage.

Louis la regardait avec une admiration mêlée: de tendresse:

— Cependant, lui dit-il, sipar malheur, vous...

— Suj'étais frappée! imterrompit la jeune fille, eh bieril: qu'importe, je mourrais pour une belle causes et d’ailleurs, ajouta-t-elle avec une douce mélancolie, qui donc pleurerait l’orpheline!

— Oh! Jeanne, dit vivement Louis, en lui pressant

ls, ma mains, ass v'ést mai ce pu vous venezide ; irel

— Je vous: demande pardon, mon ami, je sais que vous. m’aimez beaucoup; presque autant que. Fe vous aime.

— Et votre existence m'est si précieuse: que je veux vous éviter les dangers du combat; non, je vous en prie, Jeanne, consentez à ce que je vous demande, faites. cela pour moi... s’il est vrai que vous me portez un peu d’affection.

— de resterai, dit-elle avec fermeté. * 24

—. C'est bien, dit tristement le jeune homme, je ne Let. veux pas vous contrarier plus longtemps, Jeanne; | seulement rappelez-vous bien que vous me faites un grand chagrin. f

— Je -le regrette, Louis; mais rien au monde 1 ne saurait. me faire-changer d'avis:

— À tout à Pheure; Jeanne, il'faut que‘je: voie mon % père: F

— À bientôt, Louis. ; 4

Les deux jeunes gens se serrèrent une dernière fois + les mains.

Puis Louis s’en alla, revenant au château, tandis qu’au milieu de: lallée, sous la lumière tamisée tombait sur elle en poussière d’or, la jeune Ft pensive et grave, abandonnant ses mains frêles aux caresses desideux gran:ls épagneuls roux; le suivai des yeux, jusqu’à ce qu'il eût disparu.

Le comte se dirigea vers:la chambre de'son père.

Le: vieillard se trouvait exactement dans la même position: où: nous. l'avons vu au commencement de ce n récit. Devant lui se trouvaient des papiers et des. lettres qu'il compulsait avec la plus grande attention. »

Au bruit que fit le jeune homme en entrant, le marquis leva la tête,

— Ah! c’est vous, Louis, fit-il, c'est bien; j'allais justement vous faire appeler, et il se replongea dans É ses paperasses. SF

— Suje me suis permis de vous déranger sans me ° faire annoncer, dit respectueusement le comte, c'est É

STE Ÿ r?

que j’ai une nouvelle de la plus communiquer. une Le vieux gentilhomme retourna son fauteuil d’une main, pendant que de l’autre, il repoussait les papiers qui encombraient sa table.

— Parlez, Louis, parlez, mon enfant.

— Nous serons aitaqués cette nuit par les républi-

haute gravité à vous

cains. : — Ah! ff le vieux marquis avec un tressaillement, - vous savez cela aussi, Louis.

. — Comment! mon père, je ne suis pas le premier à vous apprendre cette nouvelle? dit le comte stupéfait, - — Lisez, Louis.

n Et le marquis tendit au jeune homme un papieroù il put lire :

M. le marquis de Falouët est prévenu que son chà- … eau sera atlaqué celte nuit par un millier de soldats républicains commandés par Jean Bleu.

7 Un Ar.

. . — Qui a pu écrire cela? dit le comte en remettant - le papier à son père.

e marquis secoua la tête.

..— Nous vivons dans un temps bien étrange. Enfin profitons de l'avis. Qui vous a averti, Louis?

— Jean-Marie.

. — Encore luil.. Avez-vous prévenu Cadoudal.

. … — Jean-Marie avait pris soin qu'il fût au rendezvous en même temps que moi.

- — Ce fou est incompréhensible... il raisonne et prévoit mieux qu'un sage... Et Cadoudal espère réunir des forces suffisantes pour résister à ennemi?

- Il compte sur cinq cents hommes.

- Ce n’est pas beaucoup; mais ils sufliront. Avez- … vous donné des ordres aux gars du Falouët?

— Je vais y aller, mon père; mais je désirais vous prévenir d’abord.

. — Bien, Louis. Allez maintenant. A propos, diteseur de re pas s'inquiéter des munitions. Il y a dans les caves plus de poudre qu'ils n’en brüleront cette n

ed

— Un dernier mot, mon père.

— Parlez.

— Je viens de supplier Jeanne de partir à Sarzeau ; elle refuse.

— Quelle folie!

— Non, mon père, seulementelle veut partager nes dangers.

Le vieux marquis réfléchit une minute, — Après tout elle a raison, reprit-il; les femmes randies dans ces terribles années qui s’écoulent oivent vivre d’une vie virile, et si Jeanne vous donne

des fils — ce que je souhaite, Louis, — leur mère

aussi bien que leur père aura mis dans leurs veines un noble sang. Donnez des ordres, main tenant : que les gars viennent ici, un.à un, en cachant leurs armes afin qu’on ne puisse se douter de rien et qu’on se mette tout de suite à nettoyer les fusils,

Le marquis se tut.

— C'est tout ce que vous avez à me dire? demanda le comte.

— C'est tout.

— À ce soir alors, mon père.

— À ce soir.

Et, s’inclinant respectueusement, Louis sortit de la chambre de son père et alla consulter les gardeschasse et s'entendre avec eux afin d'organiser la défense du château pour l'attaque de la nuit.

Vers le soir, comme le crépuscule flamboyait à l'horizon en rouges flammes, le comte Louis sortit du château et se dirigea vers le bois de sapins qui s’étendait entre le Falouët et la mer.

Arrivé aux premiers troncs d'arbres il se courba dans les brousses et imita deux fois le eri de la chouette.

Il écouta.

Deux eris semblables lui répondirent.

Alors il s’avança délibérément sous les sapins dont la verduresombre faisait déjà la nuit sous les branches.

Sous ses bottes les brindilles de sapin craquaient avec des bruits mystérieux.

Le bois semblait désert.

Soudain, le comte tressaillit.

Uneforme humaine: venait de se dresserdevant lui.

— Les gars sont là, dit une voix que Louis reconnüt pour celle de Cadoudal.

— Où donc? demanda le jeune: homme en lui serrant la main.

Cadoudal:imita le sifflement du merle.

Aussitôt, comme si la terre s'était animée, des ombres se levèrent tout à coup, à droite, à gauche, formant: entre les troncs: des arbres, une barrière sombre qui coupait la vue.

— Et combien en avez-vous rassemblé?

— Près desix cents, monsieur Louis.

— Très bien.

—-Ah! muis ce n’est pas tout, continuæle-partisan; j'ai encore plus de deux cents hommes qui sont en marche; ils viennent des paroïsses éloignées. Dans une heure, ïis se rallieront à Plessiker, sur la’ route d’Auray.

— Alors nous sommes en force?

— Je suis sûr de la victoire; monsieur Louis, dit le partisan.

Et il ajouta. avee un accent terrible :

— Comme disait le fou, ce: sera une belle nuit!

Le-comte resta pensif en songeant à cetleeff;oyable guerre sans merci que’se faisaient ainsi des Français.

Puis, secouant: cette pensée qui lobsédait:

— Convenons de:tout pour cette nuit, Georges:

— Oui, monsieur Louis, seulement ne restons pas sous les arbres, on étouffe ici.

IL siffla une seconde fois.

Tous les Chouans s'évanouirent comme par magie.

Les deux hommes, marchant côte à côte, descendirent jusqu’à la mer.

La lune montait au ciel, plaquant d’or pâle les flots sombres : la mer unie comme un lac s’énfonçait: au lointain dans les horizons ouatés de brumes,

Tout était-silence, calme, apaisement,

Pendant quelques minutes, recueillis: devant ce

dons à

nd spectacle qu’ils connaissaient cependant de ngue date tous deux, Georges et le comte restèrent sans parler.

Enfin, Cadoudal respira bruyamment.

Maintenant, il avait assez d’air pur pour gonfler sa vaste poitrine. Et, s'adressant au comte :

— Voici ce que je propose; monsieur Louis; vous donnerez ensuite votre avis, si mon plan ne vousconvient pas: nous verrons à en chercher un meilleur:

— Parlez, Georges.

— Je vais envoyer d’abord quarante gars au-château; mes-meilleurs tireurs; ilstiendront bon peñdant une demi-heure. Puis, quand étonnés de la résistance imprévue, les Bleuscommenceront à se fatiguer, mes hommes divisés en trois bandes attaqueront par trois côtés différents, Evenoh par les écuries, le Gomie par le potager, enfin moi et le reste de mes gars, les plus solides et les meilleurs, rentrant dans le château par derrière, je ferai une terrible sortie de front. Les Bleus éperdus chercheront à se mettre en retraite, et fuiront sur la route d’Auray. Mais là, ils se heurteront aux hommes des paroisses éloignées qui doivent être cam-

és à Plessiker. Kervallon les commande, il esb intelligent et énergique. Pas un Bleu ne sortira vivant de l'affaire de cette nuit.

— Comment! et's'ilsse rendent,

— Ils ne se rendront pas, ajouta Cadoudal' avec une expression étrange.

— Mais c’est donc une-guerre de sauvages que nous faisons |

Cadoudal posa doucement sa main sur le bras du jeune homme.

— Monsieur Louis, dit-il avec mélancolie; la guerre est toujours une vilaine chose. Surtout quand les ennemis que l’on combat sont nés sur le même sol que vous eb que jadis on a marché sous le même drapeau, Mais, continua le Chouan en s’animant, qui donc a-commencé la guerre? 4 à a chassé nos prêtres, qui a voulu arracher Dieu de nos âmes, qui a assassiné nos rois ? Les Républicains, les Bleus n'est-ce pas?

Eh bien! entre nous et les Bleus c’est une guerre à mort, une guerre terrible, inexorable, atroce, Tant pis pour qui tombel

— Vous êtes effrayant, Georges.

— Ah! continua le partisan, non, je ne suis pas effrayant ; je ne suis que juste... cependant il y a des jours où ces lultes me fatiguent, où ces tueries sans espoir m'écœurent. Où allons-nous? comment finira tout cela? Voilà ce queje me demande, monsieur Louis, et je ne puis pas me répondre à moi-même d’une façon qui me satisfasse,

— Nous faisons notre devoir. Il n’y a rien à demander de plus.

— Si, continua le partisan avec énergie, si il y a autre chose à désirer! C’est que tous ces efforts ne restent pas stériles, que toutes nos peines et toutes nos douleurs donnent enfin un résultat, Pour cela il faudrait l’union, cette union qui a toujours manqué entre les chefs royalistes. Voyez Larochejaquelein et Charette, voyez Stofflet et Marigny.. Mais l’heure s’avance… il ne s’agit plus de causer ni de rêver. il faut agir. Mon plan vous convient il ?

— Parfaitement.

— Alors il est inutile de discuter plus longtemps. Vous allez conduire au château les quarante gars dont je vous ai parlé et attendre les événements. Le château est-il bien défendu?

— Aussi bien que nous avons pu.

— Les Bleus viennent. dépêchez-vousl glapit une voix étrange à côté d'eux.

Les deux hommes se retournèrent brusquement.

Fantastiquement éclairé par la lune, sa lumière sinistre lui donnant un aspect de korrigan, Jean-Marie était devant eux.

— Toi icil dit Cadoudal.

— Jean-Marie est perlout, répondit l'étrange per-

promise J :

— Tu dis que ‘es Bleus viennent? continua le Chouan sans s'arrêter plus longtemps à chercher par où le mutilé avait pu arriver.

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— Ilya deux heures qu’ils sont en marche, répondit Jean-Marie; ils vont sans bruit, dans l’ombre, comme des loups. Jean Bleu a donné les ordres sévères: personne ne doit s'écarter de la route, En avant une vingtaine d'hommes éclairent le chemin,

2 F Tu es sûr de ce que tu dis? interrompit Cadoual.

— Jeun-Marie ne ment jamais, son cœur est droit; il ne voudrait pas tromper ses amis.

— C'est bien. Je vais prendre mes mesures en conséquence. Attendez-moi ici, monsieur Louis, je vais donner quelques ordres et je reviens.

Et Cadoudal s’éloigna.

Resté seul avec Jean-Marie, Louis de Falouët considéra longuement la pauvre créature.

— Pourquoi me regardez-vous ainsi, interrogea hardiment le mutilé; je ne vous fais donc pas horreur, votre cœur ne se soulève donc pas de dégoût quand vos regards s'arrêtent sur moi.

— Pourquoi me ferais-tu horreur, Jean-Marie?

répondit doucement le jeune homme; pourquoi ton pauvre visage déchiré me ferait-il reculer? Est-ce une raison parce que tu es malheureux et parce que tu vis seul, pour te repousser comme un lépreux et te traiter comme un chien?

— Vous êtes bon! monsieur Louis, murmura le mutilé avec une émotion dans la voix, et je vous suis dévoué, profondément dévoué.

Le comte tendit la main à Jean-Marie. Le misérable se précipita sur cette main et la baisa longuement. Louis sentit même une larme brûlante qui tombait des yeux de Jean-Marie.

— Pourquoi cette émotion, pourquoi ces larmes? demanda le jeune homme en le relevant.

— Parce que depuis deux ans, monsieur Louis, vous êtes le premier homme qui m’ayez tendu la main, le premier qui m'ayez parlé avec douceur, le premier qui m’ayez regardé avec une grande pitié dans les yeux, et Jean-Marie qui croyait n'avoir plus au cœur qu'un sentiment:la vengeance, et qui pensait que

JRAN BLEU

ses pauvres yeux n'avaient plus de larmes, doit avouer aujourd’hui qu’il s’est trompé et qu’il y :a encore place dans son cœur pour l'émotion et pour l'amour.

Le comte Louis, très ému lui-même, continua cet étrange entretien.

— Qui donc es-tu, Jean-Marie ?

— Je l'ai oublié.

— C'est un.secret?

— Je l'ai oublié, vous dis-je, reprit le mutilé avec une sorte.d’impatience, Je ne :suis pas un homme, d’abord, continua-t-il avec une nuance d’amertume… je ne suis plus qu’une vengeance qui marche?

— Tu détestes donc bien les Bleus?

Jean-Marie fit entendre un: cri étouffé,

— Je les hais de toutes.les forces de mes-entrailles, et, en-ce moment, tenez, monsieur Louis,:je verrais un Bleu, un-enfant même,se tordant à mes ‘pieds et demandant grâce, je le frapperais sans pitié, je de tueraisinexorablement,sourdàses cris et à ses prières.

Jean-Marie était transfiguré.sous le coup des émotions multiples qui lagitaient depuis quelques moments..La haine le rendait presque beau, d’une tragique et effroyable beauté.

Louis restait silencieux.

Cadoudal revenait.

— Tout.est prêt, dit-il de.sa voix claire «et franche.

— Leséclaireurs de Jean Bleu ne nousgêneront peint.

— Que voulez-vous dire, Cadoudal?

— Cinquante-gars souples et robustes sont partis à leur.rencontre. Je leur ai fait qui ter leurs fusils, armés,seulement de leurs couteaux ils vont.se cacher dans le bois. Ils frapperont lesBleus d’un seul coup, sans un bruit.

— Mais c’est atrocel s’écria le jeune homme en frémissant malgré lui.

— C'est la,guerre.

Ii y,eut un.silence.

— Les Chouans neconnaissent pas l'endroit où sont les Bleus, dit-tout.à coup le mutilé, mais Jean-Marie voit dans. la nuit, il va guider les Chouans.

— Tu as raison, va ,dit simplement Cadoudal,

Le mutilé escalada les roches avec une agilité merveilleuse, poussa un cri sauvage et disparut.

— Venez, dit alors Cadoudal au jeune homme, les gars sont tout prêts, vous allez les conduire au château.

Les deux hommes revinrent vers la lisière du bois de sapins.

Cadoudalsiffla encore une fois.

Quarante ‘ombres surgirent,

—-Allons, enroute | commande le jeune homme,

Jlallait partir, Gadoudal le retint.

— Un dernier mot, monsieur le comte. Si je suis frappé dans le combat, vous n’abandonnerez -pas les miens, .n’est-ce pas?

e Vous êtes fou | Georges, vous ne serez pas touché.

— Nous sommes en l’année de grâce 4795 où mourir est une chose très ordinaire et très fréquente. Ainsi.c’est. convenu.

Le comte lui prit les mains, :

—Je vous jure que s’il vous arrive malheur, lje veilleraisurivotre famille.

— Merci, monsieur Louis,

Jssetenaient toujours les mains,

Le comte se recula un peu et lui tendit-les bras.Le partisan. s’y jeta et, sous la pâle clarté-des-étoiies, ces deux hommes qui allaient peut-être mourir échangèrent-une robuste étreinte.

— En avant! dit le comte.

La,petite-troupese mit en marche.

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