‹ Jean BleuChapitre 6 sur 39 · PÈRE ET FILS · texte numérisé non relu

PÈRE ET FILS

Dans cette grande salle du château où nous avons déjà conduit le lecteur pour le faire assister à une des premières scènes de cette histoire, le marquis, Louis et Res Chouans étaient réunis.

n causait de la lutte passée ; on se félicitait de la victoire et, dans le lointain, quelques détonations ponctuaient encore de temps en temps le dialogue.

Des torches de résine éclairaient insuffisamment immense salle.

Soudain, la porte s’ouvrit et un groupe bruyant pénétra sous les voûtes.

C’étaient les prisonniers qu’on amenait,

En tête, Cadoudal, la main posée sur l’épaule de Jean Bleu, marchait lentement.

Le général républicain tremblait légèrement : pese FPémo‘ion de la lutte, était-ce une autre émotion ?.….

— Voilà Jean Bleu! monsieur le marquis, dit Cadoudal; ïl ne fera plus peur à nos enfants et personne aux veillées ne baïssera plus la voix quand son nom passera dans le récit.

— Déliez cet homme, Georges, commanda le marquis; c’est un brave malgré tout, je veux l’interroger moi-même.

Cadoudal ne savait qu’obéir quand le marquis commandait.

D'un seul coup, il trancha avec son long couteau les cordes qui serraient le prisonnier,

Se sentant libre, Jean Bleu respira bruyamment et secoua ses larges épaules.

Alors seulement on remarqua qu’il avait conservé son sabre.

Cadoudal fit un mouvement pour le lui enlever.

Le marquis l’arrêta d’un geste et, s'adressant à Jean Bleu toujours masqué :

— Votre nom.

— Jean Bleu, répondit le républicain d'une voi sourde. :

A cette voix, malgré eux, le marquis et le comte tressaillirent,

— Il y a longtemps que vous commandez en Bretagne? continua le marquis.

— Six mois.

— Voudriez-vous vous démasquer ?

— Je ne puis.

— Il le faut.

Très agité, Jean Bleu semblait indécis, puis tout à coup, comme cédant à une impulsion subite, il fit trois pas en avant, se mit en pleine lumière, d’un seul geste arracha son masque et se redressa hautain et frémissant,

— Je m'en doutais, murmura le marquis en devenant très pâle.

Louis s’était détourné.

Pendant ce temps la foule des Chouans grondait menaçante et de tout ce bruit s'élevait une unique clameur :

— Monsieur Jean! c'était monsieur Jean!

Dans un coin, Potard avait repris connaissance. Soutenu par Chafineau il considérait toute la scène :

— Vois-tu, petit, dit-il au soldat, voilà pourquoi il n’aimait pas qu’on lui parle de sa famille, cet hommel

On s'était écarté et le père et les deux fils formaient un tragique groupe à la rouge lumière des torches, - <

Le marquis s'était redressé; le premier coup avait été rude, mais, par un puissant effort de volonté, il était redevenu calme et maître de lui.

4?) Set nie

Il s’adressa à Jean Bleu, dans l’énorme silence que faisait l’angoisse de la foule.

— Vous êtes libre, monsieur le général, dit-il très lentement.

Des murmures se firent entendre. -

— Je ne veux pas vous prendre en traître, riposta le jeune homme, donnez-moi la vie sauve et la liberté si vous le voulez; seulement, je vous en préviens, je n’aurai pour vous aucune reconnaissance, je ne frapperai pas un coup de moins; je n’épargnerai pas unhommede plus, Vous êtes averti, maintenant, jugez.

— Vous êtes libre, répéta le marquis.

Alors il y eut des cris de colère.

D'un geste, M. de Falouët calma les Ghouans.

— J'accepte; mais la guerre va recommencer entre nous terrible et implacable. J'ai échoué aujourd’hui; je triompherai plus tard. Il n’y a plus rien entre nous qu'une formidable haine.

« Je m'appelle Jean Bleu et j'ai oublié mon passé,

Le marquis eut un léger tressaillement,

— Si vous avez oublié votre passé, dit-il d’une voix très triste, faites en sorte que jamais nous ne nous rencontrions plus. La terre est vaste et l’époque où nous sommes est fertile en lointaines aventures. Vous ne penserez plus à nous; nous tâcherons de vous oublier.

Jean Bleu avait écouté avec impatience; son terrible caractère reprenait le dessus. Aussi, il répondit avec une incroyable audace :

— Ce que vous me proposez là est impossible, monsieur le marquis; j'ai juré de me venger de vous et je tiendrai mon serment.

Un rugissement de colère partit de tousles.coins de la salle.

Jean Bleu continua, emporté par sa fureur :

— D'ailleurs, mon œuvre de haine est déjà commencée. Je n’ai pu m’emparer du château, ce sera pour une autre fois; mais si je n'ai pu vous chasser d'ici, j'emporterai du moins une joie profonde, car je vous ai brisé le cœur.

JEAN BLEU MB IUT

Louis fit un pas en avant.

— Oui, conbinua-t-il poussé par son fol orgueil, oui, vous pleurerez bien ce soir, vous pleurerez longed car votre nièce, marquis, car votre fiancée,

ouis.…

— Eh bien? dirent les deux hommes haletants.

— On l’entraîne maintenant sur la route de Vannes.

— Misérable! dit le marquis blême de fureur.

Louis ne dit rien, maïs, dégainant avec une incroyable rapidité, il bondit vers son frère qui avait mis déjà le sabre à la main.

Les deux fers se froissèrent.

Le marquis poussa un criet se jeta entre-eux au risque d’être blessé ou tué et, avec un accent d’autorité souveraine :

— Bas Les armes! mes fils, dit].

Subjugués, les deux jeunes gens obéirent.

Le marquis continua :

— Cet homme alors sera jugé et puni; car pour ceux qui font la guerre aux enfants et aux femmes il n’y a nipardon, ni merci. Mais il ne sera pas jugé ici. Qu'on l'emmène ! le seuil de ma demeure ne peut être rougi de son sang.

Puis, s'adressant à Cadoudal.

— Georges, emmène-le; je me fie à ton amitié et à ton dévouement.

Le Chouan fit un pas vers Jean Bleu, toujours immobile.

— Venez, dit-il, en lui posant la main sur l'épaule.

D'un bond prodigieux, le jeune homme se jeta dans

un coin et se mit en attitude de défense.

— Ah ah! ricanait-:1l, vous êtes cent, je suis seull Qu'importe! je pourrai encore bien avant ma mort tuer une douzaine d’entre vous. Allons, les brigands! en avant!

Les Chouans allaient se précipiter, Cadoudal les retint.

— Un fusil! dit-il seulement.

On lui passa larme demandée.

11 l'examina attentivement, longuement, s’assura

LE EE « >: Fe

PE

si la charge de poudre était bien bourrée, si la pierre tenait bien dans le chien, puis, ces préparatifs terminés, il épaula et visa Jean Bleu.

— Malheureux, cria le marquis en se précipitant.

— Laissez-moi faire, monsieur, je ne veux pas le tuer.

Jean Bleu s'était redressé de toute sa taille; il se croyait irrémédiablement perdu. Un froid sourire glissa sur ses lèvres blanches.

— Vous voulez me faire assassiner, cria-t-il au marquis, à votre aise, mais je mourrai en me défendant! et, le sabre haut, il se jeta sur Cadoudal.

Un coup de feu retentit.

Jean Bleu s'arrêta dans son élan en peussant un cri de rage.

La balle de Cadoudal avait cassé la lame du sabre à un pouce de la garde.

Désarmé, Jean Bleu jeta loin de lui le tronçon de son arme et croisa dédaigneusement les bras.

— Faites de moi ce que vous voudrez, dit-il.

Pour la seconde fois, le marquis dit à Cadoudal :

— Emmène-le.

Le Chouan fit un pas vers Jean Bleu.

Le jeune homme ne manifesta aucune intention de résistance. Bien plus, de lui-même, il marcha vers la porte.

Cadoudal le suivait. :

Cinq ou six gars solides sortirent avec eux.

Jean Bleu n'avait pas fait encore vingt pas qu'il heurta un obstacle dans l’ombre, Ps 2 et faillit tomber.

On commençait à arriver sur le lieu du combat et les cadavres ne manquaient pas sur l'herbe fraîche de la nuit.

Jean Bleu avait tressailli en heurtant du pied un de ses soldats. Une réaction se faisait maintenant en lui. La terrible excitation de la lutte, l'émotion farouche inspirée par la rencontre avec son père, commençaient à tomber. À présent c'était une morne tristesse qui l’envahissait avec l’enveloppante mélan-

JEAN BLEU Er

colie de cette nuit funèbre. Il lui semblait que de grands oiseaux noirs frôlaient de leurs ailes sombres son front humide de sueur. Et puis c'était surtout une grande lassitude qui le prenait, un dégoût de la. vie, une soif d’oubli, un désir de mort et il allait, courbant sa grande taille, d’un pas fatigué et trainant. Enfin le silence qui l’entourait lui fit peur, et, ns par un irrésistible besoin d'entendre une voix umaine, il parla. É re Où me conduisez-vous? demanda-t-il à Cadoual. :

— Pas bien loin, monsieur le comte.

Jean Bleu ne releva même pas ce titre qui une

heure auparavant l'aurait fait bondir.

— Maïs encore?.., insista-t-il.

— Au menhir de Keravéon.

— C'ést là où vous allez me tuer, n'est-ce pas? En disant ces mots la voix du jeune homme n’avait

même pas un tremblement; Cadoudal au contraire

tressaillit.

— Je ne sais pe encore ce qui se passera là-bas, monsieur Jean; Dieu décidera.

— Vous rappelez-vous, Georges, continua Jean de sa voix brisée, vous rappelez-vous que c’est Rà, il y aura, je crois, deux ans aux Pâques prochaines, où je faillis me tuer. C’est même vous qui m'avez relevé. Pompée, le grand cheval noir de mon père, avait roulé avec moi; lui fut tué du coup, moi j'eus la tête fendue. ù

— Je m'en souviens, dit le partisan à voix basse.

Pendant quelque temps ils marchèrent sans parler.

-Ce fut Cadoudal qui reprit la conversation.

— C'est vrai que vous avez fait enlever la demoiselle, monsieur Jean ?

A ce seul mot Jean Bleu se redressa ; cette femme,

il l'avait un instant oubliée! Maintenant son image était devant lui, éblouissante comme une claire

vision. :

Il répondit à Cadoudal avec une sorte d’orgueil. — C'est vrai!

— Alors vous avez méchamment agi, monsieur le comte; on ne se venge pas des hommes sur les femmes.

— On se venge comme on peut, répliqua-t-il sèchement.

Cadoudal ne dit plus rien.

Jean Bleu n'était plus le même. Sa tristesse, sa lassitude, sa peur, tout avait disparu. Il voulait vivre à présent, vivre à tout prix, il voulait retrouver Jeanne! Jeanne! ce seul mot, comme une parole magique, venait d’opérer en lui cette étrange transformation.

Et dans son esprit fertile en ruses, il se mit à chercher un moyen pour éviter la mort qui l’attendait.

Au bout de quelque temps, s'adressant à Cadoudal, il lui dit d’une voix très douce :

-— Je vais vous adresser une prière, Georges.

— Parlez, dit le partisan étonné.

— Vous savez comme j'aime la mer, n'est-ce pas? Eh bien, je voudrais, avant de mourir, la revoir une dernière fois.

— Ce n’est pas notre chemin, répliqua le Chouan déjà inquiet, craignant un piège.

— Qu'importe! ce n’est pas bien loin ; nous pouvons descendre jusqu’à la pointe de Penvern. Vous ne refuserez pas cette grâce à un homme qui va mourir, Georges!

Le partisan hésitait.

Enfin, il se décida.

— Bah! pensa-t-il, il ne veut pas se sauver maintenant; et puis, il n’y a pas de Bleus de ce côté.

Et tout haut :

— Eh bien! allons-y, si vous y tenez tant que ça.

L'œil de Jean Bleu lança un furtif éclair de Joie.

— Merci, Georges, dit-il d’une voix tranquille,

La petite troupe tourna brusquement à gauche, se dirigeant vers la mer.

Au bout d’un quart d’heure de marche, la mer apparut.

lle se déroulait calme et silencieuse sous les

rayons voilés de la lune. Une douteuse clarté baignait mollement le grandiose paysage.

En face, perdue un peu dans des vapeurs blanchâtres, on voyait la côte de Sarzeau, à gauche le bras de mer se rétrécissait de plus en plus et formait une sorte de sombre entonnoir bordé de sapins gigantesques, à droite la vaste mer s’étendait dans son immensité sereine.

L'endroit où se trouvaient nos personnages était une étroite langue de terre qui venait en s’abaissant jusqu'aux flots. Une pointe de roc qui terminait cette minuscule presqu’ile surplombait la mer de trois ou quatre mètres.

Jean Bleu considérait longuement le panorama qu'il avait sous les yeux.

Près de lui, Cadoudal se tenait immobile.

Tout à coup, avec une force incroyable, une agilité prodigieuse, Jean Bleu renversa brutalement Cadoudal sur le sol et bondit dans la mer.

Cadoudal se releva très vite avec un cri de colère.

Les cinq hommes qu’il avait amenés, mais qui étaient restés un peu en arrière accouraient,

— Où est le Bleu? demandèrent-ils.

Cadoudal qui se mordait les lèvres, montra la mer.

— Il est là.

Puis, rapidement remis, il donna ses ordres.

— Vous deux, Joël et Pierre-Marie, vous allez suivre la côte jusqu’à Auray : vous autres Le Bihan, Caradec et Kercado, vous allez longer la grève jusqu’à Locmariaker. Allez doucement, pas plus vite qu'un homme qui nage. Demain matin, à l'aube, je vous attendrai au château.

Les cinq hommes partirent dans les directions indi-

uées.

À Cadoudal les regarda s'éloigner; quand ils eurent Dar : « À mon tour, maintenant, » murmurat-il.

En un tour de main, l’infatigable partisan se fut débarrassé de son chapeau, de sa veste en peau de bique et de son fusil qu’il cacha sous une pierre, puis,

JEAN BLEU | il fit un signe de croix et, hardiment, il se jeta dans les flots.

Il nageait merveilleusement.

Aussitôt revenu à la surface, il regarda de tous côtés ; il n’aperçut rien de suspect,

— Allons, pensa-t-il, il aura traversé.

Et il fendit l’eau en vigoureuses brassées,

La lune en ce moment se dégageaié des nuages.

Quand Cadoudal aborda l'autre rive, il regarda soigneusement le sable fin qui recouvrait le sol comme un tapis doré.

Nuile empreinte n’était marquée dans le sable,

Le Chouan laissa échapper un geste de désappointementet avec un accent de désespoir presque comique, il murmura :

— Et dire que c’est moi qui lui ai appris à nager!

Il fouilla les anfractuosités de rocher où il pouvait supposer que le jeune homme était caché; là encore, il ne découvrit rien,

Certain alors que Jean Bleu n’avait pas traversé la rivière, il se rejeta résolument à la nage et repassa de l’autre côté.

Pendant une heure, il longea la eôte, sondant tous les coins de roches, tous les replis de la rive. Tout fut inutile.

— Ilne s’est pas noyé cependant, se disait Georges,

Et le Breton reprenait ses recherches avec une nou-

velle énergie.

Comme le jour allait paraître, il renonça enfin à sa poursuite et remonta à la pointe de Penvern Mo panne ses vêtements et son fusil qu'il y avait laissés.

Il plongea la main sous le rocher et retira d’abord son feutre et sa peau de bique, mais ce fut en vain qu'il fureta pour retrouver son fusil.

L’arme, la poire à poudre, le sac à balles, tout avait disparu.

Le Chouan se redressa stupéfait,

— Par sainte Anne! s’écria-t-1l avec plus d’admiration que de colère, c’est un gars hardi!

Puis il resta une minute immobile, songeur et regardant sans la voir la mer qui frissonnait à ses pieds en petites vagues blanches sous la brise du matin.

Enfin il secoua ses larges épaules; il avait froid...

— Je vais me réchauffer en courant un peu, dit-il.

Et prenant le pas de course, il s’élança dans la direction du château. j

Page 1