LE PLAN DE CADOUDAL
Après avoir vu Cadoudal emmener Jean, le marquis s'était retourné du côté de Louis qui, très pâle, les yeux brillants de colère, fixait toujours l'endroit par où son frère avait disparu.
Le marquis le toucha du doigt.
Le ie homme tressaillit.
1 faut aller voir, dit le marquis.
Louis le regarda une minute comme sans comprendre,
— Ahl oui, fit-il enfin, en se frappant le front... A
elle!... Jeanne! |
Et, brusquement, tandis que chacun s’écartait pour laisser passer ces deux grandes douleurs, Louis, suivi de son père, sortit de la salle,
Ils montèrent au premier étage où se trouvait l’appartement de Mlle de Montfort.
Un paysan les accompagnait, portant une torche.
Avant d'ouvrir la porte, Louis s’arrêta et posa la
‘Main sur sa poitrine, il lui semblait que son cœur
allait se rompre. CE
Enfin, il mit la main sur le bouton, poussa le battant et il pénétra dans la chambre.
La chambre était vide,
(re
La fenêtre était brisée, les rideaux du lit pendaient en loques, un fauteuil et une chaise gisaient renversés au milieu de la pièce.
videmment, il y avait eu lutte.
— Les misérables! murmura le marquis.
Louis, avec une très grande attention, examinait tout, enregistrait dans sa mémoire chaque détail, cherchait à reconstituer la scène.
Le marquis lui dit :
— Enfin, comment Jeanne se trouvait-elle dans a chambre quand ces bandits l’ont enlevée? Je l’ai vue à nos côtés jusqu’au dernier moment.
Louis releva la tête.
— C'est moi seul, entendez-vous, mon père, qui suis cause de sa pertel s’écria-t-il en se tordant les mains.
— Je ne vous comprends pas.
— Écoutez-moi. Jeanne était demeurée avec nous jusqu’à la fin du combat. Bravement, simplement
éroïque, elle avait voulu rester avec nos paysans. Mais quand je crus l'affaire terminée, je la suppliai de prendre enfin un peu de repos. Elle y consentit et remonta dans sa chambre et c’est alors.
Le jeune homme n’acheva pas, des sanglots lui montaient à la gorge.
Ii se remit très vite.
— Elle ne peut être loin, continua-t-il fiévreusement. Ce Jean nous a dit tout à l'heure qu’on l’entraînait sur la route de Vannes; avec de bons che-
‘vaux, nous pouvons la rejoindre.
Le comte déjà se dirigeait vers la porte.
Le marquis l’arrêta :
— Avant de songer à nos affaires de famille, mon fils, et quelle que soit notre douleur, le service du roi doit passer avant tout. Ces terribles scènes nous ont fait perdre la tête ; il faut nous occuper maintenant de nos soldats et de nos prisonniers.
Louis baissa la tête et dit très bas :
— Vous avez raison, mon père, dit-il, je vous suis.
Dans la salle, les Chouans étaient encore là, par.
lant bruyamment des événements de la soirée.
Quand le marquis et son fils parurent sur le seuil, tous firent silence.
— Mes enfants, dit le marquis de sa voix glacée, voici mes ordres. Qu'on épargne les prisonniers et qu’on les traite bien. Ils seront conduits demain dans les grottes de Quiberon, sous bonne garde. Si l’on trouve des blessés, qu’on les porte au château. Jeles y ferai soigner. Vous, Kervallon et vous, Evanoh, vous allez prendre chacun cent hommes et battre les environs afin de vous assurer si les Bleus ne tentent. pas une nouvelle attaque.
« Maintenant, au nom du roi, je vous félicite, mes … enfants, vous vous êtes conduits en bons Français (1 à en vrais royalistes.
Une formidable clameur ébranla les voûtes :
— Vive le roi!
Louis semblait ne rien entendre, ne rien comprendre de ce qui se passait autour de lui. de
Son père remarqua son attitude.
— Louis, murmura-t-il à son oreille; je sais combien vous souffrez, qu'importe, le roi avant tout: M Vive le roi, quand même! %
Et le jeune homme faisant un pas en avant, horri- œ blement pâle et triste, cria à son tour de sa voix où … vibraient l’enthousiasme et la colère :
— Vive le roil
Lentement, la foule des Chouans s’écoula.
Les serviteurs du château restaient seuls, autour du marquis et de son fils.
Ils allaient se retirer aussi, quand un énergique juron retentit subitement dans le silence morne de la 5 salle, et les fit regarder dans le coin d’où était parti le. bruil.
M. de Falouët s’avança vivement suivi de tous et se trouva bientôt en face du groupe composé de Potard, de Chafineau et de Dormel.
En voyant tout de monde Potard fit un mouvement, * pour se soulever.
— Pardon, excuses, la compagnie, dit-il de sa grosse | 13
Re ns > | Z à se4 jte el
voix rude, je crois que j’ai lâché une parole incongrue
, et inconséquente, mais la faute n’en est pas à moi, citoyens, c'est ma damnée blessure qui me fait souf-
frir comme les cinq cent mille diables d'enfer!
- __— En effet, cet homme est blessé, dit le marquis;
… onne peut le laisser ainsi. Que d’eux d’entre vous le
prennent et le portent dans une chambre du château.
54 Chafineau entra en scène.
=. — Si c'était un effet de votre bonté, citoyen officier, … dit-il au marquis, nous le porterions nous deux, le … lieutenant; je crois que l’ancien aimerait mieux Ça ; … pas vrai, Potard?
- — Non, non, je ne veux pas. Que tu me portes, toi, — Chafineau, c’est ton devoir habituel et hiérarchique, — mais le lieutenant, ah! jamais, par exemple, nous …—. connaissons trop la discipline militaire et la suprématie des grades, . — Allons, allons, vieux fou, interrompit l'officier républicain, laisse-toi faire; il n’y a qer ici ni ser- . gent ni lieutenant, il n’y a plus que des prisonniers. … — C'est tout de mêrne vrai que nous sommes pri- sonniers, dit Potard avec une grimace.
— Vous êtes libres tous les trois, dit le marquis, si vous voulez vous engager sur l'honneur à ne plus jamais porter les armes contre nous.
— Ah çà ! mon ancien, tout en vous remerciant de
Ja politesse, ça ne se peut pas, répliqua vivement . Potard ; car, voyez-vous, quelle tête je ferai si, après m'en être revenu avec les soldats de la République, le général me disait : « Tu vas partir contre les bri- .gands, Potard ; » alors je serais forcé de répondre : « Ça n’est pas possible, citoyen général | — Pourquoi? qu’il ferait. — J'ai donné ma parole de ne plus e battre contre eux. — C’est bien, qu’il dirait à son our, on va te fusiller, Potard; » et moi, je ne bougerais pas et je me laisserais fusiller. Or, voyez-vous, omme il est bien plus glorieux et patriotique d’être usillé par les ennemis que par les camarades, j'aime mieux vous dire tout de suite: Trouez, si vous
ulez, ma vieille carcasse à moi qui ne suis plus
n à rien ; mais épargnez l'officier et l'enfant,
Le lieutenant et Chafineau serrèrent la main du
rgent,
Ds marquis, de son œil froid, considérait Potard,
— Écoute, dit-il après un court instant de silence, es un brave, toi; eh bien | aussitôt que tu seras
mis, vous partirez tous les trois.
— Nous serons libres? dit Chafineau.
— Oui, libres.
— Sans conditions ?
— Sans conditions.
— Sacrebleul! dit Potard, vous êtes un bon homme
er brigand., Mais, ajouta-t-il après un moment réflexion en se grattant l’oreille, ça sera diablement
nant!
— Pourquoi cela?
— Dame, vous comprenez; comme militaire, je vous
teste toujours, mais comme homme je crois qu'il pousse un brin d'affection pour vous. Alors, si
ns une autre bataille je vous rencontre au bout de
n fusil, le sergent de grenadiers pensera : Tire
nc! Mais le nommé Potard pensera : Ne tire pas!
Tout cela ne fait rien, mon ami, répliqua très
ucement le marquis. Si, par hasard, vous me retrou-
z au feu, faites votre devoir comme si vous ne me
naissiez pas.
à-dessus, le marquis salua les soldats de la main
s’en alla suivi de son fils.
es Chouans pendant ce temps avaient formé avec planches et des cordes une sorte de civière sur
uelle on plaça Potard.
Dormel et Chafineau prirent chacun un bout de ce
ncard improvisé et, accompagné d'Yves Gualès, arde-chasse, qui portait une torche, le petit cor-
e monta lentement l'escalier.
uand Potard se vit bien installé dans un bon lit,
t les draps blancs fleuraient la verveine, un sou-
: de contentement glissa sur sa rude physionomie,
il ferma les ‘yeux avec une complète béatitude.
Épuisé, le lieutenant Dormel s'était assoupi dans un grand fauteuil,
Seul, Chafineau furetait dans la chambre, à petit bruit, semblant inquiet.
Un chirurgien entra, accompagné de deux paysans qui lui servaient d’aides.
A sa vue le visage de Chafineau s’éclairecit; mais Potard qui venait de rouvrir les yeux, esquissa une épouvantable grimace. à
— Pardon, citoyen droguiste, dit-il en s'adressant au nouveau venu, il doit y avoir dans la prairie de pauvres diables qui ont plus que moi besoin de vos soins. Allez donc y faire un tour; je crois que je vous reverrai avec plus de plaisir après.
Le chirurgien sourit et s’approcha du lit.
C'était un homme jeune encore, à la figure triste et peusive; de longs cheveux sans poudre encadraient son visage pâle, et dans les yeux il avait une grande expression de douceur et de pitié.
| s'appelait le docteur Martin.
Potard le regarda bien fixement et dit :
— Vous avez l’air d’un brave homme, pourtant.
— J'espère en effet être un honnête homme, mon ami.
— Vous êtes républicain ?
— Non.
— Alors vous êtes avec les brigands?
— Je suis avec ceux qui souffrent.
— Ah! bien, vous tombez merveilleusement avec moi. Figurez-vous, citoyen, que ça me fait si drôle dans ma satanée poitrine que c’est à croire que j'ai avalé un quarteron de chats qui se battent dans mon estomac.
— Nous allons voir ça, dit le médecin en écartant la chemise du vieux troupier.
Après avoir lavé la plaie, le chirurgien voulut son: der la blessure.
Potard poussa un formidable juron.
— Oh! oh! dit le docteur, les soldats du roi soil moins douillets.
— Mille millions! commença Potard, nous allons voir. Allez-y, citoyen droguiste, allez-y carrément, et vous verrez si Potard est douillet.
Les deux paysans avaient soulevé Potard et le :
chirurgien commençait à sonder la blessure avec des précautions infinies.
Chafineau, très pâle, éclairait le docteur.
Le vieux sergent, l'œil démesurément ouvert, les dents serrées, les narines dilatées, semblaient en marbre; mais à-chague instant il devenait plus blême et une sueur glacée lui coulait du front.
Le docteur Martin, au bout d’une minute qui parut très longue à tous, se releva.
— On vous en tirera, mon brave, dit-il à Potard.
Aucun organe essentiel n’était lésé, la balle avait
assé entre deux côtes, mais n’était pas ressortie. On
a sentait très bien sous le doigt dans le dos où elle formait une boursouflure noirâtre.
Le docteur, d’un habile coup de bistouri, ouvrit la chair et la balle lui tomba dans la main.
Il l'examina à la lumière.
C'était une balle de plomb de fort calibre, et marquée de trois petites croix grossièrement faites au couteau.
Un des Chouans qui soutenaient le blessé fit un brusque mouvement.
Pobard grinça des dents.
— Oh! madame Sainte-Anne! fit le paysan.
— Qu’as-tu donc, Corentin? demanda le docteur.
— C’est mon signe, là, sur la balle; c’est moi qui lui ai tiré dessus.
Potard tourna ses regards vers le Chouan.
— Y a pas d’offense, citoyen brigand, dit-il d’une voix lourde. J'avais qu’à pas venir me mettre dans ton coup de fusil. Et puis... c’est la guerre.
Pendant ce court colloque, le docteur, avec une merveilleuse rapidité, avait posé un premier appareil sur la blessure et se reculait, souriant au blessé.
— Vous voyez, citoyen, dit Potard, que les soldats de la République sont pas plus douillets que les sol-