‹ Jean BleuChapitre 9 sur 39 · F NE · texte numérisé non relu

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Tous tressaillirent à ces mots et Louis l’interrompant vivement :

— Quoi ? tu es sûr?

— J'ai vu.

— Oh! parle! parlel c’est le ciel qui t'envoie.

Le mutilé mit les deux mains sur son front, comme s’il voulait rassembler ses souvenirs, puis commença :

:— Le combat déjà finissait et j'étais las de tuer. Cavait pourtant élé une fière nuit et il y aura des pays où la serge noire augmentera de plus d’un denier, Alors, comme il me semblait que J'avais le regard souillé par les sanglantes horreurs de la bataille, je voulus aller baigner mes yeux dans les puretés profondes du ciel, contempler amoureusement mes douces amies, les étoiles, et causer un peu avec ma sœur, la lune qui est si belle, si belle avec son visage d’or fin et sa grande robe faite d’astres et de firmament…

Le mutilé s'arrêta un instant comme extasié.. puis il continua :

— Je tournai le château et m’enfonçai dans le bois de sapins ; subitement je me trouvai dans le calme et dans le silence de la nuit. Les bruits du combat allaient s’affaiblissant et les coups de feu devenaient très rares. J'étais bien heureux ; je me laissai glisser sur l’herbe fraîche juste au moment où les korrigans versaient des parfums dans le calice des fleurs pour embaumer la journée prochaine. Je rêvais, je pensais : à toutes sortes de folles choses qui glissaient dans mon esprit comme des goélands sur la mer, quand soudain j'entendis le galop de plusieurs chevaux. Le bruit venait de mon côté; les cavaliers allaient passer près de moi. Retenant mon souffle, je me cachai derrière un tronc. Les cavaliers arrivaient. Undes cavaliers portait dans ses bras une masse que je crus d’abord être un cadavre; mais cela remuait, cela s’agitait avec de grands gestes désespérés : c'était une femme et à sa robe je reconnus Mile Jeanne. Que faire? Vous prévenir, il était trop tard; tirer sur les fugitifs : je n’avais plus mon fusil. Je pensai que le

mieux était de les suivre. Je vous raconte tout cela très lentement, nos messieurs, mais toutes ces idées me vinrent très vite et toutes à la fois, comme une bombe qui éclate. Pendant qu’ils suivaient la route, je me laissai dévaler le long des roches; j'aurais plus tôt fait par la côte; tout en courant je pensais : Les brigands vont sûrement aller chercher le bachot du père Cadoh pour passer la rivière; si je pouvais arriver avant eux, détacher le bachot et l'envoyer à la dérive ! Et je me suis mis à courir de toutes mes forces et de tout mon souffle.

« Malédiction! quand jarrivai, il était trop tard ; ils étaient déjà loin de la rive. Alors, quand ils eurent abordé de l’autre côté, je me mis à nager tout doucement pour passer l’eau à mon tour, Quand j'atteignis l’autre bord, ils étaient déjà loin; je les suivis tant que je pus, mais bientôt, je les perdis de vue sur la route de Vannes.

— Bon ! dit Cadoudal, alors nous la sauverons.

Une furtive rougeur monta aux joues de Louis.

— Ah! voilà mes gars, dit Cadoudal qui regardait par la fenêtre. 4 ds

Quelques instants après les cinq gars entraient dans l'appartement.

— Eh bien? interrogea vivement le Chouan, quelles nouvelles ?

Ce fut Kercado qui parla.

C'était un solide garçon bien découplé, les cheveux blonds sur les épaules et avec, dans les yeux, un rayon de fierté et de courage.

— Hélas | dit-il, nous n’avons rien découvert, général, (Les Chouans appelaient ainsi Cadoudal.) Nous avons cherché, fouillé, fureté; rien! Ii faut que le démon se soit noyé pour sûr.

Personne ne remarqua que le marquis, à ces mots, crispa violemment la main qu’il avait posée sur la table.

— Allons donc! dit Cadoudal, nous le retrouverons, mais maintenant en route. Vous allez camper, mes gars, de façon à couper toutes les routes, n’est-c

pas, monsieur Louis? Moi, je vais entrer à Vannes pour avoir des nouvelles.

— Vous ne prenez pas un instant de repos, Georges? dit le marquis.

— Je n’ai pas le temps aujourd'hui, répliqua gaiement le partisan. Ce sera pour une autre fois, Puis après avoir serré la main du marquis et de son fils, il quitta la chambre de M, de Falouët.

Les gars le suivirent.

As ils furent seuls, Louis s’avança vers son re :

— Votre bénédiction avant mon départ, lui dit-il.

Et, pliant le genou, il se tint courbé sous les mains pâles du marquis.

— Je te bénis de tout mon cœur et de toute mon âme, prononça lentement le marquis. Mon Dieu! écartez de lui les dangers de mort, c’est le seul enfant qui me reste, c’est le dernier de ma maison,

— Ne craignez rien, mon père, dit Louis en se Dé trag je reviendrai sain et sauf, quelque chose me e dit.

— Dieu le veuille! murmura le marquis.

— Et puis je serai là, moi, prononça une voix grave derrière eux.

Le père et le fils se retournèrent avec surprise. C'était le mutilé qu'on avait oublié.

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