PRÉFACE XV
trisé par ses amis et surtout cupide. Je n'ai voulu faire ni de Calas ni de sa veuve un type idéal et accompli ; je les donne tels qu'ils se montrent. L'histoire, et surtout quand elle est biographique et individuelle, doit se garder de ces enthousiasmes mal fondés qui couronnent un héros d'une auréole trop sainte pour son front et le transfigurent au lieu de le peindre. Les protestants ne doivent canoniser personne, pas même un martyr.
Ce dernier mot m'amène à dire à quel point de vue religieux je me suis placé. Il est essentiel de le déclarer. On aurait tort de chercher ici, ou d'y redouter, ni un plaidoyer ni un pamphlet, pour ou contre lecatholicisme, pour ou contre Voltaire ou l'Église réformée de France. C'est un simple chapitre d'histoire, et rien de plus. Il est vrai que dans cette histoire l'Église romaine, celle du Désert et l'école de Voltaire, sont toutes trois en action. J'ai rendu justice à chacune selon mes lumières, et avec une intention d'équité très-sérieuse et très-soutenue.
J'ai blâmé sans hésiter les préventions populaires des catholiques de Toulouse, leur étrange ignorance au sujet des protestants, l'intervention de l'Église, de ses rites et de ses corporations dans un procès où la religion avait trop de part. Mais quand j'ai rencontré sur mon chemin la vénérable et touchante figure de la vieille Visitandine, c'est avec respect et sympathie que j'ai fait connaître ses sentiments si élevés, ses actes si délicats; la reconnaissant, malgré son caractère conventuel que je suis très-loin d'aimer, comme une bonne chrétienne, marquée du double sceau de la vraie charité et d'une piété sincère. Et en disant ces choses comme je les sens, chaleureusement etavecfranchise,jen'ai nulle intention de faire l'éloge ni même l'apologie des couvents; je remplis simplement le devoir d'un honnête homme en présence de ce qui est moralement bon et beau.
XVI PBÉFAGE
Quant à Voltaire, ai-je besoin de dire que Téclat prodigieux de ses talents ne voile en rien à mes yeux ce qu'il y eut de coupable dans la légèreté ignorante, la mauvaise foi, le cynisme impie avec lesquels il a parlé des choses les plus saintes et outragé à plaisir toute foi et toute pudeur? Personne ne déplore plus que moi Téternelle confusion que faisait sans cesse cet ancien élève des Jésuites, entre des abus détestables qu'il avait mille fois raison de dénoncer, de combattre à outrance, et les vérités religieuses ou morales qu'il enveloppait dans les mêmes dérisions. Il est le plus coupable de ces grands écrivains français qui ont abusé del'espritpour tout railler, tout flétrir; sous ce rapport, le mal qu'il a fait à la France est incalculable. Mais quelque énormes que soient Ses torts (et je les tiens pour tels) , je dois dire bien haut, que ses efforts infatigables en faveur de la famille Galas, sans lesquels l'heure de la réhabilitation n'aurait jamais sonné pour eux, furent un exemple admirable de dévouement à l'humanité, à la tolérance et à la justice. C'est par de pareils actes de gouvernement morsd qu'on fait avancer le monde, et au milieu de ses chefs-d'œuvre, il a eu raison de dire en songeant aux Galas et à d'autres :
J'ai fait un peu de bien ; c*est mon meilleur ouvrage.
Voltaire a régné sur son siècle, et souvent pour le pervertir; mais quand il s'est servi de son immense pouvoir pour propager de grands et immortels principes, qui lui venaient, à son insu, de l'Évangile; quand, non content de les avoir proclamés, il les a pratiqués lui-même et les a fait pratiquer autour et au-dessus de lui, une profonde reconnaissance lui est due. La lui refuser serait à mes yeux une preuve d'étroitesse ingrate et inique.
Si j'aime les humbles vertus de la religieuse, si je loue le zèle humain de l'incrédule, je n'ai pas moins le droit