‹ Jean Calas et sa familleChapitre 14 sur 100 · COUP I>'OBIL · texte numérisé non relu

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toutes les haines aocumolées contre ces Ariens, ces Cathares, ces Albigeois, ces Vaudois, ces Huguenots, qui avaient si longtemps rempli le pays de leur hérésie bonne ou mauvaise, contre lesquels n'avaient suffi ni trois croisades, ni les pénitents, ni Finquisition , et qu'avait détruits enfin le seul remède qui puisse prévaloir contre une foi religieuse, Textermination. Aussi le Parlement ûoustituaà perpétuité une fôte annuelle dite de la Délivrance^ qui avait lieu le 17 mai, anniversaire du massacre. Il décida que les arrêts qu'il venait de rendre seraient lus au peuple chaque année, et que des processions auraient lieu ensuite pour rendre grâces à Dieu. En 1566» on obtint du Pape Pie IV une bulle par laquelle il autorisa cette solennité religieuse, qui devait durer deux jours, et y attacha des indulgences et des bénédictions spéciales (i).

Dès lors, la procession annuelle, où les quatre confréries ne manquaient pas de figurer avec leurs bannières, ainsi que toutes les autorités et tous les corps de métier, récbaufia périodiquement la haine populaire contre les protestants. Les châsses de quarante saints étaient portées en grande pompe des cryptes de Saint-Sernin à la cathédrale (2). Les huit Capitouls, en robes d'écarlate à chaperons d'hermine, portaient le dais du Saint-Sacrement, précédés de leurs quatre assesseurs, tenant des cierges

( i ) Voltaire appelle celle fêle la procession annuelle où Von repiercie Dieu de quatre mille assassinais, (A Argental, 1 0 déc. 17 67.)

(2) C'est, dit-on f au culte rendu à ces reliques célèbres que Toulouse dut le surnom de la Sainte qu'elle a longtemps porté. Aussi, les fameuses cryptes ou martyriœ où Ton conserve les corps saints, ont reçu les deux inscriptions suiyautes :

Hie nad vigiles qui cuêtoditmt urbem, u Ici sont les gardiens qni relllent sur 1* TiUe. » Non est in totosanetior orbeloeus.

Voici comment celte dernière a éié traduite par un poète

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à la main. Dès le 18 juin de la même année, et depuis à maintes reprises, mais toujours en vain, le gouvernement interdit cette fête cruelle.

La Révocation de l'édit de Nantes fut reçue à Toulouse avec enthousiasme, et réveilla le souvenir néfaste du massacre.

A cette époque, l'administration municipale fit orner rhôtel-de-ville de peintures à fresque par Pierre Rivais. Une de ces fresques rappelait la Révocation de l'édit de Nantes : Louis XIV y tenait d'une main l'épée nue, de l'autre le crucifix. A ses côtés, des soldats démolissaient des temples et plantaient la croix sur leurs ruines. Au fond, d'autres soldats forçaient des protestants à s'agenouiller devant des images.

Le second tableau représentait le massacre de 1562. On y voyait des protestants sans armes, arrêtés avec leurs femmes et leurs enfants aux portes de la ville, au moment où ils fuyaient, et assassinés par des soldats et des bourgeois. Quelques-uns étaient précipités du haut des remparts. Des femmes, portant leurs enfants dans leurs bras, imploraient en vain les meurtriers (1).

de la ville, Goudelin, lors de Tenlréc de Louis XIII à Toulouse :

De l'hérésie en vain gronde l'affreux tonnerre.

Et Tolose vous dit avec la vérité :

Sire, il n'est point de lieu plus sacré sur la terre.

11 existe encore, dans celle même église de Sainl-Sernin, elj'y ai vu un monument ignoble des haines ecclésiasliques. Sous une des slalles en bois sculpté qui entourent le chœur, est une image qu'un ne peut voir qu'en relevant le siège, comme le font les chanoines lorsqu'ils cbantent debout. On y a représenté quelques personnages groupés devant une chaire qu'occupe un pourceau, et au-dessous sont sculptés ces mpia :

CALVIN t»OnC PRESCHANT.

(t) Ces fresques ont disparu avec les murs qu'elles décoraient. De-

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En 1762, on prépara toutes choses pour célébrer, avec une pompe inusitée, le second anniversaire séculaire du massacre des huguenots. Les Gapitouls de cette année, dans leur compte rendu annuel, s'expriment en ces termes : « Témoins et interprètes delà religion de tous les ordres de cette ville, nous avons tâché de faire célébrer avec toute la magnificence possible l'année séculaire de la délivrance. Notre premier soin a été, comme vous le savez, Messieurs, d'imiter la piété de nos pères et de demander à notre Saint-Père une bulle conforme à celle que Pie IV avait accordée au corps de la ville (1). »

En effet. Clément XIII, par une bulle expresse, renouvela et étendit à huit jours entiers les privilèges religieux, accordés par Pie IV pour deux jours seulement

Les réjouissances publiques furent magnifiques. Un feu d'artifice fort admiré termina la fête. On voyait au sommet du principal décor, une figure de la Religion tenant la croix d'une main, et de l'autre un calice surmonté de l'hostie.

Un luxe jusque-là inouï distingua la procession séculaire ; des étoffes de soie et d'or avaient été depuis long* temps commandées à Lyon pour orner les reposoirs et revêtir lès officiants.

Au milieu d'une population si passionnée, dans une ville où les guerres civiles avaient laissé de si vivants souvenirs et dont les magistrats se faisaient une gloire de la persécution, ces manifestations d'une joie cruelle, ces

puis, on en eut honte. M. du Mège après avoir vaguement et rapidement décrit la plus importante, celle du massacre de 1562, conteste l'existence de la première, ou du moins prétend qu'elle n'était pas à l'Hôtel-de-Ville. Nous croyons qu'il a tort ; mais ce qu'il en dit lui-mêm3 suffît. {HisU des Inst,, U 4, p. 29 2.)

(0 Nous rendons volontiers aux Gapitouls ce témoignage qu'on ne trouve dans la délibération citée plus haut aucune parole de haine ou de provocation contre les protestants.

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provocations à rintx)lérance ne pouvaient rester sans résultats (1).

En effet, à Toulouse, Tannée 1762 fut occupée tout entière par trois procès pour cause de religion, celui du pasteur Uochette et des frères Grenier, exécutés en février, celui de Galas, roué le 10 mars, et enfin celui de Sirven,qui n'échappa que par la fuite à la mort.

Jean Calas, sa femme, son fils, Lavaysse leur ami, et la servante attendaient leur arrêt, tous cinq sous le poids d'une accusation capitale, au moment où le Parlement fit exécuter François Rochette et les trois gentilshommes verriers qui avaient entrepris de l'arracher aux cavaliers de la Maréchaussée. Le 19 février, sur la place du Petit-Salin, le dernier des pasteurs martyrs, âgé seulement de vingt-six ans, fut pendu portant sur la poitrine un écriteau avec ces mots : Ministre de la JR. P. R. En montant à l'échelle du gibet, il chanta le verset des martyrs huguenots :

La voici, l'heureiise journée Qui répond à noire désir !

Louons Dieu qui nous Ta donnéo ; Faisons-en loul noire plaisir.

Grand Dieu, c'est à loi que je crie; Garde Ion Oint, et le soutiens !

Grand Dieu, c'est toi seul que je prie : Bénis ton peuple et le maintiens !

(l'F. CXVllI, 12, ">

Les trois gentilshommes furent décapités; le plus jeune se couvrit le visage de ses deux mains pendant le sup-

(0 On a prétendu que cette coïncidence n'avait eu aucune influence sur les dispositions du peuple à l'égard de Calas, parce que son supplice eut lieu le lo mars, deux mois avant la procession. Mais est-il possible de croire que cette attente d'une fête double-

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plice de ses frères; mais quand le bourreau vint à lui, et lui offrit encore une fois la vie s'il voulait se convertir, il répondit tranquillement : Fais ton devoir^ et mit sa tête sur le billot.

Ces exécutions où plusieurs protestants périssaient à la fois n'avaient donc rien d'inoui à Toulouse. Il faudra s'en souvenir en royant cinq accusés se défendre contre les soupçons de toute la ville, sous la plus odieuse des imputations, celle d'un parricide inspiré par le fanatisme.

Toute cette longue guerre contre l'hérésie a laissé chez ce peuple, essentiellement partisan delà tradition et fier de son passé, des impressions hostiles que rien n'a pu changer; j'ai constaté la parfaite exactitude de ce mot d'un biographe de Calas : « La majeure partie de ses concitoyens conservèrent toujours contre sa mémoire des préventions que le temps n'a pas effacées. (1) •

Il faut bien le reconnaître, depuis les cruautés atroces de la croisade contre les Albigeois jusqu'au hideux massacre du général Ramel en 1815 par les Verdets, l'histbirede Toulouse ofi're maint exemple du degré d'erapor tement et de frénésie que peuvent atteindre les passions religieuses ou politiques chez un peuple mobile, plein d'imagination et d'ardeur. Voltaire n'a eu que trop raison de dire, avec toute la vivacité de son style : « Il semble qu'il y ait dans le Languedoc une furie infernale, amenée autrefois par les inquisiteurs à la suite de Simon de Montfort ; et depuis ce temps, elle secoue quelquefois son flambeau. »

mcnl séculaire, ces apprôls inusités, commandés un an à l'avance, cl enfin les faveurs signalées du Sainl-Siége, ne firent aucune impression sur ce peuple ardent qui allait célébrer avec plus d'éclat que jamais sa délivrance de l'hérésie et le triomphe de son Eglise? D'ailleurs les faits prouvent le contraire.

(0 Biographie Toulousaine.

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Hâtons-nous de le dire, malgré la persistance des préjugés populaires, ce flambeau est éteint Nous sommes convaincu qu'il ne se rallumera jamais ; et c'est à regret que nous avons dû rappeler des souvenirs néfastes. Mais il nous a paru indispensable de montrer ce qu'était, en 1762, l'esprit du peuple toulousain, avant de raconter le drame sanglant où ce peuple a joué un grand rôle. .

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