‹ Jean Calas et sa familleChapitre 15 sur 100 · L'ARRESTATION · texte numérisé non relu

L'ARRESTATION

Il arrive quelquefois qu'un malheur imprévu fait loni- W ses victimes, eu un seul instaut, de la plus paisible se- <:urilé dans un long encliainenient de douleurs et de pé- ^ Plus tard il parait étrange de se rappeler, après tant •le maux, l'heureuse tranquillité de vie, les circonstan- (^ vulgaires et journalières, au milieu, desquelles on a

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été frappé. On a quelque peine à se persuader que des instants si calmes, si doux, aient précédé immédiatement des temps si cruels ; il est triste, il est presque effrayant de songer qu'au moment où Tony touchait, rien encore ne les faisait pressentir.

C'est souscetteimpression involontaire que se trouvent ceux qui connaissent l'histoire de Galas et de sa famille, lorsqu'ils remontent à la date funeste du 13 octobre 1762.

Cette journée, qui commença tous leurs malheurs, allait s'achever au milieu des occupations habituelles du négoce. La boutique d'indiennes de Jean Galas fut fermée à l'heure accoutumée, celle du souper de la famille. La Grand' Rue des Filettiers (1), alors la plus commerçante de Toulouse, ne cessa d'être animée par le mouvement et les causeries des marchands et de leurs commis occupés à tout mettre en ordre pour la nuit, ou assis en plein air, devant leur porte , par groupes inégaux. Ge

(i) On écrit aujourd'hui i^fVafiers. Les Calas habilaient la maison n" 16, qui porte aujourd'liui le n" 5 0. La gravure placée en lôlede ce chapitre est une réduction d'un dessin que fit faire en 183 5 un professeur de la Tuculté des sciences de Toulouse, aujourd'hui membre de l'Institut et professeur à Paris. La maison, à cette époque, était encore telle que les Galas l'avaient habitée. La boutique contiguë à l'allée, et qui porte le nom de Lafond, était celle de Calas; l'autre, celle du tailleur Bou. L'allée, fort longue, aboutit à une petite cour, dont elle était séparée autrefois par une porte basse qui n'existe plus. Il suffit d'avoir vu les lieux pour comprendre qu'où aurait dû visiter avec le plus grand soin cette allée et cette cour, lorsqu'eut lieu l'arrestation des prévenus.

Aujourd'hui la façade de la maison a subi de grands changements : à chaque étage une troisième fenêtre a été percée, dans l'interyalle des deux autres; le mur de briques soutenues par des soliveaux a été enduit de plâtre; un pilastre a été figuré à chaque extrémité, au-dessus de la frise qui surmonte les boutiques et qui est décorée aux deux

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soir-là, il y avait nombreuse compagnie devant la boutique de la demoiselle Brandelac (1), à quelques pas de celle des Galas. Plusieurs témoins passèrent devant la maison sans y rien apercevoir d'extraordinaire, sans entendre aucun bruit suspect. L'un d'eux (2) se promenant à la fraîcheur du soir, se trouvait Ih h huit heures et demie, puis à neuf heures et quart, et il atteste que tout était encore silencieux. Ce fut seulement à neuf heures et demie ou peu après, qu'il entendit chez les Galas des cris de désespoir. Ces mêmes cris furent entendus par quatorze personnes occupées dans les maisons voisines ou qui se reposaient au dehors, et toutes s'accordent sur le moment fatal, sinon sur les paroles qu'elles avaient pu distinguer. La plupart déclarent que l'on criait : Ah/ mon Dieu I et diffèrent seulement sur ce qu'elles ouïrent de plus. Au bruit, la servante de M""® Galas, Jeanne Viguier, ouvrit la fenêtre du premier étage, échangea quelques questions s^vec d'autres femmes, rentra, et bientôt reparut à la porte en criant : «C'en est fait! il est mort (3)!)) ou plus exactement et en patois : Ahl moun

bouts d'un ornement en pomme de pin, le tout également eQ plâtre. Les deux boutiques n'en font plus qu'une.

fi ne reste de l'ancienne Taçade qu'une seule chose, le dessus de la porte d'entrée. C'est, me dit-on, ce qu'on appelle en termes de l'art, une archivolte en accolade pédiculée. Cet ornement vermoulu est en bois d'une extrême vétusté et remonte à une époque antérieure aux Galas, de plusieurs siècles. Immédiatement au-dessus eslsculpté un écusson qui porte en trois lettres gothiques le nom du Christ :xi)i {Jésus Hominum Salvator ou plutôt Jhesus).

(1) Témoins Gourdin et D"« Marseillan.

(2) Le François. La déposition d'Arnaut Sortal confirme cette dernière.

(3) Témoin : Marie Rey, servante de Ducassou,

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Dioul Van tuât (1) ! Peu d'instants après, on vit sortir en courant un jeune homme étranger à la maison, vêtu d'un habit gris, portant veste et culottes rouges, un tricorne bordéd'or et l'épée au côté. Un autre jeune homme, bien connu du voisinage, Pierre, le troisième fils de M. Galas, sortit aussi à deux reprises et revint d'abord avec Gorsse, le garçon ou élève du chirurgien Caraoire, puis avec M. Gazeing, négociant comme son père et leur plus intime ami, puis enfin avec un homme de loi, le sieur Clausade (2).

Les voisins accoururent de tous côtés. Avant l'arrivée de Gorsse, un ami des jeunes Galas, Antoine Delpech, fils d'un négociant catholique, entra dans la boutique : Marc- Antoine, l'aîné des enfants de Galas, y était étendu sans vie, la tête supportée par des ballots; son père, appuyé sur le comptoir (3), se désespérait. Par moments, dit la servante dans sa déposition, « il se jetait partout, » et sa mère «moins éplorée (4),)) penchée sur le cadavre, s'efforçait en vain de lui faire avaler un cordial et en mouillait ses tempes. Delpech a déclaré qu'il crut d'abord à un duel. Il pensa que Marc- Antoine, « qui faisait bien des armes, » avait eu affaire avec quelqu'un. (( Je le tâtonnai, dit-il, sur l'estomac et autres parties de son corps que je trouvai froides , mais sans blessures (5).» Gorsse, l'élève chirurgien, survint en ce moment

(i) Témoin : Demoiselle Campagnac.

(2) Voir sur ces allées et venues les Mémoires de Layaysse, et la déclaration de Pierre.

(8) Lettre de M"* Calas.

(4) Témoin: Brun.

(5) La déposition de Brun (13* témoin), qui était aussi entré dam la maison, atteste le même Tait.

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et examina le corps; « ayant porté la main sur le cœur, il le trouva , dit-il, froid sur toutes ses parties et sans palpitation. »

Ces témoignages, qui confirment ce que déclarèrent les membres de la famille sont importants ; puisque tout le cadavre et le cœur même étaient froids à neuf heures et demie ou quelques minutes après, les cris que Ton venait d'entendre à l'instant ne pouvaient être ceux du défunt; personne n'ignore qu'il faut quelque temps pour qu'un corps humain perde sa chaleur.

Du reste, Gorsse déclara que le défunt avait péri, pendu ou étranglé.

Glausade (1) , l'homme de loi, voyant l'inutilité des secours, conseilla à la famille d'avertir la police « pour constater la mort de ce jeune homme et obtenir la permission de le faire enterrer. » Lavaysse, le jeune homme en habit gris, qui venait de rentrer, s^oïTrit encore pour cette mission, et courut avec Glausade chercher M'Monier, assesseur des Gapitouls, et leur greffier, Savanier. Quand ils revinrent, une foule agitée se pressait autour de la maison ; quarante soldats du Guet en gardaient la porte, etl'undesCapitouls, DaviddeBeaudrigue, y était déjà. L'assesseur et le greffier furent reconnus, et on les laissa entrer ; mais Lavaysse qui les suivait fut repoussé parles soldats; en vain il insista, disant qu'il était l'ami de la maison et qu'il en venait. Il s'écria alors qu'il y avait soupe le soir même. A ce mot, on comprit qu'il pouvait être nécessaire de l'entendre ou même de s'assurer de lui. Il entra, et, dès ce moment, son sort fut lié à celui

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des Galas; il partagea pendant quatre années leurs angoisses, leurs humiliations et leurs dangers.

David de Beaudrigue avait été éveillé dans son premier sommeil. Au premier mot que lui dirent deux personnes du quartier qui l'avertirent chez lui, il accourut avec le Guet, fit appeler mi médecin et deux chirurgiens. D commença par faire arrêter Pierre Galas qui était resté auprès du corps, attendant la police, tandis que ses parents s'étaient retirés danâ leur chambre, à l'étage supérieur.

Pendant ce temps la foule qui se pressait aux portes se livraitàd'ardents commentaires sur cette sinistre énigme : des cris confus entendus de tout le quartier et le corps inanimé d'un jeune homme de vingt-huit ans trouvé au milieu des siens. Ges commentaires, loin d'être charitables, s'enflammaient de toute la chaleur des haines de religion encore si vivaces à cette époque dans tout le Midi, et à Toulouse plus que partout ailleurs. Les Galas étaient protestants, et bien 'connus pour tels ; une mort si imprévue et si étrange arrivée au milieu d'eux devait paraître un crime à ceux qui regardaient un protestant comme capable de tout; on n'hésita pas à croire, à dire qu'ils avaient assassiné leur fils. Mais pourquoi? quel motif donner à ce meurtre épouvantable, commis par un frère, un père et une mère? Le fanatisme n'alla pas chercher bien loin ses motifs ; il les trouva en lui-même : ces Huguenots, s'écria-t-on, ont tué leur fils pour l'empêcher de se faire catholique. Gette hideuse accusation fut lancée du sein de la foule. On n'a jamais pu savoir par quelle voix ni sur quelles preuves. Elle fut avidement reçue et répétée, devenant de plus en plus certaine, de bouche en bouche. Personne ne l'adopta plus vite ni plus com-

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plétement que le Capitoul David . Ce cri anonyme lui parut la voix de la vérité. Ce soupçon fut pour lui un trait de lumière (1).

David omit de décrire et ne prit pas même la peine d'examiner l'état des lieux, au lie» de faire visiter les endroits de la maison où des assassins auraient pu se cacher, comme le long corridor qui conduit de la rue à la cour ; il oublia de constater si ceux qu'il accusait d'avoir étranglé un jeune homme dans la force de l'âge avaient les habits en désordre et les marques d'une lutte sur leur personne ; il omit de s'assurer si l'on trouverait dans la chambre du prétendu martyr des livres catholiques ou des objets de piété; il ne conserva pas même les papiers trouvés dans les poches des vêtements et qu'on déclara plus tai'd être des vers et chansons obscènes. En un mot, sans accomplir une seule des formalités que la loi exigeait, David monta à la chambre de M. et de M"* Calas, leur ordonna de le suivre à l'Hôtel-de-Ville, fit porter sur un brancard le corps de Marc Antoine et son habit qu'on avait trouvé plié sur le comptoir; et arrêta, avec les Calas, toutes les personnes qu'il trouva dans la maison, leur servante, le jeune Lavaysse et Cazeing, leur ami, qui n'était arrivé chez eux qu'à la nouvelle de la catastrophe. Un des dé-

(l)Si David avait mieax connu les lois qa'il était chargé d'appliquer, il aurait pu se souvenir de ce texte très-précis et plein de sagesse, qui lui prescrivait une conduite tout opposée à celle qu'il a tenue : Fanœ voces populi non sunt audiendœ; nec enim vocibus eorum eredi oppartet, quandà aut noxium crimine absolvi aut innocentem condemnari desiderant, (L. i2. C depœnis, lib. 9. tit. xxvn.) «Les tains bruits de la foule ne doivent point être écoutés ; il ne faut m croire les voix du peuple, ni quand elles veulent absoudre un criminel, ni quand elles demandent la condamnation d'un innocent* »

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fenseurs de la famille Calas ( 1) releva plius tard le tort irréparable que leur fit cette arrestation si précipitée. Il est possible, disons mieux, il est probable qu'un examen attentif des lieux eût prouvé immédiatement le suicide. Les preuves les plus évidentes ont été perdues sans ressource. L'arrestation d'ailleurs était illégale. Elle ne pouvait avoir lieu sans mandat qu'en cas de flor grant délit ou de clameur publique. Ce dernier mot ne signifiait nullement l'opinion du premier venu sur les causes d'un décès, mais le cas où l'on crie dans lame après quelqu'un qui s'enfuit. Il n'y avait rien de pareil dans l'espèce.

Bien loin d'imaginer le sort qui les attendait, les parents du défunt, absorbés dans leur deuil, croyaient être conduits à l'Hôtel-de- Ville pour rendre compte des circonstances d'un suicide. Pierre Calas eut soin de mettre une chandelle allumée dans le corridor pour retrouver de la lumière quand ils reviendraient se coucher ; mais David, en souriant de sa simplicité, fit éteindre le flambeau, et leur dit qu'ils n'y reviendraient pas de sitôt (2). ils n'y sont jamais revenus. C'était ce qu'il voulait dire.

(i) Voici ce qu'écrivit à ce sujet un magistrat plein desageftse ei d'autorité, M. de La Salle, conseiller au Parlement de Toulouse :

t( Le moins que les accusés puissent prétendre lorsque, comme dans ce cas, le juge a négligé de vérifier les Taits qui pourraient servir à leur justification, c'est que tous ces Taits soient regardés comme constatés ; car serait-il juste que la mauvaise disposition, l'impéritie ou la négligence du juge leur ravit leur défense naturelle 7 Or, si l'on regarde comme constants les faits que les Capitouls négligèrent de vérifier et dont la vérification n'est plus possible, il en résultera un corps de preuve, une démonstration supérieure à tout ce qu'il pourrait y avoir de contraire dans l'information, que M,-A. Calas n'a pas été mis à mort par ses parents* »

(2) Décl. de P. C,

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