L*ARRESTATION
C'est conuP6 accusés du meurtre de leur fils, de leur frère, qu'il les arrêtait, enveloppant dans le même soupçon, sans aucune preuve, la servante, Lavaysse et Gazeing. A l'égard de ce dernier, il y a même dans l'informe procès-verbal du Gapitoul (1) un trait caractéristique : a Nous avons fait conduire à U hôtel de ville les S" Calas père et fils^ la Dem^ Calas mère (2), la fille de service dudit Calas, le sieur Lavaise et un espèce d'abbé, qui se sont trouvés dans lamaison. » C'est Cazeing qu'il désigne comme t^n espèced'abbé. Pourquoi? Cazeing était un fabricant d'étoffes dites mignonnettes, qui employait plusieurs centaines d'ouvriers ou d'ouvrières ; ce n'était nullement un inconnu. On a prétendu plus tard (3) que David lui-même le connaissait bien, mais voulut le faire passer pour un ministredu Saint-Evangile, instigateur ou auteur du meurtre, et cette idée s'accorderait avec ce que pensaient et disaient alors au sujet des pasteurs protestants les catholiques exagérés de Toulouse (4) . Il nous semble cependan tassez probable que David, ici commeenbien d'autres cas, a été coupable d'une précipitation insensée plutôt que de mauvaise foi. Il fallait pousser bien loin la violence et la légèreté pour traîner un homme à travers les rues comme accusé d'un assassinat aussi horrible, sans même lui avoir demandé son nom, et pour dé-
(i) Voir le lexle de ce procès-verbal, noie i'*j à la fin du volume.
(2) Rappelons une Tois pour loutes que jusqu'à la Révolu lion le nom de Madame élail réservé aux Temmes des nobles, el qu'une bourgeoise, même mariée, n'avail droil qu'au tilre de demoiselle.
(S) E. de B. 2,
(4) Voir plus bas la lellre du Présidenl du Pugel i M. de Saint- Florenlin. (Gorr. de S*-Fi. Lellre 17), el dans noire chapilre xiv, les cilaiions que le chevalier du Mége emprunle à Tabbé Magi.
28 l'arrestation.
signer ensuite sur un acte légal un mannfactorier par cette singulière épithète, un espèce d'abbé. En vain un collègue de David, le Capitoul Liste Bribes, arrivé sur ces entrefaites, l'engageait à être plus calme et à procéder avec une rigueur moins impatiente : Je prends tout sur moi, répondit-il. — Cest ici, disait-il à tout moment, la cause de la religion. Il est évident qu'une crédulité passionnée et haineuse l'aveuglait.
Le funèbre cortège des magistrats et des accusés, entourés de quarante gardes, et précédés par le cadavre que Ton portait sur un brancard, traversa les rues pour se rendre à l'Hôtel-de- Ville.
On doit sentir combien une arrestation opérée avec tant d'éclat répandit au sein d'une population déjà hostile, le bruit du meurtre imputé aux Calas. On les crut non-seulement coupables, mais convaincus.
Nous citerons plus loin (ch. vu) la déposition d'une femme, Barthélemye Arnaud, qui donne une idée des propos tenus dans la foule sur le passage de ce cortège lugubre ; elle prouve l'effet que ce spectacle produisit sur les esprits.
On déposa le corps au Capitole,dans la chambre de la Gène, c'est-à-dire de la torture. Les accusés furent enfermés et interrogés séparément. Calas et son fils furent mis dans des cachots sans fenêtres (1), les deux femmes dans des prisons moins obscures ; on envoya La-
(i) « Là existait encore il y a 30 ans (écrivait M« da Mége, en 1 8 46) une prison affreuse, et les cachots que Toti avait si bien nommés rinfernet. C'est là que le Capitoul Maudinelli, le Viguier Portai, le fameux avocat Teronde et une foule d'autres personnes impliquées à tort ou à raison dans la conspiration de 15 62, altendireni l'henre du supplice. Ce fut là aussi que, dans le siècle dernier, Jean Galas
l'arrestation. 20
vaysse dans le logement de l'enseigne du Guet, nommé Poisson.
Ce fut alors seulement, et dans l'Hôtel-de- Ville, que David dressa son étrange procès-verbal, tandis que la loi la plus formelle (1) et le simple bon sens lui ordonnaient d'écrire sur place et sans désemparer. C'est là aussi que fut rédigé le procès-verbal du médecin Latour, et des chirurgiens Peyronnet et Lamarque qui, après avoir prêté serment entre les mains de David, examinèrent le corps de Marc- Antoine. Selon leur certificat qui a été publié (2), le cadavre était « encore un peu chaud, sans aucune blessure, mais avec une marque livide au col, de l'étendue d'environ demi-pouce, en forme de cercle qui se perdait sur le derrière dans les cheveux, divisée en deux branches sur chaque côté du col... ce qui nous a fait juger qu'il a été pendu encore vivant par lui-môme ou par d'autres. »
David ne laissa pas même de gardes sur les lieux, et ne songea pas à saisir les instruments de mort par les* quels Marc-Antoine avait péri (3).
fol jeté, accasé d'avoir fait donner la mort à son fils. » (Histoire ies Institutions de Toulouse, t. 4, p. 29 6.)
(1) Ordonnance de 1670, tk 4. art. i :
« Leijngesdresseront^surle champ et sans déplacer, procës-verbal de l'état auquel seront trouvées les personnes blessées ou le corps mort; ensemble du lieu où le délit aura été commis, et de tout ce qui peut servir pour la décharge ou la conviction. «
(3) A la suite du 3* Mémoire d'Elie de Beaumont,
(3) L'art 2, titre 4 de l'Ordonnance de 1670 prescrivait aux juges de faire transporter au greffe « les armes, meubles et bardes, qui pourront servir à la preuve et Teront ensuite partie du procès. » U<^gré cette loi, la corde et le billot qui avaient servi au suicide ne furent portés au grefTe que plus tard.
SO L^ARRBSTATION.
Si les prévenus étaient innocents, on ne peut nier qu'ils tombaient entre les mains d'un magistrat peu éclairé) car David était plus qu'un officier de police chargé de les arrêter, il était un de leurs juges.