CHAPITRE IV
ArriTée de Lavaysse. — Récit de M^^ Calas. -^ Mensonge des accusés. — Lettres de M' Charriére.
Pemmmm tiam^t el ptricutosvm e»l fftieruquam He tmvicion* judicnrt,
Cest chose détestable et pérIUense que de condamnsr qaelqm^tim snr des présomptions.
Un seul des personnages de ce drame lugubre, une seule des victimes reste k connaître, c'est l'homme à l'habit gris, c'est le porte-épéey comme Rappellent les marchandes de la rue des Filatiers, François-Alexandre- Gaubert lavaysse. Né à Toulouse le 24 octobre 17/il, il n'avait pas vingt ans accomplisi
Sa famille avait été anoblie et occupait une position considérsèle. C'était le troisième fils de M. David Lavaysse, un des avocats les plus connus du Midi. « Il existe «[icore, dit Phistorien du Languedoc (1) , un grand
(i) Dom Vayssette, ou plutôt sob continuateur.
nombre de mémoires de sa main, et Ton y remarque une connaissance parfaite de l'un et de l'antre droit, one dialectique entraînante, et quelquefois une éloquence pea commune. » Le même auteur ajoute que souvent ses amis rayaient engagé à acheter une charge de conseiller an Parlement; il avait préféré continuer sa professioà Ajoutons, cependant, que cet homme de talent manqoa complètement d'énergie dans le malheur et s'attira lei vives réprimandes de Voltaire pour s'être laissé abattre par le coup qui atteignit son fils, et n'avoir osé d'abord le défendrequ'en secret. Il était protestant, ainsi que tous ses enfants, quoiqu'il eût été élevé par les jésuites, auxquels il ne craignit pas de confier ses fils. Ils étaient tous en règle avec l'autorité, ayant fait pour la forme les actes de catholicité qu'on avait exigés d'eux. M. et M"*» Lavaysse, qui était une demoiselle Faure, de Castres, habitaient en été un domaine qu'ils possédaient à Garaman, et où le chef de la famille était né en 1695. Ils avaient eu un grand nombre d'enfants, dont six leur restaient. Leur fille aînée, M™' Sénovert, femme d'un avocat, était mère d'une nombreuse famille qui se trouvait également à Garaman. Après avoir travaillé deux ans chez un négociant de Toulouse, qui au bout de ce temps ferma sa maison, le jeune Gaubert désira entrer dans la marine commerciale, et son père l'avait envoyé à Bordeaux pour y recevoir des leçons de pilotage et d'anglais, et pour passer quelque temps chez un armateur. Vers la fin de ces études spéciales, David Lavaysse apprit que son beau-frère, le sieur Faure, établi au cap Français (Saint-Domingue), venait d'être chargé par testament de gérer les affaires d'un des plus riches négociants de la colonie, nommé Magnon, et pouvait créer dans ce pays k son neveu une car-
rière lucrative et honorable. Il résolut d'envoyer Gaubert auprès de son oncle, dès qu'il aurait terminé son cours de pilotage. Tous ces faits sont prouvés, et Ton peut voir aux Archives Impériales les certificats originaux, !• du père Lagorrée, préfet du collège des Jésuites, où Gaubert avait étudié depuis Tâge de huit ans jusqu'à seize (1) ; 2"* des chefs de la maison Duclos,de Toulouse, chez lesquels il avait été placé; 3** de six de leurs employés; 4«et 5* de ses professeurs d'anglais et d'hydrographie à Bordeaux ; 6^ de l'armateur Fesquet, chez lequel il avait travaillé seize mois ; 7*, 8*, 9* de deux prêtres de Bordeaux, et du curé de la paroisse où il avait vécu. Dans cette longue série de témoignages qui le prend tout enfant et se termine à quelques jours delà date fatale, tout le présente comme fort doux de caractère, droit et honnête. Il était naturel qu'avant de r^voyer à Saint-Domingue pour plusieurs années, ses parents voulussent le revoir. Ce fut le but de son funeste voyage.
Son départ de Bordeaux avait été retardé, faute d'argent, pendant quelques jours. Il en avait passé trois àMontauban; on ne l'attendait point à jour fixe, ce qui d'ailleurs n'était guère possible à la façon dont on voyageait alors. Il arriva à Toulouse dans la soirée du 12, et trouva fermée la maison de ville de son père ; on était à la campagne. Il se rendit alors chez Gazeing, auquel il portait des lettres et qui était aussi lié avec ses parents qu'avec les Galas. Get ami de sa famille lui offrit un souper et une chambre. Le lendemain, une forte pluie l'empêcha de sortir jusqu'à midi. Dès qu'elle cessa, il se
(i)LaT. 1.
mil en quête d*uii cheval de louage pour se rendre à Garaman et n'eu trouva poiut, à cause des vendanges, qui à ce moiuout de Tannée sont l'occupation générale de tout le pays.
Vers quatre heures, en passant devant la boutique des Galas, il y vit des femmes de Garaman. Il entra aussitôt dans cette maison dont il connaissait les maîtres, demanda à ces paysannes des nouvelles de sa famille, et conta son embarras. Pierre Galas s'offrit à Taider dans ses recherches et le père l'invita à souper. Il acceptacette politesse que plus tard ce môme Galas, en mourant sur la roue, rogrellait a.nîrement de lui avoir faite, parce qu'elle l'enveloppa dans tous les malheurs de ses hôtes. Toutes les circonstances qui précèdent ont été démontrées au procès, et il reste à expliquer pourquoi une famille qui aurait formé l'horrible résolution de se défaire d'un de ses membres, inviterait un étranger à prendre part à Ci', meurtre qu'il n'aurait aucun motif de commettre.
(Jaubert et Pierre Galas coururent la ville ensemble, cherchant un cheval sans en trouver; vers sept heures, ils accompagnèrent les étrangères venues de Garamaa jusqu'à l'auberge d'où elles devaient partir pour retourner chez elles le même soir ; Lavaysse alla ensuite prévenir Cazeiug son hôte qu'il soupait chez les Galas, et revint partager ce repas, qui fut pour longtemps son dernier moment de liberté et de sécurité.
On est saisi d'horreur eu songeant que ce doux et bon jeune bomme était, dans l'imagination atroce des accusateurs, ua bourreau mandé de Bordeaux par les protestants de Toolpu^e, poj^r l'exécution de Marc-Antoine. « On le dit le sacrificateur de sa religion, c'est-à-dire honoré de l'emploi horrible d'étrangler ceux qui fout miue de sç
convertir (1). » Qiielques-uns ajoutaient cette circoûstance aggravante, qu'il devait être minlfettë dtl Sàitit- Evangile, le tout fbiidé sur ces deux mottfS qu'il était inconnu et qu'on le vit sortir le premier et éh cofiirànt de la maison des Galas, pour aller cherchée le cKinlfgien Gamoire. On le prit pour un assasslb ({iii s'èhfirit, etquandonle vit rentrer trois fois de suite (2), qii^d enfin il força la consigne des soldats du guet pour pénétrer dans cette demeure d'où il allait sortir prisonnier, on ne daigna pas remarquer que ce n'est pas ainsi qu'un meurtrier se cache ou s'échappe.
Que s'était-il donc passé dans l'intervalle? Quelle était la scène de mort qui s'était accomplie dans cette maison et dont le cadavre muet du fils aîné était l'unique mais irréfragable preuve ? Il est temps de le dire, mais au lieu de le raconter, nous reproduirons le récit qu'en fit M*"* Galas elle-même. C'est une lettre adressée soit au négociant Debrus, soit à l'avocat de Végobre, qui tous deux avaient connu les Galas à Toulouse, et reçu chez eux l'hospitalité. Il est impossible de douter de l'authenticité de cette lettre ; Voltaire, dans le temps où il cherchait à s'assurer de la vérité sur cette affaire, demanda im récit des faits écrit par la mère de Marc- Antoine, par la veuve du supplicié. Quand cette lettre lui fut communiquée, il fut frappé de cette narration naïve, exempte de toute déclamation, et la publia aussitôt. Il crut avec raison que la parfaite sincérité de l'é-
(1) LeUre de Couder. Voir Bihliogr., n*2i.
(2) La première, après être allé chez Gamoire, qui était sorti, la seconde, après avoir trouvé Cazeiug ; la troisième, en ramenant Moayer et SayaDier,
crivain, cette douleur de mère maîtrisée et contenue avec effort, ne perdraient rien de leur éloquence à la familiarité des détails, à Tincorrection de quelques idiotismes de province (1), àTétrangeté de quelques phrases pensées en patois du Languedoc, avant d'être écrites en français, comme il arrive encore, dans le midi de la France, à certaines personnes.
et Voici exactement le détail de notre malheureuse affaire, tout comme elle s*est passée au vrai :
« Le 13 octobre 1701, jour infortuné pour nous, M. Gobert La Vaisse, arrivé de Bordeaux où il avait resté quelque temps, pour voir ses parents, qui étaient pour lors à leur campagne, et cherchant un cheval de louage pour les y aller joindre, sur les quatre à cinq heures du soir, vint à la maison ; et mou mari lui dit que puisqu'il ne partait pas, s*il voulait souper avec nous, il nous ferait plaisir ; à quoi le jeune homme consentit; et il monta me voir dans ma chambre, d*oii, contre mon ordinaire, je n'étais pas sortie. Le premier compliment fait, il me dit : « Je soupe avec vous, votre mari m*en a prié. » Je lui en témoignai ma satisfaction, et le quittai quelques moments pour aller donner des ordres h ma servante. En conséquence, je fus aussi trouver mon lils aîné que je trouvai assis tout seul dans la boutique, et fort rêveur, pour le prier d'aller acheter du fromage de Roquefort; il était ordinairement le pourvoyeur pour cela, parce qu'il s'y connaissait mieux que les autres. Je lui dis donc : « Tiens, va acheter du fromage de Roquefort; voilà «t de l'argent pour cela, et lu rendras le reste à ton père (2); » et je retourne dans ma chambre joindre le jeune homme que j'y
(0 Fenassiers pour loueurs de chevaux , faire lumière^ avoir restéf etc.
(2) On remarquera combien celle recommandai! on el ce rapide poriraildeMarc-Anloine s'accordent avec tout ce que nous avons dit de lui.
avais laissé. Mais peu d'instants après, il me quitta, disant qu'il voulait retourner chez les fenassiers voir s*il y avait quelque cheval d*arrivé, voulant absolument partir le lendemain pour la campagne de son père, et il sortit.
« Lorsque mon fils aine eut fait Templette du fromage, rheuredu souper arrivée(4), tout le monde se rendit pour se mettre à table, et nous nous y plaçâmes. Durant le souper qui ne fut pas fort long, on s'entretint de choses indififérentes, et entre autres des antiquités de l'Hôtel-de-Ville, et mon cadet (Pierre) voulut en citer quelques-unes, et son frère le reprit, parce qu'il ne le racontait pas bien, ni juste.
K Lorsque nous fûmes au dessert, ce malheureux enfant, je veux dire mon fils aîné, se leva de table, comme c'était sa coutume, et passa à la cuisine. La servante (2) lui dit : « Avez- « vous froid. Monsieur l'ainé? Chautfez-vous. » 11 lui répondit : '• Bien au contraire, je brûle ; » et sortit.
« Nous restâmes encore quelques moments â table, après quoi nous passâmes dans cette chambre que vous connaissez, et où vous avez couché, M. La Vaisse, mon mari, mon fils et moi; les deux premiers se mirent sur le sopha, mon cadet sur un fauteuil, et moi sur une chaise, et là nous fîmes la conversation tous ensemble. Mon fils cadet s'endormit, et environ sur les neuf heures trois quarts à dix heures M. La Vaisse prit congé de nous, et nous réveillâmes mon cadet pour aller accompagner ledit La Vaisse, lui remettant le flambeau â la main ponr aller lui faire lumière, et ils descendirent ensemble.
tt Mais lorsqu'ils furent en bas, l'instant d'après, nous entendîmes des cris d'allarme, sans distinguer ce que l'on disait, auxquels mon mari accourut, et moi je demeurai tremblante sur la galerie, n'osant descendre, et ne sachant ce que œ pouvait être.
(1) Sur les sept heures.
(2) La cuisine étaii auprès de la salle à mauger, au premier
« Cependant, ne voyant personne venir, je me déterminai de descendre, ce que je fis; mais je trouvai au bas de Tescalier M. LaVaisse,à qui je demandai avec précipitation qn'est-ce qu*il y avait ? Il me répondit qu'il me suppliait de remonter, que je le saurais ; et il me fit tant d^nstances que je remontai avec lui dans ma chambre. Sans doute que c'était pour m'épargner la douleur de voir mon fils dans cet état, et il redescendit. Mais l'incertitude où j'étais, était un état trop violent pour pouvoir y rester long-temps ; j'appelle donc ma servante, et lui dis : « Jeannette, allez voir ce qu'il y a là-bas; je ne sais pas ce que c'est, je suis toute tremblante ; » et je lui mis k chandelle à la main et elle descendit ; mais ne la voyant point remonter pour me rendre compte, je descendis moi-même. Mais, grand Dieu ! quelle fut ma douleur et ma surprise, lorsque je vis ce cher fils étendu à terre ! Cependant je ne le crus pas mort, et je courus chercher de l'eau de la Reine d'Hongrie, croyant qu'il se trouvait mal ; et comme l'espérance est ce qui vous quitte le dernier, je lui donnai tous les secours qu'il m'était possible pour le rappeler h la vie, ne pouvant me persuader qu'il fût mort
« Nous nous en flattions tous, puisque l'on avait été chercher le chirurgien, et qu'il était auprès de moi, sans que je l'eusse vu ni aperçu, que lorsqu'il me dit qu'il était inutile de lui rien faire de plus, qu'il était mort. Je lui soutins alors que cela ne se pouvait pas, et je le priai de redoubler ses*attentions, et de l'examiner plus exactement, ce qu'il fit inutilement; cela n'était que trop vrai. Et pendant tout ce temps-là mon mari était appuyé sur un comptoir h se désespérer; de sorte que mon cœur était déchiré entre le déplorable spectacle de mon fils mort, e\la crainte de perdre ce cher mari, de sa douleur à laquelle il se livrait tout entier sans entendre aucune consolation ; et ce fut dans cet état que la justice nous trouva, lorsqu'elle nous arrêta dans notre chambre, où on nous avait fait remonter.
« Voila l'aflaire tout comme elle s'est passée mot à mot : ot
je prie Dieu, qui connaît notre innocence, de me punir éternellement, si j'ai augmenté ni diminué' d'unf ïotÀ, et ^ je n'ai dit la pure vérité en toutes ces circonstances ; je suis prête ^ sceller de mon sang cette vérité (1 )• »
Gomment ne pas être ému de ce langage aussi ferme que touchant ? Gomment ne pas y reconnaître une mère en qui la douleur, que son récit renouvelle, est dominée par le désir de réhabiliter le mari qu'elle pleure et de sauver du déshonneur les tristes restes de sa famille? N'estce pas un trait de vérité frappant que ce mot, à propos du chirurgien : « Il était auprès de moi, sans que je Teusse vu ni aperçu, que lorsqu'il me dit qu'il était inutile de lui rien faire de plus; qu'il était mort. » Et après ce mot fatal, quelle vérité dans sa naïve réponse : « Je lui soutins alors que cela ne se pouvait pas ! » Dans un autre endroit, c'est bien une mère de famille qui se peint elle-même, le cœur déchiré entre son fils mort et l'inquiétude que lui causait le désespoir de son mari ; le père ne voyait plus que le fils qu'il venait de perdre; elle songeait à tous deux,
(i)Nou8 empruDlons cette signature à la lettre de M"** Calat i la Bcaumelle que nous donnons plus loin (note vn, à la fin du volume). L'original appartient à M, Maurice Angliviel,
iQème dans Thorreur du premier moment; elle le dit, sans s'apercevoir qu'elle prouve sa force d'âme.
'Aussi sommes-nous entièrement, sur cette lettre, de l'opinion qu'exprimait Voltaire avec tant de chaleur lorsqu'il écrivait au marquis d'Argence de Dirac (à propos de Fréron qui avait réfuté ses arguments en faveur des Galas) :
« Si cet homme avait lu la lettre que M"** Calas écrivit, delà retraite où elle était mourante et dont on la tira avec tant de peine ; s*il avait vu la candeur, la douleur, la résignation qu'elle mettait dans le récit du meurtre de son fils et de son mari, et cette vérité irrésistible avec laquelle elle prenait Dieu à témoin de son innocence... etc. (4)»
A ce récit, où l'énergie du caractère de M°" Calas se laisse entrevoir à travers ses larmes et les contient, ajoutons les faits que nous fournissent les interrogatoires et nos documents.
Quand Lavaysse était rentré pour le souper, avec Pierre Calas, qui l'avait aidé dans ses recherches, ce dernier tira après lui la porte lie la maison et elle se ferma par son propre poids. Cette circonstance, où l'on a vu la préméditation d'un crime, était fort simple; il était d'usage chez les Calas, comme en général chez les marchands de la ville, de fermer la maison pendant les repas.
Les deux jeunes gens montèrent dans la chambre de M"*" Calas ; elle y était avec son mari et son fils aîné, que Lavaysse décrit, enfoncé dans son fauteuil, la tête appuyée sur une main, et ne faisant aucune attention à
(i) Voir Bibliographie, n" 4 6.
eux. A table Marc- Antoine mangea peu, but plusieurs verres devin, et au dessert se leva et sortit, suivant son habitude.
Deux heures environ s'écoulèrent; M"* Calas, qui avait pris un ouvrage de broderie, travaillait en causant avec son mari et Lavaysse. Quand ce dernier voulut se retirer, il se trouva que Pierre s'était endormi ; on fut obligé de le réveiller, mais il en eut honte et ne voulut pas en convenir ; tous le plaisantèrent ; on rit aux éclats et l'on se sépara gatment ; dernier éclair de joie ! Déjà la mort était dans la maison. Ils allaient le savoir.
Il était entre neuf heures et demie et dix heures. Lavaysse descendit, accompagné par Pierre, et fit le premier une remarque très-naturelle qui amena la découverte du cadavre : la porte qui faisait communiquer le corridor avec la boutique était ouverte. Etait-ce une négligence de la servante, ou quelqu'un s'était-il introduit dans le magasin? Pierre y entra pour s'en assurer. Son ami le suivit, et tous deux, saisis d'horreur, poussèrent des cris d'effroi en trouvant Marc-Antoine pendu à la porte intérieure qui faisait communiquer la boutique avec une arrière-boutique qu'on appelait le magasin. En travers et sur les deux battants de cette porte ouverte, Marc-Antoine avait posé un de ces billots ou billes^ gros bâtons ronds, aplatis à un bout, avec lesquels on serrait les ballots d'étoffes. C'est à ce billot qu'il s'était pendu avec une corde à double nœud coulant. Il était en manches de chemise. On remarqua plus tard que ses cheveux n'étaient point en désordre, ni ses vêtements froissés. Les agents delà justice trouvèrent son habit de drap gris et sa veste de nankin posés sur le comptoir et plies avec soin, étrange détail qui prouve bien, non-seulement une
mort volontaire, mais cette froide détermination avec laquelle on exécute un suicide auquel on a longtemps songé. Pierre prit la main de son frère ; ce mouvement fit balancer le cadavre, aussitôt les deux jeunes gens épouvantés coururent appeler au secours.
A ces cris, le malheureux père descendit précipitamment en robe de chambre ; ni l'un ni l'autre des deux amis n'avait eu le temps ou la présence d'esprit de couper la corde. Galas court au cadavre et le saisit dans ses bras ; le corps étant soulevé ainsi, le billot roula à terre. Aussitôt il coucha son fils sur le plancher, et ôta la corde en élargissant le nœud coulant ; en même temps il criait à Pierre : (( Au nom de Dieu, cours chez Camoire (un chirurgien voisin) ; peut-être mon pauvre fils n'est pas tout à fait mort. »
A cet ordre Pierre et Lavaysse sortirent en courant. Le premier revint presque immédiatement avec Gorsse, élève du chirurgien Camoire. Il trouva sa mère penchée sur Marc-Antoine, lui frottant les tempes et s'efforçanl en vain de lui faire avaler un spiritueux. La bouche se refermait d'elle-même comme par un ressort. Gorsse s'aperçut immédiatement qu'il était trop tard ; il ôta la cravate, vil la marque de la corde autour du cou et déclara que Marc-Antoine était mort étranglé ou pendu.
Pierre en ce moment perdit la tête. Il sortit éperdu pour aller ^ dit-il plus tard, demander conseil paf^tout (1). Il ne savait ce qu'il faisait, et son père le rappela en lui disant : (( Ne va pas répandre le bruit que ton frère
(1) « Il alla aux Quatre-Billarâs demander en pleurant au billardier si Marc-Antoine avait eu querelle avec quelqu'un » (Arch, Imp.)
s'est défait lui-même ; sauve au moins l'honneur de ta misérable famille. »
Ce conseil de dissimulation eut des suites funestes, mais n'était pas sans motifs ; la législation du temps sur le suicide était barbare et hideuse. Elle avait pour point de départ la loi romaine : Homicida suî ùisepultus abjieiatur, loi qui emportait la confiscation de tous les biens au profit de l'empereur. Le temps avait ajouté aux rigueurs de cette ordonnance; on faisait le procès au cadavre comme on l'aurait fait à un vivant. En cas de condamnation, le corps, absolument nu, était traîné à travers les rues sur une claie, le visage contre terre, aux huées de la populace, qui souvent le souillait de boue ou le meurtrissait à coups de pierres. Puis, ce corps était suspendu au gibet, et les biens du mort, s'il en laissait, confisqués au profit du Roi.
Cette épouvantable idée devait faire frémir un père; d'ailleurs l'infamie publique de cette exécution déshonorait toute une famille; elle aurait couvert d'ignominie l'avenir des frères et des sœurs du suicidé. Jean Calas voulut épargner ces horreurs à tous ses enfants, et à la dépouille de son malheureux fils ces hideux outra* ges. Il ne pouvait prévoir que ce mauvais conseil, donné par lui à Pierre, était son propre arrêt de mort et devait les exposer tous au dernier supplice. Terrible exemple du mal que peut faire le mensonge, même le plus innocent ! Il n'est personne peut-être qui n'eût commis, en toute sûreté de conscience, cette faute si naturelle. On ne se persuade pas assez que dire la vérité c'est tout remettre à Dieu, tandis que mentir par précaution c'est s'ériger soi-même en Providence ; Providence d'autant plus impuissante qu'elle s'appuie
8/l LES FAITS.
sur ce qui n'est pas. Un seul mot de mensonge, plus excusable que tout autre, dicté par les intentions les plus excellentes et les plus cruelles circonstances, a suffi pour précipiter toute cette famille et son ami dans un abîme de maux.
Pierre promit d'obéir, courut chez Cazeing, y retrouva Lavaysse et lui demanda instaounent de nier le smcide de son frère ; Lavaysse eut le malheur d'y consentir. « Je croyais, dit-il ensuite, je croyais alors, pouvoir et devoir le promettre. » Aussi déclarèrent-ils tous trois qu'ils avaient trouvé Marc- Antoine sans vie, sur le plancher du magasin, comme le virent les Gapitouls elles témoins. C'était la vérité, quant aux deux femmes. C'était faux, quant au père, quant à son fils Pierre et à Lavaysse, qui tous trois l'avaient vu pendu.
Cette dissimulation est d'autant plus coupable, qu'interrogés suivant Tusage sous la foi du serment, dèsleur arri* vée à THôtel-de- Ville, ils persistèrent dans leur assertion qui devenait ainsi un parjure. Jamais, au reste, imposture ne fut plus maladroite, elle n'expliquait rien, et il fut facile aux Capitouls de s'assurer non-seulement que Marc- Antoine était mort étranglé ou pendu, mais que ses parents devaient en savoir plus qu'ils n'en disaient.
« D'un autre côté ce mensonge, comme le remarque ravocat de Calas (1), était sans gravité devant la loi, sinon aux yeux de la morale religieuse. Il ne se produisit que dans un interrogatoire qui est nul de plein droit : 4" parce qu'il ne fut requis par personne ; 2' parce qu'il n'y avait encore ni accusés ni procès. N'étant ni prévenus ni accusés et ne prévoyant pas
(i) Sudre, t et 2,
qu'ils dussent l'être, ils durent tourner, s'il était possible, toates leurs pensées k sauver Thonneur du défunt (1). »
Voltaire essayait avec plus de chaleur encore de justifier la dissimulation des Galas ; il rappelait la déclara* tionde Pierre (p. 13) :
'( Mon père^ dans Texcès de sa douleur, me dit : Ne vSi pas répandre le bruit que ton frère s'est défait lui-même ; sauve an moins l'honneur de ta misérable famille. » Il est essentiel, ajoute Voltaire, de rapporter ces paroles ; il l'est de faire voir que le mensonge en ce cas est une piété paternelle ; que nul homme n'est obhgé de s'accuser soi-même, ni d'accuser son fib; que l'on n'est point censé faire un faux serment quand, après avoir prêté serment en justice, on n'avoue pas d'abord ce qu'on avoue ensuite ; que jamais on n'a fait un crime à un accusé de ne pas faire au premier moment les aveux nécessaires ; qu'enfin les Calas n*ont fait que ce qu'ils ont dû faire. Ils ont commencé par vouloir défendre la mémoire du mort et ils ont fini par se défendre eux-mêmes. Il n'y a dans ce procédé rien que de naturel et d'équitable (â). »
Dès qu'ils se virent accusés, tous dirent la vérité, et Ton aurait dû comprendre que cette fois ils étaient sincères, parce qu'ils répondaient de môme, quoiqu'ils fussent enfermés séparément, sans aucune communication entre eux. Leur première assertion avait pu être concertée, puisqu' alors ils étaient libres ; leur aveu ne pouvait être que vrai, puisqu'il était identique (3) de la part des
(0 Sudre, ié
(2) A Damilaville, ociobrc.
(S) lis différèrent en un seul point. On demanda à Calas \iaY qui
trois hommes, sans possibilité de s'entendre ou de connaître même les réponses de leurs coaccusés. Malgré cette preuve sans réplique, on ne voulut voir dans leur déclaration qu'un deuxième système de défense, aussi fç^ux que le premier, ou plutôt un pas vers Taveu du crime. Ils reconnaissaient maintenant que Marc-Antoine éieM mort pendu; on crut qu'ils uniraient par convenir qu'ils l'avaient pendu eux-mêmes.
Lavaysse raconte (1) qu'à l'Hôtel-de-Ville, après les interrogatoires, le greffier Savanier dit devant lui à David r « Il est aussi vrai que c'est son frère qui l'a tué, comme il l'est que je tiens une plume à la main. »
David répondit : « Je vois qu'il leur en coûtera quelques tours de question qui, à coup sûr, feront ruisseler le sang. »
C'était là une menace, dont le but était d'effrayer les accusés pour obtenir un aveu.
Il est évident que s'ils avaient persisté dans leur dissi-
lu corde avait éié coupée. II répondit qu'il ne le savait pas ; il croyait que Pierre ou Lavaysse l'avaient coupée au moment où il soulevait le cadavre. Il le croyait d'autant plus qu'on inaisUût sar celte corde coupée comme sur un Tait acquis. Pierre affirmait aa contraire que le billot, posé en travers sur les battants de la porte, était tombé dès que son père avait soulevé le cadavre, et que la corde devait se retrouver entière. On la chercha en effet, et on la trouva par terre, avec le billot qui portait encore quelques cheveux da mort ; elle n'était pas coupée. Lorsque Calas rut confronté avec son fils, il répéta la même réponse ; mais [ ierre rectifia aussii^t le fliiU Galas alors expliqua que, n'éprouvant aucune résistance, il crut la corde coupée par Pierre ou par Lavaysse. N'est-il pas facile de comprendre que ce détail minutieux, où deux accusés se contredisent, et qui se rapporte à Tinslani où le malheureux père fit à son tour l'horrible découverte du suicide, a dû être mieux observé par ton fils, moins bouleversé que lui-même ?
COLav., S.
iDulâtionpretnière, ils se perdaient. C'est ici que se place
00 incideùt dont on a abasé récemment contre les
Galas.
Lavaysse ra(5onte (1) que le 14, à dix heures du matin
(c'est-à-dire après Tordonnance d'écrou que rendit le chef du Consistoire), on le fit sortir de chez l'enseigne dn guet poUlr le mettre dans un cachot sans lumière où il ne trotivà pôùf s'asseoir que de la paille, et qui était déjà occupé par un autfe prisonnier. De là, pendant une partie de chaqUiB Journée, on te faisait passer dans une grande chambtë dite la Miséricorde où l'on rassemblait les détenus pouJr affaires criminelles. Le premier jour il y reçut plusieurs Visites d'amis de sa famille, entre autres celle de Louis Galas, qui accourut pour savoir de lui ce qui s'était passé (2), et qui n'osa demander à voir ses parents. Peut-êtfè, ce jour là, l' aurait-il obtenu; il ne revit jamais son père. On autre visiteur de Gaubert fut Bf" Carrière, avocat, intimement lié avec David Lavaysse. Le jeune honnne lui raconta comment les choses s'étaient passéeiS. Seulement il n'avait pas distingué, à là lueur de la chandelle que tenait Pierre, à quoi Marc- Antoine s'était pendu , et il avait cru que c'était au cmtfe de là porte; ce fut ce qu'il dit à l'avocat. Celui-ci alla voir les lieux, ne trouva ni clou ni crochet au-dessus de la porte et revint dire à Lavaysse : « Vous m'avez trompé ; je viens de chez M. Calas ; j'ai visité la porte, j'ai tout examiné et je n'ai rien trouvé à quoi son fils puisse s'être pendu. — Cela est pourtant certain, répondit le jeune homme, j'en suis sûr, je l'ai vu;
(l)Lav., 3.
(3) Mém. jusUr. , p. 9.
il est vrai que je ne sais à quoi la corde était attachée, mais ne doutez pas de ce que je vous ai dit. » M* Carrière alla voir alors séparément Galas et son fils, qui tous deux lui apprirent comment avait eu lieu le suicide sans crochet ni clou. Il les exhorta à dire toute la vérité, sans prétendre épargner l'honneur du défunt
Dès ce même jour, ils furent tous mis au secret (1). Si nous rapprochons de cesdéclarations les dires des témoins, tout s'accorde et s'explique. Le premier, fort hostile du reste, est l'abbé Benaben, ami du prêtre Durand et de Louis Galas. Il dit que le 1/», il accompagna Louis Galas chez M* Garriëre, et l'on ne peut voir sans quelqueinquiétude cet étranger malveillant initié ainsi atout ce que préparaient l'imprudent Louis et l'avocat pour la défense de la famille.
Selon Benaben, pendant qu'ils étaient ensemble, un soldat entra, portant une lettre du sieur Galas, dans laquelle il demandait ce qu'il devait répondre. M» Carrière s'écria qu'il fallait qu'il eût perdu l'esprit : « Je lui ai dit hier qu'il devait déclarer la vérité et ne pas ménager rhonneur du défunt. » M* Carrière dicta alors trois lettres.
Il est impossible que cette déposition soit tout à fait exacte. Ce n'est pas le 14 que ceci a eu lieu; car on a encore ces lettres et elles sont datées du 15 octobre au soir. Celle adressée à Pierre finit par ces mots : (( Il est inutile que je signe cette lettre, parce que vous vous rappellerez que je vous parlai hier au soir à votre souper. » En effet si c'eût été le 1 4 que ces lettres eussent
(I) Voir plus bas une lellrc du Président de Senaux à M. de St- Florcnlin. (Corr , îoiire 3.)
été écrites, Carrière n'aurait pu ni s'exprimer ainsi, ni s'écrier : «Je le lui ai dit hier; » car les accusés n'arrivèrent à l'Hôtel-de-Ville qu'après minuit, subirent immédiatement les interrogatoires d'office, et n'ont pu voir l'avocat que dans la soirée du 14 ou au plus tôt dans l'après-midi. Il est permis aussi de douter de l'impartialité avec laquelle l'abbé rend compte de la lettre de Galas qu'il ne dit pas même avoir lue, et qui, apportée par un soldat, sans aucun mystère, avait certainement passé sous les yeux des autorités ou de leurs agents.
Voici qui est beaucoup plus précis : le témoin Delibes, greffier de lageôle, dépose que deux ou trois jours après l'arrestation (1), Louis Galas vint tout en larmes le trouver» demandant à voir son père dans la prison pour se réconcilier avec lui, ce qui ne put lui être accordé. Alors il lui remit les trois lettres de M" Garrière. Le greffier n'hésita pas à donner à Galas celle qui lui était adressée, probablement parce qu'il avait été autorisé à laisser passer celle de Galas lui-même, dont la réponse arrivait en ce moment. Ge dernier, quand il apprit que Louis avait apporté, cette lettre en exprimant le désir de se réconcilier avec lui, « répondit au déposant, en versant des larmes, qu'il était très-sensible aux soins que se donnait son fils Louis. » Le greffier se retira ; mais au moment de remettre à Pierre Galas et à Lavaysse les deux lettres qui leur étaient adressées, il hésita, craignit de se compromettre et les garda.
Le même soir, Louis revint lui demander s'il avait remis les trois missives. Delibes lui avoua ses craintes. Louis
(I) D'après ce qui précède, ce dut être, en efifel, le troisième jour, ou en d'autres lerme8,deu^ jours après rarrestalion, c'est-à-dire le i s,
répofidit e& Tauterisant à lesdécaeheter età le»lire. Il le fit, mais^B^en persista pas moins à garder les lettres. Phs tard, apprenant que le Monitoire allait ètie fulminé^ U craignit pour sa conscience et alla déposer ces deu pièces chez* le- Procureur général, qui les fit joindre a» procès. Ëliesy sont encone; noos^les wêas lues, et tout s'y accoFde parfaitement avec ce cpie viennent dainous ap^ prendre le méinoiiBi de Von de» aecusés et tes tiémmh gnages d'un^ppètpe et d-un^ geôUer. Mes ne sont pas signées; il estéTidenly«pieGaprièrev eommeDdibe», cnû^ gQft> dë'se esmppoinettre dans cette terrible affaire ; il se contente! df en appeler àoe qu^'ili a censeillé^ lai veille aux accusés dnns< leur prison et lesi engage trds-^vremmt à tout dire.
6'e80 pour n'avoir pas lu ces lettres^et n'avoir pascomm toutes tes circonstances que nous venons de rapprocher, qu^on a vu dans ce fait un argument très-puissant contre lesCalas. Tantôt c'est Dom Yajissette ou plutôt M. du Mège (1), son continuateur, qui publie que lë> témoin Bamabou (il veut dire l'abbé Benabeu) a déposé qu'on avait écrit à Galas pour lui (ticter ses-réponses. Tantôtc'est un autre écrivain, M. Hue (2), qui n'a lu évidemment ni ceslettres,ni le troisièmeMémoire deLavaysse, ni le premier Mémoire de Sudre, ni les dépositions que nous avons citées. Il suppose que M'Monyer pourrait bien être l'auteur de ces lettres, et rêve que les protestants de Toulouse s'entendaient avec lui, assesseur des Capitouls, pour diriger les réponses des accusés; il imagine gratuitement d'autres lettres, des visites mystérieuses dans la prison,
( 1 ) HIbU du Languedoc, voir Bibliographie n* 7 3. (2) Procès, eic, voir Bibliographie n" 7 4.
et il en conclut que le suicide de Marc- Antoine fut un système de défense inventé après coup par d'autres que les Calas, et qu'on leur conseilla de soutenir.
Il y aune difficulté ou plutôt une impossibilité absolue à admettre ceci. Nous savons par la lettre du Président de Senaux au Ministre que les prisonniers ne reçurent ni lettres ni visites (1), et Ton vient de lire les déclarations du greffier c^ ^ la geôle. Cependant Pierre et Lavaysse, qui n'ont pas reçu les lettres de Carrière, ont dit exactement les mêmes choses que Calas, qui avait reçu la sienne. Ceci ne prouve-t-il pas qu'ils prirent tous le parti de dire la vérité tout entière, et que dans ces lettres on ne leur conseillait pas autre chose?
Ce n'estpas tout. Calas lui-même n'a pu recevoir avant le 15 la lettre de l'avocat écrite ce même jour, et c'est le 14, dans l'interrogatoire sur l'écrou, son premier interrogatoire légal, c'est en se voyant accusé, qu'il déclara le suicide de son fils. Carrière avait donc été obéi d'avance.
Bien loin de rien prouver contre l'innocence des Calas, cet épisode dont on a fait grand bruit, prouve jusqu'à l'évidence (2) que le seul motif de leur dissimulalion antérieure avait été le désir bien naturel d'éviter que le procès fût fait au cadavre.
(l) Voir Corr. de Sainl-Florenlin, lelire 3. M les sépara, fil garder chacun d'eux par un soldai du guel, et dérendil loule communicalion, lanl entre eux qu'avec qui que ce Tût.
(•2) Sudre, 2.