‹ Jean Calas et sa familleChapitre 23 sur 100 · MONITOIRE · texte numérisé non relu

MONITOIRE

i* Contre tous ceiix qui sauront, par oaî dire on autrement, que le sieui'Itàrc-Aiftoîiie Galas ahié avoit renoncé k la religion préteiiduë Réformée dans laquelle il avoit reçu l'éducation; quil assistoit aux cérémonies de l'Eglise catholique et romaine ; qu'il »• prèsentoît au sacrement de pénitence, et qu'il deToit faire abjuration publique après le i3 du présent mois d'dctobi^, et contre tous ceux auxquels Marc- Antoine Galas avoit découvert sa résolution ;

2*. Contre tous cèiii qui auront par ouT dire ou autrement, qu*à cause de ce changettiént de croyance, le S' Marc- Antoine Calas étoit menacé, maltraité, et regardé de mauvais œil dans sa maison ; que la personne qui le menaçoit, lui a dit que s'il laisoît abjuration publique, il n'auroit d'autre bourreati que lu!.

3" Contre tous ceux qui savent par ouï dire ou autrement, qu'une femme qUi passe pour attachée à l'hérésie, excitoit son mari a de pareille^ menaces, et menaçoit ellemême Marc-Antoine Galas.

4* Contre tous ceux qui savent par ouï dire ou autrement, que le i3 du mois courant an mâtin^ il se tint une délibération diainâ uMe itiaî^on àt la paroisse de la Daurade, où la mort de Mairè-Antoihe Calhs fVit résolue ou conseillée , et qui auront, le même matin, vu entrer eu sottir de ladite maison un certain nombre desdites personnes.

5* Contre tous ceux qui savent par ouï dire ou autrement, que le même jour, i3 du mois d'octobre, depuis l'entrée de la

100 INTEUVENTION EGGLÉSIA8TIQ17E.

nuit jusques vers les dix heures, cette exécrable délibération fut exécutée, en faisant mettre Marc-Antoine Galas à genoux, qui, par surprise ou par force, fut étranglé ou pendu avec une corde à deux nœuds coulants ou baguelles, l'un pour étrangler, et l'autre pour être arrêté au billot, servant à serrer les balles, au moien desquels Marc-Antoine Galas fut étranglé et mis k mort par suspension ou par torsion.

6* Contre tous ceux qui ont entendu une voix criant à l'assassin, et de suite, ah ! mon* Dieu, que vous ai-je fait? faites-moi grâce : la même voix étant devenue plaignante et disant : ah ! mon Dieu, ah ! mon Dieu !

7* Gontre tous ceux auxquels Marc-Antoine Galas auroit communiqué les inquiétudes qu'il essuioit dans sa maison, ce qui le rendoit triste et mélancolique.

8* Gontre tous ceux qui surent qu'il arriva de Bordeaux, la veille du 13, un jeune homme de cette ville, qui n'aiant pas trouvé des chevaux pour aller joindre ses parents qui étoient k leur campagne, aiant été arrêté à souper dans une maison, fût présent, consent ou participant a l'action.

9* Gontre tous ceux qui savent par ouï dire ou autrement qui sont les auteurs, complices, fauteurs, adhérans de ce crime, qui est des plus détestables.

Enfiu contre tous sachans et non révélans les faits ci-dessus, •circonstances et dépendances.

Ce Monitoire, accordé le 17 octobre à la requête du Procureur du Roi, signé par Fabbé de Cambon (1), vicaire-général, fut affiché et lu au prône trois dimanches de suite, les 18 et 25 octobre et 8 novembre, dans toutes les paroisses.

Nous verrons que, le 11 décembre, une nouvelle pu-

(1) Tristan de Cambon, plus lard év<^que de Mirepoiz.

VfTEAVEMUON ECCLÉSIASTIQUE. iOi

blication du même Monitoire fut ordonnée pour le dimanche IS, avec menace de fulmination pour le dimanche 20. Le . résultat de cette dernière publication n'étant pas encore satisfaisant, le 18 décembre, le Procureur Général requit la fulmination du Monitoire :

'( Et comme le Procureur général du Roi a lieu de présumer qu'il y a tiombre de personnes instruites des faits énoncés audit Monitoire, qui n'ont point donné leurs révélations, leur résistance à satisfaire aux injonctions, etc. , oblige à requérir fulmination dudit Monitoire en la manière accoutumée dans les paroisses où il aura été publié en vertu de nos ordonnances du 17 ocU et 11 déc. ; et excommunions les coupables et participans et ceux qui ont connaissance des faits contenus audit Monitoire et ne les révéleront pas, et vous ordonnons qu'ayés à les dénoncer publiquement au peuple, comme excommuniés

[mr nous. »

5t>fie tl'abbé De G AMBON, vicaire-général.

Dès lors ceux qui auraient omis de déposer étaient excommuniés aussi bien que les meurtriers de Marc* Antoine et leurs complices.

Il y a quelques remarques essentielles à faire sur cet étrange document. La première se présente d'elle*méme; c'est que dans les articles de ce Monitoire il n*y a pas un mot à décharge ; rien qui ne soit contre les accusés. Ils avaient déclaré im suicide, et le Monitoire même qualifie Marc-Antoine de triste et mélancolique \ il aurait donc fallu, d'après la loi, poser tout autant de chefs ou questions d'après la supposition du suicide que d'après l'hypothèse du meurtre; rechercher les causes de cette mélancolie, tenir, en un mot, la balance égale entre les deux systèmes. Il n'est pas même fait mention de celui des prévenus, et dans un acte qui devrait être

102 HnrBRySNTION ECCLéSUSTIOUB.

impa)1ial]l^ôur4emeurerlégitime, Faocu8aitionparIe«ettl6i BtooiilDMDtparle-t-elle? est-ce en se eonferuMMà la* toi^ qui défend d^ désigner les accnséâ? S^lo&rarl. % Marc-Antoine était « menacé, malVra^: el re^ardfé^ é& mauvais œil dans sa maison.)) Ce mot, deux fois répété, désigne, et ne peut désigner que les accusés, père, mère, frère^ et leur unique servante. On ajoute, immédiatement après.» que : <( la personne qui le menaçait lui a dit (( qu'ij, n^aurait d'autre bourreau que luL » Cette per* soan&élaiA donc un homme de cette maison» Mais lequel?' le père ou le frère ? Ceci même va être indiqué. « Artjjclo 3* — Une femme qui passe pour être attachée à (( l'kérésie kicitait son mari à de pareilles ttieitace» et c( menaçait elle-même M. -A. Galas. » Est-if nécessaire de rappcter qu'il n*y avait dans la maison d'autres époux que M. etlttT Calas ? Us étaient donc désignés dé manière à ce qu'on ne pût s'y méprendre.

H faut remarquer encore cette expression puérilemont pattiale :• Ce crime qm est des plus êétesiableSy lorsque toute la question était précisément de savoir s'il y avait ortme<, et quel crime.

Cen-estpas là cependant ce que le Monitoire- contient de phiB! monstrueux. Si ses rédacteurs étaient bien informéS) il y aurait eu, le 13 au matio, dans une maison de» laporoisse de la Daurade, une délibéiratitm où ln-sufiplice> de Marc-Antoine avait été discuté et résolu. A voir cette affreuse accusation si bien détaillée, on ne doute pas qu'elle ne doive être attestée par une foule de témoins ; on croit en entendre au moins quelquesuns déclarer qu'ils ont vu « entrer et sortir de la maison » indiquée, les membres du tribmial secret? Quelqu'un avait donc des renseignements sur la réalité de

IIOHKVINTIOII fiCGLtaAS»IQD& 103

œtteasseadilée safiguioaire^ sur le lieu, le jour et l'heure » où die fui teaue»? Oa s.'ati(ead àrce ^ue tou» ceux qui ont déaofteé aux auteufS'dulttittitoir^ cesidétaHs si ptécÎB^ de kwet ëe temps ifonl faprodilire) eoD personae devaat k justice lewrs aecaUattkes^périébtonsv e(f que^ s'ils se l'ont fait avant la fulmination du monitoire, par négligeace our pas commisénatien,; la^ c^titude* de L^anathème et des peines étemeltes ta les décider aussitôt après le Monitoire fulminé. Il n'en fut rien. Û'Aldegjtiier s'étonne a¥ec raison de^voir dans le Monitoire ees suppositions qnine ressortent nullement du commencement d'information déjà accompli ; en effet il n'y arieu' qui y ressemble; de près ni deMn, ésmàles dépositi^ons des témoins entendus j^sque-là ! Et c'est précisément parce que eesfaiteyaa»(ipiekDiaK4d et Lagaoe croyaient et voulaient croire; ne se trouvaient ntdl^îtnent constatés, qu'ils essayèrent d! en obtenir par leur Monitoire la démonstratiom GequiestpluB significatif encore, c'est que cette tentative n'eut aucun succès. Dans cette procédure où figurent plus décent cinquante témoin^^ on i^ ti;ouve aucune trace de ces grossières faussetés, k Fexception de quelles ouï-dire, tous plus vagues que le Monitoire luimême. Gemment tout le monde ne saur»t-il pas par otitdifeou atitrement ce qtii â été lu au prônequatre dimanches, affiché partout^ fulminé en cérémonie, ce dont la ville entière s'est entretenue avec passion pendant cinq mois ? Au lieu de devenir plus précis, plus circonstanciés,, ces abominables détails s' effacent à mesure que la procédure avance, et finissent par disparaître (1).

(i) Vowi la: Mulet déposfiion qui- à cet égard ail cpiclque intérêt: par Of41o^U'>«i»{MU»raijQf^p>de8> aiUrasv « l'ierre Dugué, prêtre h«bdomadier de TégliBe de Saint-

iO/l UrTRRVElfTION ECCLÉSIASTIQUE.

Il n'est rien qu'on n'ait tenté pour avoir des preuves sur ce point capital. Voici à ce sujet un des interrogatoires de M"*' Calas. On remarquera que la première question est un piège que lui tend le juge (1). Si elle avait paru approuver ce que l'interrogateur a l'air de penser

Etienne, dépose qu^élant dans la boutique de la D^ BordeneuTe, avec elle et cinq filles qui travaillaient, un homme de trente i qnirante ans vint et dit : qu'il avait été dans la maison de Galas le jour de la mort dudit MaroAntoine et que là il apprit les circonstances suivantes : que le jour de la mort dudit Marc-Antoine, il j eat une délibération tenue chez les Calas par sept personnes, du nombre desquelles étaient les sieurs Galas et Lavaysse et autres, et qu'ils délibérèrent sMls tueraient ledit Marc-Anloine avant ou après le souper; qu'ils délibérèrent de prendre une corde pour étrangler ledit Mare- Antoine en haine de ce qu'il devait faire sa première communion le lendemain ; qu'ils délibérèrent s'ils ne l'enterreraient pas aprèSydans la cave dudit Calas, pour qu'il ne fût plus question dudit Marc-Anloine. Le déposant, ayant entendu ces faits si circonstanciés, ftit eorieux de savoir le nom de l'homme de qui il les avait entenâns comme il Ta dit ci-dessus chez la D"* Bordeneuve, et à cet effet il est retourné depuis chez les dites D"*^' Bordeneuve pour leur demander le nom de cet homme ; elles n'ont jamais voulu le luy dire. » {Arch. Imp,) D'où vient que la justice ne les y contraignit pas ? Comment et de qui l'inconnu avait-il appris, dans la maison même de Calas, le Tait du conseil qui s'y était tenu ? Voilà donc ce conseil délibérant, non s'il faut tuer ce jeune homme ( il n'y avait pas à délibérer làdessus, puisque chez les prolestanls, c'était la règle); non, s'il est vrai que ce même jeune homme ait voulu se faire catholique (dans la pensée de l'abbé Dugué, cela n'était douteux pour personne), mais s'il fallait l'étrangler avant ou après souper. Quel pauvre esprit que cet hebdomadier de Sainl-Elienne ! Et il ne s'avise que le lendemain de demander quel est cet inconnu! Voilà cependant sur quels témoignages Jean Calas a été roué.

. (i) « Les anciens légistes, dit M. Faustin Hélie(op. c), ont essayé de poser une limite où devaient s'arrêter les questions captieuses, les artifices de l'interrogateur ; ils ne voyaient pas que, dans une procédure qui n'admettait pas la discussion contradictoire des charges, il y avait une sorte de nécessité d'arracher à l'accusé son aveu soit par l'adresse, soit par la torture. Le juge avait besoin de cet aveu pour la propre tranquillité de sa conscience ; la loi le faisait artificieux et inhumain par cela même qu'il était honnête. )>

INT^YENTION ECCLÉSIASTIQUE. 105

lui-ffléme, on y aurait vu un argument contre elle et un aveu de Taffreuse doctrine qu'on prétait à son Eglise. La réponse est excellente.

« Interrogée si elle ne sait qu'un père est le juge souverain delà religion de son fils,

Bépond que c'est la conscience et les lumières qui doivent nous faire décider et non Tantorité d'un père.

Interrogée si son mary ou son fils ne luy communiquèrent la résolution ou le conseil de la secte au sujet de l'abjuration qu'on croyoit projettée de la part de M.-Â* Galas son fils, et quelle étoit cette résolution ou conseil.

Répond et dénie l'interrogatoire en tous ses chefs.

Interrogée si elle et son mary ne dirent qu'il falloit se soumettre à la résolution prise par le conseil de la dite secte.

Répond et dénie l'interrogatoire, ne luy ayant jamais été parlé de rien, ny entendu parler (i). »

Nous verrons ailleurs dans ce procès que les soldats de garde sont Vultima ratio de l'accusation, quand elle est aux abois, non sans doute que les juges leur dictassent de faux témoignages, mais apparemment, parce qu'ils voyaient le dépit où l'on était de ne pas trouver les preuves que l'on avait espérées. C'est encore contre Lavaysse, en sa qualité de bourreau en titre d'office, qu'est dirigée l'inepte calomnie qu'on va lire.

Pierre Vergés, soldat, dépose :

Qu'étant un jour de garde dans la chambre du S' Lavaysse et se promenant dans ladite chambre, ledit Lavaysse lui dit « qu'il avait trouvé dans un livre qu'il n'était pas dommage d'étrangler une personne, que nous venions de terre, et qu'il

'0 Imerr. du 20 octobre, (Arcb* Imp.)

106 HfTBRYENTION EGGLi8IA8TIQU&

y («o) fallait y retourner la même chose. Le défiofiant lui répliqua t^ notr^ r^Hgion ne permettoit pas psu^le chose, sur quoy ledit Lavaysse se retourna vers le feu sans plus mot dire. »

Evidemment Pierre Vergés a mal compris sa leçon ou mal inventé sou conte. Dans quel livre Lavaysse auraitil lu qu'il n'y a pas de mal k étrangler les gens ? Il ne s'agit pas vûfime ici d'un livre protestant et d'une justification fanatique de l'assassinat des apostats. Il s'agit d'une apologie générale dumeurtre. Le soldat de garde prête à Lavaysse le môme propos qu'il prêterait à un assassin de profession, ou un meurtrier à gages. Il ne se reiid pas compte de l'accui^tion à laquelle il vient en aide. Et quelle apparence^fue ce jeune homme en danger d'être mis à mort comme assassin, aille professer la théorie du meurtre au soldat qui le garde ? Était-ce pour se faire condanmer ?

Nius ayons cherché longtemps en vain quelle pouvait être la pensée du procureur du Roi, en nommant la paroisse de la Daurade, qui n'était point celle des Galas, comme celle où se s^ait tenue l'assemblée des protestants. Il n'existe de renseignement à cet égard que dans le Mémoire inédit de la Beaumelle. Il nous apprend, et il devait le savoir, lui qui avait habité Toulouse, que Gazeing demeurait dans la paroisse désignée, et que l'accusation lui attribuait ce rôle dans le meurtre, appairemment parce qu'il était impossible de lui en sui^oseï aucun autre (1). En effet, on l'avait re-

(1) Celte conjecture esl confirmée par rinlerrogaloire que subil Jean Calas au momenl de la torture, et d'où il résulte que Cazcing demeurait sur la place de la Bourse qui est, en efTet, dans la paroisse de la Daurade.

nnORTIHTKMr SOCLiSUSTIQlHi* 407

Itché, à la siite des interrogatoires d'office, quand on se fat aaaivé qu'il n'ayait point passé la soirée ches les Galas tt n'y était entré qu'amené par Lavaysse et Pierre, après que .tout était fini. Mais on le mil en liberté sans ordonnance^ et aucun acte légal ne constata son innocence.

Dès qtt'il vit que li^ de pareil à cette délibération memrtrière.ne pouvait être prouvé, l^agaiie qui, s'il n'avaitinventé celte calonmie, k lenaitde quelqu'un, aurait dû remonter à la source de ce bruit odieux, interroger, pommivfe mteiei celui ou ceux qui l'avaient trompé. On n'en mai jamais rien ; un silenœ aussi suspect a toujours désappointé ceux qui ont prét^du ou prétendent eaaore accuseride la:œorl,de Calas aîné les protea^ tants de Tonlowe en géptfral; M l'on /a |MibUé> à ce sujet, fl y a quelques années à p^ine^ m».<»(mte de souvent (1) fw.ne soutient pas.Na instaat,d'e^w4n, pour disa^r le Monitoire elipour accuser le^ protestants.

Le Mottitoire ne prétend pas seulement savoir quand ^ oà la sentence de Marc<Antoine avait été rendue, mais.fiicaf^ eommeni elle avait été ^jnéentéa : pn avait fait .mettre Marc-AnKHne à ffenoux pour l'étrangler plus iadlanent. Qui avait dit cela ? qui l'avait vu ? et si nul ne l'aivait vu» lequel des coupables refait avoué 7 où avail-on pris eelte mise en scène d'un ^rime que rien ne démontrait 7

Ge«i»9miBent]prodigieiix, d'illégalité et de prévention ab8uide,.#eiromaB créé de toutes .pièses par l'imagina-* tion des Migiflirata, nesatisfit pas. cooiptétemenUa haine

(0 Voir plas bas, aa Glu XIV, l'historiette du chevalier de Gazais rapportée par M, du Mége.

108 «iNTERVENTION EGGLéSIAStiQUE.

populaire. Quoique Ton fixât d'abord au 13 la sentence des protestants contre le défunt,on en supposait une autre antérieur-e par laquelle ils avaient mandé de Bordeaux Lavayssej leporte-épée, qui devenait ainsi l'exécuteur en titre des assassinats de famille au sein de TËglise Réformée, et qui serait venu à Toulouse uniquement pour étrangler Marc-Antoine, sur Tordre des anciens et des Ministres du Saint-Evangilel. Ce système plus ridicule, s'il est possible, que révoltant, a été remis en lumière de nos jours (1).

• Selon l'opinion des Toulousains, l'usage, bien plus, la loi religieuse parmi les protestants, les obligeait à punir de mort ceux qui se convertissaient à l'Eglise romaine; leurs propres parents étaient tenus de les dénoncer, et même d'aider, s'il le fallait, à l'exécution de la sentence prononcée par les chefs de l'Eglise, et' exécutée par des bourreaux spéciaux. Plus cette calomnie inouïe rendait les protestants exécrables, plus elle fut avidement accueillie par les esprits prévenus contre eux; après avoir été jetée en avant par quelque fanatique de la rue, au milieu du trouble que causa la découverte du cadavrQ, cette atroce imputation fut développée, systématisée dans le Monitoire et y parut revêtue du double sceau de la justice et de la religion, signée et paraphée par un avocat du Roi et un grand-vicaire de l'archevêque.

Parmi les protestants de Toulouse, du Languedoc, de toute la France et plus tard de toute l'Europe, la surprise et l'horreur furent au comble. Pour trouver une calomnie à comparer à celle-là, il fallait remonter jusqu'aux

(i) Voir plus bas, cb, XIV,

premiers chrétiens accusés par les païens de manger el de boire dans la Sainte-Gène le corps et le sang d'un âifant égorgé au milieu des plus infâmes débauches.

Par cette accusation, on enveloppait dans l'opprobre des Calas tous leurs coreligionnaires et on rendait suspecte à l'avance, comme Ta très-bien remarqué un ma- ^trat éclairé (1) , toute déposition qui serait faite en leur faveur par leurs frères en la foi. Aucun protestant ne pouvait déposer pour eux, sans se faire accuser immédiatement de parler pour se défendre lui-même et pour justifier son Eglise ; aussi n'y eut-il pas un protestant parmi les témoins; ils n'auraient pu que nuire aux accusés, et ceux-ci ne durent attendre aucun secours que des membres de l'Église romaine, persécutrice de leur culte.

Si personne ne vint démontrer la réalité du tribunal secret des protestants, il ne manqua pas de témoins pour les déclarer coutumiers du fait, pour affirmer que plusieurs prosélytes avaient péri récemment par le même supplice que Marc-Antoine, c'est-à-dire étranglés, k Lavaur, à Castres, etc. En voici un exemple choisi entre phisieurs, où l'on verra en même temps un de ces ouïdû% dont l'origine est insaisissable et qui sont, dans ce procès, la ressource habituelle de l'accusation.

Pierre Lagrèze (2), maître tailleur, 61* témoin, déclare tenir du nommé Bonnemaison qu'on lui avait dit qu^t/n paysan de Caraman , ayant entendu parler de la mort dudit Galas, avait dit que cela n'était pas surprenant, et qu'on en avait étranglé cinq ou six à Caraman de la même façon.

(1) La Salloi ÙbtervatiotiSf etc.| voir Bibliographie^ n** 5* (3) Arcb« Imp.

Gomme la famille Làvaysse était de Garaman et y habitait, cette accusation de quatrième main, tout en iacrimiaantles protestants en général, tendait en outre k faire soupçonner cette famille d'habitudes meurtrières invétérées; en tout cas, il devenait presque naturel que Làvaysse se chargeât d'une fonction si fréquemment e.xercée dans un lieu où résidaient tous les siens et où il avait résidé lui-même.

Qu'une assemblée religieuse de huguenots eût voté un assassinat, ea eût chaîné un jeune homme de vingt ans, et eût obligé, on ne sait pourquoi, à participer au meurtre le frère de la victime, son propre père, sa mère ellemémç, et enfin, pour combla de démence, une dévote catholique, cela était trop révoltant pour ne pas être cru avecempressement et soutenu avec fureur. Gela est encore aujourd'hui cru et soutenu. Pourquoi? parce que plus une imputation e^t démesurée, elTroyable, inouïe, et moins les âmes prévenues et passionnées renoncent à en accabler leurs adversaires ; on a réponse à tout quand on peut répéter avec conviction le mot de Tertullien: Credo quia absurdum (c'est parce que cela est absurde que je le crois). « Ges gens-là, se disait-on, étant les ennemis de l'Eglise, sont capables de tout ; nous le savions bien, mais en voilà la preuve et elle est d'autant meilleure qu'elle est plus incroyable (1). »

Dans un Mémoire anonyme où respire le bon sens

(i) La haine eit crédule; rien pour elle n'est ni trop horrible, ni trop ridicule ; c'est ainsi qu'on soupçonne encore les juiCs en Orient, à la fêle de Pâques, du même crime dont les païens accusaient les premiers chréiiens; c'est ainsi encore que le bas peuple eu Angleterre, pendant les gu^rre^.de la République elde l'Empire, était persuade que les Français vivaient de grenouilles.

IHTERTBlfTION ECCLESIASTIQUE. lii

calme et réfléchi qui est une des premières qualités d'un juge (1), M. de La Salle, le seul membre du Parle^ ment de Toulouse qui ait défendu rinnocence des Calas, expose ce qu'auraient dû faire les Capitouls et le Procureur du Roi, d'après les lois de l'époque, au lieu de lancer ce Monitoire qui enflamma les esprits et envenima tout dans le procès.

« n fallait, pour se conformer aux règles de Tordre judiciaire, ordonner en termes vagues qu'il seraiv^nquis touchant la mort de M. -A. Galas et pourvoir de curateur au cadavre, pour, le cas échéant, défendre sa mémoire du crime de suicide. »

On était entré dans une voie bien diff^érente et on ne s'arrêta pas là. Si Marc- Antoine n'était pas un suicidé dont le corps devait être traîné sur la claie et accroché au gibet, il était un martyr, étranglé pour la cause de l'Eglise, qui lui devait les honneurs funèbres les plus solennels et les plus splendides. Il fut décidé entre Lagane, David et l'un de ses collègues, le Gapitoul Jean-Baptiste Chirac, qu'il en serait ainsi. C'était une mesure hardie et inutile : inutile, car le corps était entouré de chaux et rien ne rendait l'ensevelissement nécessaire; hardie, car on risquait de commettre un double sacrilège en ensevelissant au milieu de toutes les pompes de l'Eglise romaine, et en terre sainte, un protestant et un suicidé, que toute sa famille et la servante catholique déclaraient tel.

Enfin, c'était juger le procès avant le tribunal ; car tout le procès se réduisait à cette seule question : Marc- Antoine Calas est-il un suicidé ou un martyr? Après

(I) Voir Bibliogr., n* 5.

112 INTERVENTION EGGLÉSIASTIQUE.

avoir tranché publiquement ce dilemme, des juges consciencieux auraient dû, d'après la loi, se récuser euxmêmes.

Aucune de ces considérations si sages ne fut écoutée. Ce fut une sorte de complot entre le Procureur du Roi et ces deux Capitouls. Le 7 novembre, Lagane reqaii pour le Roi les Capitouls d'ordonner Tinhumation, (( attendu que ce cadavre est déposé dans la chambre de la gêne depuis plus de trois semaines et qu'une foule de motifs en rendent l'enterrement nécessaire. » Il eût été difficile d'indiquer cette foule de motifs, puisqu'on avait pris les précautions nécessaires pour éviter la décomposition. David et Chirac, pour éviter les objections qu'auraient pu élever leurs collègues, firent décréter les obsèques, sans convoquer régulièrement le Consistoire, dans un moment où ils se trouvaient seuls avec deux assesseurs, dont ils étaient sûrs. Le Parlement était en vacances, mais la Chambre des Vacations aurait pu intervenir. David s'assura le consentement verbal de deux Présidents, presque aussi prévenus que lui (1). Tout étant ainsi préparé, les deux Capitouls (dit M. d'Aldéguier dans son Histoire de Toulouse) invitèrent le curé de Saint- Etienne, dans la paroisse duquel les Calas avaient leur domicile, à rendre catholiquement les honneurs funèbres au corps de M. -A. Calas et à l'enterrer dans sa paroisse. Le curé ne refusa point d'obtempérer à l'invitation des Capitouls, comme l'écrit Voltaire mal instruit ; le zèle était si grand, au contraire, parmi les membres du clergé, dans cette dernière occasion, que le curé du

(i) Voir, dans la correspondance de Saint-Florentin, la lettre 3, adressée au ministre par M, de Senaux, qui présidait les vacations.

INTERVFIITION EGGLÉSIASTIQUE. 113

Taur (Gazalès, oncle du député de ce nom aux Ëtats- Généraux) fit signifier aux Capitouls un acte pour qu'ils eussent à lui livrer le corps de M. -A. Calas, déposé à l'Hôtel-de- Ville dépendant de sa paroisse, afin de lui rendre les honneurs funèbres dans son église, les déclarant passibles de dommages et intérêts en cas de refus (1).

Rien ne fut négligé pour donner à cette cérémonie le plas grand retentissement. L'inhumation eut lieu avec tout l'éclat possible. On fit tout pour persuader que Marc-Antoine était un martyr. On choisit pour ses funérailles un dimanche à trois heures de l'après-midi, afin que la population fût plus libre d'y prendre part ou d'en être témoin. Un cortège immense, conduit par plus de quarante prêtres, alla faire la levée du corps à l'Hôtel-de-Ville. Les Pénitenls blancs y figuraient portant cierges et bannière, parce qu'on prétendait que Marc-Antoine avait eu l'intention de se joindre à eux. Une foule énorme assista au service dans la cathédrale de Saint-Etienne et grossit le convoi.

Cette fastueuse démonstration ne fut que le prélude d'autres cérémonies plus regrettables encore. Quelques jours après l'mhumation, les Pénitents blancs firent célébrer dans leur chapelle un service magnifique pour l'âme du martyr. Tous les ordres religieux y furent invités et y assistèrent par leurs députations. L'église entière était tendue de blanc ; et pour frapper plus violemment les esprits, on avait érigé au centre de l'édifice un catafalque magnifique, au sommet duquel était debout un squelette (loué à un chirurgien). On lisait le nom du dé-

O > Tous ces détails sont prouvés par des documents authentiques.

114 INTERV£NTION ECCLÉSIASTIQUE.

funt aux pieds de cette hideuse représentation, qui tenait de la main droite une palme, emblème du martyre, et de l'autre, cette inscription en gros caractères:

ABJURATION DE l'hÉRÉSIE.

Ce service ne fut pasle seul. Il y en eut un second chez MM. les Gordeliers de la Grande Observance.

On comprend l'effet de toutes ces cérémonies lugubres, frappant coup sur coup des imaginations déjà excitées. Le peuple de Toulouse, et nous entendons par ce mot la ville presque entière, demeura convaincu que Galas le suicidé était mort catholique. Pénitent blanc etraartyr, que les autorités ecclésiastiques et judiciaires en avaient trouvé la preuve dans la procédure secrète, que les accusés étaient les derniers des scélérats et la religion des protestants une peste publique, l'école du parricide, l'horreur et le fléau du monde. G'était précisément ce qu'on avait voulu.

Le prétexte de cette prise de possession d'un mort par une Eglise et une confrérie auxquelles il n'appartint jamais, fut, à ce qu'il paraît, la honteuse faiblesse, les perpétuelles inconséquences de Louis Galas. Il était luimôme Pénitent blanc et n'osa s'opposer dès le premier moment à l'acte qu'on voulait célébrer. Il y assista même, mais ce fut pour protester. Il s'y trouva mal ou fit semblant; on l'emmena dans la sacristie, puis dans la chambre du trésorier, le véritable chef de la confrérie. Là, il fit appeler un huissier, et après s'être réconforté avec un peu de pain et de vin, il tira un papier de sa poche et le présenta, sans dire un mot, à l'huissier Antoine Rougian, qu'on lui avait amené. G'était un acte sur papier timbré par lequel Louis, comme procureur légal de son père

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détenu, interpellait les Pénitents blancs de dire de quel droit et sur quelles preuves ils avaient considéré Marc- Antoine comme un des leurs, et les sommait d'exhiber leurs registres, si son nom y était inscrit (1). Le sousprieur des Pénitents, qui était un procureur nommé Arbanère, lui répondit qu'il avait dit lui-même que Marc-Antoine serait bientôt des leurs. Un autre Pénitent, le tapissier Diaque, dépose qu'il en convint. Mais l'huissier etle sous-prieur déclarent tous deux qu'il se tut (2). Il est clair que ces gens, et surtout l'abbé Durand, faisaient dire à ce malheureux tout ce qu'ils voulaient ; il n'osait les démentir (3), et à peine avait-il fait lun pas pour sauver ses parents, il semblait s'effrayer de sa propre hardiesse. Le trésorier répondit à cet acte « que c'était uniquement le zèle de la Compagnie qui l'avait porté à faire ce service pour l'âme du défunt et pour le plus grand souvenir et la gloire de Dieu, que d'ailleurs il tenait de Louis Galas que le défunt son frère devait incessamment se faire recevoir dans la susdite Archiconfrérie. » Il n'est pas absolument impossible que Louis se fût vanté auprès de ses amis, prêtres ou Pénitents, que tel ou tel de ses

(OU n'avait pu voir ni consuller ses parents; mais ceux-ci, interrogés sur cet acte, déclarèrent plus lard qu'ils l'approuvaient eilp prenaient sous leur responsabilité, quoiqu'ils n'en eussent point ea connaissance*

(2) Tout ce qui précède est extrait des dépositions de ces trois hommes.

(S) Ainsi, ce même sous-prieur Arbanère rapporte que Louis Calas, le lendemain de la mort de son frère, vint lui Taire une visite avec les abbés Durand et Benaben. Ils trouvèrent plusieurs personnes chez lui. Durand aurait raconté alors que Marc-Antoine était devenu un très-dévot catholique et allait faire sa première communiou. Loais, non-seulement n*aurait pas nié le fait, mais l'aurait confirmé.

frères et sœurs se convertiraient; c'est du moins ce qu'ont déclaré quelques témoins à propos de Marc-Antoine, d'Anne-Rose, de Pierre. Il devait désirer vivement que son exemple fût suivi par eux ; et comme il connaissait le mécontentement de son frère et la cause de son désappointement il pouvait, à le juger d'après lui-même, espérer de le voir abjurer. Au reste, comme l'a déclaré sa mère (1), s'il l'a dit, il n'en pouvait rien savoir, car il ne les voyait jamais. Il ne leur parlait pas même, k moins qu'il ne rencontrât l'un d'eux quand sa pension était en retard.

Il ne paraît pas que la protestation si lâchement remise â l'huissier Rougian ait eu aucune suite. Mais bien plus tard, et après le supplice de Jean Calas, sa veuve usa de lalibertéquilui était rendue pour sommer parhuissier M. Lafittau, trésorier des Pénitents blancs, de dire en quoi Marc-Antoine Galas avait appartenu à sa Confrérie.

Nous donnons textuellement sa réponse (2) , dont on appréciera la nullité honteuse et embarrassée ; on l'y verra chercher en vain à s'appuyer deprétendus cas analogues, qui ne le sont nullement, et s'abriter le plus possible sous l'autorité du curé de Saint-Etienne.

Du 13 décembre 1762, M* Lafittau, trésorier de MM. les Pénitents blancs de cette ville, répond :

« Que lorsqu*il eût appris qu'on devait enterrer M.-A. Calas et que M' le curé de Saint-Etienne de voit faire les cérémonies, le Répondant envoya un confrère Pénitent Blanc, chés le S' Louis Calas, aussi confrère, et frère du défunt, pour savoir si ledit Louis Calas auroit pour agréable que la Compagnie des Peni-

(0 Confr, de la DUe Calas.

(2) Arch, Imp.

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tents Blancs assistât à renterreinent de sondit frère, a quoi le dit LouisCalas fit repoudre que la douleur dont il étoit pénétré ne lui permettoit pas de repondre comme il le désiroit à la politesse des pénitents, qu'ils n'avoient qu'a faire comme ils jugenoient h propos; sur quoi, et par l'attachement que la Compagnie a toujours eu pour Louis Galas sou confrère, le répondant envoya ladite Compagnie pour assister au dit enterrement et qne, quoique la Compagnie des Pénitents Blancs ne soit obligée que d'assister à l'inhumation de ses confrères, cependant elle repond souvent a la prière des parents et assiste aux enterre inents de plusieurs particuliers lorsqu'elle en est priée par les parents et pour leur faire honneur ; et dans ce dernier cas, elle ne peut exiger aucun droit de chapelle. Le repondant ajoute qu'il fit faire dans la chapelle des Pénitents Blancs, un service pour le repos de l'àme de Marc- Antoine Calas, ou les religieux de divers ordres vinrent assister, et^dire des messes, qu'il a fait faire dresser un eatthaphalque («»c), tendre l'Eglise en noir et qa'on lisoit au bas d'un sqnellete ces mots: Marc- Antoine Calas, service et cérémonie qui furent faits solennellement pour faire honneur à Louis Calas, Pénitent Blanc, et pour servir pour ledit Marc- Antoine, enterré par le curé de Saint-Etienne avec les cérémonies de l'Eglise. Requis le repondant de âfgner, a dit n'être nécessaire. »

Dans une des confrontations de M"** Galas , elle se souvient qu'un témoin qu'on lui oppose est Pénitent blanc. Il s'agit précisément de savoir si Marc-Antoine avait songé à se faire catholique. Elle repousse avec ime remarquable énergie et avec un bon sens imperturbable le témoignage du Pénitent et lui arrache un important aveu. M"* Galas vient de demander si le témoin (le tailleur Lacour) n'est pas Pénitent blanc :

H Le témoin répondant a dit qu'il est vray qu'il est confrère

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