CHAPITRE VU
KM. de Maniban et de Bastard, premiers présidents. — Le procnrear général Rlqnet deBonrepos. — Les présidents de Niqnet, de Senanx, dn Fnget. — Les conaeitters de Gafl8an4}l8àrac et de La Salle. — L'arocat Svdre. —Mémoires d» Sndre, d^ La Salle, d9 Gaubert 9t49 DaYJi4 Layaysse. — Discnssiondestéinoignages. — Les cris entendus le 13 octobre. — Marc-Antoine a-t-ilpn ee ttier? -^ Est-il mort assassiné? —Etait- il devenu oatholîqiie?— Témoigttages sur ouï 4Ure, ou absiur4#i, (lUT^^lontairepeatfaiix
Je suis persuadé plus que Jamais de rinnocence des Oalas et de la cruelle bonne fol du Parlement de Toulouse.
Voltaire.
(Au comte d'Àrgental, 21 Juin 1762.1
Avant de continuer ce déplorable récit, nous croyons devoir faire connaître, en quelques mots rapides, les principaux magistrats qui eurent à prononcer Tarrêt de mort de Jean Galas.
Nous n'avons rien à dire du premier Président, Joseph- Gaspard de Maniban, marquis de Campagne, qui avait
IZiO LES GALAS DEVANT LE PARLEMENT.
épousé une LamoigDon et mourut en 1762 après quarante ansde présidence. Sur le refusde Dominique deBastard, Doyen du Parlement, son fils François, Maître des Requêtes au Conseil d'Etat, fut mis, le 26 septembre de cettemême année, à la tête duParlement de Toulouse (1).
Le Procureur général J.-G.-A.-A. RiquetdeBonrepos était un descendant de Tillustre Riquet, créateur du canal des deux mers, qui avait été créé baron de Bonrepos. Nous verrons ce magistrat se montrer peu digne (2) de cette famille italienne des Riquetti, qui fit une haute fortune en France et en Belgique, par les princes de Chimay et les ducs de Garaman, mais que rendirent bien plus célèbre deux hommes extraordinaires, Riquet d'abord et ensuite Mirabeau.
Trois présidents à mortier doivent être nommés ici, Antoine-Joseph de Niquet, chancelier des Jeux Floraux, et les deux présidents de la Tournelle, Henri-Gabriel
duPuget et Jean-Joseph-Dominique de Senaux, tous deux membres de cette môme Académie du Gay-Sabevy et tous deux juges de Galas (3). M. de Niquet prit
(i) Néle 16 décembre n2i, il donna sa démission en 17 69, se relira à Paris el y mourut le 20 janvier 1780, entouré de ses deux plus intimes amis, les maréchaux de Lorge et de Biron.
(2) « Nous avons eontre nous, écrit Voltaire le 7 juillet 17 70, dans l'affaire Sirven, ce procureur général de Belzébulh. » Le mol est vif, mais il a été dilàpropos du réquisitoire donné par ce magistrat contre M"* Calas elles irois autres prévenus, le lendemain du supplice de Jean Calas. Qu'on le Use, el peul-êlrepardonncra-l-on à Voltaire l'extrême vigueur de son indignation. Bonrepos était entré en charge le 9 février i7 50;il dut se retirer devant le Parlement Maupeouen i77i.
(S) On appelait Tournelle dans les Parlements, la chambre crimi- H'^Ue, Je trouve parmi les papiers de la famille Lavajsse l'épi-
LES CALAS DEVANT LE PARLEMENT. itli
part d'une autre manière et moins directement à celte douloureuse affaire. Après 50 ans de services comme conseiller et comme président, il devint premier président en 1770. Il se démit en 1787.
On nous pardonnera d'avoir énuméré les noms , les alliances, les titres de ces magistrats; nous voudrions les faire bien connaître, et nous nous étonnons nous-même du contraste que présente le rôle qu'ils vont jouer devant nous avec les noms fameux des nns, les titres académiques des autres et les fonctions élevées qui leur étaient communes à tous. Nous avons eu occasion de juger les caractères de quelques-uns d'entre eux par leurs lettres assez nombreuses au comte de Saint-Florentin que nous avons pu lire aux Archives , ou par les réponses de ce ministre. Nous publions plus loin (1) quatre lettres inédites de MM. de Senaux et du Puget où l'on s'étonne de trouver les préventions les plus aveugles contre le protestantisme, et une entière ignorance à ce sujet, qui serait très-digne de David lui-même, sans qu'ils se montrent plus humains que lui. Entre les deux, M. du Puget a la palme. Le président de Senaux se distingue par la persévérance avec laquelle il demande k M. de Saint-Florentin des pensions ou des grati-
:,riMnme suivante contre les deux présidents de la Tournelie:
Senaux disait d*an ton sévère :
Si mon fils désertait le culte de son përe, Je TOUS le pendrais bel et bien :
Donc, Calas a pendu le sien.
Puget répondit : Cliacun s'aime ; Pour moi, quand Je serai;) perdu.
Je me garderais bien de me pendre moi-même : Donc, son fils ne s'est pas pendu.
j > Correspondance de M. de Saint-Florentin, lettres 3 et 15, 18
fications. Tout prétexte lui est bon pour cela, tant6t les vœux de nouvelle année, tantôt la mort de M. de Maniban. J*ai lu trois lettres où le Ministre, trois fois de suite, lui répond que cette demande ne le <îOjacerne pas et qu*il doit s'adresser au chancelier. Le président de Niquet ne se fait pas faute non plus de ces sollicitatiens intéressées. Le 5 décembre, M. de Bonrepos obtint pour sa part 10,000 livres d'augmentation sur le brevet de retenue de sa charge. Il faut convenir que ces redoutables et graves personnages perdent à être surpris dans le déshabillé de leur correspondance intime avec le Secrétaire d'Etat.
M. de Gassan-Clairac, conseiller., fut noonmé rapporteur de l'affaire des Galas. Où pense- t-pn qu'il alla élaborer son rapport? Au couvent des Chartreux,. On lui en fait un mérite encore de nos jours, et l'on imagixie qu'il s'y réfugia pour éviter les obsessions d'une foule de solliciteurs qui venaient l'implorer pour les accusés (1). Nous répéterons que personne à ce moment terrible, où se dressait lentement l'échafaud de Galas, personne, entre l'arrêt du 18 novembre et celui du 9 mars, n'osait élever la voix en faveur des prévenus. Il est pénible de penser que le rapport qui envoya un père de famille innocent à la torture et à la roue, soit parti d'un couvent.
En tout cas, il est évident que M. de Clairac ne songeait pas même à se donner l'apparence de l'impartialité dans un jugement si intéressant pour la religion. On répondra peut-être qu'il suffit à la justice d'être impartiale sans le paraître, et l'on aura tort. Aussi dans la tragédie de
(1) Histoire du Languedoc,
hEB GALAS DEVANT LE PARLBMEKT. 1^3
Chénier, le public accueillait avec un murmure ce vers du rôle de Glérac :
Je quitte de Bruno le clotire solitaire.
Sans doute Clfaénier n'aurait pas dû traiter un sujet dont les personnages étaient vivants; mais l'effet de ce vers était une juste protestation contre le manque de tact et de bon sens qu'avait montré le rapporteur (1).
Noosï nous trompons en disant que nul n*agit pour lesaoGUsés." U y eut au Parlement de Toulouse un seul bomne d'assesde sens et de courage pour prendre la déteiseées opprimés^ Ce fut M*, de La Salle. Il soutint leur innocence dans le nionde, devant cette autre multitude, qui, pour avoir plus de lumièresyn'est que plus coupable lorsqu'elie s'aveugle au point #épouser les passions et les enreurs'éeeelle de'lanie. AAf iÊonsieur, dit-on un jour à La Salle, en' l'interrompant avec dédain, vous êtes tout Cahs. — Aht'MfiTisieur, répliqua-t-il aussitôt, vous êtes tmt peuple. L» SoUe. avait raison; il n'est pas permis d'être peuple par l'ignorance et par l'emportement Au moment du jugement, M. de La 8alle se récusa, comme s'étant déjà prononcé; En- effet, il avait eu la gloire de seotenir seul son opinion contre toute une ville en fureur, pen^e, juges et prêtres. On lui a reproché à
(i) te sentiment dTiorreur qu'on avait éprouvé, envoyant sortir 4*00 m oMittère ee d'Odl réquisitoire, s'exprima encore dans Tépigramnifi' 4iiiyaniej| vulgaire de ton et de style^ mais dont le dernier vers est une ironie assez vive :
CasBan» voyant Tarrêt des Maîtres des Requêtes : ' ^ftfut èlff t^rdtt, âlt>iï. Voyez comme ils sont bêtes : Si Calas n'avait pas assassiné son fils, n faudrait que Je fosse un fieffé fanatique,
Moi, qui pour Juger Thérétique, Minutai mon brevet aux pieds du crucifix.
itiU LES GALAS DEVANT LE PARLEMENT.
tort cette abstention; la loi l'exigeait de lui. 11 y a tout lieu de croire, et pour notre part il nous semble indubitable, qu'il est l'auteur du Mémoire que nous avons cité sous son nom, et qui parut avec la signature du procureur Duroux fils, sous le titre d'Observations pour le sieur J. Calas ^ la dame de Cahibel son épouse^ et le sieur P, Calas 9 leur fils (1).
Ce Mémoire fut communiqué par lui avant l'impression à M*" Sudre, l'avocat des Galas, et nous y avons partout reconnu une dignité calme, une raison ferme qui sont très-rares dans un factum du dix-huitième siècle. Il est évident qu'après avoir écrit et publié ce Mémoire anonyme, La Salle ne pouvait que se récuser. Nous avons blâmé David de Beaudrigue et Chirac d'avoir voulu juger ce procès après avoir fait connaître leur opinion par une manifestation publique. Louons M. de La Salle d'avoir obéi à la loi dont il était le représentant, mais déplorons le malheur des Calas qui, après avoir perdu M** Monyer en première instance, perdirent plus que lui en appel. Il semble que tout conspirât contre eux, même le bien qu'on avait voulu leur faire.
Je viens dénommer le premier avocat qui ait eu l'honneur de plaider la cause des Galas, et qui s'est acquis par cet acte de courage, et par la manière dont il s'en acquitta, des titres impérissables â la reconnaissance et au respect. Sudre, en prenant en main cette cause périlleuse, en la soutenant dans trois Mémoires successifs, n'avait pas, comme ses continuateurs Elie de Beaumont, Loyseau de Mauléonet Mariette, un Voltaire pour client et l'Europe pour auditoire. Sudre avait à lutter contre
(i) Voir Bibliographie f n* 5»
LES CALAS DEVANT LE PARLEMENT. l/i5
le Parlement, le Clergé et les Pénitents blancs, contre un David de Beaudrigue et un Lagane, contre ceux qui avaient suspendu le procureur Duroux, cité devant leur justice l'assesseur Monyer et décrété de prise de corps le témoin Espaillac. Le peuple, les dévots, les couvents, la magistrature, si puissante alors dans une ville parlementaire, il fallait tout braver de front. Sudre Tosa, mais paya chèrement son courage ; plusieurs années se passèrent sans qu'il se trouvât d'assez hardis plaideurs pour confier leurs intérêts à un avocat aussi dangereusement compromis (1), et lorsque plus tard son élection anCapitouIat échoua, c'est que Toulouse ne put se résoudre à revêtir d'une autorité municipale celui qui avait osé se faire le défenseur des Galas.
Nous ne savons par quelle circonstance cette défense dont M* Carrière avait paru vouloir s'occuper aux premiers jours, passa aux soins de M'' Sudre. Elle ne pouvait tomber entre des mains plus capables. Théodore Sudre s'était distingué de bonne heure ; il entrait à peine dans la carrière quand le fameux jurisconsulte Frugole, dont le suffrage est une autorité de premier ordre, fit mention de lui dans son Traité des Testaments (t. IV, p. 28) en ces termes : « M* Sudre, mon confrère, à l'âge de vingt-cinq ans, a une connaissance très-exacte de l'histoire et des systèmes du droit romain et en débrouille avec une facilité merveilleuse les difficultés qui paraissent les plus inextricables (2).
(1) Voltaire à Argeiital, lo décembre 1767. —Le Tait est con« firme par d'autres renseignements positifs.
(2) Sndre poblia en 1 7 5 3 une nouveUe édition du Traité de» Elections d'Héritier^ de Fulson, conseiller au Parlement de Gre-
La dalc précise des divers Mémoires publiés dans le procès sérail souveat assez difficile à déterminer; mais par quelques mots (1) du premier factmn deSudre, nous Buvons qu*il parut moins de trois mois après la mort de Mure- Antoine, dans les derniers jours de 1761 ou les premiers de Tannée suivante ; en d'autres termes, dès que ruITaire eut été évoquée par le Parlement, Sudre s* en chargea. Coup sur coup, en deux mois, il publia trois (écrits: 1* Mémoire justificatif pour le sieur Jean Calas, nfyociant de cette ville, dame Anne- Rose Cabibel, son t^ljomc, et le sieur Jean-Pierre Calas, un de leurs enfants; à« Suite jiour les sieurs et demoiselle Calas; 3** Réflexions jHiur les sieurs et demoiselle Calas (2). Ces Mémoires, los proiniers qui parurent, sont, à notre avis, les meilleurs de tous; très-supérieurs à ceux que Voltaire et l'Europe firent profession d'admirer plus tard (3), ils sont à p(»u près exempts de l'enflure qui règne dans tous les autres ; seuls, les écrits de Voltaire lui-même jqous paraissiMU supérieurs, et celui de La Salle égal aux travaux (l(^ M" Sutlre. La science du droit, l'érudition classi- {\\\{\ s'y retrouvent ci chaque pas, mais avec mesure (H sans étalage. Le sens pratique, l'exposition simple et probauUi des faits, la force des raisonnements, s'y font
nobUs qa^il dédia au premier Président de Maniban, et plus tard un TraiU des droits seigneuriaux. Il était né à Gimunt (Gers) en 17 18 et avait été élevé au collège do la Doctrine Chrétienne i ToulouAC ; il 80 maria en 17 55, eut dix enranis et mourut en 179 5. Sa réputation de science, de talent et d'intégrité était grande.
^i) Sudre, 1, p. 4.
(2) Bibliographie f n", 4, 6, 7.
(3) «Moins habiles, moins éloquents que Sudre, el plus souvent Otuphatiques, » dit avec raison Thistorien du Languedoc.
LES CALAS DEVANT LE PARLEMENT. ilH
d'autant plus sentir qu'on n'y retrouve point cette déclamation ampoulée, théâtrale, à grandes prétentions» qin alors était de mode à Paris. Il est k regretter que Voltaire n'ait pas connu ces Mémoires à temps pour en laire usage, et ne les ait pas fait réimprimer. Ils sont devenus rares.
A la même époque parut le premier Mémoire de Lavaysse, intitulé : Mémoire du sieur Gaubert Lavaysse (1). n ressemble aux précédents par sa simplicité, mais differe des écrits de Sudre en ce qu'il ne s'y trouve aucune trace de science juridique ni d'habitudes littéraires. II mms parait probable que cette pièce eut réellement 'e prisonnier pour auteur, et fut revue par son père.
Ce dernier publia, quelque temps après, un écrit intitulé : Mémoire de M* David Lavaysse, avocat en la Cour, pour le sieur Prançois^-Alexandre-Gaubert Lavay89e, son troisième fils (2). Il n'acheva pas ce travail. Âa milieu d'une phrase à propos de la fréquence des sdddes en Angleterre, il s'interrompt, et on lit en canictères italiques:
« Qu'etitendS''je, juste ciel f,,, on juge mon fils: jen*ai pas la force de continuer,,, je succombe,,, Lavaysse, mon cher fils, arme^ toi de courage. Achève la défense d'un frère innocent, —J'obéis à noDpère, écrit aussitôt Etienne Lavaysse (le deuxième fils). Avec aussi peu d'expérience, le disciple remplira-t-ii le plan formé par le Maître ? Que je te plains, mon cher frère, d'avoir U défense en des mains si faibles I le zèle supplécra-t-il aux talents? »
{\) BUbUiografMe^ n* 9.
iliS LES GALAS DEVANT LE PARLEMENT.
Et la phrase commencée sur les suicides anglais, est reprise.
J'avoue que ce coup de théâtre ne me fait éprouver qu'une très-médiocre émotion. Il y a là une scène de drame bourgeois à la façon de Diderot, ou, si l'on veut, le sujet d'un tableau de famille pour Greuze. Mais ce n'est point ainsi que devrait parler la nature. Il est bien qu'un père, âgé de soixante-sept ans, se fasse aider par un fils, avocat comme lui, pour la défense d'un autre de ses enfants exposé au plus horrible danger. Mais est-ce ainsi qu'il faudrait le dire? Cette manière de se pâUner devant le public, de donner en spectacle ses douleurs paternelles, et de succomber devant le lecteur en lettres italiques, me paraît de fort mauvais goût. Sudre et La Salle avaient été beaucoup plus pathétiques en cherchant beaucoup moins à l'être.
Ces divers Mémoires, avec plus ou moins de logique et d'éloquence, discutaient des questions que nous avons à dessein laissées de côté jusqu'à ce moment, parce qu'il aurait fallu y revenir ; V inquisition commencée parles Capitouls ayant été acceptée par le Parlement, les mêmes dépositions figurent dans les deux procès.
Le premier point à établir semble être celui-ci : quels étaient les cris qu'on avait entendus dans la rue des Filatiers pendant la soirée du 13? Nous croyons avoir parfaitement prouvé que ces cris, entendus par quatorze témoins à neuf heures et demie, au plus tôt, ne pouvaient être ceux de Marc- Antoine que le chirurgien Gorsse, Delpuech, Brun, trouvèrent déjà froid, et les médecins chargés de l'examiner avec plus de précision, un peu chaud seulement. Il était donc mort depuis quelques heures, quand ces cris éclatèrent.
USE GALAS myANT LE PARLSMBHT. 140
Il est bien certain que ces cris n'étaient pas les siens, maisceox de Lavaysse et.de Pierre, puis surtout ceux de Galas père et enfin de toute la famille. Si l'on se trouvait à Toulouse ou dans tout autre endroit du Midi au moment d'un accidait mortel, on entendrait aujourd'hui encore, non des sanglots et des pleurs, mais des cris aigus et déchirants. Les hommes du Nord, moins violents dans leurs démonstrations extérieures, s'en font difficilement une idée (1).
S'il en est ainsi lorsque meurt un malade dont on attendait le dernier soupir, U n'est pas étonnant qu'un bruit affreux éclate quand on découvre le cadavre d'un parent ([ue l'on croyait plein de vie. Tous les habitants du quartier entendirent ce bruit ; mais ils distinguèrent mal ; les paroles ne pouvaient arriver que confusément à leur oreille du fond de cette boutique fermée, surtout quand plus d'une voix s'élevait à la fois.
Cazalus, garçon passementier, qui n'a entendu autre chose que Ah/ mon Dieu / akl mon Dieu, dans la boutique d'abord, puis dans le corridor, dit certainement toute la vérité. Quant h Popis, son camarade, qui croit avoir entendu au voltur et à V assassin ^ il se trompe.
(i)£d 18 43, j'éiais depais quelques jours à Nîmes où je venais d'être appelé comme pasieur sufTragant, lorsqu'on vint me prier de Tiiiier un vieillard mourant dans la maison en face de celle que j'habitais. J*y courus à Tinstanl, mais déjà il était trop tard; en traversant la rue j'entendis un épouvantable tumulte. Le malade venait d'eipirer, et à l'instant même, quatre ou cinq femmes se mirent à courir par la chambre en poussant les cris les plus aigus, mêlés d'eidamations de — Ah! mon Dieu ! —-Ah ! mon pauvre père !— Ah! mon pauvre mari I J*étais tout stupéfait de celte scène nouvelle pour moi, que j'ai vue depuis se répéter bien des fois dans des cas de mort natureUe, lente et prévue. J'eus grand' peine à obtenir un peu de silence et de calme.
Plusieurs autres personnes crurent entendre At« voleur; évidemment celles-là entendirent mal et, en tout cas^ ce n'est pas le cri d'un fils étranglé par ses propres parents.
N'est-il pas tout simple que des paroles que l'on crie du fond d'une maison fermée, soient entendues de la mei mais d'une manière indistincte, et diversement interprétées par chacun?
On a vu Espaillac se donner devant les frères-tailleurs un air important, en déclarant qu'il avait reconnu la «voix de Marc-Antoine se plaignant qu'on l'étranglait; les trois frères insistent sur l'importance de ces assertions qu'ils croient vraies, les répètent devant la justice et il se trouve qu'elles sont fausses, qu'Ëspaillac ne dit rien de pareil et aime mieux fuir que les attester. Il ne faut donc pas s'étonner si divers témoins ont oui-dire que ces cris fabuleux avaient été entendus. Déjà un des trois frères-tailleurs au lieu de \ Ahl mon Dieu! on m' étrangle ^ faisait dire au mourant : Ahl mon père, vous m'étranglez. La demoiselle Pouchelon qui, disait-on, avait entendu crier : On m' assassine , l'a nié (1). Tel autre prétend qu'il criait : Pourquoi m* étranglez-vous ? ou encore : n Ahl mon Dieu I mon père, vous me faites tuer ; vous n'avez pas pitié de moi^ > ou encore : « Mon perCy laissez^moi faire un acte de contrition, » On voit que ces prétendus cris d'un homme qu'on étrangle finissent par devenir des phrases entières, ou pathétiques ou édifiantes. Toutes ces dernières versions sont des ouï-dire et non des témoignages auriculaires ; chacune de ces paroles est rapportée sur ouï-dire et toujours par un seul témoin ; il n'en est pas une que deux person-
(i) SudiT, 1,
Des déclarent avoir entendue, excepté le cri : AA/ mon Dieu! évidemment le seul réel, mais qui ne prouve ri^ contre les Galas.
Une multitude de déclarations insignifiantes, et dont ceux même qui les faisaient, ignoraient Forigine, furent apportées par divers témoins. Nous en citerons une qui est un modèle du genre, et qui est plus étrange que d'autres, uniquement en ce qu'elle a été déposée, par un bomme sérieux, un prêtre, membre de la savante société de l'Oratoire, entre les mains d'un de ses propres collègues. On ne s'étonnera plus en lisant les vagues déclarations de personnages si graves, des inepties que venaient raconter au tribunal les commères du quartier.
Quelqu'un que je ne puis me rappeler m'a assuré tenir du perruquier (Durand), qui demeure dans la grande rue près de la maison du sieur Calas, que son garçon (Jean Pérès) étant sorti sur la rue avait entendu, ou à peu près, les cris et les plaintes rapportés dans le Monitoire, et je crois qu'il avait vu paraître k la porte dudit sieur Galas un jeune homme ayant l'èpée k la main et regardant à droite et à gauche.
Signé; MiCAULT DE SouLBViLLE, prêtre de l'Oratoire, ie souasigué déclare avoir reçu la susdite déposition k Tonlottze ce 3 novembre 1761.
Signé i Eyssautier, prêtre de l'Oratoire.
GoUationné, Barrau, gref.
On aura remarqué le trait nouveau de Vépée à la min qui ne se trouve qu'ici. Nous avions entendu les voisinsdeGalasraconterqu'ilsavaient vu sortir de la maison mporte-épecy c'est-à-dire^ dans le langage populaire de la contrée, un gentilhomme ayant Tépée au côté; et, en effet, Lavaysse, comme tous les hommes d'une société un peu relevée, la portait constamment. Mais voici que de
152 LR8 GALAS DEVA?IT LE PARLEMENT.
bouche en bouche cette épée de toilette devient une épée nue ; et elle figure, apparemment comme l'insigne de sa profession de bourreau, dans la main de ce jeune homme, qui cependant n'avait pu s'en servir pour étrangler le martyr.
Voilà la déposition du Père de Souleville, d'un collègue des Massiilon et des Malebranche.
Cette prétendue preuve des cris entendus dans la me des Filatiers ne serait pas encore réduite à toute sa nullité, si nous ne disions que la servante d'un voisin qu habitait de l'autre côté de la rue, affirmant qu'elle aviit entendu crier : On m'assassine ! M* Sudre répondit qu'il était impossible à cette distance d'entendre des paroles prononcées, même en criant, dans l'intérieur de b maison Galas , fermée comme elle l'était. II supplia vainement (fu'on en fît l'essai; on ne daigna tenir ancon compte de sa demande.
Un autre fait qu'on allégua contre les accusés, c'ert la prétendue impossibilité qu'il y avait k ce que Marc- Antoine se fût pendu au billot posé en travers de la porte. Il fallut bien reconnaître pourtant que ce billot avait été l'instrument de sa mort, car on le retrouva avec la corde k double nœud coulant, et même quelques cheveux du mort y étaient encore attachés. On prétendit alors que ce billot avait dû servir à lui tordre la corde autour du cou pour l'étranglef . Dans un des brie f s intendit s du Procureur du Roi, oh prétendit établir que la victime avait été couchée ou assise sur deux chaises. Encore une de ces suppositions gratuites que Lagane donnait hardiment pour des réalités. On prouva le contraire par la marque livide que la corde avait laissée sur le cou. Elle eût été à peu près horizon-
Les CALAS DEVANT LE PARLEMENT. 153
taie, s'il y avait en étranglement, comme on le disait. Au lieu de cela, en arrière des oreilles, elle remontait et se perdait dans les cheveux, comme il devait arriver chez \m homme suspendu.
On soutint que la porte était trop hasse. Il se trouva, vérification faite, qu'elle était bien plus haute qu'il n'était nécessaire. On prétendit alors qu'elle l'était trop, et que Marc-Antoine n'avait pu se pendre qu'en montant sur une chaise ou sur un escabeau ; et l'on opposa aux accusés qu'ils n'avaient point dit qu'il y eût près de là ni escabeau ni chaise. Galas répondit « que dans son trouble, il s'occupa peu d'examiner s'il y en avait près de la porte; que d'ailleurs il y en avait nombre, de l'un et de l'autre, dans la boutique et dans le magasin, et que Marc-Antoine avait dû le repousser du pied s'il s'en était servi. »
On imagina alors de dire que le billot étant placé sur les deux battants ouverts de la porte, le poids d'un homme les aurait ébranlés, ils se seraient rapprochés et la porte se serait refermée, de sorte que le billot serait tombé à terre; on objecta aussi que les deux battants étant un peu inclinés, le billot aurait roulé. On l'y replaça, il ne roula nullement, et ne le pouvait, parce qu'il était aplati par un bout. Bien plus, le 14 octobre, devant les soldats de garde, la maison étant ouverte, et quelques curieux y allant et venant, des jeunes gens replacèrent le billot sur les battants et se pendirent à la corde avec les mains ; les battants restèrent fermes, et treize longs bouts de ficelle jetés sur l'une des portes, d'où on les prenait quand on en avait besoin , ne furent pas dérangés, tant la porte demeurait immobile. Les soldats racontèrent que déjà ils avaient fait la même expérience,
15& LS8 CALAS DSVAlffT LE PARLBMElfT.
qai d'ailtenr» se présentait d'elle-même à l'esprit (1).
Il parait que œs preuves ébranlèrent la eonvictkm de David. Il mena de nuit un homme que sa profession et le mépris public rendaient indigne de confiance, le bourreau, dans la maison de Galas, et lui demanda s'il était possible de se pendre ainsi. Cet odieux expert répondit que non, soit qu'il voulût complaire à ce puis* sant personnage qui daignait lui parler et le consulter comme une autorité, soit qu'il ne comprit rien à une pendaison qui n'était nullement conforme aux règles de son métier. Malgré cette sentence, David n'osa se prévaloir ouv^tement d'un pareil témoignage, et les avocats des Galas lui reprochèrent d'y avoir recouru.
Il reste incontestable que Marc-Ântoine a pu monter sur un escabeau entre les deux battants ouverts de la porte, se passer autour du cou en la croisant, la corde, longue de 2 pans (16 pouces), faire entrer le billot dans les deux nœuds coulants qui la terminaient, poser les deux bouts de ce billot à droite et à gauche sur les deux battants, puis écarter du pied l'escabeau. Sans doute il a fallu pour cela une résolution froide et très-arrêtée; mais combien de suicides en offrent des exemples beaucoup plus singuliers ! Son habit, plié avec soin sur le comptoir, l'ordre parfait de ses vêtements et de sa chevelure mettent d'ailleurs hors de contestation ce calme affreux du parti pris.
On répond que cette corde qui, en effet, correspondait parfaitement à la raie livide du cou, ce billot où adhéraient quelques cheveux, ont pu être employés par ses
(i) Tous ces déuùls sont Irùs-bicn raconlés cl disculés par Sodrc (i,p. 4 5).
pareots à le tuer. Mais pourquoi auraient-ils pris ce OK^enétrauge, compliqué, inexplicable, si ce sont cinq assassins qui tuent un seul homme (1) ? Ge moyen est étrange même pour un suicide , mais s'explique, dans cette seule hypothèse, par la difficulté de se pendre soi-môme, en un lieu où rien ne favorisait ce dessein, et par la complication des moyens qu'emploient souvent ceux qui se tuent, pour être sûrs de ne pas se manquer et de ne pas souffrir longtemps. Et Ton ne peut répondre que tout cela a été disposé pour faire croire k QQ suicide : en ce cas on eût trouvé l'escabeau renversé anx pieds du cadavre et les coupables n'auraient pas
(0 Le célèbre chirargien Louis lui devant rAcadémie de chirur* lie, à roccasioa m6me de celle affaire, ua Mémoire qui a été publié {Bibliographie y n° 30). U montre que quand un homme a élé pendu, ■on cou porle une marque oblique montant vers le hanl, et sans neorlrissare. -— C'est ce que le rapport officiel a constaté sur le CMlavre de Gelas atné. Selon le même savant, si un homme est étranglé, ou trouve à son cou une marque circulaire et horironiale elle plas souvent avec ecchymose, résultant de la torsion. Il ^Mite:
« Userait bien dllflcile qu'an homme un fit mourir un autre en le pendint; cela demande trop d'apparçil : il est plus commun do commencer par rftraoglement; on suspend le corps aprëi», pour tftclier de fatre méconnaltnle geure de crime; c'est une action réfléchie qui suit le mouvemen t violent qui avait porte à l'assassinat. Hais il est rare que le crime ne laisse te traces qni le décèlent. »
Un auire. médecin distingué de Tépoque avail étudié l'affaire Cahs et partageait la même opinion.
M Jean Lafosse, né à Montpellier le 13 novembre 1749, s'adonna à Tétidtde 1* méJeelne, et sans avoir Jamais été professeur en titre, fit eoflendant des cours publics qui furent très-suivis. Il a laissé un travail sur le
▼re de Galas flls, dont il considérait le suicide eomme constant, n lia k €*tto uocaston une correepoi^Uinoe suivie avec Voltaire. Une mort prémataréel'enleTa le SI Juin 177B à râ^e de 83 ans. » {yfAT]mStÊiùtvfU0 dk dàp^HêmmU dt tUérauU, par Hippolyte Creusé de Leaser, 1824, page 264.)
456 LES GALàS DEVANT LE PARLEMENT.
manqué de le faire remarquer. Pas un n'y songea, et quand Tidéeen vint aux magistrats, tant de gens étaient idlés dans la boutique et dans le magasin, et avec tant de trouble, qu'il fut impossible de dire si un meuble aussi insignifiant s'était trouvé là, renversé ou écarté par le pied du suicidé.
Si les Galas ont tué Marc-Antoine, il faudra croire qu'il y a consenti, non-seulement parce qu'on n'a entendu aucun cri jusqu'au moment où on le trouva déjà refroidi, mais aussi parce que ni ses habits, ni ses cheveux, ni son corps, ni les leurs, ne laissaient apercevoir aucun désordre, rien qui indiquât lamoindre lutte, le moindre effort. Ce dernier fait est très-digne de remarque. Pour peu qu'un homme se débatte contre ses meurtriers, il reçoit ou se fait à lui-même des contusions, des ecchymoses. On ne constata rien de pareil. Quand le corps eut été déposé à l'Hôtel-de-Ville, il se trouva une légère égratignure au nez, par suite de quelque inadvertance dans le transport ; mais un grand nombre de témoins pouvaient attester qu'elle était survenue depuis la découverte du cadavre.
Dès qu'apparurent les premiers indices de corruption, très-prompts sous ce climat, on voulut en faire des preuves contre les accusés. Ici nous laisserons parler le chirurgien Lamarque, celui même qui concluait de l'autopsie que Marc-Antoine n'avait pas soupe; on retrouvera dans le fait qu'il raconte toute l'obstination des Gapitouls.
Le même jour je fus appelé vers les onze heures à la maison de ViUe, où MM. Faget, chef du Consistoire, et David, Capitoul, me dirent en propres termes : Gomment ! Monsieur, vous ne vous êtes pas aperçu que le cadavre avait des ineur-
Lt8 CALAS DBTAHT L£ PARLBIIEIIT. 157
trissores sar le corps? On noas a dit qa'il en était tout plein et cependant Tons n'en faites pas mention dans votre Relation. — Je répondis que nous n'en avions point trouvé. Je me transportai de suite k la chambre de torture où on avait transporté Gabs; je l'examine, je reviens au Gonûstoire et je rapporte à ces MM* que ce qu'on voyait actuellement sur le corps de Galas l'étaient pas des meurtrissures, qu'à la vérité le cadavre avait Mtoénement en partie les épaules, les jambes, etc., de couleur violette, mais que cela ne venait que de la situation du cadavre (i).
Après cettepreciière tentative, si complètement avortée, il y en eat d'autres. Les témoins Pages et Lambrigot, ce dernier, soldat de garde (2)» (l'éternelle ressource de raceosation} , vinrent encore affirmer qu'ils avaient vu sur le cadavre une tache noire. U est vrai qu'interrogés à part, le soldat dit qu'elle était grande comme une pièce de 24 sous; Pages, comme la main. On fit venir cette fois m autre chirurgien nommé Faure (chirurgien facultiste)y qui expliqua la marque noire « par l'application da cadavre sur une planche raboteuse en cet endroit. » Ce témoignage réduisit à rien les deux autres.
Ces exemples montrent ce que valent quelques-unes des dépositions entendues. Il est facile de comprendre que, toute une ville s'entretenant de cette affaire avec passion depuis le 13 octobre jusqu'au milieu de mars, mie foule de commérages tout à fait vagues finirent par devenir des récits très-circonstanciés qui gagnaient de bouche en bouche ce qui leur avait manqué d'abord.
n était rarement possible de remonter à la source de
(0 Lettre da Laiiiar(|u<î, Bibliographie^ n* 29* ())Arcb. lHip«
158 LES GALAS DRVANT LE PABLBMBlfT.
ces bruits; il se trouvait presque toujours» soit eu derniëre analyse, soit à un point quelconque de la chaîne, une ou deux apparitions de ce pronom impersonnel on, aussi commode à citer qu'impossible à convaincre de mensonge. Quelquefois cependant, rinstruction remonte jusqu'à Torigine de la rumeur, et découvre qu'elle n*est rien. Ainsi, Catherine Amblard, femme Andouy, déclare « ne rien savoir et n'avoir pas dit ce qu'on loi a fait dire (1). » Ainsi réclamèrent la demoiselle Pouchelon et sa servante, qui demeuraient vis-à-vis des Galas (2). Ainsi, à en croire un témoin, le nommé Bitiyère a raconté que le 12 octobre, Marc-Antoine vint hd dire : (( Tu n'auras plus de peine à me fréquenter, paiM que je me fais catholique ; je dois faire demain ma premito communion. )> On appelle Bruyère en témoignage. H dit seulement qup quelques personnes lui ùvoiièni dit qu'il courait vn bruit sourd que Marc-Antwie Gale devait changer de religion. Ces paroles de Mnro-Antoine étaient donc controuvées.
Ainsi encore trois femmes de procureurs (3) racontent, en grand détail, une conversation où un M. G. -A. Roux, droguiste, assis avec elles dans le courroir de la maison d'une d'entre elles, leur avait appris que Marc-Antoine était catholique, qu'il devait abjurer dans deux ou trois jours, qu'il allait tous les matins à la messe dans des églises éloignées de la demeure de ses parenls, et que lui, Roux, était allé avec Marc-Antoine entendre une messe le matin même de sa mort. Que, du
(i) Arch, împ,
(2) Sudre, 2.
(3) Les demoiselles Mercadicr, de Prucl cl de GoUis, (Arcb, Imp.)
Ul GALA8 DSVANT LE PàMUOiMMT. 159
nesfe, ii le connaissait si sonmis à son père et à sa mère, que si Tun on l'autre ayait voulu lui couper la tète, il l'aurait présentée sans résistance. Ces trois dépositions qui s'accordent, paraissent accablantes. Heureus^nent on fit venir le sieur Roux, qui nia le tout et déclara n'avoir eu aucun rapport avec Marc*Ântoine Galas depuis environ trois ans. « Que s'il a parlé sur la mort et sur plusieurs circonstances qui pouvaient regarder M. -A. Galas, il n'^ parlait que sur le bruit public, et sans savoir d'où il le tenait. »
Ainsi encore, deux autres femmes (soixante-sixième et soixante-septième témoin) déposent qu'un étranger se faisant raser un jour diez le sieur Saint-Martin, chi* mrgien, raconta en ces termes l'exécution de Galas aiué: « n y avait là un clou ; on y attacha une corde pour lui faire peur ; on lui dit par deux fois : Veux-^u te rendre? et ledit Galas décédé ayant dit non, on l'exécuta. » Voilà un martyre bien caractérisé, avec toutes ses circonstances. On mande cet étranger (Simon SalatiB, soixante-huitième témoin). Il dépose :
Qa*^ regard de ce qn'il a dit chez le sieur S^-Martia, chirurgien, eu se faisant raser, ce n'était qu'un ndsoMiement qu'il fit «ft Tair, de son propre mouvement. (Arch, /mj».)
Nous ne poursuivrons pas plus longtemps ce catalogue d'assertions en l'air, démenties par ceux même qui les ODtpronon(^es. Il nous suffira de renvoyer à Elie de Beaumont qui a dressé (1) une liste de quinze témoins démentis par d'autres. Souvent, comme dans ce dernier cas,
(0 E. de B, 3. Tous les exemples que nous venons de ciier ont été relevés [>ar nous^même sur les manuscrits aux Archives Impériales.
160 LEê QàhAB DSVàNT LE PARLEMUT.
il y a eu bavardage plutôt que mauvais vouloir, mais il n'en est pas toujours ainsi. Un témoin oommenoe par déclarer qu'il ne peut pas souffrir les protestants (1). LanomméeGastonne raconte dans sa déposition (2) im dialogue de voisines au moment où le bruit d'un crime attirait tout le quartier dans la rue. « On a battu Galas, dit l'une. — Il n'en est pas mort, répond une autre. — Tant pis ! dit une troisième. »
Cette haine contre des proteslantsinoffensifs se traduisit par une multitude de calomnies plus affreuses les unes que les autres, mais toutes sans aucune solidité. On savait que Louis Galas s'était tenu caché après aan abjuration. Ou prétendit (entre autres la femme du perruquier Durand) qu'il craignait d'être tué par ses parents. M*^ Galas, confrontée avec cette femme, déclara faux tout ce qu'elle avait dit et ajouta :
« Que Louis Galas son fils ne se tenoit caché que pour ae pas faire la volonté de son père et de sa mère, qucnqae oefa lui fût ordonné par M. le Procureur général. »
Il s'agissait de son refus d'aller vivre à Nîmes. On affirma que ses parents l'avaient séquestré dans la cave, l'y laissaient nu-pieds et privé de tout ; qu'U y serait mort de faim si Viguière ne lui eût apporté à manger. Confrontée avec l'auteur de cette calomnie. Jeannette répliqua :
n Qu'il n'y a rien de si faux que les faits rapportés par le témoin, que ledit Louis n'a jamais été mis dans la cave, ni menacé, l'accusée étant la seule dans la maison instruite de la conversion dudit Louis Galas. »
(1) Arch. Imp.
(2) Devant Eyssaulicr, Père deTOraloire.
Enfin, on prétendit que Galas père avait tiré un coiq> de pistolet en plein visage à son fils, ce que Ton prouvait par les nombreuses marques d'un coup de feu dont le jeone homme avait la figure sillonnée. U fallut produire le certificat du chirurgien Gamoire, qui Tavait longtemps soigné pour cet accident; et qui certifia qu'un pétard avec lequel il jouait, lui avait éclaté dans les mains (1).
Un autre témoin prétendit que, lors de la conversion de Louis, M*^ Galas s'était écriée que si elle l'avait [ffévue, elle aurait étranglé son fils pendant la longue maladie qui fut la suite de son accident, et où elle le soigna nuit et jour avec toute la tendresse d'une mère.
Un clerc tonsuré. M' Jean Pierre Debru, vint raconter k la justice un ridicule et affreux roman qu'il tenait, disait-il, de son frère l'avocat, qui ne se rappelait pas de ([ui il le tenait lui-même. Une mère protestante qui habitait hors de Toulouse, s'aperçoit que sa fille veut se faire catholique. Elle l'envoie aussitôt à Toulouse avec une lettre pour M. Galas, qu'elle prie de lui rendre le service de tuer sa fille. Gelle-ci, ne trouvant que Marc-Antoine dans la boutique, lui remit la lettre; il la lut, avertit l'innocente victime et la mit en^sûreté, la louant fort de vouloir se convertir. — Il est très-regrettable que le frère de l'abbé n'ait pu se souvenir de qui il avait appris cette infâme calonmie.
N'était-ce point par hasard de celui même qui inventa l'histoire, non moins abominable, de Jeanneton Petit? Celte pauvre fille était au service de M™* Lavaysse; la témoin veut dire M"' Galas ; mais, auprès du reste, cette
(t) Ce certificat eit au procéi.
légère inexactitude ne mérite pas d'être relevée. Jean« neton Petit voulut se faire catholique. Sa maîtresse toi donna sm- les doigts un si furieux coup de traadielard que. . . les doigts tombèrent ? non ; le coutelas resta dans la plaie.
Nous donanderiotts pardon au lecteur de idire passer sous ses yeux d'aussi indignes sottises, si nous n'étions obligé de montrer le procès tel qu'il est, et s'il n'étût indispensaUede faire bien q[)|M^er les nombreuses dépositions qui firent condaimoer Jean Galas.
Voicid'aiHeurs une série de quatre faux lémoîns parfaîr tement reconnaissables, et qu'il importe de démasquer.
Le premier est Jean Pérès, garçon perruquier (chei les Durand). Selon sa déposition, au mimient où les cris poussés dans la maison avaient effirayé le quartier, il vit par les f^tes de la boutique Jean Galas a se promener une lumière à la main, sans aucun signe d'afiUction ni de tristesse. » Ge n'était donc pas lui dont les cris avaient été entendus ; il avait tout le calme d'un scélérat endurci, et cela au moment où il venait d'étrangler son propre fils. On confronta l'accusé avec le témoin. Calas et lui commencèrent par de mutuels démentis, et il ne semblait pas qu'entre leurs deux assertions aucune preuve pût se produire, quand l'accusé s'avisa de demander comment Pérès l'avait vu babillé. Le faux témoin hésita et répondit luApeu près comme vous voilà.» Or, en ce moment, il était en habit, tandis que David lui-même et ceux qui l'arrêtèrent, l'avaient trouvé en robe de chambre verte et en bonnet de nuit.
« Et le témoin a dit qu'attendu qu'il ne pouvait voir que d*un seul œil à travers les fenles, il n'oxamiua pas la façon dont il élait habillé.
LES GALâS DEVANT LE PARLIHSHT. 163
«r Et l'accuKé a dit que U différence d'un habit k une robe de chambre est gensîble. »
La défense dananda h prouver que les fentes à travers lesquelles Pérès avait regardé n'existaient pas. On ne fit aucun examen de ce point de fait.
Autre calomnie : Tmnette Lezat, veuve d'un cuisinier et blanchisseuse, avait été, pendant un mois et demi, la Dourricede MaroAntoine Galas,et depuis était restée sans aucune relation avec la famille qui lui avait retiré cet enfant. Elle inventa fort maladroitement tout un dialogue dtre elle et son ancien nourrisson, dialogue très-grave, s'il avait été réel, parce qu'il aurait parfaitement prouvé que Haro-Antoine allait se faire caUiolique. M*"' Galas reprocha ce témoin dès qu'elle le vit, disant que lorsqu'elle lui avait retiré son fils, Toinette leur souhaita k elle et à son enfant tûute sorte de malédictions. Le dialogue était un conte fait à plaisir, et la témoin s'animant par degrés se discrédita tout à fait, dès son premier interrogatoire, par la stupide impudence avec laquelle elle aflSrma avoir déjà été interrogée et avoir certifié les mêmes faits devant un autre Gapitoul, au petit consistoire. Le fait était faux. Elle n'avait pas compris que cet embellissement de l'édifice le faisait crouler tout entier.
Catherine Daumière ou plutôt Dolmier, couturière, née à Béziers, logée au faubourg de Saint-Etienne, chez la Delaliasse. et se disant nouvelle convertie, rapporta une longue conversation qu'elle aurait eue avec Marc-Antoine. Il l'aborda, dit-elle, en lui disant qu'il savait qu'on lui avait offert une boutique à Montauban, mais qu'il l'avertissait que c'était un piège pour la faire retomber dans le protestantisme. Il lui promit de lui prêter le Chrétien en Solitude et un livre tiré de saint
IG/i LES GALAS DEVANT L£ PARLEMENT,
François de Sales^ par la dame de Chantai. Il lui dit qu'il était entre les mainsd'un bon confesseur, qu'il devait se confesser le mardi suivant ; mais que si on le savait chez lui, il serait... (perdu).
Pas un de ces détails si précis et si complets ne se trouva vrai; la prétendue nouvelle-convertie était catholique de naissance et de profession, comme on le prouva par des actes authentiques et par des informar tions prises dans sa famille (1). Inutile d'ajouter que jamais Marc- Antoine n'avait possédé les livres qu'il aurait offert de lui prêter.
Il nous reste à citer la Domenge-Lavigne, ou plutôt sa mère, Cécile Gaffié. La Domenge était une misérable créature qui venait de subir la peine du fouet et qui était encore détenue dans les prisons de l'Hôtel-de- Ville. On fit coucher la servante des Calas dans le même ca« chot que cette malheureuse. Elle prétendit, le lendemain, que Jeanne lui avait avoué, dans la nuit, l'assassinat de son jeune maître par le père et par Lavaysse, et elle en faisait le récit à sa façon. On ne pouvait, d'après la loi, faire comparaître comme témoin la Domenge. Sa mère, à qui elle avait débité ce mensonge, se chargea de son rôle. On n'eut pas honte de consentir à l'entendre. Voici comment Jeanne Viguier repoussa un si odieux mensonge, dans sa confrontation avec Cécile Gaffié :
«t L'accusée a dit, que ce que la témoin a rapporté dans sa déposition lui avoir été dit par sa fille est très faux, et que personne ne peut lui prouver que cela soit vrai, et voudrait
(1) Voir aux Archives Imp.^ le certificat délivré par le curé do Sainte-Madeleine de Béziers. Il n'y avait à ceUe époque aucun protestant à Béziers.
LBS CALAS DIVAUT L£ PARLBIUHT. 465
être confrontée avec la fille de la témoin, qui ne le lui soutiendrait pas. »
Nous finirons cette longae énumération de calomnies par un point moins grave , mais qui peut n'être pas absolument imaginaire, sans que les prévenus aient pour cela aucun blâme à encourir. Il s'agit de menaces vio* lentes de Galas à l'égard de Marc-Antoine. Il est fort possible que son père lui ait vivement reproché sa passion désordonnée pour le jeu de paume, le billard et Tescrime, n se peut que^ prononcés dans une boutique ouverte, quelques mots sévères aient été entendus de la rue et qu'ils aient donné lieu aux exagérations mensongères que nous allons rapporter. Nous devons le dire cependant. Galas a déclaré que pour ne pas nuire à Marc-Antoine, t7 cachait la passion de son fils pour le bil^ lard (1), et les scènes presque publiques qu'on a rapportées sont certainement controuvées. Voici d'abord «ne déposition parfaitement ridicule par ses incertitudes et les on-dit sur lesquels elle est fondée. Voltaire s'en est plus d'une fois moqué.
Hathey, peintre, dépose :
tt AyoIf ou! dire à sa femme qu'elle tenoit de la nommée Mandril, que ladite Mandril étant allée le jour de la mort de ll.-A. Galas dans la boutique du S' Calas père, pour acheter delà mousseline, ledit Galas père ou la IP* Calas mère (le déposant ne se rappelant pas lequel des deuiL c'étoit) étoient en di^te avec ledit M. -A. Calas leur fils, et le père ou la mère dndit Marc-Antoine dirent k son (ils : Tu n'auras pas d'autre bourreau que moy. »
(1) Connr. de J. Calas.
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166 Ut flALàf Mf AKT Ul Bk^Mmmttf
Galas répond :
« Qu'il n'y t rien de plus fkuz qna œtte déponfîmi et flfUy a pUu de iO ans qu'il n'aurait 0m doaaé usa cIlHHifpiBJi ^ llarc-Antoine ni k aucun autre do ses enfuilg 4e.cel àge-ft; que les plus fortes menaces qu'il leur, ait Adtea'soat ii i/g potier la porte (i) s*ils u'étoieni pas plus asndiis'à8esaAiinh.i
Deux revendeuses de hardes, nxqoèlleiiGalMdéihn avoir refusé des étoffes à crédit, la wminée BmiàÊÊHà Marion Gouderc son associée, préteiulm ffmlm^im^ oîère a vu Galas tenant son ftb par la oaUefe-ëif IWi et loi disant : Coquin^ il ne fen eoélèrs ftirfca/fîf^'
Enfin, on sienr Bergeret, en passait àmmai tique, an nrilieu de la semaine qui pi>ëoédA-la Marc-Antoine, y aperçut rhommeiiiÂiUé^&gfiSf un chapeau bordé, et entendit Galas père loi dSre .tt9 change ou sHi ne change^ je bà tenmaidê Voilà encore une déposition qui nous p«ralt est tout au moins très-suspecte. On 7 retroom h cription du costume de Gaubert Lavaysse. Le fiait est tex quant à Lavaysse, puisqu'il n'arriva que le 12 à Tmdooie; s'il s'agit de tout autre, ce détail n'a pins de vakir. II en est de même de la menace qui peut signifier égilement : s'il change de religion ou s'il ne change é^ conduite; mais ce propos dans aucun cas hq nous parait vraisemblable.
A tous ces témoignages qui représentât GalaActttBe maltraitant son fils aîné, il faut opposer celui de M plus proche voisin et de son ennemi, le perruquier Barand, qui du reste se montra dans ses diéielaratisBB
(1) Locution vulgaire du pays.
LES GALAS DEVANT LE PA^LfiMENT. 167
Iieaacoup plus jnste et plos impartial que sa femme et son fils l'abbé :
'( Il dépose qu'il est le plus proche voisin de la maison du S' Galas, qui n'est séparée que par le mur mitoyen, et qu'il n'a jamais entendu les père et mère de Galas iils ayné le maltraiter. »
Nous avons achevé maintenant la discussion des témoignages, à l'exception de ceux qui concernent une seule question, mais décisive : Marc-Antoine avait-il abjuré le protestantisme ? Si le contraire est démontré, il n'y a plus de martyre, plus de parricide, plus de procès. Viguière (1), qui devait le savoir mieux que personne et avant tout autre, nie énergiquement tout pendiant de Marc-Antoine pour le catholicisme.
U faut remarquer que c'est là un fait qui ne serait pas difficile à constater.On cite quelques cas de convertis au catholicisme qui ont feint longtemps d'être protestants et qui même en auraient obtenu la permission de l'autorité ecclésiastique, chose honteuse pour elle, encore phs que pour eux. Il n'est pas nécessaire de faire remarquer que pas un seul n'a été étranglé et n'a risqué de l'être. Ce qui les a trahis, c'est qu'on a retrouvé soit chez eux, soit plutôt sur leurs personnes, quelque objet de dévotion, livres d'Heures, de messe ou autres images, croiXy crucifix, reliques, médailles, chapelets. Chez Marc-Antoine, rien de pareil. Le premier procès-verbal de descente (c'est-à-dire d'état des lieux) étant trop manifestement incomplet, on fit une seconde descente; on visita l'armoire de Marc-Antoine, et tout ce qu'on
(1) tnlerr. et Conft*.
les LB8 CALAS DEVANT LE PARLlMm.
y trouva fut porté au nouveau domicile des demoiselles Calas. On n'y trouva rien, absolument rien, cpii indiquât la moindre pensée de catholicisme. Et sur le corps même, au lieu de croix ou de chapelets on ne découvrit que les vers et chansons obscènes que David se hâta de détruire comme peu convenables à la poche d'un martyr. Ne les conçoit-on pas mieux chez un jeune homme joueur et désordonné, qui finit par se tuer, que chez un nouveau converti qui meurt martyr, la veille de sa première communion ?
Mais une abjuration, une première communion, une confession même, sont choses qu'on ne peut faire seul. Il y faut au moins l'assistance d'un prêtre, et voilà un second fait, qui, plus d'une fois, a trahi des projets d'abjuration qu'on n'osait avouer soi-même. Marc-Antoine a-t-il eu des relations avec des prêtres ? Il devait abjurer ; entre les mains de qui? — communier ; dans quelle église! La justice a dû retrouver le prêtre qui l'avait instruit (car on n'abjure, on ne communie pas du jour au lendemain, sans instruction préalable); elle a dû connaître le confesseur qui a reçu ses aveux. Il ne manque pas de prêtres ni de moines au procès, soit recevant les dépositions, curés, vicaires ou pères de l'Oratoire, soit témoins à décharge comme le chanoine Azimond, soit témoins h charge comme les abbés Durand et Benaben, comme cet hebdomadier de Saint-Etienne et ce clerc tonsuré dont nous avons cité les étranges aberrations; soit une foule d'autres que nous allons indiquer encore. Pas un n'a pu dire avoir une seule fois ouï Marc-Antoine, ni en confession ni autrement. Ce n'est pas seulement la justice, c'est r Officiai, c'est leur Archevêque qui leur commande de venir dire ce qu'ils savent, et cela dans une
i cause qu'on proclame irès-^iniéressantepour la religion; F c'est sous la menace de Texcommunication que cet ordre ieor est donné par leurs supérieurs ecclésiastiques; Texconmiunication enfin n'est plus seulement annoncée, elle est prononcée, fulminée, avec un sombre appareil ; et, après tout cela, pas un prêtre ne peut redire un seul mot que lui ait dit Marc-Ântoine en vue de se convertir ! Gonmient ne voit-on pas tout ce que cette preuve négative a de décisif 7
On eut peine à s'y résigner. Des voix populaires faisaient honneur tantôt à tel curé, tantôt à tel jésuite, de la conversion de Marc-Antoine. Le bruit ne manquait pas d'en venir bientôt à David, à Lagane, à Bonrepos ; et quand Tecclésiastique désigné ccmparaissait, quand on croyait tenir enfin cet introuvable confesseur, qu'obte- ^ nait-on? Rien, ou de simples ouï-dire. On fit défiler ainsi un à un devant la justice le supérieur de la maison professe des RR. PP. jésuites, le supérieur du séminaire, le P. Latour, les PP. Dupuy, de Ghottel, Dulhe, Delmas, By et Jeard, le P. Pochât, Franciscain, le sous-prieur des Trinitaires.
Survient la veuve Massaleng, née Jeanne Paignon, qui dit que la D""* sa fille lui a dit que le sieur Pages lui a dit, que M. Souliélui a dit, que la D^*' Guichardet lui a dit, que la D"*" Joumu lui a dit quelque chose d'où elle a conclu que le Père Serrant, jésuite, pourrait bien avoir été le confesseur de Galas aîné (1).
Aussitôt on mande le Père Serrant (ou Serrane) et tout cet échafaudage se réduit à rien en un instant. Ëofin la nouvelle se répand que le confesseur est connu,
(i) CeUe déposilion existe aux Arch, Irop*
c'est l'abbé Laplaigne. Ce fut d'abord un bruit vague, ^ si Ton veut savoir comment de pareilles inventions m propagaient, il suffit de lire la déposition par écrit de 'lu j)iie Françoise Agate Planet : « Etant avec M. Olivier, i4caire de Saint-Ëtienne, la conversation tomba sur lecOtt»* fesseur de Marc- Antoine Calas, dont je souhaitais de savoir le nom ; et pour engager M. Olivier à me le déchh rer, je dis à M. Olivier que c'était M. Ltçlaigne. » H» trouva que M. Olivier savait le contraire et le hii dit; sans quoi elle lui aurait fait croire ce qu'elle aurait voulu.
Un valet de M. d'Aldéguier poussa le zèle plus loîÉ encore ; il affirma avoir vu un jeime homme sortant, le mouchoir sur la bouche, du confessionnal, et quittaiA l'abbé Laplaigne ; on lui apprit plus tard que ce jeune hfomme n'était autre que Marc-Antoine. Malheureuse* ment pour lui il eut la maladresse jde placer cette scène à l'égUse de la Dalbade, dont le curé déclara par écrit (1) que jamais M. Laplaigne n'y avait confessé.
Le Procureur du Roi Lagane lança un brief intendit en cinq questions auxquelles l'abbé Laplaigne fut tenu de répondre. De plus, comme on crut que l'abbé craignait de violer le secret de la confession, s'il avouait le fait, Lagane consulta un professeur en théologie de Tordre de Saint-Dominique, lePèreBougis (2). La consultation du Procurem* du Roi et la réponse du moine ne
(i) Arch. Imp.
(2) On sait que cet ordre fut chargé par les papes de Toffice de l'inquisliion, et Tefit encore. On a pti -voir dans rfntrodiioiHin que, jusque dans le XVIII* siècle, un ihéologien de cet ordre porta à Toulouse le litre dî' inquisiteur. Lagane était donc fidèle i la tradition en s'adressant à un dominicain.
LM €AL4t DEVAHT LE PARLIMEMT. 171
firent point jeîtttes au procès, mais ces deux pièces ont iié conservées, et les archives du Parlement de Toulouse ai possèdent actu^ement des copies certifiées (1). La réponse portait non-seulement que Tabbé Lq>laigne pouvait, sans manquer au secret de la confession, révéler le fait, mais qu'il le devait, pour obéir au Monitoire.
L'hésitation de Tabbé avait une autre cause. Un jeune IHfotestant de vingt-deux ans, qui montrait quelque intention d'abjurer, s'était confessé à lui trois fois; Tabbé Terrade (2) , son ami, avait vu ce jeune homme chez lui ; mais il n'avait pas dit son nom, et aucun indice ne faisût croire aux deux prêtres que ce fût Marc- Antoine. Cependant l'identilé n'était pas absolument impossible, quoique Marc-Antoine eût vingt-huit ans et non vingtdeux. Ils demandèrent ensemble à voir le cadavre, mais il était trop tard et tous deux déclarèrent « qu'ils n'ont rien vu sur ce visage défiguré qui pût décider leurs doutes. »
On finit par découvrir que le jeune inconnu ne pouvait être Harc-AntCMne , et voici comment : tout ce que l'abbé Laplaigne se rappela positivement , c'est qu'il avait confessé ce jeune homme le jour de Noël 1760 ; et Ton produisit plus tard au procès une attestation, signée du curé et de quatorze habitants de Brassac, prouvant que Marc- Antoine était arrivé à Brassac la veille de Noël et n'en était parti que le surlendemain.
Ne trouvant aucun indice d'abjuration ni même de confession, on chercha un acte quelconque de calho-
(i) D'après les originaux prêtés par M. d'AIdéguier, riiisloritui, qui les tenait de M. le marquis de Catelan, ancico avocat général au Parlement de Toulouse.
(2) El non Lenade, comme on l'a écrit ailleurs.
172 hfÊ GÀLifl DIYAIIT Ll
Hcité dans la vie de Maro-Antoiiie et rarbral dans sa derniers jours ; on chercha tant, qoe Pon troofa. Llntoire est fort ingéniensmnait arrangée^ ai elle B*eat pu bien racontée :
« Le père J.-B. Coq, religieux de la Gnmde ObsernoMS, compagnon du confesseur des leli^enses de la Pocte, vWta dans le oonvent desdites reUgienses, Igé d'enviroa S4 us, a eatendu dire aux dames qui sont portières de ladite maiaiMi, qnek i^ octobre un inconnu porta aux ditesdames letigifNMMi IS livres pour se recommander k leurs prières, disant qu'il deiait faire sa i" communion le lendemain et icfiisant dese aosmer. »
Elles ne le virent pas, parce qa'eOea ne parlaient hx visiteurs qu'à travers un tour, sans les voir jamais*
Le nom du donateur manque dans ce réciL En voiâ un autre pour le compléter, où n(His verrons ea mte temps ce qui se disait dans la foule qui regarda pasMr tes accusés, le 18 novembre, lorsqu'on les conduisit des prisons de l'Hôtel-de-Ville à celles du Palais.
L*anmil sept cents soixante-un, et le 14* du mois de décembre, par devant nous, prêtre et vicaire de l'Ëglise paroissiaiie St Michel annexe de St-Etienne de cette ville , soussigné, a comparu demoiselle Barthelemye Cinges , épouse d'Âmand Baptiste, habitante de notre paroisse dans la rue de l'Observatoire, âgée de soixante deux ans qui, en conséquence du dief du Monitoire,nous a révélé que se trouvant au Salin (1) lorsqu'oa conduisait les Calas au Palais, la femme du nommé Gastdon cordonnier qui loge dans le Palais lui dit que M. -A. Galas décédé avait été avant sa mort aux religieuses de la Porte leur porter 12 livres a6n de prier pour luy, qu'il devoit faire son bonjour le lendemain, que de là, dit-elle, il fut au Billard avaol
(i) C'esl une des places de Toulouse.
de rentrer chez luy et de là s'étant rendu à la maison de son père, quelque temps après, ledit M.-A. Galas disait à son père et i sa mère : Quoi, mon père, ma mère, vous voulez m'étrangler ! k quoy l'un et l'autre répondirent qu'ils n'avaient plus de fils. Et la révélante avant demandé à la dite Castelnau d'où elle tenait cela, elle luy répondit qu'elle le savait de sa nièce qai sert depuis longtemps le S' Durand, perruquier qui loge auprès dudît Galas, en qualité de servante, ou bien lui faisant service dans la maison (1).
.... Requise de signer a dit ne savoir. En foi de quoi, etc.
Ghaubet, prêtre et vicaire, signé.
D*après un grand nombre de témoignages que nous allons relever avec précision, mais très-sommairement, CD aurait vu souvent Galas aîné dans les églises. Alquier , témoin à décharge, qui déposa dans le dernier procès, déclare :
Que jamais il n'a paru vouloir changer ; tout au contraire, « quoique souvent ils ont été ensemble dans les églises pour voir les curiosités qui y sont, examiner les châsses et autres ornements précieux qui se trouvent en abondance dans la ville de Toulouse. »
Il n'y arien d'étonnant dans les dépositions de Delpech, qui l'a vu au sermon à Saint-Germain, ni de François Bordes qui Ta accompagné au sermon dans trois églises différentes, m^às jamais à la messe. On sait d'ailleurs que Marc-Antoine, qui se piquait d'éloquence et de littérature, alla plus d'une fois entendre le prédicateur en vogue, un doctrinaire nommé le Père Torné. On peut encore admettre ce que dit Montesqueu, qu'il alla à vêpres, ou à la bénédiction, mm jamais à la messe. Il se peut
(1) Encore lei Darand,
174 LES GALAS DEVANT L£ PAELOfKIV.
aussi que Jean Gapoulac Fait entendu, dans l'église du Taur, dire d'un crucifix qu'on admirait : Voiiàun èeau christ I quoique en général les protestants ne désignent guère par le nom de christ l'effigie du Crucifié.
Mais il s'est produit des assertions beaucoup plus graves. Une jeune fille de seize ans (D"* Mendouze) a entendu la messe à côté de lui. Le nommé Latour l'avait vu prier dans une église. Ce même Bergeret, que nous avons déjà soupçonné de faux témoignage, tenait de sa couturière qu'un garçon marchand qu'elle connaissait, avait été plus de cent fois à la messe avec Marc- Antoine. La femme du perruquier Durand l'a vu deux fois dans des églises, très-près des confessionnaux ;elle n'est pas même très-sûre qu'il ne fût pas dedans. Platte , maître d'escrime, chargé de quêter dans l'église de Saint-Semin pour l'entretien des quarante châsses qu'on y conserve, y a vu Marc-Antoine à genoux, prier successivement dans chaque chapelle souterraine et a reçu de lui une fois deux sous et une fois six livres pour sa quête.
D'autres protestants ont peut-être visité les églises le jeudi saint, même trois ans de suite, pour y entendre les chants et y voir les pompes de ce jour ; mais l'architecte Amal ajoute qu'il y priait fort dévotement. Le même Arnal l'a vu suivre deux processions et s'agenouiller sur le passage du saint Viatique, quoiqu'on voulût Ven empêcher, Montesqueu et Jean Capoulac disent aussi qu'il s'agenouillait devant le Saint-Sacrement et ajoutent qu'il priait ainsi prosterné. La déposition d' Arnal nous semble fort suspecte; si quelqu'un avait voulu empêcher qu'on s'agenouillât devant l'hostie , les premiers venus lui auraient fait un mauvais parti ou au moins l'auraient livré ou dénoncé à la police. Poiu' croire de pa-
hMB CALAS DEVAHT LB PARLEMENT. i7Ô
reJJIes dépositions, il faut ignorer combien dans le Midi le peuple catholique est jaloux du respect qu'il exige pour ses processions.
Claude Claperan prétead avoir vu un fait parfaUement incroyable : Marc-Antoine suivant, le chapeau sous le bras, la jarocession du 17 mai^qui était la<:omiBémoration du massacre de quatre mille huguenots ; et Claude Gaperan a été trop sot pour comprendre qu'il n'aurait pas été seul à l'y v(ûr, ni à le déclarer, et que toute k viUe aurait montré au doigt un protestant fêtant le meurtre de ses pères. Ce Claude Gaperan était le marchand chez lequel T Archevêque avait placé Louis Calas; il déclara aussi que Louis lui avait dit que sa mère avaitdit à Viguière, qui le lui avaitrépété à lui-même, que ses maux ne finiraient que lorsqu'elle verrait son fils pendu. Mot atroce, inventé pour donner quelque sypparence au meurtre de l aine. Peut-on douter que Gaperan ne soit un faux témoin? Est-il croyable que M™* Galas ait jvrononcé ce vœu parricide, et que la servanJbe ait été le redire à celui même à qui samère aurait souhaité une morl .affreuse. Il faut convenir que Mgr de Grussol avait mal {iJidcé sa confiance. fiaron,^ marchand apothicaire, dé^se « que le 12 octobre étant à chevid, il prit en croupe le défunt qui lui dit qu'il ferait sa première communion le lendemain, qui fut le jour de sa mort. » Nous avons prouvé que cette première communion fixée au lendemain est luxe fable. Ceux qui la répètent par.oiu-dii*e peuvent être sincères; telle est, par exemple, Marie- Anne Serres qui y revient par trois fois, en indiquant même que Ut cérémonie devait se faire à l'église de la Trinité ; tel est Bros, dit Goudom,qui « A entendu dire par un nombre inliui de personnes qui
176 tn CALAS DITAIT LB PAKLBIUUIT.
ont pané luoeesâTeneiit dans le quartier, que le dit aiear Calas ayné ami changé de croyanee et qu'il devoit faire aajoord'hiii (15 octobre) sa première commamon. »
Mais Baron, qui dit tenir le fait du martyr lui-même^ a menti.
La veuve Hubert a poussé plus loin le talent de l'invention. Elle fait hardiment remonter à quatre années le catholicisme de Marc-Antoine, et raconte que le jonr de Noël, quatre ans auparavant, elle l'avait vu à Saint- Semin, h genoux par terre et les deux mains croisées sur la poitrine, pendant qu'on chantait le cantique de la Nativité. Elle prétend lui avoir dit familièrement: Ahf Ca^ lassou /mais il lui fit signe de se taire. Auprès délai, im jeune homme protestant, qui était pensionnaire desOfrlas, gardait le chapeau sur la tète, au moment ob passait la procession du Saint-Sacrement. Marc- Antoine Galas se tourna, a lui ôta le chapeau de la tète, le jeta à terre et lui dit d'un ton impérieux et absolu : A genoux, notre Maître passe (1) I » Encore une histoire absolument incroyable ; on ne pourrait pas, le voulût-on, garder son chapeau, dans une église, en présence d'une procession et du Saint-Sacrement. C'est encore un fait que bien d'autres auraient attesté s'il s'était passé ailleurs que dans Timagination de cette femme. Elle donna d'ailleurs une étrange idée d'elle en allant, sous prétexte d'intérêt affectueux, s'établir et coucher chez les D"« Calas, probablement pour espionner ou exploiter ces deux jeunes filles qui se trouvaient sans famille et sans servante. Elle refusa de quitter la maison quand ces de-
(i) Arch. Imp.
hiS G4LA8 DEVANT LE PARLEMENT. 177
moiselles le loi commandèrent, et il fallut qu'elles priassent un voisin de la chasser.
Nous sommes très-certains que la veuve Hubert, fiaron, Claude Gaperan, Âmal, ont menti par fraude pieuse on par excès de zèle; mais il y a, dans les dépositions précédentes, des faits trop nombreux poar qu'on puisse les rejeter tous. C'est Calas luimême qui nous fournira à cet égard une explication trèsplausible. Il réplique, dans ses confrontations, à l'un des déposants que nous venons d'indiquer : que ce témoin , comme bien d'autres, peut avoir confondu Marc-Antoine avec Louis, attendu qu'ils portaient des habits presque uniformes avec des boutons de pinchebec. Il anrait pu ajouter que tous ses enfants se ressemblaient beaucoup. Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'on ait attribué au mort quelques-uns des actes de dévotion de son frère catholique. Quand une famille est nombreuse, les étrangers confondent sans cesse les prénoms des enfants; il y avait là trois jeunes hommes, dont les âges se suivaient ; et les témoins ont pu prendre l'un pour Tautre.
On a pensé aussi que peut-être Calas aîné avait fréquenté à dessein les églises catholiques pour obtenir le certificat sans lequel il ne pouvait être reçu avocat. On rappelle à ce sujet que la fiction légale de la catholicité de toute la France régnait encore à tel point que les protestants étaient ofiîciellement désignés sous le nom de Noweaux- Convertis, On ajoute qu'ils ne pouvaient subsister qu'en faisant de faux actes de religion ; on rappelle que David Lavaysse et son fils Etienne n'avaient pu être reçus avocats que de cette manière ; que lui et ses enfants avaient été élevés par les jésuites, ce qui ne se pouvait sans beaucoup
178 LES GALAS DEVANT LE PABLSMEIiT.
d'actes semblables ; que tous les enfaatsde M. et M"'' Galas avaient été baptisés dans l'Eglise Romaine, et enfin que se découvrir et même s'agenouiller devant le viatique ou devant une procession était un hommage obligatoire, imposé par la force pour peu qu'on hésitât k l'accomplir. Tous ces arguments peuvent avoir quelque valeur, mais ils ne nous semblent pas s'accorda avec le caractère et les idées de Marc- Antoine. Nous, demeu^ rons convaincu que, dans les dépositions précédentes, tout ce qui n'est pas rêverie, mensonge ou rencontre insignifiante et fortuite doit s'appliquer non à lui mais à son frère Louis.
Quoi qu'il en soit de ces détails, il est de fait que Marc-Antoine n'avait nullem^[it l'intention d'entrer dans la communion de Rome, et nous allons achever de le prouver.
Rappelons d'abord sa réponse à M* Beaux (1) qu'il ne serait jamais reçu avocat parce qu'il ne voulait faire aucun acte de catholicité. Il ne manque pas de témoignages qui s'accordent avec cette déclaration formelle. Le chanoine Azimond déposa qu'il avait souvent vu à Toulouse Jean Calas et ses enfants ; que Marc-Antoine était très-éloigné de se faire catholique. Nous avons déjà cité (2) ce que rapporta ce même témoin sur la colère de Calas aîné au sujet de la conversion de son frère Louis.
Pierre Tenery vint rapporter à la justice une foule de on dit; ainsi, il a entendu laD"*Latour raconter que Marc- Antoine Calas lui a présenté l'eau béAtte à l'église
(0 Voir plus haut, p. 50.
(3) Arch. Imp.
Lt8 CALàS DKVANT LR PARLEmRT. 179
des Cannes; il ti^t aussi d'un sieur Bienaize qu'un nommé Nouganol se trouvant un jour avec Marc-Antoine, Louis Galas vint k passer et Nouganol demanda à l'afaié s'il ne voulait pas changer comme son frère, à quoi Harc-AnkÂne répondit « qu'il en était bien éloigné, et que si l'on eût su que son frère eût dû abjurer, on i'eo eût bien empêché. » Cette déposition est d'autant pfais importante que Ténery est un témoin tout à fait hostile; sehm lui, ce mot de Marc-Antoine signifie qu'on aurait étranglé son frère. Il est au moins aussi naturel de croire qu'il voulait dire simplement que les raisonnements et l'influence de sa famille auraient détourné Louis de se faire catholique, si l'on avait connu son dessein avant le jour où U disparut. Cela est fort probable, d'après la faiblesse bien démontrée du perscmnage.
Voici une autre déclaration indirecte mais qui a sa valeur :
LalP*Goyonnet,marchaiideàToulouse,déclareii*avoirjaniâis entendu dire que Marc-Antoine Galas dût changer de religion. R Aucontndre,deux messieurs étant venus, quelques jours avant a mort, dans ma boutique pour m*acheter des marchandises, s'entretenaieiit ensemble, se disant que Marc-Antoine Galas Toulait passer à Genève pour se faire ministre de la Religion protestante. »
La signature est attestée par Jean de Moulon,
Lieutenant principal au Sénéchal,
Ces témoignages sont clairs. Mais le plus important de tous est celui de M"* Chalier, cet avocat dont nous avons déjà parlé et qui eut seul le courage de déposer en faveur des Galas devant les Capitouls, après être allé dire b son curé qu'il avait des renseignements impor-
tants à donner. Ils le sont en effet, mais dans un tout autre sens qu'on ne l'espérait.
M* Jean-François Ghalier, docteur et avocat au Parlement, 60' témoin, raconta en grand détail une coqversation du 28 ou 29 septembre 1761, où Marc- Antoine Galas parlait avec envie des jeunes négociants qui passaient par Toulouse, allant à la foire de Bordeaux, et se plaignait de ce que son père ne voulait ni lui donner des appointements, ni Tassocier avec lui, ni le mettre à même de s'associer avec quelque autre (1).
(( Là dessus, le déposant lui dit que s'il étoit k sa place, il sauroit bien forcer sou père à lui donner satisfaction d'une fa* çonou d'autre.
<c Le dit Galas dit alors au déposant ; quel expédient il prendrait ?
« Le déposant lui dit : Je me ferais catholique ou je ferais menacer mon père de m'en faire.
« Ledit Galas répondit au déposant qu'il ne prendrait pas ce parti, mais qu'il en prendrait un autre qu'il mettrait à exécution.
(( Le même témoin, dépose, de plus, que dans le mois de juin dernier, ledit Galas étant allé voir le déposant qui étoit avec son frère le prêtre, on vint à parler de religion ; que le frère du déposant eut beau lui parler de la religion catholique, ledit Galas ne voulut jamais convenir de rien. »
(l) Etait-ce dureté de la part de Calas? Loin de là. L'état précaire de son commerce le meltail dans rimpossibilité d'agir autrement. Quand par son arrestation le crédit et le travail cessèrent tout à coup chez lui, il n'y resta que la pauvreté. Deux mois après sa mort (le 22 mai 1762), M. de Saint-Florentin écrivait à AI. de Saintp-Priest : « Au reste M. le Procureur Général du Pariemeut « m'avait déjà informé du désordre où sont les affaires de Calas et « de l'insurfisance de ses biens pour le paiement de ses créan- « ciers. »» {Arch, de Montpellier,)
Ici M* Chalier raconte le projet d'association de Marc- Antoine avec un sieur Roux, projet qui échoua parce que Calas père ne put cautionner son fils pour 6,000 livres; cette affaire, dont le mauvais succès dut contribuer à décourager le jeune homme, est de la fin de juillet ou du commencement d*août , six semaines avant le suicide.
Voici les derniers mots de la déposition de M' Chalier :
« Que maintes fois le déposant a eu parlé de religion avec ledit Calas décédé et entre autres choses de la fin tragique des ministres de cette religion. Ledit Galas répondit au déposant qne ces personnes étoient bien heureuses de mourir pour leur niigiou et qu'il envioit leur sort. Le déposant lui dit alors, pour le dissuader, que tout métier qui faisoit pendre son homme ne valait rien. »
« A ajouté que lorsque le déposant lui dit que tout mettier qui faisoit pendre son homme ne valoit rien, ledit Galas vc- Boit de lui dire que souvent il avoit eu dessein d'aller k Genève pour se faire ministre. »
H* Chalier indiqua un témoin, M"" Beaux, qui pouvait attester les mêmes faits; mais c'était un protestant. On ne le cita point On voit par cette déposition, et il était naturel de présumer, qu'au milieu de ses hésitations sur sa carrière, Marc-Antoine dût être mis en demeure de se convertir, et sinon tenté par l'évidence de son intérêt matériel, au moins sollicité par autrui. Il le fut nonseulement par les avocats Beaux et Chalier, mais par un personnage plus haut placé, ce même M. de La Mothe, conseiller au Parlement et secrétaire de l'Université, qui s'était occupé de l'abjuration de Louis. Voici en qoels termes M* Sudre raconta le fait, d'après M. de La Hothe lui-même :
« Un magistral grave fait un récit qui offre un dénouement plus honorable à la mémoire de Marc- Antoine Galas : i*honneur et la vertu de ce magistrat sont connus, sa parole doit être donc bien efficace. Il a eu part, dit- il, à la conversion de Louis Galas; il souhaita de remporter la même victoire sur Marc- Antoine Galas; il Tentretint sur ce sujet, il lui fit naître des doutes.
Marc-Ântoine Galas demanda du temps pour délibérer, puis s'examiner et se résoudre : ce fut une affaire de plus d'un jour. Il revient et déclare qu*il s*était affermi dans la foi dans laquelle il avait été élevé. Si ce que ces témoins disent qu'ils ont vu Marc- Antoine Galas k l'église, qu'ils Tout vu assister à nos saintes cérémonies; si cela est vrai, il faut le rapporter au temps que Marc- Antoine Galas était ébranlé, qu'il se sentoit des mouvements pour rÉglise catholique ; mais comme le rapporte ce magistrat, il eut le malheur de résister k la grâce et de se raffermir dans Terreur. Il est vrai que ce magistrat n'est pas témoin dans la procédure, mais la cour peut faire aisément qu'il le soit; il est assis tous les jours k ses côtés, qu'elle daigne l'appeler et recevoir son serment ; les droits de l'innocence lui sont trop connus pour qu'il se fasse une peine de ce ministère, »
M. de La Mothe ne répondit jamais à cet appel ; il ne donna point sa déposition. Mais peut-on douter un seul instant qu'il se fut empressé de la donner ou que le Procureur Général l'y aurait contraint, comme cela arriva à l'abbé Laplaigne, si son témoignage eût pu être utile à Taccusation? Il setut parce qu'il y aurait nui; mais il n'a jamais démenti ce que M^ Sudre avait eu le courage de publier, à Toulouse môme, au mois de décembre 1761 ou janvier 1762.
Confronté avec Arbanère, le sous-prieur des Pénitents blancs, sur la question de la conversion de Marc-
Antoine, Jean Galas déclara « qu'au contraire il avait lieu de croire son fils très-zélé. »
Nous le voyons, en effet, persévérer jusqu'à sa fin dans la profession publique du protestantisme. Il avait fait sa première communion à Nîmes en 1755, au retour de la foire de Beaucaire, dans une assemblée tenue par un ministre du Saint-Evangile en une maison particulière.
En septembre 1759, il fut parrain d'un enfant baptisé dans une assemblée à Mazamet. Â Noël 1760, il prit part à une autre assemblée qui se tint à Yabres. L'année même de sa mort, il assista le 6 mai à l'enterrement de Jean Lacapelle, qui eut lieu par ordonnance de l'Hôtelde-Yille dans le jardin du sieur Glacié, hors des portes de Toulouse; il fut présent en juillet h une autre inhumation protestante dans le même lieu, et on l'entendit à cette occasion parler a de l'excellence de sa religion. » Le premier dimanche de septembre il jeûna suivant l'usage pratiqué alors dans toutes les Eglises réformées de France. Il mangea de la viande les vendredis et samedis jusqu'à sa fin.
C'était lui qui faisait en famille la prière matin et soir, et, tous les dimanches,' la lecture d'un sermon, des psaumes et de quelques chapitres de la Bible <( ce qu'il continua jusqu'à la veille de sa mort (1). »
Nous voici donc arrivés, par une série de faits aussi publics que possible, du jour de sa première communion à la veille même de sa mort, et tous ces faits ne sont pas de simples allégations, mais ont été prouvés officiellement autant que le permettait la législation de l'époque, d'après laquelle tout acte du culte proscritétait un crime.
(i) Inlerr» et Confir. de M, et de M"* Calas, de Jeanne Yiguicr, etc.
184 LES GALAS DEVAffT LE PARLEMENT.
Il se trouve doDc que le prétendu martyr n'avait cessé ni de témoigner qu'il était fort éloigné de se faire catholique, ni de professer extérieurement le culte de l'Eglise réformée. Si la vraie piété avait été en lui aussi puissante que son zèle extérieur était soutenu, jamais il ne se serait laissé entraîner jusqu'au désespoir et au suicide, et il n'aurait pas précipité sa famille dans les longs malheurs que nous avons à peine commencé à faire connaître.
Pour résumer tout ce qui précède, il suffira de remarquer que sur cent cinquante témoins, tous à charge sauf un seul, il n'en est pas un qui dise avoir vu le crime ni aucune circonstance ou indice du crime. Quelques-uns disent avoir entendu des cris, des paroles qui constateraient ce crime, mais ils ne s'accordent pas ; il n'y en a pas deux qui rapportent de la même manière les prétendues paroles de Marc-Antoine assassiné. En cela, comme dans tout le reste du procès, chaque point de quelque importance est rapporté différemment par chaque témoin. Or, d'après la loi, tout témoin singulier, c'est-à-dire unique, était insuffisant pour prouver quoi que ce fut contre les accusés. En dernière analyse, on se trouve en présence d'une multitude confuse de rumeurs populaires, incohérentes, souvent vagues, ou, dès qu'elles sont précises, manifestement fausses et mensongères. L'origine de ces faux bruits est surabondamment expliquée par les dispositions hostiles du peuple à l'égard des protestants, par les antécédents et la faiblesse de Louis Calas, par l'effet que produisirent sur les esprits la pompe fmièbre et le double service célébrés en l'honneur du suicidé, et surtout par le Monitoire, quatre fois lu à tous les prônes, affi-
elle partout, fulminé enfin dans toutes les paroisses, informant la ville entière des soupçons de Fautorité et enjoignant k chacun, sous les peines les plus redoutées, de venir déclarer à la justice ce dont la justice ellemême avait informé tout le monde.
On prétendait cependant, au Parlement de Toulouse, compenser l'absence de preuves par le nombre de ces dépositions insuifisantes. Voltaire s'est souvent moqué avec justice de cette dangereuse doctrine. Nous citerons uue de ses critiques à ce sujet, et ce n'est pas la plus vive.
II écrit à Damilaville le 22 mars 1763 :
J'ai appris une des raisons du jugement de Toulouse qui ta bien étonner votre raison :
Ces Yisigoths ont pour maxime que quatre quarts de preuve, et huit huitièmes, font deux preuves complettes; et ils donnent k des oui-dire le nom de quarts de preuve et de huitièmes. Que dites vous de cette manière déraisonner et déjuger? Ëst-il possible que la vie des hommes dépende de gens aussi absurdes? Les tête^ des Hurons et des Topinambous sont mieux faites (1).
(i) On peut répondre à Voltaire qu'il ne s'agit pas plus ici de Visigolhs que de Topinambous, mais des règles de la procédure sous le régime de l'ordonnance de 1670. « Le législateur, dit M. Faus- Un Hélie, pour donner peui-èlre un contre-poids à la procédure secrète, avait lié les juges élroiiemeni, par uno foule de petites règles qu'il avait semées devant leurs pas et qui enchatuaient complètement leur volonté. Ces règles précisaient à l'avance la valeur légale de chaque fait, de chaque circonslance du procès, matérialisaient les éléments du jugement et dictaient au juge sa décision, indépendamment de sa propre conviction... Dès que la cause constatait telle preuve, telle présomption, tel indice, il devait attacher à cet indice, à celte présomption, à cette preuve, l'effet que la loi avait Yonlu lui assigner. » Plus loin l'auteur indique la cla.^sification des preuves en pleines et demi-pleines ^ manifestes, consi"
186 IttS CàhàA DBTANt LB PARLBIIEHT.
Oe n'était pas l'esprit de l'andenne législation qui avait établi en principe qu'une accosation dont la vérité n'est pas pleinement démontrée doit être tenue pour complètement ;faiiflBe et que la preuve, si elle n'est entière, est nulle (1).
D'après ce texte, la condamnati(m des Calas eût été impossIMé. -..;.,
dénéUê et imparfaitêif ^eomdutmUê «I démoiuirativeB, réelies oa préiompthei, affhrmathet ou néf^ativêê. Chaque preuve, emnite, était asBo^eltie i des règles spéciales suivant qu'elle était vocale, ItltéràUy teetimùmaie ou conjeeturaU, Cette dernière, qui se tirait des inâice»^ êignest t^mÙÊikulee et préeompUtmsy étatt la plus difficile et la plus périlleuse. On distinguait les indices indubUahles ou vioUntê^ gravée et tégere, « Phisieurs indices légers Joints ensemble formaient un indice grave ; un indice grave valait un peu moins qu'une semi-preuve ; deux indices graves formaient un indice violent ; un indice violent suffisait pour condamner i la question ; plusieurs indices violents devaient entraîner la condamnation définitive, surtout en matière de grands crimes (p. 657.) » Qu*on applique cette méthode i l'affaire qui nous occupe et i celle multitude de témoignages hosliles, on .comprendra le danger où étaient les accusés, cotre les mains de juges passionnés.
(0 Probatio quœ non est plena veritas, est plena faUUas ; no quod tion est plena probatio^ plané nulla est probatio.