BT LES PROTESTANTS DE FRANGE
pareille question n'a été agitée, d'autant que de telles horreurs ne se présument point: que ni Calvin, ni aucun de nos Docteurs n'a jamais rien enseigné de semblable, ni même d'approchant, et que bien loin que ce soit la doctrine de notre Eglise, nous la détestons unanimement et l'abhorrons , comme également contraire à la nature, à la Religion chrétienne , et aux prindpes des Eglises Protestantes. A Genève le 29 janvier il Q^ Expédié par ordre de la Compagnie des Pasteurs et Professeurs de l'Eglise et de l'Académie de Genèye, au nom desquels et pour tous, ont signé
Maurice, Modérateur,
Lé CoinTE, Secrétaire.
Mais ce n'était pas assez que les protestants étrangers répondissent à Toutraged'un si affreux mensonge. Il fallut que ceux de France à leur tour se défendissent Leur représentant le plus accrédité à cette époque était Paul Rabaut, l'illustre pasteur du Désert, le père de Rabaut Saint-Etienne. Il vivait à Nîmes et dans les environs, depuis vingt-quatre ans, toujours exposé à la mort, et se dévouant sans ombre d'ostentation à son œuvre évangéliqne. Il publia La Calomnie confondue ou Mémoire dans lequel on réfute une nouvelle accusation intentée aux protestants de la province du Languedoc, à l'occasion de raffaire du S* Calas détenu dans les prisons de Toulouse; avec cette épigraphe : S'ils ont appelé le père de Famille Béelzébuth, combien plus traiteront-ils ainsi ses Domestiques? Math. 10. 25. — Au Désert 1762.
Ce mémoire est remarquable ; il y règne une grande force et par moments une éloquence véritable. Mais déjà, il y a trois ai^s, en le lisant pour la première fois, j'avais été surpris d'y retrouver quelques traces de la dé-
(I) Voir Bibliosraphie, n* 1 1 .
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clamation h la mode ; tandis que le style de Paul Rahaut, qui m'est bien connu par ses manuscrits dont j'ai le dépôt, est toujours empreint d'un mérite très-éminent et devenu tout à fait habituel à cet homme admirable qui fut proscrit toute sa vie : je veux dire le calme, le bon sens pratique, ou plutôt un imperturbable sangfroid. L'historien des Églises du Désert avait partagé cette impression :
« Cet écrit, dit-il, le seul de Unis ceux de Paul Ràbaut où la conscience indignée s* exprime avec quelque colère^ renferme des passages d'une haute éloquence. »
L'explication de cette différence de ton et de style m'a été fournie par un document fort curieux que possède M. Maurice Angliviel, neveu d'Ângliviel delà Beaumelle. C'est une Lettre pastorale écrite de la main de ce dernier, mais sous le nom supposé de Babaut, en 28 pages in-12 et avec la date du 1*' décembre 1761, au Désert. Il est hors de doute que Rabaut a adopté en l'abrégeant ce travail deux fois plus long que sa brochure, y a joint un préambule et une conclusion beaucoup plus simples, et y a intercalé un passage sur un Synode qu'on prétendait avoir eu lieu récemment à Nîmes et où aurait été décidée la mise à exécution du règlement homicide qu'on prêtait à Calvin.
Parmi les améliorations que Rabaut fit subir au projet de la Beaumelle, deux surtout sont à noter : la réduction de l'écrit à la moitié de sa longueur et le changement d^nne Lettre pastorale^nécessaxremeni adressée aux protestants, en un .Mémoire adressé h tous et plus particulièrement à la justice.
Telle qu'elle existe, la CQlomnie confondue est cer-
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tainement supérieure à ce qu'elle aurait été si Tun ou Fautre de ses auteurs eût été seul à la rédiger. La Beanmelle est plus diffus et plus déclamateur, comme m homme de lettres du dix-huitième siècle ; Rabaut est simple et calme, mais un peu lourd, comme un homme d'action, plus accoutumé à braver les dangers qu'à caltÎYer l'art d'écrire, et qui enregistrait (1) sans se permettre un mot d'attendrissement ou d'horreur, sur son carnet de poche, la date du martyre de ses propres collègues (2).
Le fragment suivant fera connaître l'esprit et l'accent de cette noble protestation :
« Ce qui nous a pénétré de la plus yvre douleur, c'est qu'en liant ce Monitoire, nous y avons vu qu'on suppose comme on lait pronyé ou du moins probable que l'assassinat du défont a^ait été délibéré dans une assemblée de Religion et que ses Parents avaient été chargés de l'exécuter. Yoilk donc nos Attemblées religieuses accusées, par un tribunal de justice, avec
(1) EgU du Défl., t. 3. p, 170.
(3) On sait que La BeamneUe avait Vhabitude de publier se* nombreux ouvrages bous des noms supposés et n'en a signé qu'un Nol. L'année suivante, parut à Avignon, sous la fausse indicaiion de Paria, aon Préservatif contre le déitme ou instruction pastorale de fmmtieur Dumonty ministre du St^EvangUe^ à son troupeau, sur le livre de M» J, Jacques Rousseau intitulé : Emile ou de Véducation» À PariSy IT6S (904 p. in-12). Ce livre est dédié à Bl** Nicol, née Lavayaae, une des soeurs de Gaubert Lavaysse, qui épousa plus tard La BeaumeUe en secondes noces. L'ouvrage avait d'abord la forme d'une Lettre pastorale de Babaut, mais il subit de grandes modiflcations et tùi imprimé sur une copie écrite par le jeune Rabaut Saint-Etienne.
Je dois à la complaisance de M. AngUviel ces détails curieux ^*il n'est pas inutile de meure en regard de la collaboration de la Bcauœelle au Mémoire de Paul Babaut, fait jusqu'ici entièrement
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approbation de TOfficial et sous les yeux d'une Cour souveraine, d'être une espèce de cabale oU Ton délibère le parricide.
« On ne s'en est pas tenu là, on a publié que Calvin, dans son Institution, avait fait de cette Doctrine un point de Morale et de Foi. Enfin on a poussé les choses jusqu'à dire que nous avions tenu un Synode à Nîmes ou dans les environs, lequel avait décidé que les pères et les mères sont obligés eo cour science, et conséquemment doivent être exhortés, à êter la vîe à leurs enfants, plutôt que de leur permettre de quitter leur Religion.
« Que de pareilles atrocités se répandissent parmi un pen^ ignorant, et à l'égard d'une Société peu connue, on pourrait n'en être pas étonné : mais que dans un siècle aussi éclairé que le nôtre on charge de telles accusations une Eglise dont la créance est celle de la moitié de l'Europe; que le magistrat y donne lieu par un Monitoire qui tend à nous rendre odieux : que les supérieurs ne répriment pas un si cruel attentat contre des citoyens que la loi ne distingue pas du reste des sujets, c'est presque nous livrer k la fureur d'une populace crédule.
n Nous ne le dissimulons point, c'est nous attaquer par l'endroit le plus sensible que de nous imputer de semblables horreurs. Que l'on confisque nos biens, qu'on nous envoyé aux galères, qu'on attache nos ministres au gibet, qu'on nous rassasie d'opprobres et de supplices; mais du moins qu'on respecte les maximes d'une morale qui n'a d'autre auteur que Jésus-Christ même. Qu'on nous punisse comme de mauvais raisonneurs, ou comme infracteurs de ces loix pénales que nous ne pouvons observer sans violer de plus augustes loix ; mais qu'on ne nous accuse pas d'être des pères dénaturés et de l'être en vertu des principes d'une religion toute sainte
« On peut dire hardiment que ceux qui ont imaginé cette assemblée ne l'ont pas crue. S'ils l'avaient crue, l'auraient-ils énoncée dans un Monitoire? En l'énonçant ne donnoient-ils pas avis aux coupables de prendre la fuite? ÂucuA pourtant ne l'a prise.S'ils l'avoient seulement soupçonnée, n'^iU^
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nnent-ils pu faôt des recherches secrettes? n'auroîentp-ils pas crftint d'éventer un mystère si important? qnel a donc été leur bnt? n est difficile de leur en attribuer d'autre que celui de nous rendre odieux. L'accusation imputée contre Calvin est one impudence qui ne mérite pas de réponse. Les écrits de ce docteur ont fût l'admiration d'une partie du monde et le désespoir de l'autre : qu'on les lise et Ton verra que sa morale n'est antre que celle de l'Evangile. »
Rabant envoya cette apologie des protestants de France an magistrat chargé de poursuivre les Galas, au procureur général Biquet de Bonrepos, avec une lettre qu'on lira plus loin.
On a pu voir dans Y Histoire des Eglises du Désert \faB la vivacité bien motivée de ces paroles, où l'auteur 88 départait de l'extrême modération ordinaire aux requêtes des protestants, fut blâmée par eux. Le pasteur Pierre Encontre trouvait les expressions «un peu fortes. » De la Broue, chapelain de l'ambassade de Hollande à Paris, écrivit à Babaut avec plus de justesse, sous son pseudonyme i^Euorbald :
n Je trouve le mémoire bon, mais j'eusse improuvé, si j'avais été consulté, l'épigraphe. On peut répondre avec vigueur, mais que l'esprit de douceur soit notre guide ; éloignons tout ce qui sent la récrimination et l'aigreur. »
La colère des ennemis du protestantisme fut extrême. On s'offensa de voir paraître au grand jour la réclamation d'un pasteur proscrit, qui n'avait pas même d'existence légale et vivait sous la menace perpétuelle du suppUoe» subi récemment par plusieurs de ses collègues et par un autre, Bochette, quelques semaines plus tard* On s'irrita d'une audace qui parut une énormité.
On jugea nécessaire de réfuter publiquement l'écrit du pasteur par des Observations sur un Mémoire qui pa^ rait sous le nom de Paul Rabaut^ intitulé la Calomnie confondue — 1762. L'auteur anonyme était Tabbé de Contezat. Il avait pris pour épigraphe cette phrase de saint Gyprien : Ne dum tacemus^ non verecundiœ sed diffidentiœ causa tacere videamur. « De peur que si nous nous taisions notre silence ne fût attribué non à T humilité mais à la confusion. » (1)
L'abbé de Gontezat nous est inconnu. On a dit qu'il avait été appelé à Toulouse pour essayer de convertir le pasteur-martyr François Rochette et les trois gentilshommes exécutés avec lui le 19 février. On ajoutait que ses moeurs étaient très-mauvaises. Nous ne savons si ces' allégations sont exactes ; mais ce qui est incontestable c'est l'excès de violence et de noirceur qui d'un bout à l'autre anime cet écrit. Il ne s'agit plus ici de V esprit de douceur qu'exigeait De la Broue, ni même des récriminations et de Vaigreur qu'il blâmait. Il s'agit de lancer contre des prisonniers et des proscrits les accusations les plus perfides, qui devaient, si elles étaient accueillies, les mener à l'échafaud.
Ainsi, l'auteur trouve naturel que les pasteurs soient soupçonnés (sans ombre de preuves) d'avoir ordonné l'assassinat de Marc-Antoine :
« On a pu légitimement supposer que le zèle cruel d'un père protestant était enflammé par les suggestions de ceux qui sont les oracles et le soutien de la Religion prétendue Réformée. »
Voici le portrait de fantaisie qu'il trace de ces pasteurs; voici comment il explique qu'il peut y avoir des
(0 Bibliographie, n** 12.