CHAPITRE X
« Cette tnsrëdie me &it onblier tontes les antrei, Jusqu'aux miennes. »
(Lettre k d'Argental, 5 juillet 1776.)
Avant la fin de mars 1762, un négociant marseillais, Dominique Audibert (1) , qui se rendait de Toulouse à Genève, alla voir Voltaire et lui raconta le procès et Taffreuse exécution qui occupaient tous les esprits dans la ville qu'il venait de quitter. Il a£Brmait énergiquementque les Galas étaient innocents (2). A ce récit. Voltaire fut saisi d'horreur, et résolut immédiatement de savoiravecpleine certitude de quel côté était la vérité. Il voyait, d'une part ou de l'autre, le fanatisme protestant ou catholique aboutir à un acte de cruauté effroyable. Or, ce qu'il y
(i) U fût secrétaire de T Académie de Marseille et mourut i Saint- Germain-en-Laye le i 0 août 1821.
(2) « Je me souviendrai toute ma Tie que vous fûtes le premier qui me parlâtes des Calas, Vous avez été la première origine de la Justice qa*oiileura rendue et de celle qu'on va leur rendre encore. » La date de cette lettre i Audibert diffère dans les éditions. Selon Beuchoty eUe serait du 13 décembre 17 63.
avait peut-être de plus sincère et déplus vif en lui, c'était rindignation ardente que lui inspiraient les crimes commis au nom de la religion. Il avait fort peu de religion sans doute ; il en avait assez cependant, lui qui crut toute sa vie en Dieu, pour que tout en lui se soulev&t, à Touïe d'actes sa^^liotiPi commis au nom de Dieu. Avant même de savoir gavait raison dans ce drame affreux, il résolut d'en avoir le cœur net.
C'est dans ce sentiment ^'il écrivit le 29 mars 1762 àd'Alembert: ;.
Pour ramour de IHeu rendez aussi exécrable que tous le poufiez le fiMtttiaBie qui a laîl feadce lu fils par son père ou qui a^fah TOiner Qii iiwoic^t p^^ du Roi.
Cette horrible affaire, dit4l vers la même époque à son uni le comte d'Argental, déshonore la nature humaine, soit
Q^meM d'u» côté qh de Vautre un fanatisme hopnÛQ (1) et il est utUe d'approfondie la Yérité.
Dès le 25, il communiquait l'horreur où le jetait cette histoire, à un singulier confident, cet étrange cardinal de Bernis, qui trouvait bon d'être appelé en vers Babet la Bouquetière.
Pourrai^je supplier Votre Ëminence de vouloir bien q^e dire ce que je dgis penser de l-aveiituTe affreuse de ce Calas, roué à Toulouse pour avoir pendu son fils? C'est qu'on prétend ici qu'il est très-innocent, et qu'il en a pris Dieu k témoin en expirant. On prétend que trois juges ont protesté contre l'arrêt. Cette aventure me tient au cœur; elle m'attriste dans mes
(i) Ces derniers mots se retrouvent presque textuellement dans une lettre de Voltaire à M''**** (du Deffand?) en date du 2 aoOt (1T62) dont j'ai vu Toriginal au UxUith HvMinm.
pUisirs; elle les corrompt U faut regarder le Parlement de Toukmse ou les protestants avec des yeux d'horreur.
La réponse de rEminence tarda jusqu'au 7 août et fut essentiellement équivoque; c'est un chef-d'œuvre du genre.
n y a du louche des deux côtés ; le jugement est incompréhensible, mais le fait ne parait pas éclairci. J'en Yois assez pour être fort mécontent et même fort scandalisé.
Scandalisé! Par qui? Mécontent! De quoi? Il est impossible de mieux suivre le conseil du fabuliste et d'être enrhumé plus à propos.
Il ne faut pas s'étonner de voir Voltaire consulter un cardinal sur le procès des Galas. Aussitôt qu'il se fut promis de voir le fond de cette affaire, il ne cessa de s'informer, écrivant de tous côtés à la fois et consultant tout le monde. Les premières réponses qu'il reçut étaient contradictoires. Ignorant les faits et trompés par le Monitoire, bien des protestants crurent, dans le premier moment, au crime des Galas.
Quel fut mon étonnement, dit-il plus tard, lorsqu*ayant écrit en Languedoc sur cette étrange aventure, catholiques et protestants me répondirent qu'il ne fallait pas douter du crime des Galas. (A Damilaville, 1*' mars 1765.)
n ne tarda pas à apprendre que le jeune Donat Galas élait à Genève, où il avait fui en apprenant à Nîmes les tragiques malbeura de sa famille. Voltaire revint de Ferney à sa maison des Délicçs pour Ts^voir sous la main et l'interroger plus à l'aise (1).
(1) Lettre de Genève, 26 avril, à Paul Rabaut, par le Paslcur niéodore (Chirofi). Eyh du Dés,, u 2, p. 324.
le fis Tenir le jeitÀ Gilu chei moi ; je m'attendais \ vCHinn énargamèDe, UA qnè son pays en aprodoit qaetqae&HS. Je «is un entant simple, ingénu, de b physionomie la plus douue et la plus intéressante et qui , en me parlant, Taisait des eiïorts inutiles pour retenir ses larmes (1),
Délcrminé à bien savoir ceqd'fîtaîeiitles Galas, il garda chez lui cet apprenti de quinze ans assez longteiups pour le connaître parfaitement; alors eurent lieu de longs entretiens entre un enfant ualf et le vieillard le plus spirituel, l'esprit le plus pénétrant et le plus rusé qu'il y eût au monde. Si en faisant jaser cet adolescent bientôt apprivoisé et sans déûance, Voltaire avait trouvé en lui le fils d'une famille de fanatiques capables d'égorger leurs enfants, il ne s'y serait point trompé, et dans ses interminables controverses avec Genève protestante, le crime des Galas eût figuré souvent. Il reconnut, au contraire, que la famille dont un enfant lui révélait l'intérieur, sans le savoir, respirait tout entière non-seulement l'honneur et l'intégrité, mais la douceur des mœurs et la tolérance respectueuse envers le culte d'autnii. Il apprit la conduite du père et de la mère envers leur domestique dévote, envers les demoiselles Bonafous, envers Loiiis, converti au catholicisme, et dès lors sa conviction fiit arrêtée. J'avoue que cette enquête, faite par Voltaire encore incertain, m'inspire une grande confiance. n pouvait lui convenir d'attaquer le Parlement plutôt que les protestants, mais il lui importait bien plus de De pas s'aventnrer sans être absohimeat sûr de la vérité.
(l) Voir BB letlré à M. d'Jm..., 11 y donne un récit trii-brer, mail iDlèriBBuit, de lei reUlioni aiec Ira Cilii el d« la p>rl qu'il pril 1 l«ai liiitidn.
YOLTAIBE. 237
Pour démêler le vrai dn faux dans un procès contemporain, je ne sais s'il y eut jamais tribunal aussi habile que lui.
n sai que deux négociants de Genève, hautement estimés, étaient depuis longtemps en rapports d'affaires a?ec Galas et avaient reçu dans leurs voyages l'hospitalité sous son toit (1) ; aussitôt il s'empressa de les consulta.
n imagina ensuite de se mettre en rapport avec Ur* Gala3 elle-même et lui fit écrire.
La YeuTe Galas, k qui pour comble de malheurs et d'outrages, onayail eoleyé ses filles, était retirée dans une solitude. •• Je loi fis demander si elle signerait, au nom de Dieu, que son mari était mort innocent. Elle n'hésita pas ; je n'hésistai pas non
Ce fut à cette occasion qu'elle écrivit à Debrus ou à l'avocat de Végobre la lettre que nous avons reproduite plus haut (p. 76) et dont Voltaire fut profondément
touché.
n lui semblait qu'il n'aurait jamais assez de preuves et de renseignements en main, et il employait à la fois, à lui en procurer, trois ou quatre personnes pour le moins, ne se faisant aucun scrupule de mettre en œuvre toutes sortes de ruses. Tantôt, il fait croire à chacun pe tout dépend de lui seul. Tantôt, quand il correspond avec quelque partisan zélé de la tolérance, ou de la Réforme, ou dés Galas, il feint des doutes, et demande de nouveaux arguments. U est impossible de nier que ces
(1) Ce devaient être Philippe Debrus et Jean Des Arts ou son frère Philippe, qui tous trois avaient logé chez Galas (Voir at(x Jt" ehiveg leur témoi|nage écrit, envoyé plus tard i Paris),
238 YOLTAIBS.
détours ne soi^t choquants et ne gâtent quelque peu le déTOuement de Voltaire à la grande œuvre de justice qu'il entreprit.
Un de ses plus utiles et plus actifis conseillers fut l'avocat de Végobre (1) qui passe, à tort, pour avoir été le premier & lui recommander les Galas (2). Court de 6d>eIiD dit qu'il fournit à Voltaire « des pièces où l'on ne sait ce qui brille le plus de l'érudition, de la solidité et du goût » Les divers écrits de Voltaire sur l'affaire Galas ont été rédigés par lui sur lesnotes que lui remettaitdeVégobre. G'étaitun de ces hommes désintéressés et véritablelAent dévoués qui m.ettë;it leur bonheur à se rendre utiles sans en demander la récompense^ ni à l'intérêt ni à la gloire.
Voltaire employa beaucoup aussi l'activité d'un négociant de Montauban, lettré comme Audibert, et de plus , passionné pour les arts, Ribotte-Gharon (3). Enlevoyant plein de chaleur pour la cause des malheureux Galas, leur malicieux protecteur lui écrivit une lettre qui dut ex-
(i) Charles de Manoel de Végobre, né à la Salle, le 20 août 1713, mort le 25 octobre i80i â Genève où il s'était réfugié depuis longtemps pour cause de religion. Cet homme excellent fut un des appuis les plus fermes des Eglises sous la croix. Il les protégea activement du fond de sa retraite et légua à son fils le zèle le plus édairé et le plus soutenu pour la cause protestante en France. Ce fils est. mort en i8 4o et donna par testament sa bibliothèque aux jeunes Français qui étudient la théologie A Grenève. J*ai été chargé, comme leur bibtiothécaire à cette époque, de recevoir en leur nom ce don généreux, Iq dernier témoignage d'un dévouement hérédi* taire à la France et à l'Eglise Réformée.
(2) MM. Haag : France protestante. — Cràberel : Voltaire et les Genevois, etc., etc.
(3) Les lettres de Voltaire à Ribolte ont été publiées, ainsi qu'une lettre de Rousseau adressée au même, dans le Bulletin de la Société de V Histoire du Froteftantvme français, U 4^ p. 239* Je dois au
YOLTAIRE. 239
citer au plus haut degré son zèle. « On les croit très-coupables ; on tient que le Parlement a fait justice et miséricorde. M. Ribotte devrait aller à Toulouse s'éclaircir de cette horrible aventure. Il faut qu'il sache et dise la vérité: on se omduiraen conséquence. » (2 juin 1752.) n y avait de quoi donner des ailes à Fardent Montalbanais, dans ces doutes simulés et dans cette idée que pour les Galas, auprès de Voltaire, tout dépendait de ses seuls efforts.
A Montpellier, oii résidait M. de Saint-Priest, intendant du Languedoc, Voltaire employa un nommé Ghazel, qui communiqua une lettre de lui à Fintendant et h qadques autres puissants personnages. La réponse de Ghazel peint trè&-bien l'embarras où se trouvaient ceux qui n'avaiait point de parti pris :
n n'est pas une seule personne sensée dans celte province qui ose porter un jugement assuré. Les magistrats qui devraient mettre hà vérité dams tout i^n jour se taisent avec obstination.
Présiéeiit deceUe Seoiélé, M. Cfa. Read, les détaUi inédite qui 8uivent, sur ce perBonnage digne dMotérèt :
n naquit au Carla-le-Comte (pays de Foix) Pan 1730, et b*ocenpa da conunerce des draps, dans lequel il fit une fortune assez considérable qu'il perdit plus tard. Ses affaires et ses goûts l'appelèrent en Angleterre, en Hollande, en Espagne. H résida souvent à Pnrii, où il voyait babimeUementBuffon, Thomas, Neoker, Bailly et lurtoitt Jean-Jacques Rousseau. Il profila de ses voyages pour se créer nne coUection d*obiets d'art ; on se souvient qu'il commanda un tableau à Carie Vanloo. Il a publié en 178 7 une lettre à Buffon, sur les maladies épidémiques. On a encore de lui un écrit- sur la nature et l'origine du blé*froment, un poëme sur les beaux-arts et un recueil d'hymnes patriotiques pour les fêles nationales de 1789-1790. Ribotte mourut au commencement du siêéle. ' ■ /
U est intéressant de voir le goût des lettres et des beaux-arts se relever ainsi,^ parmi les protestants de France^ dès que la peraécu- Uoa se ealme attes pour leur laisser quelque^Msir M^f«elque«ivan«e.
3A0 TOLTÀIU.
Ce silence UàX déraisonner et les psrlissns et les ei^eniis de Calas (1).
Le pasteur Moultou fut encore mis en réquisition par Voltaire, chargé également par lui d'étudier la question et de luifoumir les pièces de jurisprudence nécessaires, « Voltaire, dit un écrivain moderne d'après les documents du temps , paraissait un peu effrayé du poids et de la responsabilité de cette entreprise. Moultou, avec M. et M"^ de la Rive qu'il affectionnait beancoiq», Fencouragèrent de toutes leurs forces. »
L'entreprise était grave en effet. H s'agissait de sou* lever l'opinion de la France et même de l'Europe contre les arrêts du Parlement de TouI<mse, et d'amener ce corps à les révoquer de gré ou de force. H fallait faire casser la sentence de mort du roué, réhabiliter sa mémoire et offrir & sa veuve, à ses enfants, toutes les réparations possibles.
La lettre suivante à Damilaville {k avril) est une sorte de circulaire ou de mot d'ordre à tout le parti de l'Encyclopédie; elle marque le moment où Voltaire ouvre la campagne contre les juges de Clalas :
Mes chers frères , il est ayéré que les juges toulousains ont roué le plus innocent desiiommes. Presque tout le Languedoc en gémit avec horreur. Les nations étrangères, qui nous haïssent et qui nous battent, sont saisies d'indignation. Jamais, depuis le jour de la Saint-Barthélémy, rien n'a tant déshonoré la nature humaine. Criez et qu'on crie (â).
(i) LeUre inédite du 13 mai; Collection Lajariette de Nanlef*
(2) 11 contiDae cette mèine lettre en faisant mention d'une brochure qui, dit-ily n^est pas de lui et qu^il fout faire imprimer. J'avais cru d'abord qu'il s'agissait d'un de ses écrits en Ikveur des Calas.
YOLTAIRE. 2Ai
Malgré saxxmYiction arrêtée, il feint de douter encore, et surtout quand il écrit au cardinal de Bernis (15 mai).
Si TOUS pouviez, sans tous compromettre, tous informer de la Térité, ma curiosité et mon humanité tous auraient une bien grande obligation. Y. £. pourrait me faire parvenir le Mémoire qu'on lui aurait envoyé de Toulouse et assurément je ne dirais pas qu'il m'est venu par vous.
Toutesles lettres que j'ai du Languedoc se contredisent : c'est un chaos qu'il est impossible de débrouiller.
n est vrai que le môme jour (15 mai) il parlait à d' Argental sur un ton bien différent.
IL le maréchal de Richelieu m'a écrit une grande lettre sur les Galas, mais il n'est pas plus au fait que moi. Le Parlement de Toulouse qui voit qu'il a fait un horrible pas de clerc empêche que la vérité ne soit connue.
On voit que déjà il avait intéressé à la famille de Galas celui qu'il appelait : mon héros^ le spirituel et débauché maréchal. Ce ne fut pas sans peine (1).
Peut-être même eut-il encore des moments de doute siocèreenvoyantles rigueurs de l'autorité s'appesantir sur les restes malheureux de la famille Galas. G'est ainsi qu'à la nouvelle de l'arrestation des deux jeunes filles il écrivit au comte d' Ai^ntal, le 5 juin :
C'étaiinne erreur. Il ne pnblia rien sur ce sujet avant le mois de juillet, ce qui est prouvé, tantôt par les dates, tantôt par les faits mêmes qa'il raconte. Ses écrits sur les Calas ne purent paraître i Paris, 11 les fit imprimer par Cramer à Genève.
(0 Je me souviendrai toujours, écrivait-il longtemps après, que mon héroi me prit pour un extravagant quand j'osai entreprendre i'aUiire des Galas.
(Uure à M"* de Saint- Julien, 25 novembre 1773.)
4fl3 WMÏMi.
J'apprends «laos l'instast qu'on >4eDt d'enfermer dans des couvents séparés la veuve Calas (j) et ses deux Elles. La famille entière des Calas serait-elle coupable, comme ou l'assure, d'mi parricide horrible y M. de S'-Florenlin est enLi&renient au fait; je TOUS demande ii genoux de vous en informer. Parlez-en ï M. le comle de Clioiseul ; il est très aisé de savoir de M. de S'- Florentin, la vérité ; et à mon avis, cette vérité importe au genre humain :
Le surlendemain il renouvelle auprès d'Argental ses \ives instances pour que l'on tâche de faire parler le comte Je Sainl-FlorenIin,maiB il ajoute ce trait d'excellente satire :
'Peiiti>etoe'Ve-Ndti41-"«tttTe''iAMe"aiHW^B4'ft'^i^è''da 'lettres de oMhet. ' ,'■■■'•
Au commençaient deii}li^l^Fâ.(aï^itii|^ti,,éci«|a fait écrire au comte de Saint-Florentin par la duc^ene ■'■Ô%iTffle,par -Rich^u,' partie duc-dft-VfflaiB ; U avait -éWrtttei'-même-frM.'HéMrd, fB^mier' commis du Sinistre; il avait* fait écrire à mi M. de Cfaaban en qni ce -ittéme ffiînistrearaitgrande conSance,^et sonraédeciD, le fïimeuxTrond)in,'HTaitempl«;fé auprès de ce même personna^ le crédit de son l^^e le-fennier général. Le ■ chancelier (2) avait été attaqué de deux cétés différeott, par son ami le Premier Président de Nieèlaï etparsongendre M. d'Auriac, président au grand conseil, auquel écrivîtdeB(HicAté,'àrinsu de ¥oltfflrei,etkplusieurB reprises, sa cousine germaine, la sœur Â.~j: FnQsse(3). On trouve
(OC'tuU nna errenr, qtuni àlsmèrg.
<fi) GnllUnrne II fle Iiunatguan, oéeaiiiit AuMUerea iTts,
(1} Voir let Initie* d« U reUgleBse n'" i, ii et ii.
YOLTAIBB. 2ûa
encore les noms de M. deGhazelles,de M. de La Marche, parmi ceux des personnes dont il enrôla l'influence au service de la canse qu'il avait embrassée avec tant d'ardeur (1). On pouvait compter sur les dispositions bienveillantes du duc de Ghoiseul, ministre des affaires étrangères. Wr* de Pompadour promit de parler au roi (2). Rien ne pouvait se faire qu'au nom de la veuve et avec sapartidpaticNEi; Abîmée de douleur, privée de ses filles, séparée de tous ses fils, elle s'était. retirée seule avec fcÂnne Vigoier & la campagne, dans les environs de Montaoban, et ne songeait plus qu'à dérober à tous les yeux ses larmes et le deuil sanglant dont elle avait peine à suppcHler l'horreur. Quand on lui écrivit qu'elle devait sortir de sa retraite, se montrer au grand jour, aller à Paris «dliciter auprès des grands, elle eut peur^ moins encore de l'effort cruel qu'on lui demandait que de l'inutilité et même du péril de ses démarches (3). 1ms de ses enfants étaient enfermés dans autant de couvents^ comme de chers et précieux otages entre les mains des puissances fatales qui avaient condamné leur père. Si les efforts qa'elle taiterait pour le réhabiliter allaient déplaire au gouvernement, au clergé, à la magistrature? Et comment n'aoraientr-ils pas déplu, puisqu'il s'agissait de réclama' contre- une sentence prononcée par un Parlement, préparée par l'OflScial et par les Gapitouls? Etait-ce à elle, trop heureuse encore d'avoir vu bannir
(1) LeUre du i s avril à M"* ***, du 8 juillet à Argental.
(2) Noas ne savons et nous nous soucions peu de savoir si elle tint purole. Le recaeil de ses lettres, où on la représente lisant à Uuis XV quelques passages d'un écrit de Voltaire pour les Calas, n'iirien d'autlientiqne.
(I) Lettre de Voltaire an marquis de Gbtavelifl, 1 8 février 1763.
2Ul YOLTAIRE.
son fils Pierre et relâcher les denx autres accusés, an liea de les voir rouer ou pendre, était-ce à elle de s'attaquer à ces redoutables pouvoirs , dont les coups avaient brisé sa famille et son bonheur? Affronter, dénoncer un David, un Lagane, un Bonrepos ! la seule idée d'une si étrange audace la faisait trembler. Au lieu de se hasarder sur cette mer inconnue et orageuse, au lieu d'aller remplir de ses plaintes bruyantes Paris, Verisailles, la cour, ne ferait-elle pas mieux d'attendre dans les pleurs que le Dieu de la justice et de la miséricorde la rètir&t de ce monde cruel, pour la réunir au martyr dont elle portait le deuil (1) î
On lui parla de devoirs à remplir envers la mémoire de cette victime chérie, envers ses enfants orphelins, Pierre, à la fois exilé et détenu, Donat, exilé de fait et qu'elle n'osait même désirer de revoir après tant de malheurs, ses filles, peut-être persécutées dans les couvents qui leur servaient de prison. On lui fit sentir qu'elledevait se dévouer à la réhabilitation du roué , aspirer à réunir et à relever sa famille dispersée et ruinée.
Elle comprit et obéit aussitôt. Elle partit,de sa retraite ignorée, pour cette ville de Paris qui lui inspirait une ter-
Ci) Il ne faudrait pas croire que ces craintes fussent chimériques. Voltaire lui-même tremble à son tour « que le parti fanatique qui accable cette famille infortunée et a eu le crédit de faire enfermer les deux sœurs, n'ait encore celui de faire enfermer la mère pour lai fermer toutes les avenues au Conseil du Roi. » (7 juillet à Ârgental.)
Aussi prit-on d'abord de grandes précautions. M"^ Calas ne se produisit au dehors que peu à peu , et Layaysse, qui vint la rejoindre à Paris, prit un faux nom.
Il aurait suffi à ses ennemis de demander contre elle, comme on l'avait fait contre ses filles, une lettre de cachet. 11 en avait été question entre le ministre et le procureur-général Bonrepos (Voir : Corr, Saint-Flor, Lettre 25.)
rear inexprimable. Elle y arriva, et y arriva seule dans les premiers jours de juin. H résulte d'une lettre de Voltaire àThiroux de Crosne, quele 30 janvier 1763, Jeanne était encore en Languedoc. La raison n'en est que trop facile à deviner. H""* Galas était désormais trop pauvre pour avoir une servante, et Jeanne Tétait trop, elle aussi, pour suivre à Paris sa maîtresse (1). Dès lors elle commença cette cruelleviede solliciteuse, forcée d'étaler partout sous les yeux des grands sa honte inmiéritée et son horrible veuvage. Ce nouveau supplice dura trois
Quoique absent. Voltaire futpour elle pendant ces douloureux moments, un protecteur plein de délicatesse et d'égards, en même temps qu'infatigable dans son activité, n annonça son arrivée à M. et M'^'d'Argental (le 11 juin) dans l'admirable lettre qu'on va lire et qu'il m'est impossible d'abréger, malgré les répétitions éloquentes qu'on y trouvera.
Mes divins anges, je me jette réellement à vos pieds et à ceux de M. le comte de Ghoiseul. La veuve Galas est à Paris diDs le dessein de demander justice ; Toserait-elle si son mari eftt été coupable? Elle est de Tancienne maison de Montesquieu par sa mère (ces Montesquieu sont de Languedoc) ; elle a des sentiments dignes de sa naissance et au-dessus de son terrible malheur. Elle a vu son fils renoncer à la vie et se pendre de désespoir; son mari, accusé d'avoir étranglé son fils, condamné à la roue et attestant Dieu de son innocence en expirant; un second fils accusé d'être complice d'un parricide, btnni, conduit à une porte de la ville et reconduit par une autre
(1) Vtguière ne partit de Toulouse que le 18 juin 1764 pour rejoindre IT^ Galas, après Tarrèt du roi qui cassait les sentences Tonloosaines.
Sfifi TOLIAIKE.
dans un couvent; ses deux filles enlevées; cUe-mirac enfin inl«rrogée sur k sellette, accusée d'avoir tué son fils, élargie, déclarée innocente et cependant privée de sa dot. Les gens les plus insLcuits mejutent que celte famille est aussi innocente qu'infortunée. Enfin, si malgré toutes les preuves que j'ai, malgré les serments qu'on m'a faits, cette femme avait tjuelque chose hse teprocher,qu'on la punisse; mais si c'est, comme je crois, la plus vertueuse et la plus malheureuse femme do monde, au nom du genre humain, protégez-la. Que H. )e comte de Choiseul daigne l'éc«uler ! Je loi fais tenir un petit papier qui sera son passeport pour être admise chei vous ^ ce, papier contient ces mots : i La personne en question vient se présenter chez M. d'Argental, conseiller d'honneur du Parlemeul, envoyé de Parme, rue de la Saurdiére. "
Mes loges, cette bonne œuvre est digne de votre cœur.
Btentâl la pauvre veuve se trouva en proie aux protecteurs bénévoles, aux donneurs de conseils impossibles k suivre. Leurs impt>rlunili5s cl leur ininlelligence tlésolaient Volfaire riui de loin savait loul, ri?parait les maladresses des antres, et ne cessait de trouver des expédients, des ressources et des ^enls. Sa vigueur, sa netteté de vues et sa fécondité de ressources sont incomparables.
Que demandons-nous ! s'ècrie-t-il le 14 juin en écrivant à d'A^ental,,, Que demandons-nous? rien autre chose ûnon qne ta jusUce ne soit pas muette comme elle est aveugle, qu'elle parle, qu'elle dise pourquoi elle a condamné Calas. Quelle horreur qu'un jugement secret, une condamnation sans motifs I Y a-t-il une plus exécrable tyrannie que celle de verser le sang ^ ïon gré, sans en rendre la moindre raison? Ce n'est pas l'usage,disent lesjuges.— Eh! monstres! il faut que cela devienne l'usage : vous devez compte aux hommes du sang des hommes.
YOLTAIIE. 'Itn
Le chancelier seraitp-il assez... pour ne pas £ûre venir la pro^ cédnre!
Pour moi , je persiste k ne vouloir autre chose que la production publique de cette procédure. On imagioe qu'il faut préalablement que cette pauvre femme fasse venir des pièces de Toubuse. Où les trouvera-t-elle? Qui lui ouvrira Tantre du greffe? Où la renvoîe-t-on, si elle est réduite à faire elle-même ce que le chancelier ouïe conseil seul peut faire? Je ne conçois pas Tidèede cenx qui couseîRent cette pauvre infortunée.
Cet avis semblait eependant motivé. Voltaire avait adressé H'"' Galas à d'Alembert poui* qu'il dirigeât ses démarches, ce qu-il fit activement (1) et ensuite à M* Mariette, avocat au conseil da roi. C'était devant ce conseil seulement qu'elle pouvait appeler de la sentence d'une cour souveraine. Il fallait intenter im procès devant ce corps, qui était censé représenter directement le monarque. Voltaire prit à sa charge tous les frais. Mais dès le premier pas on se trouvait arrêté.
M* Mariette demande pour agir l'extrait de la procédure de Toulouse. Le Parlement, qui parait honteux de son jugement, a défendu qu'on donnât communication des pièces et même de l'arrêt (2). (A Audibert, 9 juillet.)
(0 Court de Gebelin, Lei Toulousaines»
(2) Ce €ût qui tajourd^hui parait i peine croyable, est vrai.On n'était pas même obligé, en ce temps de jugements secrets, de dire au pu- Ulc pourquoi on mettait un homme à mort. Amis et ennemis ignorèrent longtemps la teneur de l'arrêt, ce qui favorisa toutes les calomnies répandues contre les Galas et rendit leur dérense longtemps iUnsdre. « An surplus, je ne puis avoir l'honneur de vous adresser d'exemplaire de l'arrêt rendu contre Calas, puisqu'il n'a pas été imprimé; jen'ai pas même pu en avoir de copie, parce qu'on ne veut pas absolument qu'il paraisse. (28 avril 1712. — Lettre d'Amblard, snbdélégué de Tonkrosc, i Tlntendant de Languedoc ou à son secrétairlB. (Arch, de Montpellier,)
S&S TOLTUBI.
Ces paroles sont extraites d'une lettre à Audibert qui allait k Paris, et que Voltaire chargeade voir M°" Calas et Lavaysse, afin de savoir si la veuve était dans le besoin. MM. Dufour et Mallet, banquiers, rue Montmartre, avaient consenti à ce qu'elle eût chez eux son domicile connu, et c'était par leurs mains que passait tout ce qu'on lui envoyait.
Plus d'une fois Voltaire dut rendre le courage h ceux même pour lesquels il se donnait tant de mouvement et de peine, excepté M"* Calas qui, une fois résolue, ne faiblit jamais. Il pria ses «njes, M. etM""" d'Argental, de faire venir, d'interroger et d'encourager Lavaysse.
Il est cachô k Paris. Son malheorcux pire, qui craint de se compromeitre avec le Parlement de Toulouse, tremble que soD lils D'Éclalc contre ce même Parlement.
Voici en ijaels termes mystérieux, mais à la fois flattenrs et sévères, il gonrmandait l'inaction, et laprudeoce exagérée de Lavaysse père :
Les personnes qui protègent à Paris la famille Calas sont très-Ëtonnèes que le sieur Gobert Lavaisse ne fasse pas cause c«niinuoe avec elle. Non-seulement il a son honneur ï soutenir, ses fers k vei^;er, le rapporteur qui conclut au bannissement à confondre, mais il doit h vérité au public et son secours à l'innocence. Le père se couvrirait d'une gloire immortelle, s'il quittait une ville super&Ulieuse et un tribunal ignorant et barbare.
Un avocat savant et eaUmé est certainement an-dessns de ceui qui ont acheté pour uu peu d'argent le droit d'être injustes ; un tel avocat serait un excellent conseiller ; mais où est le conseiller qui serait nu bon avocat?
H. Lavaisse peut être sûr que, s'il perd quelque chose k son déplacement, il le retrouvera au décuple, On répand que
YOLTAIBE. 2/i9
plnâeurs princes d'Allemagne, plusieurs personnes de France, d'Angleterre et de Hollande vont faire un fonds très-considérable. Voi^ de ces occasions où il serait bon de prendre un parti ferme. M. Lavaisse en élerant la voix n'a rien à craindre; il fera rougir le parlement de Toulouse, en quittant cette ville pour Paris; et s'il yeut aller ailleurs, il sera partout respecté.
Quoi qu'il arrive, son fils se rendrait très-suspect dans l'esprit des protecteurs des Galas, et ferait très-grand tort k la cause, s'il ne faisait pas son devoir, tandis que tant de personnes indiflérentes font au delà de leur devoir.
« Jt prie la penonne 91» peut faire rendre cette lettre à M» Xovtiue pire» de Venvayer promptement par une voie sûre, »
Malgré tant d'efforts, tant d'esprit et d'éloquence, il ne réussissait pas toujours dans ses tentatives. Ce fut en vain qu'il s'efforça d'obtenir de M. de Saint-Florentin me audience pour M*"' Galas. Il s'abusait entièrement sur les dispositions de ce roi de France, obscur et dissimulé (1) ; et nous pouvons en juger mieux que lui, nous qui avons lu trente à quarante de ses dépêches secrètes, ou il parle sur les tons les plus divers de l'affaire Galas, n fut jusqu'au bout, et nous le prouverons par ses propres lettres, le protecteur actif des ennemis de Galas et de sa veuve (2).
A son exemple, ces esprits étroits, si nombreux en tous temps, qui sont invariablement convaincus qu'un homme ofiSciellement condamné le mérite; ces gens,
(1) «Vous savez sans doute que M. de S* Florentin a écrit i Toaioute et est très-bien disposé. » (A Argental 1 4 juillet). L*astudeox despote n*avait garde de s'attirer le mauvais vouloir d^un homme aussi redoutable que Voltaire Tétait devenu par ses écrits et par ses hantes relations.
(9) Voir quelques-unes de ces lettres à la fin du volume. Corr, St'FU 7, ty 13, 18, 19, 24, 25, 27, 28.
qui peuvent être très-honnêtes , très-sincères , mais qui sont, avant tout, partisans de tout ce qui gouverne, étaient adversaires-nés de M"»' Calas.
Ce déplorable esprit se trahit parfaitement dans une lettre inédite du duc de Villars à Voltaire (1). Le duc avait été chargé par lui d'écrire au Ministre ; il lé pria seulement « de vouloir bien prendre connaissance des motifs de Tarrét. »
C'est à peu près (â) ce que j'ai cm devmr dirè li'lf. de* Saint-Florentin ; je n'ai pu lai assorerque l'arrêt était iigiBte, parce que je ne le crois pas. Les pièces que vous m'avei en* vojées et dont je vous remercie ne me font point changer de sentiment.. Je souhaite de me tromper en croyant que le fa* natisme peut faire commettre les crimes les plus bolnrtMes ef que treize juges ne condamnent pas unanimement un homine au plus affreux des supplices sans être bien assurés qil'il esl coupable.
Inutile de dire qu'une négociation entreprise par un homme si mal disposé n'aboutit à rien. C'était d'ailleurs une puérilité d'engager Saint-Florentin à prendre connaissance d'un arrêt qu'il avait pour ainsi dire inspiré. Il répondit le 17 juillet aux froides observations du duc en faveur des Calas :
Les voyes de droit leur sont ouvertes et ils peuvent les prendre s'ils le jugent k propos. Mais cet affaire ne me regarde en aucune façon.
(0 DelacoUectioD LajarieUe de Nantes, Communiqué par MM. Read et Vaurigaud.
(2) A peu près.,. Nous avons lu cette lettre au Ministre en date du 7 juillet. Elle est aussi peu favorable que possible aux Galas. C'en une de ces recommandations qui ne peuvent que nuire au recommandé.
Voltaire s'adressa mieux lorsqu'il envoya M™* Calas îesœUre les pièces originales Bxi chancelier Lamoignon et à quelques autres pers(mnes en place. II l'adressa ensaite au célèbre avocat Elie de Beaumont (1) , avec une lettre où il lui disait :
Mandez moi, je vous prie, sur le champ les mesures qu'on peut prendre ;, je me chargerai de la reconnaissance; je serai heureux de l'exercer, envers «un talent aussi beau qu'est le vôtre. Ce procès, d'adlleurs si étrange et si capital, peut vous &ife vn honneuiçiQ^ni, et l'hoonQui? .dans votre noble profesfiioB^ amène tôft ou ;^rd la fortune. Cette affaire à laqueUeje prends le plus ,vif intérêt est si extraordinaire qu'il faudra aussi des moyens extraordinaires. Soyez sûr que le Parlement de Toulouse ne donnera point des armes contre lui ; il a défendu que Ton communiquât les pièces à personne et même Textrait de Varrêt.
Kentôt Tarrivée d'un des accusés à Genève fournît an zèle de Voltaire des lumières nouvelles et l'aiguillonna encore. Pierre Calas, échappé le k juillet du couvent des Dominicains de Toulouse, vint rejoindre son
(i) Jean-Baptiste-Jacques Elle de Beaumont, ué en 17 32 à Caroun, mort à Paris le lO janvier 178 6*
La part brillante qu'il prit à l'affaire Calas lui valut parmi les proteitanis une vive gratitude et partout une haute renommée.
Maiflypeu après, U se fil un très-grand tort dans l'opinion en réclamant, du chef, de sa femme, qui était née protestante, la terre de Canon, près de Gaen, yendue par ses parents i un catholique. 11 se fit mettre en poBsèsÉion de cette terre, au nom d'une des lois odieu- Ks destinées à empêcher l'émigration des huguenots; Louis XIV leoT avait interdit d'aliéner leurs biens-fonds. Mais ces lois tomiNdent en désuétude, et Ton lUt indigné d'en voir demander la mise à OEécoiionpBr le .défenseur des Calas, dans un intérêt purement
(Voir sur cette humiliante affaire les lettres de Voltaire à Damila- ^^ de» t** octobre 1766 et 4 juin i767.)
252 YOLTAIAB.
frère sur cette terre d'asile et de liberté que les protestants persécutés en France considéraient depuis plus de deux cents ans comme leur refuge assuré et leur seconde patrie , quand la première les repoussait dé^sopi sein. Quelques jours après son arrivée, le 26 juillet, Voltaire écrivait à Audibert :
Nous a?oiis ici Pierre Galas; je l'ai interrogé pendast quatre heures ; je frémis et je pleure, mais il faut agir.
L'émotion chez Voltaire, même quand elle était sincère et sentie, ne jetait aucun trouble dans les idées. Quoique Pierre CSalas l'émut il le mit à l'épreirire, comme il avait fait pomr son jeune frère. Interrogatoires, espionnage même, rien ne lui fut épargné. Heu rendit compte plus tard & M. de Crosne (le 30 janvier 1763).
Pierre Galas, accusé d'un fraticide et qui en serait indubitablement coupable si son père l'eut été, demeure auprès de mes terres : je l'ai vu souvent. Je fus d'abord en défiance ; j'ai fait épier pendant quatre mois, sa conduite et ses paroles; elles sont de l'innocence la plus pure et de la douleur la plus vraie.
Vers la fin de juin. Voltaire avait commencé la publication des Pièces Originales concernant la mort des sieurs Calas et le jugement rendu à Toulouse. Ce recueil ne contenait d'abord que deux documents, la simple et belle lettre de M"*" Galas et une prétendue lettre de Donat Calas fils à la daine veuve Calas^ sa mère^ écrite bien certainement par Voltaire, mais peut-être sur les notes de H. de Végobre. H rencontra des obstacles dans la publication de ces pièces en France. Ilfallut l'intervention de l'abbé de Ghauvelin, et ce ne fut pas sans peine
VOLTAIRE. 2di3
qu'on obtint pour ces écrits une circulation à peu près libre (1).
Bientôt les Pièces dites Originales s'enrichirent d'un Mémùire, sous le nom de Donat Calas, daté du 22 juillet, et d'une Déclaration de son frère Pierre sous la date du 23.
La composition du Mémoire, plus important que la Déclaration, avait été difficile pour Voltaire. H fallait faire parler un protestant, et le faire parler devant la France catholique,telle que l'avait laissée Louis XIV. La tâche était délicate, impossible peut-être à Voltaire; en tout cas l'illustre incrédule y réussit fort mal; c'est une étrange chose que la religion protestante réduite par lui à ce qu'elle peut avoir de plus raisonnable y afin de laisser mx convertisseurs chiholiqiJLes une espérance de succès l Ces singulières expressions sont de lui, dans une lettre à son médecin Tronchin qui a été publiée en 1856 parmi les Lettres inédites (2).
Voici, mon cher grand homme, le mémoire tel qu*il est fait pour les catholiques; nous nous faisons tout à tous avec l'apôtre. D m'a paru qu'un protestant ne devait pas désavouer su reUgion, mais qu'il devait en parler avec modestie et commencer par désarmer, s'il est possible, les préjugés qu'on a en France contre le calvinisme, et qui pourraient faire un trèsgrandtoTt k l'affaire des Calas. Comptez qu'il y a des gens capri)Ies de dire : qu*imporU qu^on ait roué ou non un calviniste i Cet( iot^jours un ennemi de moins dans Vétat, Soyez très-sûr <|ve c'est ainâ que pensent plusieurs honnêtes ecclésiastiques.
(i) 18 juillet, i DamUaviUe; 4 août, à d'Argenta).
(2) Nous désignerons cette publicntion on 2 vol. in- 8** sons le BMndeRecneUCayroU
MA VOLTAIRB.
■^U tet donc prévenir leurs cris par une expositiou modeste de ce que la religion protestante peut avoir de plus raisonnable* U .fmt que cette petite profession honnête et serrée laisse aux conf ertissQors une espérance de succès.
La chute était délicate, mais je crois avoir observé les nuances.
Nous avons une viande plus crue pour les étrangers» Ce mémmre est pour la France et est au bain-marie.
C'est dans le même temps que l'infatigable écrivain, 4éoidé à frappOT sans relâche l'attention du public, fit paraître VBisfoire d'Blisabeth Canninget de Jean Ca-^ tas. Il se isonvintèi propos, d'une scandaleuse affaire qui ataiteu lieu pendant son séjour en Angleterre et où» sur des'indices, (m s'était vu sur le point de prononcer une sentence injuste. U rapprocha cette histoire de celle des Galas, qu'il raconta une fois de plus, avec des ressources toujours nouvelles de style, d'esprit et de bon sens, de ne fut pas la dernière fois.
Les trois écrits publiés sous le nom de Pierre et de Donat étaient datés de Châtelaine, village des environs de Genève.
Quand Voltaire était aux Délices qu'il n'avait pas encore abandonnés définitivement pour Ferney, il avait auprès de lui, à Châtelaine, les fils de Calas, et en profita pour les présenter aux visiteurs célèbres ou puissants qui accouraient de tous côtés pour le combler de leurs hommages.
Il les fit connaître à « une dame dont la générosité égale la haute naissance, qui était à Genève pour faire inoculer ses filles et qui fut la première à soulager cette famille infortunée. » C'était la ducîicsse d'Knviile, mère des ducs de La Rochefoucault et de Liancourt. 11 pou-
mi d'antant mienx Tintéresser à ses protégés qu'il était son hôte. Elle habita les Délices avec ses enfants. C'est de M°»« d'Enville qu'il disait plus tard (1) :
Des Français retirés dans ce pays la secondèrent ;. des Anglais qui voyageaient se signalèrent et comme le dit M. de Beaumont, il y eut combat de générosité entreles deux nations à qai secourrait le mieux la vertu si cruellement opprimée.
Ces secours étaient indispensables pour donner à M"" Calas les moyens de se rendre à Paris et d'y vivre; chez elle, tout avait été saisi.
Phs tard, le maréchal de Richelieu et le duc de Villars virent les deux jeunes gens. Le pasteur Théodore (Chiron) rendit compte à Paul Rabaut de leur présentation h Richelieu (8 octobre).
M de V. lui a présenté Pierre Calas en lui disant : Voici un débris do la triste famille. M. le duc lui dit : h Après M. de Voltaire, vous n*avez personne qui s'intéresse plus à vous que moi. » Je sais ceci de source et même que ce seigneur a écrit fortement h sa fille (2) pour l'engager k s'employer vivement à celte affaire.
Peu à peu, Voltaire réussit h enrôler dans la cause des Calas la duchesse delà Roche-Guyon, le duc d*Harcourt, bien d'autres encore, qui rapportèrent à Versailles quelque chose de l'enthousiasme du grand homme. « Poidant le plus fort de l'affaire Calas, » le marquis d'Argence de Dirac passa quatre mois chez Voltaire ; nous le verrons plus tard payer à son hôte un double
(1) Lettre à M. d'iro.
(2) Septimanie, comtesse d'Egmont.
tribut en publiant un écrit pour les Galas et contre Fréron, et Voltaire l'en remercier dans son Ode à ta Vérité.
Ses ennemis ne s'endormaient pas et prenaient parti contre ses protégés. Il parait qu'on envoya à une feuille anglaise, the Saint-James Chronicle^ une lettre de lui à d'Alembert où l'on inséra des paroles plus que compromettantes contre le roi, les ministres, etc. Nous croyons que ces paroles n'étaient pas de lui, non parce qu'il le nie fort spirituellement (1), ce qui lui arrive aussi bien quand il ment que lorsqu'il dit la vérité, mais parce qu'une pareille attaque eût nui gratuitement à la cause qu'il soutenait de toutes ses forces et de toute son habileté. C'eût été une maladresse, et il n'en faisait guère, à moins qu'il ne fût bien en colère, ce qui n'était pas le cas. Le duc de Grafton lui montra cette feuille. En même temps, M. de Ghoiseul à qui on l'avait adressée pour perdre Voltaire, la lui envoya ; il y répondit avec succès et se fit disculper par le Journal Encyclopédique dont on s'était servi contre lui (2). Cette attaque perfidement calculée aurait pu être fatîde à son crédit et aux Calas.
Enfin parurent les Mémoires des avocats. Voltaire combla d'éloges Elie de Beaumont (22 septembre) :
« J'ajoute aux trois impossibilités que vous mettez dans un si beau jour, une quatrième : c'est celle de résister à vos raisons. Je joins ma reconnaissance à celle que les Galas vous doivent.
(i) «c Si je vous avais écrit une pareille lettre, il faudrait me peu* drc à la porte des petites maisons. »
(2) Lettres du 20 auguste à Pierre Rousseau, du 17 octobre à d'Alembert, etc., etc.
J'ose dire que les juges de Toulouse vous en doivenl aussi ; fousles ayez éclairés sur leurs fautes. »
Mais bientôt son œil vigilant trouva dans ce Mémoire des erreurs qu'il fit corriger avec le plus grand soin, n était Fâme de toute cette affaire ; gouvernant tous ceux qu'il y employa, tantôt par les critiques les plus fines, les plus justes, les plus adroitement présentées, tantôt par des éloges comme ceux qu'on vient de lire et qui avaient tout l'éclat de la gloire, aux yeux de ce siècle dontil était l'oracle.
Ce Mémoire à la main. M™* Galas dut se présenter chez les grands du jour et aussi chez les arbitres de la publicité qui, dès cette époque, étaient comptés au rang des puissances de fait, sinon de droit. D'Alembert fut profondément ému de cette visite ; voici en quels termes le géomètre de l'Encyclopédie en parlait à celui qui était leur jnaitre à tous :
Vous devriez engager M. de Ghoiseul, puisqu'il vous écoute et vous aîme,à accorder quelque protection aux pauvres roués do Toulouse. La veuve vint me voir il y a quelques jours et m'apporter son mémoire ; ce spectacle me lit grande pitié. Il ne faut pas se plaindre d'être malheureux quand on voit une famille qui Test à ce point là. Je parlerai et crierai même en leur faveur; c'est tout ce que je puis faire.
Les Mémoires de Mariette, de Loyseau de Mauléon, parurent à leur tour. Voltaire y répondit par ses applaudissements, dont tout Paris se faisait l'écho; mais il eut raison de regretter (1) que les premiers Mémoires de Sudre et de La Salle n'eussent pas été connus ci
(0 Gaberel, Foltaire et les Genevois. Lellre inéd. à Moullou, 3 janvier itsS.
258 VOLTATRB*
temps, et mis en oeuvre^ par les avocats de Paris, moins bien informés et plus diserts, sans être plus réellement éloquents.
Chacune de ces publications gagnait dans le public de nouvelles sympathies aux Galas ; aussi leurs ennemis tentèrent-ils un coup hardi contre leurs défenseurs. Le présidial de Montpellier fit saisir les Mémoires des trois avocats. Voltaire en fut indigné, mais y vit un signe de l'effet produit par ces chaleureux plaidoyers.
•.. Si les avocats n'cnt plus le droit de plaider il n'y aura donc plus ni droit ni loi en France. Je m'imagine que ces trois Messieurs ne souffriront point un tel outrage. Il n'appartient qu'aux juges devant qui l'on plaide de supprimer un factiim en le déclarant injurieux et abusif.... J'espère surtout que cette démarche du présidial de Montpellier, commandée par le Parlement de Toulouse, sera une excellente pièce en faveur des Calas (1" Févr. 47G3).
Si elle était dictée en effet par le Parlement Toulousain, cette mesure étrange prouvait la crainte que lui inspirait la parole populaire et admirée des meilleurs avocats de Paris, réunis contre lui ; et si cette Cour n'avait pas ordonné l'acte de Montpellier, il indiquait dans la magistrature un esprit de corps, contraire aux intérêts de la justice et de la vérité. Cet esprit régnait même à Paris, et d'Alembert raconte à Voltaire un mot scandaleux à ce sujet.
Croiriez vous qu'un Consoilirr on Parlement disait, il y a quelques jours, à un des avocats de la Veuve Calas, que sa requête ne serait point admise, parce qu'il y avait en France plus de magistrats que de Calas? (12 janv. 1763.)
La reauête de M* Mariette au Conseil du Roi avait
VOLTAIRE. 25d
été présentée. La question était de savoir si elle serait admise. L'impatience dévorait Voltaire.
Eh bien ! écrit^il k Ârgental le 27 février, a-t-on enfin rapporté Vaffaire des Galas? Je vois qu'il est beaucoup plus aisé de rouer un homme que d'admettre une requête.
C'est peut être à ce temps d'anxiété et d'irritation qu'il faut rapporter une anecdote tout à fait caractéristique:
Il ne souffîrait aucune contradiction sur ce sujet, et un visiteur en fut un jour la victime. C'était un gros seigneur allemand qui, sorti des solitudes d'une lointaine résidence, coonaissait fort peu les événements du jour. Il est introduit dans le salon de Ferney, et, immédiatement après les premièresrévérences : « Monsieur, lui dit Voltaire, que pensez-vous du pauvre Calas qui a été roué? — Il a été roué... Ahl il faut que ce soit un grand coquin ! » Voltaire se précipite sur la sonnette. — Le carrosse de Monsieur est-il dans la cour? ^ Oui, Monsieur. — Qu'on attelle à l'instant ses chevaux et qu'il parte ! Le pauvre allemand s'en fut, sans pouvoir s'expliquer cette boutade. Lorsqu'il la raconta k Genève, on lui fit comprendre le sujet de l'indignation de Voltaire, et il déclara qu'il avait pris Calas pour quelque brigand que le seigneur de Ferney avait fait rouer k bon escient. (4) »
En attendant, Voltaire ne négligeait rien.
Il refaisait au dernier moment le compte de ses alliés et de ses agents, comme un général passe ses troupes en revue, une dernière fois, avant de les mener à l'ennemi. Trois des ministres étaient pour les Galas.
ft Je suis sûr que le contrôleur général (2), M. le duc de
(1) Gaberel : Voltaire et les Genevois, p. 57.
(2) M, de Laverdy fut contrôleur général depuis le 12 Dec, 1T6S, insqn'en 17 89. Il péril sur Téchafaud en 179 4.
Praslin (i), M. le Duc de Choiseul (2) oui de très-bonnes intentions ; il faut assurément en profiter (3). »
Il écrivait lettre sur lettre au rapporteur, M. de Crosne (4), à son beau-père, M. de la Michodière, à M. d'Aguesseau,ne se lassant jamais de raconter comment il a connu les Calas et formé lentement sa conviction : « J'ose, dit-il, être sûr de Tinnocence de cette famille comme de mon existence. » Pour s'en convaincre davantage encore, ou peut-être pour calmer son impatience fiévreuse, il avait fait un travail singulier dont il rendit compte à Damilaville avec l'extrême vivacité que prenait son style dans ses moments d'agitation :
Je me suis avisé de mettre par écrit toutes les raisons qui pourraient justitier ces juges ; je me suis distillé la tête pour trouver de quoi les excuser, et je n*ai trouvé que de quoi les décimer. (5)
(i) Minisire des affaires étrangères.
(2) Ministre de la Marine.
(3) Lettre inédile à Moultou du 28 février 17 63 (Gaberel, rolt. et les Genev,)
(4) Louis Tliiroux de Crosne, Matlrc des Requêtes, devint intendant à Rouen, puis en 17 89 lieutenant de police à Paris, et mourut sur l'échafaud en 1794.
(5) Ce mot si dur est écrit ah iraio. Plus calme, plus lard, il reconnut, en comparant l'affaire des Calas à celle des Sirven, « que les juges des Calas pouvaient au moins alléguer quelques faibles et Hialheureux prélcxles (A M, Chardon 2 Févr. 17 67). » Il écrivit le 2 3 j mvier 177 n à M""' Du Deffand, «Les juges des Calas s'étaient trompés sur les apparences et avaient été coupables de bonne foi. » Il alla beaucoup plus loin encore dans une lettre à un prêtre Toulousain, suivanl son habitude de se faire tout à ious^ dans un bien autre sens que l'apôlre qu'il aimait citer à ce propos, (A M. l'abbé Audra, 4 septembre 17 69.)
«J'ai toujours été convaincu, lui écrit-il, qu'il y avait dans l'affaire des Calas de quoi excuser les juges. Les Calas étaient Irég-inno-
Enfin parul, non pas encore le grand jour de la justice, mais la première lueur de l'aube.
Le mardi 1" Mars, le bureau des Cassations, au conseil, jugea la requête des Calas admissible. C'était le premier pas dans la voie de Téquité et de la réhabilitation.
cents ; cela est démontré. Mais ils s'étaient contredits. Ils avaient été assez imbéciles pouV vouloir sauver d'abord le prétendu honneur de Marc-Antuine leur fils et pour dire qu'il est mort d'apoplexie lorsqu'il est évident qu'il s'est défait lui-même.
« C'est une aventure abominable ; mais on ne peut reprocher aux juges que d'avoir trop cru les apparences. »